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Full text of "Revue canadienne"

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BEVUE CANADIENNE 

1901 

SECOND VOLUME 
Tome XL de la collection. 



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UN PRÉSENT DU CIEL. — Gravure tirée du splendide ouvrage de l'hono- 
rable juge Routhier : Québec et Lêvis à l'aurore du XXe siècle. 




SAINT JEAN-BAPTISTE.— Reproduction fliftableau de MuRn,i.o_ conservé à la National Gallery, 

à Londres, en Angleterre. 



LA 



EEYUE CANADIENNE 



RELIGIONI, PATRICE, ARTIBUS 



sous LA DIRECTION DE 

M. ALPHONSE LECLAIRE. 



3 7^ ANNEE 

SECOND VOLUME, 



Tome XLe de la collection. 



•<>^-*— '^•H-O— *f— «-^r^..- — 



LA CIE DE PUBLICATION DE LA REVUE CANADIENNE 

Montréal, Canada. 







SIR JOSHUA REYNOLDS 

Peint par lui-même. 



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SIR JUSHUA REYNOLDS 




IR JOSHUA REYNOLDS naquit le i6 juillet 
1723. Son père, Samuel Reynolds, était directeur 
de l'école de Plympton dans le Devonshire. Le 
modique revenu de cet emploi suffisait à peine 
~Q> aux besoins d'une famille composée de douze enfants, 
dont le dixième était Joshua. Il avait donné à son fils ce 
nom, comparativeuient rare en Angleterre dans l'espoir 
d'attirer sur lui l'attention et les bontés de quelque per- 
sonnage de distinction qui le porterait lui-même. Joshua 
fut d'abord destiné à la médecine, mais le Ti'aiié de la pein- 
ture de Richardson et des gravures qui lui tombèrent sous 
la main décidèrent autrement de sa vocation. A l'âge de 
sept ans, il fut envoyé à Londres à l'école du peintre Hud- 
son. Sir Joshua fait remarquer que son entrée dans la 
carrière de la peinture s'était faite le 18 octobre, jour de 
la fête de saint Luc. Ses progrès pendant les trois an- 
nées qu'il passa sous ce maître furent à peu près nulles ; 
il perdit encore les trois années suivantes, dans son comté 



8 REVUE CANADIENNE 

de Devon. Revenu à Londres en 1746, il fit le portrait du 
capitaine Hamilton, père du marquis d'Abercorn, et ce 
morceau, où il avait abandonné pour la première fois la 
manière sèche et pauvre de son maître," était exécuté avec 
tant de vigueur et de franchise que Reynolds lui-même, 
l'ayant revu à la fin de sa carrière, fut surpris d'un tel début. 
Le chef de l'école de peinture anglaise est un exemple frap- 
pant de la nécessité d'une initiation pour comprendre les 
choses de l'art. 

Il raconte avec une s^incérité qui lui fait honneur, 
son désappontement à la vue des chefs-d'œuvre de 
Raphaël, lors de sa première visite au Vatican. Son intel- 
ligence droite et ferme lui fit avouer franchement son igno- 
rance dans l'art qu'il voulait étudier à fond ; sans hésiter il 
détruisit l'édifice de ses préjugés et se fit volontiers enfant 
pour mieux atteindre à la virilité du talent, pour mieux de- 
venir homme, c'est-à-dire peintre. Il se livra à l'étude des 
grands maîtres avec la passion d'un artiste et la sagacité 
d'un philosophe. Tout fut observé, analysé, comparé, jugé : 
chaque élan d'enthousiasme fut soumis au contrôle de la 
raison. Reynolds voulut savoir et sut pourquoi Michel- 
Ange était si imposant. Raphaël si parfait. Léonard si ex- 
pressif, le Corrège si aimable et si gracieux. Au lieu de 
consacrer son temps, comme tant d'autres, à copier les 
œuvres de ces grands hommes, il se contenta de les con- 
templer avec les yeux de l'esprit, de peur de laisser refroi- 
dir ou sommeiller en lui les facultés de l'invention, bien 
autrement précieuses que le talent d'imiter. Il ne cherchait 
qu'à pénétrer les conceptions des maîtres, à découvrir la 
route mystérieuse qui les avait menés au sublime, à vivre 
avec eux par la pensée. 

Mais Rome n'offrait pas encore un assez vaste sujet 
d'étude à notre artiste. Après y avoir médité les lois du 
style, il s'en alla à Venise, étudier la couleur, chercher les 
éléments du clair-obscur. 



SIR JOSHUA REYNOLDS 



9 



Reynolds enregistrait dans sa mémoire et dans son car- 
net de voyageur, les belles observations que lui inspiraient 
les maîtres de la couleur, lorsqu'un soir, étant allé à l'Opéra 
de Venise, il entendit exécuter par l'orchestre l'air d'une 
ballade anglaise qu'il avait souvent entendue dans les rues 
de Londres. Ce souvenir de la patrie le toucha si profon- 
dément qu'il 
en versa des 
larmes. Le len- 
demain il re- 
prit la route de 
l'Angleterre. 
A son arrivée 
à Londres, en 
1752, Rey- 
nolds attira sur 
lui l'attention 
du public : le 
portrait de l'a- 
miral Keppel, 
son ami et son 
protecteur 
qu'il exécuta, 
offrit de si 
grandes beau- 
tés qu'il fut de 
suite considé- 
ré comme le 
plus habile 

peintre qu'eût possédé l'Angleterre depuis Van Dick. On 
se demandait même lequel des deux méritait de tenir la 
première place Sans établir une comparaison entre eux, 
il faut reconnaître que Reynolds est l'artiste anglais qui a 
porté le plus haut la peinture du portrait, dans le sens le 
plus noble du mot. C'est dans ce genre qu'il montre une 




SAMUiCL.— Tableau cie Sik Joshua RtYNOLDS. 



10 REVUE CANADIENNE 

force d'attention et'tine- persistance de volonté qui eussent 
été suffisantes pour suppléer au génie. Quand il était en 
présence de ses modèles, il devinait leur caractère, leur tem- 
pérament, il pénétrait leur esprit, et son regard plongeait 
au fond de leur âme. La pose, le dessin, la couleur, le cos- 
tume, le fond, les accessoires, tout lui servait à exprimer la 
ressemblance physique et morale. Il arrivait, à force de ré- 
solution, à saisir les contours décisifs, les traits importants 
d'une physionomie, et il les accusait avec une énergie sin- 
gulière, souvent même avec une exagération bien calculée. 
Reynolds a su mettre beaucoup d'invention, plus que per- 
sonne peut-être, dans ce genre de peinture qui semble en 
comporter le moins. Ses poses sont toujours conformes à 
la condition, aux habitudes, aux tempérament du person- 
nage. Tel amiral se tient debout au milieu des rochers, sur 
le rivage d'une mer furieuse. Tel capitaine, regardant le 
spectateur, porte la main à la crinière de son cheval, vu de 
croupe, et va monter en selle pour aller se jeter dans la 
bataille, qui se livre au fond du tableau. Si vous regardez 
le portrait du docteur Hunter, tout vous dit que c'est un 
savant qui médite : son regard fixe, la légère inclinaison de 
sa tête, son bras gauche accoudé, son bras droit pendant ; 
et pour indiquer que ce savant est un physiologiste, il suffit 
au peintre de placer derrière son modèle une armoire à 
squelette. Il lui arrive parfois de s'élever, par la profon- 
deur de l'intention, jusqu'au sublime. Je ne connais rien de 
plus saisissant, de plus expressif et de plus noble que le 
portrait du docteur Johnson. L'œil à demi-clos, le front 
soucieux, les mains entr'ouvertes, comme si elles venaient 
de jouer sur une lyre imaginaire, il paraît plongé dans l'ex- 
tase de la méditation et agiter quelque grand problème 
dans les replis de son intelligence in alfa mcnie. 

Ce docteur Johnson, qui fut un des grands esprits de son 
temps, était fort lié avec Reynolds ; on ne sera pas étonné, 
en voyant son portrait, d'apprendre qu'il était sujet à la su- 



SIR JOSHUA REYNOLDS 



11 



perstition et à la mélancolie. Ayant fondé en 1758 le jour- 
nari'/rtV^r (le Paresseux), il invita son ami à y insérer 
quelques lettres touchant la question d'art. Le peintre y 
écrivit en effet, l'année suivante, et forcé pour la première 
fois de réunir ses idées, de leur donner une suite, une forme, 
il prit l'habitude de penser pour les autres. Dans l'intimi- 
té du docteur 
Johnson, Rey- 
nolds connut 
les plus illus- 
tres orateurs 
du parlement, 
les Burke, les 
Fox, les She- 
ridan, le grand 
historien Gib- 
bon, le sensi- 
ble et spirituel 
auteur de 7V?.y- 
train Shandy, 
Laurent Ster- 
ne, le roman- 
cierGoldsmith, 
le poète Ma- 
son et le fa- 
meux comé- 
dien Garrick, 

PENELOPE BOOTHBY.— Portrait par Sir JusHUA KEYNOLns. l'ZlA^^p pf l'ami 

particulier du docteur. Avec la tendance naturelle de son 
esprit, Reynolds profita de la conversation de tous ces 
hommes d'élite ; il les écouta en philosophe, il les regarda 
en peintre, et il n'est pas un d'entre eux dont il n'ait fait un 
portrait remarquable, l'en citerai pour exemple celui de 
Burke, avec ses yeux d'un éclat vitreux et sa peau mince 
sur laquelle brillent ces luisants qui accusent si bien le tem- 




12 



REVUE CANADIENNE 



pérament anglais, et que nous retrouverons plus tard chez 
Lawrence. Il convient de mentionner aussi le portrait de 
Garrick, heureuse et expressive composition qui nous 
montre le grand comédien entre la Trasji'éJie et la Comédie' 
On le voit résister en riant à la sévère Melpomène et se 
laisse entraîner par son vrai génie qui l'arrache à la muse 

de la terreur 

et des larmes. 
Malheureuse- 
ment ces deux 
figures man- 
quent de sty- 
le : Reynolds 
a donné aux 
filles de Mé- 
moire la phy- 
sionomie et les 
allures des ac- 
trices de Dru- 
ry-Lane. 

Cependant 
le genre des 
portraits n'est 
pas le seul ' où 
se soit distin- 
gué Joshua 
Reynolds. En- 

... , L'AGE D'INNOCENCE— Tableau de Sik Joshua Reynolds. 

nchi par le 

haut prix qu'il exigeait — > il faisait payer jusqu'à cent cin- 
quante et deux cents guinées un portrait en pied, — il put 
se livrer à la peinture historique, et s'il y fut souvent infé- 
rieur à ses propres théories, il fit du moins un chef-d'œuvre 
dans son tableau d' Ugolin. Rien ne pouvait, du reste, 
mieux convenir à son génie qu'un sujet semblable ; il n'exi- 
geait pas de grandes connaissances anatomiques, toute sa 




SIR JOSHUA REYNOLDS 



13 



poésie était dans l'énergie de l'expression. Il faut avouer 
que la principale figure, celle d'Ugolin, est d'une beauté 
sublime. La douleur morale de cet infortuné qui souffre 
dans ses entrailles paternelles, moins de sa faim que de la 
faim de tous ses enfants, cette tête pétrifiée, digne devMi- 
chel-Ange, ce regard fixe, ce muet désespoir d'un^père, 

opposé aux gé- 
missements de 
sa famille, l'an- 
goisse des jeu- 
nes prison- 
niers se mesu- 
rant à leur âge, 
à la force de 
leur âme, tout 
cela est d'une 
grande beau- 
té, d'un ordre 
élevé, et peut- 
être même que 
la lecture du 
Dante ferait 
sur nous une 
impression 
moins terrible 
et moins pro- 
fonde. Guérin 
dans son Mar- 
ais Sexlus, et Géricault dans sa Méduse, se sont souvenus 
de cette admirable tête d'Ugolin. 

Reynolds a été un peintre éminent, un artiste puissant 
par l'invention et l'expression, comme par la couleur ; il a 
eu toutes les hautes qualités qui se peuvent acquérir ; mais 
son plus bel ouvrage, le grand fait de sa vie, c'est la série 
des discours qu'il prononça à l'Académie royale de Londres. 




La COMTtssK SPENCER. — l'ortrait par Sir Joshua Reynolds. 



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REVUE CANADIENNE 



instituée en 1768 et dont il fut le premier président. Il y 
professe les principes les plus élevés et les plus solides, 
même ceux qu'il ne sut pas toujours mettre lui-mêm-^ en 
pratique. 

La publication de ses discours, assurément un des plus 
beaux monuments qu'on ait élevés aux grands principes de 
l'art, attira sur 
lui l'attention 
de l'impéra- 
trice Catheri- 
ne de Russie. 
Elle lui envoya 
une tabatière 
en or avec son 
portrait enrichi 
de diamants et 
accompagnés 
de ce billet : 
Au chevalier 
Reynolds, pour 
le plaisir que 
m'a fait la 
lecture de ses 
excellents dis- 
cours. 

Parmi ses 
tableaux reli- 
gieux la Nati- 
vité, qu'il peignit pour la chapelle de New Collège, à Oxford, 
fut le meilleur. Il en a ennobli la composition en éclairant 
la scène d'une lumière émanant de l'enfant Jésus ; heureuse 
réminiscence de la Nuit du Corrèofe. On admire aussi 
beaucoup, en Angleterre, sa Sainte- Famille, mais le paysage 
qui encadre ce tableau est trop anglais ; il y a loin des sé- 
vères et miraculeuses contrées de la Palestine aux riants 
cottages de Richmond. 




SIMPLICITE.— Tablciiu de SiR Josieia RK^^O].I>s 



SIR JOSHUA REYNOLDS 



16 



De 1770 a 1792 Reynolds exerça une influence souve- 
raine sur les arts en Angleteare ; il vit poser devant lui 
toutes les grandes dames, si bien qu'il disait lui-même avoir 
peint deux générations de beautés. Le pinceau à la main, 
il oubliait ses théories transcendantes et ne songeait plus 
qu'à peindre ses portraits comme les Vénitiens, à les mo- 
deler comme 
Van Dick, à 
les éclairer 
comme Rem- 
brandt. Il alla 
jusqu'à sacri- 
fier des ta- 
bleaux du Ti- 
tien pour dé- 
couvrir par le 
frottement les 
diverses cou- 
ches de cou- 
leurs que ce 
grand maître 
avait emplo- 
yées. Devenu 
f o r t habile 
dans la pra- 
tique de son 
art, il ne cher- 
cha plus qu'à 
varier les atti- 
tudes de ses 

portraits, à trouver pour chacun d'eux, soit un effet piquant 
de lumière, soit une action imprévue, soit un costume 
étrange, visant toujours à les particulariser par quelque 
trait remarquable de nature à se bien graver dans la mé- 
moire. Intéressante galerie ! Lady Spencer y figure en ama- 




ELIZABETH, Duchesse de Devonshire. — Portrait par Sir Joshua 
Reynolds. 



16 



REVUE CANADIENNE 



zone, laissant porter sur son épaule la tête de son cheval. 
La petite fille de lord Buccleugh passe, frileuse, enveloppée 
de fourrures, sur un fond d'arbres dépouillés, comme pour 
nous montrer le printemps de la vie dans l'hiver de la na- 
ture. Celle-ci porte une capeline qui projette sur son visage 
une ombre transparente, comme le célèbre chapeau de 
paille de Ru- 
bens. Celle-là 
(c'est Miss 
Vernon) ac- 
court du fond 
d'un jardin et 
vient sourire 
à l'action de 
son frère, lord 
Russell, qui, 
vêtu à l'anti- 
que, tue un 
monstre à 
coups de sa- 
bre. Ces fan- 
taisies de cos- 
tumes et d'ac- 
tions ne sont 
pas toujours 
irréprochables 
au point de 
vue du goût, 

mais elles forment la partie la plus originale des portraits 
de femmes de Reynolds. 

Nos lecteurs savent que Reynolds a enrichi de notes 
curieuses le poème de la peinture de Dufresnoy, lorsqu'il 
fut traduit en anglais par Mason. On y retrouve l'homme 
de ses Discours. Mais le voyage qu'il fit en 1781, en 
Flandre et en Hollande, avec son ami M. Metcalfe, modifia 




Petite marclianae de fraises — Tahleau de Sir Joshl'a Reynolds. 



SIR JOSHUA REYNOLDS 17 

légèrement ses opinions sur l'école des Pays-Bas. Il en re- 
vint émerveillé de Rembrandt, enchanté de Rubens, et les 
observations qu'il publia sur les maîtres dont il venait d'ad- 
mirer les chefs-d'œuvre se ressentirent de la vivacité de 
ses impressions récentes, beaucoup plus que de la rigueur 
de ses théories. 

Parvenu à la fortune, Reynolds sut en user avec esprit 
et avec grâce. Ses manières douces, sa modestie naturelle, 
sa grande réputation attirèrent chez lui la meilleure compa- 
gnie de Londres. Souvent il invitait à sa table les personnes 
les plus distinguées des trois royaumes, et tandis qu'il pen- 
sait à jouir de leur conversation, il leur faisait, sans s'en 
douter, remarquer la sienne, toujours substantielle et colo- 
rée, pleine de sens et âH humour. Atteint de surdité sur la 
fin de sa vie, il écoutait ses amis au moyen d'un cornet 
acoustique ; par allusion à cette infirmité qui ne troublait 
point la sérénité de son âme, il s'est peint lui-même tenant 
la main à son oreille en guise de cornet. En 1789, comme 
il achevait le portrait de mllady Beauchamp, il sentit tout à 
coup sa vue s'affaiblir, et il perdit bientôt l'usage de l'œil 
gauche. Deux ans plus tard il fut attaqué d'une maladie 
grave dont il ne put indiquer la nature ni le siège : c'était 
un grossissement extraordinaire du foie ; mais les médecins 
ne s'en doutèrent que peu de jours avant sa mort, qui arriva 
le 23 février 1792. Reynolds fut inhumé en grande pompe 
dans le caveau de l'église de Saint-Paul, près du tombeau 
de Christophe Wren, architecte de ce grand édifice. 
On donna à chaque personne du convoi une estampe, gra- 
vée par Bartolozzi, où l'on voit une femme embrassant une 
urne, et le génie de la peinture qui montre cette inscrip- 
tion : Succedei famâ, vivusque per ora feretur. 



o. .^calanew-T. 



Juillet. — 1901. 



VITALITÉ DE LA RACE FRANÇAISE 
AU CANADA 



A tous les ans, lorsqu'il nous est donné de saluer l'aurore du 
joyeux anniversaire de notre fête nationale, et que la brise em- 
baumée du mois de juin nous apporte les harmonieuses mélo- 
dies de nos airs patriotiques, il semble que nous sentons nos 
cœurs se dilater avec amour sous le souffle de la patrie, qui 
passe en frémissant sur nos âmes et les fait déborder du trop- 
plein des légitimes émotions dont tout notre être est pour 
ainsi dire enivré. 

Comment, en effet, n'éprouverions-nous pas une noble fierté 
d'être Canadiens-Français en contemplant les g-loires dont s'est 
couverte notre race et l'empreinte profonde qu'elle a laissée sur 
le sol d'Amérique, découvert et christianisé par elle et fécondé 
des sueurs et du sang de ses enfants? 

Sortis du sein généreux de la France, répandus sur toutes 
le? plages de la moitié d'un continent, nous avons tenu haut et 
ferme le drapeau de la foi et les vieilles traditions d'honneur de 
nos pères, et par un courage qui n'a pas connu les heures de 
la défaillance, nous avons forcé les autres peuples à nous traiter 
avec respect et à nous considérer avec tout l'honneur et la di- 
gnité dus à une grande nation. 

Nous présentons aux autres peuples étonnés, le spectacle de 
quelques familles groupées sur les bords du St-Laurent, assail- 
lies dès le berceau de leurs premiers établissements par des for- 
ces tellement supérieures, qu'on les croyait perdues et submer- 
gées pour toujours, au milieu des luttes sanglantes et des ora- 
ges formidables soulevés de toutes parts pour les broyer dans 
une ruine inévitable. 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 19 

Et voilà qu'après deux siècles et demi d'existence, ces quel- 
ques familles sont devenues une nation de gentilshommes, dis- 
persés dans toute l'étendue de l'Amérique du Nord. Nous 
avons conquis toute la province de Québec, envahi la partie 
orientale d'Ontario, refoulant devant nous les autres nationali- 
tés et nous nous sommes frayé un chemin jusque dans les 
prairies de l'Ouest, où des essaims nombreux se sont enracinés 
dans le sol, avec la ténacité traditionnelle de notre race. 

On rapporte que le chevalier de Fougères, prenant posses- 
sion de l'île de France, déploya sur la plage le drapeau blanc 
et fit dresser une croix sur laquelle il grava cette inscription : 
Jubet hic Gallia stare Crucem. " La France veut que la croix 
reste ici debout." 

Les Canadiens-Français ont arboré, eux aussi, la croix sur 
toutes les rives où ils ont porté leurs pas et c'est encore autour 
de cet étendard qui brille au sommet de nos églises que se 
groupe cette unité qui convient si bien à nos mœurs et qu'on 
appelle la paroisse. 

La paroisse ainsi constituée est une forteresse qui ne se laisse 
pas plus entamer que les célèbres phalanges macédoniennes. 
C'est ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, que quelques colons 
près de Windsor, absolument isolés depuis la conquête, ont 
vu se fixer autour d'eux de nombreuses familles venues de l'é- 
tranger. Comme des flots précipités, elles ont tenté de sub- 
merger cette petite épave, dernier vestige de la domination 
française, perdu au sein d'Ontario. 

Enserrés de tous côtés, nos compatriotes ont trouvé dans 
leur institution paroissiale, une force invincible qui non seule- 
ment a opposé une barrière infranchissable aux nouveaux ve- 
nus, mais qui a fini par briser le réseau qui le comprimait de 
toutes parts et par déborder dans tout le comté d'Essex, où no- 
tre population se trouve aujourd'hui en majorité. 

En contemplant la protection particulière dont Dieu n'a ces- 
sé d'entourer notre nationalité et les desseins admirables de sa 
providence sur nous, l'hymne de la reconnaissance s'échappe 



20 REVUE CANADIENNE 

naturellement de nos lèvres et c'est à genoux, aux pieds de nos 
autels, les yeux inondés de larmes, que nous pouvons répéter à 
bon droit : Non fecit taliter otnni nationi. " Ce n'est pas ainsi, 
Seigneur, que vous avez traité les autres nations." 

Quelle est donc la cause de cette fermeté virile, de cette sève 
sans cesse montante, et de cette inépuisable vitalité, qui nous 
ont permis d'atteindre à un si prodigieux développement dans 
un milieu qui semblait fait si peu pour le favoriser? Sans doute, 
le sang français possède des générosités instinctives et une 
poussée de chaleur et de vie qu'aucune force humaine ne sau- 
rait refroidir ou endiguer, mais ces aspirations si nobles, ces 
énergies si puissantes et ces appels continus à tout ce qui est 
beau, grand et héroïque ne sauraient expliquer suffisamment 
notre conservation sans alliage, dans les conditions si difficiles 
où nous avons été placés. 

Il faut porter ses regards plus haut, pour bien comprendre la 
raison ultime de ce phénomène si consolant. 

Tout peuple a reçu de Dieu une mission spéciale et lorsque 
ce peuple lui demeure fidèle et suit avec droiture la voie qu'il 
lui indique, il le bénit avec amour et le couvre de son bras pro- 
tecteur. 

Hâtons-nous de le proclamer, c'est à l'Egli-se catholique que 
nous devons notre conservation comme race distincte et le mer- 
veilleux épanouissement de nos forces, sur la moitié de ce con- 
tinent. 

Debout sur le berceau comme sur la tombe des nations, l'E- 
glise préside aux destinées des peuples. Du haut de son im- 
mortalité, elle les voit naître et mourir au pied de ce rocher sur 
lequel elle a été fondée par une main divine. Aussi, nous n'au- 
rons rien à craindre pour notre avenir tant que la barque de 
l'Eglise portera le sort de notre nationalité. Les peuples com- 
me les individus ont besoin d'enthousiasme et de foi pour se 
développer et grandir, et pour entretenir les sentiments géné- 
reux qui souvent dorment en eux. 

S'ils ne sont pas entretenus par des espérances très hautes 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 21 

et une conception supérieure de la vie, lorsqu'arrivent les épo- 
ques de dissolution sociale et de crise violente, les doctrines, 
empoisonnées et les passions mauvaises brisent toute résistance 
et déflorent la société de ses plus belles vertus et de ses tradi- 
tions les plus honorables. Une fois lancée dans ces tristes aven- 
tures, une nation finit bientôt par rompre avec le passé et par 
ne plus se ressembler. 

Nous sommes appelés sur ce continent, comme notre illustre 
patron saint Jean-Baptiste; à rendre témoignage à la vérité. 
Or, c'est en conservant une foi robuste et des mœurs austères 
et en faisant régner dans nos foyers les lois de l'honneur, que 
nous demeurerons réellement une race forte, grande, noble et 
féconde en dévouement. 

En efïet, la croyance de nos pères a été le principe de leur 
existence sociale et le but suprême de leurs travaux. Nous som- 
mes nés d'une pensée religieuse. Les rois de France, animés 
d'un grand zèle pour la propagation des lumières évangéliques, 
ont eu grand soin d'affirmer dans les instructions données à 
Cartier et à ses successeurs, que la fin principale qu'ils devaient 
s'efforcer d'atteindre, était la conquête des âmes. En parcou- 
rant nos archives nationales, on touche du doigt deux grandes 
vérités qui répandent un jour lumineux sur toute notre histoire 
et s'imposent à l'intelligence de tout penseur. La première, 
c'est que nous avons été choisis pour être un peuple d'apôtres 
chargés de disséminer le catholicisme dans toute l'Amérique 
du Nord. La seconde, c'est que l'élément religieux a donné à 
notre race, une vitalité et une force d'expansion qui ont dé- 
concerté tous les calculs humains. 

Dieu, qui avait des desseins si élevés sur nous, prit soin de 
choisir nos pères parmi les habitants les plus honorables de la 
France. 

Il est bon de ne pas confondre les hivernants qui ne venaient 
dans le golfe St-Laurent que pour y faire la traite en passant, 
avec les véritables colons, les défricheurs de la forêt, ceux qui 
faisaient le coup de feu à l'heure du danger. C'est de ces der- 



22 REVUE CANADIENNE 

niers que nous descendons; les autres n'ont point fait souche. 
L'histoire de la colonisation de la Nouvelle-France date de 
1608. Jusqu'alors, pas une seule famille ne s'était établie dans 
le pays et les prétendus repris de justice qui auraient été jetés 
sur le rivage canadien, n'existent que dans l'imagination d'é- 
crivains peu scrupuleux de la vérité. L'abbé Tanguay, dans 
son dictionnaire généalogique, a prouvé la pureté de nos origi- 
nes. Nous sommes, de fait, le seul peuple qui ait conservé 
l'histoire complète de toutes les familles qui le composent. 
Dieu merci ! nous pouvons étaler sous les regards inquisiteurs 
du public, les annales nationales qui prouvent la filiation des di- 
verses générations qui se sont succédé depuis le premier an- 
cêtre, né sous le soleil de la belle France, jusqu'à nos jours. 
L'anneau de nos descendances est parfait et nous n'avons pas 
à couvrir d'ombre, des soudures tristes et irrégulières. Il est 
permis de se demander, s'il y a un grand nombre d'autres na- 
tions qui pourraient subir une telle épreuve, avec autant d'hon- 
neur et de crédit que nous. En France, on ne permit à aucune 
personne de prendre passage sur les navires destinés au Ca- 
nada, à moins qu'elle ne fût recommandable par ses mœurs et 
sa foi. Le résultat fut que toute l'île de Montréal ressemblait 
à une communauté religieuse. 

Quel contraste avec les commencements de la Nouvelle-An- 
gleterre. 

L'historien Bancroft, indigné du peu de soucis dont on avait 
entouré le berceau de la colonie anglaise, s'écriait avec amer- 
tume: "L'histoire de la colonisation de notre pays est l'his- 
toire des crimes d'Europe." 

Dans les Etats-Unis, il y eut des déportements de criminels, 
malheureusement, mais jamais dans notre cher Canada. C'est 
que nous avions besoin de caractères bien trempés, pour ne pas 
faillir à la rude tâche qui nous incombait. Nos pères se firent 
d'abord défricheurs. Il faut un bras nerveux et une énergie 
d'acier pour entreprendre, la cognée à la main, la conquête de 
la forêt. Lorsque, avant de déchirer le sein d'une terre vierge, 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 23 

pour lui confier les premières semailles, le colon est obligé d'ar- 
racher dans les profondeurs de ses entrailles, des racines atta- 
chées au sol comme les tentacules d'une pieuvre, il semble qu'il 
se voue à une corvée surhumaine et désespérante. De fait, les 
Canadiens-Français ont été à peu près les seuls ([ui aient abat- 
tu les forêts de notre pays et, dans ce dur labeur, nous n'avons 
jamais eu de rivaux. Nous avons su prouver, par là, que si nous 
possédons la vivacité de caractère et les manières enjouées des 
races celtiques, nous ne manquons pas, non plus, de la constance 
opiniâtre et de la détermination de volonté des Saxons. 

Mais bientôt il nous fallut vaincre un ennemi plus redoutable. 

La nation iroquoise, tout d'abord en haine des Hurons et 
des Algonquins nos alliés et plus tard tenue en efifervescence et 
armée par les colons de la Nouvelle-Angleterre, harcela les 
premiers établissements français. 

Les Iroquois amoncelèrent partout des ruines, répandant le 
sang et l'épouvante sur leur passage. Les colons s'armèrent. 
Chaque demeure fut percée de meurtrières et dans la plupart 
des paroisses, on construisit des forts où se tenait continuelle- 
ment une sentinelle en vedette. Vivant sans cesse dans les alar- 
mes, nos pères communiaient presque tous les jours, afin de 
n'être pas surpris par la mort. Pendant que 3 ou 4 d'entre eux 
labouraient le champ, un autre montait la garde autour du bois. 
Les colons se fatiguèrent de ce régime de terreur et ils deman- 
dèrent à grand cri qu'il leur fût permis de porter la guerre au 
sein même de la confédération iroquoise. Ce plan hardi aurait 
été téméraire pour tout autre que ces cœurs vaillants jusqu'à 
l'héroïsme. 

Après avoir fait la paix avec leur Dieu, nos pères devenaient 
des foudres de guerre pour leurs ennemis, tant il est vrai que 
la foi et la piété sont essentiellement la vertu des héros. C'est 
vers 1650, que commencèrent ces séries de campagnes à travers 
les bois, les neiges et les rivières glacées. Les miliciens se nour- 
rissaient au bout de leur fusil, au petit bonheur de leur course. 
Emportés par un élan incroyable, renversant tout devant eux. 



24 REVUE CANADIEXXE 

ils forcèrent les Iroquois à demander la paix. Ces derniers 
pourtant comptaient alors 2000 guerriers. En Canada, on ne 
put mettre sur pied que 250 hommes divisés en camps volants 
de 40 soldats chacun. 

Cinq Pères Jésuites subirent le martyre et la nation hurotme 
fut presqu'éteinte pendant cette malheureuse guerre. 

Nous allions reprendre halçine et donner de l'essor à l'agri- 
culture, lorsque l'Angleterre, entraînée par ses colons d'Améri- 
que, décréta notre ruine. La lutte recommença pour ne se ter- 
miner que sur les plaines d'Abraham. Pendant trois quarts 
de siècle, nous avons semé la terreur et la ruine dans les Etats 
de la Nouvelle-Angleterre. Nos bandes miliciennes se prome- 
nèrent en tous sens, détruisant les établissements anglais jusque 
dans la Pennsylvanie. L'effroi que nous répandions était tel que 
les mères américaines, pour tranc|uilliser leurs enfants trop tapa- 
geurs, leur répétaient comme une menace terrifiante : " Tais- 
toi, car les Français vont venir." Les Anglais tentèrent dix 
fois de franchir nos frontières et. quoique toujours plus nom- 
breux, ils furent autant de fois impitoyablement battus. Le 
grand Washington lui-même fut obligé, un jour, de s'écrier en 
face des prodiges de valeur de nos milices: " Nous avons été 
honteusement battus par une poignée de Canadiens." Pourtant 
l'Angleterre dépêcha en Amérique ses meilleures troupes et 
répandit l'or à pleines mains, pour s'assurer de la victoire. Pen- 
dant que les Américains recevaient d'Europe les marchandises 
dont ils avaient besoin et qu'on leur vendait à vil prix, les Ca- 
nadiens étaient obligés, au contraire, de retirer de la terre ou 
des profits de la traite, toutes leurs ressources. Nous manquions 
de tout, excepté de courage. 

Montcalm, habitué à la stratégie des armées européennes, ne 
comprenait rien à la manière de combattre de nos milices. Il 
avoua lui-même qu'il dut subir leur élan et remettre en poche 
ses plans de campagne. 

Ce furent nos milices qui entraînèrent Montcalm malgré lui, 
à Oswégo, Henry, Monongahéla et Carillon. Sur les plaines 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 25 

d'Abraham, les milices canadiennes étaient malheureusement 
absentes an début de la bataille. Lévis enfin vint couronner, 
par une dernière victoire, ces hauts faits d'armes qui nous va- 
lurent l'admiration de nos ennemis. Ceux qui devinrent plus 
tard nos premiers défenseurs en Angleterre, furent précisément 
ceux que nous avions rencontrés sur les champs de bataille et 
qui avaient eu l'occasion d'apprécier notre valeur. On sait 
quelle profonde tristesse ou plutôt quelle agonie douloureuse 
éprouvèrent les Canadiens, lorsqu'il leur fallut dire adieu au dra- 
peau bien-aimé de la France. Les nobles traversèrent l'Océan, 
mais le clergé, identifié à nos combats et à nos douleurs, nous 
demeura fidèle à cette heure solennelle. Il devint le guide, le 
juge et l'institutçur des paroisses, tout comme il en était le pas- 
teur. En présence d'un tel dévouement, il est bien permis de 
se demander où l'on peut trouver en Canada, un corps q,ui ait 
fait rayonner davantage l'honneur de la patrie et qui ait autant 
soutenu l'édifice national, que le clergé. Il ne constitue pas 
une caste à part, une organisation en dehors du reste du corps. 
Il tient à nous par les liens de l'âme. Sorti du sein de la nation, 
il en constitue la partie la plus généreuse par ses œuvres et la 
plus désintéressée par ses dévouements. 

Lorsqu''en 1760, la mort dans l'âme et les yeux humides d'é- 
motion, nous passions sous un joug étranger, nos pères ne pou- 
vaient guère prévoir que ce choc, si pénible dans le moment, de- 
vait, dans les desseins de Dieu, devenir pour eux une source 
de salut. Dieu voulait préserver ce petit peuple des souillures 
de la révolution française et protéger sa foi naïve et touchante 
du contact des railleuses impiétés des encyclopédistes du i8e 
siècle. 

Toutefois, le joug de l'Angleterre fut souvent bien lourd à 
porter et mit notre loyauté à l'épreuve. La conquête, il est 
vrai, est toujours amère au cœur des vaincus, mais si elle de- 
vient le prétexte d'un brisement continuel de toutes les tradi- 
tions, de tous les souvenirs et de tout ce qui touche à des prin- 
cipes chers; si elle se traduit par l'exorbitante prétention d'im- 



26 REVUE CANADIENNE 

poser, outre le fardeau de la puissance, l'unité de lois, de mœurs 
et d'administration, à des nationalités complètement distinctes 
par l'origine, les croyances religieuses et le langage, on peut 
affirmer qu'un despotisme de ce genre sera court, impuissant 
et désastreux. Le général Murray fut le premier à se rendre 
compte de la situation et s'efforça de nous rendre la transition 
le moins pénible possible. Il se montra fort tolérant et c'est 
avec raison qu'il put écrire en 1766. dans son rapport au gou- 
vernement impérial : " Je me glorifie d'avoir fait tout en mon 
" pouvoir pour gagner à mon Royal Maître l'affection de ce 
" peuple brave et courageux, dont le départ du pays, si jamais 
'■ il avait lieu, serait une perte irréparable pour l'empire." 

Ces sentiments généreux ne furent pas cependant ceux qui 
animèrent tous ses successeurs. On traita de préjugé notre 
attachement à notre foi, à notre langue et à nos coutumes, et 
on tenta mille moyens pour nous désafïectionner de ces pré- 
cieux héritages. Lord Granville, indigné du traitement qu'on 
nous faisait subir, ne craignit pas de répondre dans la Cham- 
bre des Lords, que cet attachement était fondé sur la raison et 
sur quelque chose de plus élevé encore que la raison, sur les 
sentiments les plus sacrés du cœur humain. 

Le traité de Paris nous garantissait les droits et privilèges de 
sujets anglais. Peu de temps après la cession, cependant, on 
abolit les tribunaux pour leur substituer le règne de l'épée. Le 
7 décembre 1763, une proclamation royale prescrivait à tous 
les Canadiens, une déclaration d'abjuration et ordonnait l'ex- 
pulsion de tous ceux qui refuseraient de devenir apostats. 

Dans le premier conseil, on exigeait des membres un ser- 
ment (|ui constituait une insulte à notre foi. On tira de prison 
un ignorant du nom de Gregory, pour le charger d'administrer 
la justice comme juge en chef. 

Tous les fonctionnaires publics étaient protestants et pour- 
tant ces derniers ne comptaient que 500 âmes sur une popula- 
tion de 69,275 habitants. 

Des conseils plus sages prévalurent quelque temps après. 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 27 

Des hommes d'Etat distingués comprirent que l'assimilation 
des Canadiens et des Anglais constituait une impossibilité, et 
les autorités se montrèrent mieux disposées. 

Il n'y a aucun doute que l'Angleterre eîit consenti dès le dé- 
but à nous traiter avec moins de rigueur, si les colons de la 
Nouvelle-Angleterre n'eussent sans cesse fait entendre, à Dow- 
ning Street, leur clameur hostile. Irrité des concessions que 
nous venions de recevoir du gouvernement britannique, le 
congrès des colonies anglaises adopta, en 1774, une résolution 
dans laquelle il déclarait " qu'il était étonné que le parlement 
" eiit consenti à donner une existence légale à une religion qui 
" avait inondé l'Angleterre de sang et répandu l'hypocrisie, la 
" persécution, le meurtre et la révolte dans toutes les parties 
■■ du monde." 

Cette explosion d'un fanatisme sauvage et révoltant, trouva 
de l'écho en Canada. Il ne faut pas être surpris, après cela, si 
lors de la guerre de l'indépendance, nous sommes demeurés 
sourds à leur appel intéressé et si nous nous sommes souvenus 
de leurs sanglants outrages. 

Quand Arnold et Montgomery parurent devant les murs de 
Québec, on vit le spectacle d'un nombre considérable d'Anglais 
travaillant avec zèle à persuader aux Canadiens de livrer la 
ville aux mains des Américains. 

Plusieurs marchands anglais de Québec se retirèrent à l'île 
d'Orléans, attendant l'issue de cette campagne, bien résolus à 
se ranger du côté du vainqueur, et d'entrer dans la ville avec les 
fourgons de l'armée américaine, si cette dernière l'emportait. 
Les Canadiens, au contraire, prirent les armes sans hésitation et 
soutinrent l'honneur du drapeau anglais. 

Plus tard, lorsque le Canada fut de nouveau envahi, nos mi- 
lices volèrent aussitôt à la frontière et firent leur devoir. On 
parle quelquefois de la victoire de Châteauguay comme d'un 
coup de feu, au coin d'un bois, avec une avant-garde. Rien de 
plus faux. 

Cette bataille fut gagnée par la tactique scientifique du colo- 



28 REVUE CANADIENNE 

nel de Salaberry et le courage intelligent de nos volontaires. La 
série des marches militaires, la disposition des Voltigeurs et la 
manière habile avec laquelle il sut attirer dans un piège un 
corps d'armée américaine, suffisent à démontrer le génie de la 
guerre de ce brillant officier. Mais ce n'est pas seulement à 
Châteauguay que les nôtres se distinguèrent. Le lieutenant 
Rolette fut chargé du commandement d'un brigantin armé. 
En plein jour, n'ayant avec lui que six hommes, il attaqua et 
captura un navire américain chargé de troupes et de bagages. 

Pendant cette guerre, il s'empara de dix-huit navires amé- 
ricains et mourut des blessures reçues dans un engagement. 
Un autre Canadien-Français qui nous fit honneur et dont le 
nom devrait suivre ceux de Salaberry et Rolette, c'est le capi- 
taine Taillon. Il remporta une victoire complète près de Dé- 
troit sur le major Van Horne. Pendant ce temps-là, Pothier, 
avec 200 voyageurs canadiens, s'emparait de Michillimakinac et 
entraînait les tribus indiennes sous le drapeau anglais. Enfin 
nous étions représentés dans l'état-major, par les lieutenants-co- 
lonels Montviel et Deschambault, le premier comme lieutenant 
du gouverneur Provost et le second en sa qualité d'adjudant- 
général de la milice du Canada. 

Malgré ces services éclatants rendus à l'Angleterre, il faut 
bien l'avouer, nous avons été peu récompensés. On oublia vite 
ce qu'on nous devait. Nous avons été obligés de conquérir 
nos droits religieux et civils par une lutte constante et des ef- 
forts prodigieux. Plaçons tout d'abord, parmi nos défenseurs 
les plus illustres, Mgr Plessis, ce champion de nos libertés sco- 
laires. En 1820, il se rendit en Angleterre pour presser la 
sanction d'une loi adoptée par la législature pour la difïusion 
de l'instruction primaire dans les campagnes. Depuis 1801 
toutes les écoles étaient soumises à la surveillance et à l'influen- 
ce immédiate de l'Institution Royale, autrement dit, du clergé 
prote.stant. 

Mgr Plessis ne put rien obtenir de lord Bathurst, ministre 
des colonies. Ce prélat intrépide ne se laissa pas décourager. 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 29 

Il continua de demander justice et de protester contre la ty- 
rannie odieuse dont les catholiques étaient l'objet. La lutte 
se poursuivit avec la même opiniâtreté de 1820 jusqu'à 1835, 
quand le gouvernement anglais refusa de nouveau, pour la der- 
nière fois, de sanctionner une loi qui permettait l'enseignement 
du catholicisme et de la langue française dans les écoles. Lassé 
par une si noble constance, le gouvernement cessa d'apposer 
son veto et la victoire resta à l'illustre évêque de Québec. Tant 
il est vrai que la force est bien peu de chose, quand elle est aux 
prises avec la justice ou une idée morale. 

On accuse parfois les Canadiens-Français de ne pas suivre 
aussi prestement que les Anglo-Saxons le char rapide des pro- 
grès modernes. 

On oublie de noter le fait que pendant un demi-siècle, nous 
avons été mis en séquestre, ostracisés et privés de toute fonction 
ou octroi public. 

Pendant ce temps-là, les Anglais prenaient les devants et édi- 
fiaient leur fortune. On ne tient pas compte, non plus, du fait 
que pour nous punir de la levée de boucliers de 1837, on nous 
imposa, en 1840, une dette d'un million de livres sterling, 
qui avaient été dépensées à bâtir des écoles et des ponts ou 
ouvrir des chemins dans Ontario. 

D'ailleurs, chaque race a son génie propre, ses aptitudes na- 
turelles et ses tendances nationales. Pour nous, nous sommes 
avant tout un peuple agricole. Lorsque nous nous implantons 
quelque part, nous nous enracinons au sol. Aucune nation ne 
présente autant de force de résistance que la nôtre, dans les 
âpres difficultés inhérentes au berceau d'un premier établisse- 
ment. Nous sommes là dans le milieu qui nous convient par ex- 
cellence. Je ne veux pas dire que les autres carrières nous 
soient fermées et qu'aucun des nôtres n'y brille au premier 
rang. Ce serait trop exclusif. 

fA suivre) 



NOTRE-DAME DE LORETTE EN LA 
NOUVELLE-FRANCE 



(Suite) 



CHAPITRE DIXIEME 

Notre-Dame de la Jeune- Lorette au 19e siècle. 

L'histoire de la Jeune-Lorette, comme mission distinc- 
te, finit avec le départ et la mort subséquente du 
dernier missionnaire jésuite de la bourgade huronne, le P. 
Giraultde Villeneuve. Mais elle continuera de vivre dans 
la foi et la piété à l'ombre de la croix. Bientôt une parois- 
se canadienne-française surgira à côté d'elle, la couvrant de 
sa protection et partageant généreusement avec elle la 
sollicitude et le dévouement de son pasteur. 

Les Hurons, toujours traités en enfants gâtés par ceux 
qui les avaient engendrés à la foi, goûteront d'abord mé- 
diocrement le régime nouveau, qui leur semble léser des 
droits fondés sur l'usage et une prescription de deux 
siècles. Malgré la pénurie de prêtres qui suivit, durant 
de longues années, la cession du Canada à l'Angleterre, 
ils comprendront difficilement pourquoi on refuse un mis- 
sionnaire particulier à une boui'gade qui, naguère, en pos- 
sédait le plus souvent deux à la fois. 

Un jour leurs plaintes revêtirent une forme officielle, 
et atteignirent le " chef de la prière ", l'évêque Denaut, 
dans sa lointaine résidence de Longueuil. Plein de chari- 
té et d'indulgence pour ses ouailles confiantes et naïves, 
le vertueux et zélé p.isteur lui adresse la réponse suivante. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 31 

" Pierre Denaut, Evêqiie de Québec, etc., etc. Aux Sau- 
vages de la Mission de N.-D. de Lorette, Salut et Béné- 
diction. 

" J'ai reçu, mes chers enfants, la demande que vous 
m'avez faite d'un missionnaire pour la desserte de votre 
seul village ; et cette demande m'a réjoui, en ce sens qu'elle 
montre en vous un grand désir des biens spirituels, et une 
volonté bien marquée de participer plus abondamment 
aux grâces attachées au ministère de Jésus-Christ : mais 
d'un autre côté, elle m'afflige, parce qu'elle est faite dans 
un temps oîx il m'est impossible de vous satisfaire. 

" Occuper, en effet, pour vous seuls un missionnaire, au 
moment où je me vois obligé d'ôter à certaines paroisses 
leurs pasteurs pour les employer dans des postes plus im- 
portants, me priver d'un prêtre pour une mission très peu 
considérable, et à portée de tous les secours, tandis que 
des missions très nombreuses et d'une très grande étendue 
sont forcées de s'en passer, c'est ce qui ne pouvait s'accor- 
der avec la conscience de votre évêque, qui est également 
redevable à tous les fidèles de son bercail, puisqu'ils sont 
tous ses brebis. 

'' Oui, mes enfants, j'ai trouvé dans les extrémités de ce 
vaste diocèse, des troupes nombreuses de vos frères, de 
bons sauvages et des fervents chrétiens, privés pendant 
la plus grande partie de l'année du pain de la divine paro- 
le et du secours des sacrements, et obligés de faire de 
longs voyages pour se procurer l'avantage d'avoir un 
prêtre ; je les ai vus partager cette disette des biens spi- 
rituels avec une foule de chrétiens de différentes nations, 
qui tous avaient droit à ma sollicitude; je l'ai vu 
avec douleur, et je n'ai pu y remédier. 

'* Priez donc, mes enfants, et priez avec ferveur le maître 
de la moisson d'envoyer un nombre suffisant d'ouvriers 
pour la recueillir, ^'' et si nos vœux communs sont exau- 

(1) Luc, X,2. 



32 REVUE CANADIENNE 

ces, je vous promets de vous faire part de notre abon- 
dance, et de vous donner un prêtre pour vous seuls, aussi- 
tôt que les besoins pressants de mes autres enfants n'y met- 
tront plus d'obstacle. 

" Longueuil, le 7 d'octobre 1804. 

" (Signé) t P., EvÊQUE de Québec. " (1) 

Les sauvages de Lorette se soumirent respectueusement 
à la décision de l'évêque, et n'ont cessé, depuis lors, de 
vénérer et de chérir les missionnaires qui, sau'» distinc- 
tion de race ou de nationalité, leur prodiguèrent leur 
zèle et leur charité. Autant que possible, et notam- 
ment dans deux cas, le curé de la paroisse canadienne- 
française, «hargé en même temps de la desserte de 
la mission huronne, avait consacré les prémices de sa 
carrière au ministère des sauvages dans des régions loin- 
taines du Canada. Les Hurons de Lorette pouvaient alors, 
mieux que jamais, compter sur uue prédilection dont 
leurs frères au visage pâle ne se montrèrent jamais jaloux. 

L'ordre et la clarté demandent qu'on réserve pour un 
chapitre distinct l'historique de la paroisse de Saint-Am- 
broise de la Jeune-Lorette, ainsi qu'une courte biographie 
de ses curés-missionnaires. L'histoire du sanctuaire de la 
Madone au dix-neuvième siècle n'est guère mouvementée. 
Un incendie, la reconstruction de la chapelle, et une pre- 
mière messe, voilà le résumé de ses annales. 

L'incendie de la chapelle, en 1862, priva durant quatre 
ans les Hurons des privilèges d'une desserte spéciale et 
des consolations qu'ils y goûtaient. Obligés de se trans- 
porter à l'église paroissiale, ils s'y trouvaient dépaysés; 
leurs yeux n'y contemplaient plus la douce image de la 
Vierge Lorettaine, ni la sainte maison portée par les 

(1) Archives de l'Archevêché de Québec, Registre I. Cette lettre ne figure 
pas dans la collection iinpriraé« des Mandement» des Evigues de Québec. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 33 

Anges, ni les offrandes royales d'Ononthio, ni les naïfs 
ex-voto des enfants de la foret. 

Un poète canadien a traduit en strophes émues leur 
épreuve et leur tristesse. 

Naguère une chapelle à l'antique façade, 
Donnant un air Joyeux à la pauvre bourgade, 
Elevait vers le ciel la croix de .son clocher. 
Les Hurons à la messe arrivaient le dimanche 
Avec leurs souliers mous et leurs chemises blanche». 
Les femmes, comme ailleurs, promptes à s'approcher 
De la maison de Dieu dès qu'elle était ouverte, 
Revêtaient, ce jour-là, leur plus belle couverte. 
Bientôt un chant pieux montait vers le Soigneur 
Avec les flots d'encens et la voix du pasteur. 

Mais hélas ! aujourd'hui le béni sanctuaire 

N'est qu'un mur délabré ! 
Le sauvage n'a plus son temple tutélaire, 

Son refuge sacré, 
Il erre, sombre et triste, au milieu des ruines 

Que l'herbe vient couvrir. 
Cherchant de quel forfait les vengeances divines 

Ont voulu le punir. 

Il n'entend plus la voix de la joyeuse cloche 

Annonçant, tour à tour, 
Que déjà du repos l'heure calme s'approche, 

Ou qu'enfin il est jour. 
Il n'entend plus jamais le chant des brunes vierges 

Elevant vers le ciel 
Une dme tout en feu comme les pâles cierges 

Qui brûlaient sur l'autel. 

Le dimanche, autrefois, c'était fête au village ; 

Aujourd'hui, tout est deuil ! 
De son humble maison le timide sauvage 

Ne laisse plus le seuil. 
Son cœur se refroidit et sa vertu chancelle 

Sous le poids du malheur. 
Comme on voit chanceler une frêle nacelle 

Sur la mer en fureur. 

Et l'on dit que le soir, lorsque d'épaisses ombres 

Enveloppent ce lieu, 
On voit passer souvent, au milieu des décombres 

De la maison de Dieu, 
Une forme suave, aussi blanche et légère 

Que le sont les vapeurs ; 
Et puis elle paraît s'asseoir sur une pierre 

Et répandre des pleurs. 

Et plus loin, sur le bord de la belle cascade, 

Quand on approche un peu. 
On voit un spectre nain qui sautille et gambade, 

Et, de ses yeux de fëu. 

Juillet.— 1901. 3 



34 REVUE CANADIENNE 

Regarde sans cesse, en riant avec malice, 

Le saint temple détruit ; 
Puis soudain, il s'élance au fond du précipice, 

Dès qu'une étoile luit. 

Et on croit au bameau, que cette forme exquise. 

Ce fantôme brillant 
Qui visite, la nuit, les restes de l'église 

Et s'assied en pleurant. 
C'est l'ange à qui le Ciel a confié la garde 

Du village liuron, 
Et que ce spectre affreux, qui rit et le regarde, 

Est un niécbant démon. 

Mais comment faire pour relever de ses ruines l'antique 
sanctuaire ? De police d'assurance — luxe inconnu aux sau- 
vages sans souci du lendemain, on n'en avait certainement 
pas. La charité seule, aidée d'un octroi public, pouvait 
leur permettre de reconstruire leur chapelle. 

Leur zélé pasteur, messire François Boucher, digne suc- 
cesseur des Chaumonot et des de Couvert, tendra la main, 
et surtout fera entendre sa voix, " à temps et à contre 
temps," aux législateurs du pays. Il s'unira au député du 
comté, l'honorable François Evanturel, pour rappeler au 
gouvernement que " depuis la mort du dernier jésuite au 
Canada, les biens de la tribu huronne furent réunis au 
domaine public, et qu'à compter de cette époque les reve- 
nus provenant de cette source n'ont fait que s'accroître 
précisément dans la même proportion que la misère de la 
peuplade délaissée" '". Enfin, le gouvernement se laissa 
toucher et contribua soixante-quinze louis *^*. Les cultiva- 
teurs de Saint-Ambroise s'empressèrent de charroyer le 
bois nécessaire à la charpente de l'église. Les murs 
étaient très peu endommagés. On put donc reconstruire 
promptement le temple incendié, et l'ouvrir de nouveau 

(1; Voir \e Journal de Québec, \2 avril 1864. Dès le 12 juillet 1862, c'est-à- 
dire deux jours seulement après l'incendie, les Hurons adressèrent au Gou- 
verneur-Général lord Monck une requête pour obtenir les moyens de rebâtir 
leur chapelle. 

(2) Trois cents piastres. Il ne s'agit pas ici de louis sterling, mais de 
louis français, dont l'usage n'avait pas encore disparu du langage monétaire 



NOTRE-DAME DE LORETTE 35 

au culte, à la grande joie des pauvres Hurons privés depuis 
quatre ans de leur sanctuaire bien-aimé. Il était temps de 
les remettre sous la tutelle de la Madone de Lorette ins. 
tallée de nouveau sur son trône d'honneur, et de les réunir 
au pied de l'autel où l'Agneau divin s'était si souvent 
immolé pour leur salut. De nouvelles tentations allaient 
les assaillir. Le " spectre nain," dont parle le poète, 
n'était pas une pure chimère. Le vautour tîvait déjà flairé 
l'espoir d'une proie facile. De faux apôtres, zélateurs d'une 
religion naine et mutilée, avaient offert d'acheter le 
terrain de la chapelle et d'y construire un temple. Leur 
plan exécuté, ils eussent, avec l'appât séduisant de l'or et 
de la bonne chère, essayé d'attirer quelques meurt-de- 
faim à leur prêche hérétique. 

Les Hurons, plus fidèles à la foi du Christ que leurs 
malheureux frères les Iroquois du lac des Deux-Mon- 
tagnes ''', eussent-ils résisté à tant de moyens de faux pro- 
sélytisme ? Il serait consolant de le croire, mais la divine 
Providence n'a pas permis qu'ils fussent soumis à une 
telle épreuve. 

Ce fut le dimanche, 12 novembre 1865, que se fit la bé- 
nédiction de leur église restaurée. 

" La chapelle, dit un chroniqueur, était remplie d'une 
foule émue et recueillie. Toute la population sauvage, 
sauf ceux qui étaient partis pour la chasse, se pressait 
dans l'enceinte sacrée." 

Grande fut la joie de ces braves gens en se voyant 
groupés de nouveau au pied de la Madone. 

•' L'abbé Racine, '^' continue le narrateur, qui est un 

(1) Il y a quelques années, se croyant frustrés de prétendus droits qu'ils 
réclamaient des prêtres de Saint-Sulpice, leurs bienfaiteurs et protecteurs 
depuis deux siècles, un groupe d'Iroquois et d'Algonquins de cette mission 
d'Oka, dirigés par un Canadien-Français apostat, se séparèrent de l'Eglise. 
Il va sans dire que les sectes les accueillirent à bras ouverts et leur construi- 
sirent un temple. 

(2) Devenu plus tard évêque de Sherbrooke. 



36 REVUE CANADIENNE 

enfant de la piiroisse, a prononcé un discours éloquent où 
les souvenirs historiques de la tribu huronne se mêlaient 
naturellement aux grandes vérités chrétiennes. Le pré- 
dicateur a parlé en termes touchants de cette nation 
autrefois si puissante, et dont presque tous les descen- 
dants étaient réunis, en ce moment-là, dans l'étroite 
enceinte de la petite chapelle. Il a évoqué la mémoire de 
leur grandeur passée et loué la foi qui les a soutenus dans 
les épreuves de leur déclin, et qui leur assigne un rang à part 
parmi les populations sauvages qui ont laissé des traces 
dans l'histoire des peuples civilisés. Tandis qu'il parlait 
ainsi, on pouvait suivre sur les énergiques figures des 
descendants des Hurons le sentiment ému qui remplissait 
leurs cœurs. Un instant, évoqué 'par le lieu, la circons- 
tance, la parole de l'orateur, le passé historique de cette 
poignée d'hommes qui furent un peuple, apparut dans 
cette petite chapelle bâtie sur tant' de ruines, et remplit 
d'émotion l'âme des assistants." '^* Elle était donc réalisée, 
la vision de la Vierge huronne chantée par le poète. '^' 

De ses débris fumants le temple renaîtra, 
Au-dessus du hameau la croix de fer luira, 
Et sur le saint parvis le sauvage priera. 

Et la vierge huronne ira dans la prairie 
Cueillir, comme autrefois, la fleur la plus jolie. 
Pour orner, chaque jour, l'image de Marie. 



Que ton rêve était doux, jeune fille huronne! 
Ce temple que tu vis, que le ciel te le donne ! 

Il manquait pourtant un clocher et une cloche au sanc- 
tuaire reconstruit. Cette lacune fut bie>itôt comblée, grâce 
à la générosité de monsieur François Evanturel, et le 
P' juillet de l'année suivante (1866), Mgr C.-F. Buillar- 
geon, évêque de Tloa et coadjuteur de Mgr Turgeon, 
archevêque de Québec, bénissait solennellement Françoise 

(1) Le Canadien, 13 novembre 1865. 

(2) Pampbile Lemay. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 37 

Henriette, '^' en présence de toute la tribu, d'un clergé 
nombreux et d'une grande affluence d'étrangers accourus 
pour être témoins du spectacle. '-* 

Jamais le bronze sacré ne vibra avec plus d'émotion que 
le troisième jour d'octobre de l'an de grâce 1870. Sa voix 
proclamait à tout venant un fait mémorable dans les faates 
de l'église de la Nouvelle-France. Ce jour-là, en effet, allait 
être célébrée la première messe du premier prêtre huron. 

L'histoire a enregistré les diverses tentatives infruc- 
tueuses que firent les missionnaires, dans le but de faire 
instruire et de préparer au saint ministère les enfiints dep 
tribus indigènes. 

En 1636, le Père Daniel avait réussi à engager douze 
petits Hurons à descendre avec lui à Québec pour y com- 
mencer leurs études. Au moment du départ, grâce à la 
faiblesse de leurs parents, bon nombre manquèrent à 
l'appel. Rendus aux Trois-Rivières, malgré les présents 
et les ré^mmandes qu'employa tour à tour le P. Daniel, 
les autres en firent autant. Un seul demeura fidèle et 
persévéra dans sa résolution. Cependant, après un peu de 
réflexion, deux autres finirent par le rejoindre, et ils se 
rendirent au séminaire huron établi à Notre-Dame des 
Anges en attendant un lieu plus convenable. '^' 

(1) Les parrains et marraines de la cloche furent M. et Mme François 
Evanturel, le chef Paul Picard et Mme Philippe Vincent. La baptisée porte les 
noms du premier parrain et de la seconde marraine, née Henriette Romain. 

(2) Présents à la cérémonie : Messieurs J. Auclair, curé de Québec ; Ant. 
Racine, desservant de l'église Saint-Jean-Baptiste de Québec, A. Mailloux, 
V. G., G. Tremblay, curé de Beauport, L. Biais, curé de la Rivière-au-Renard, 
P. Dolierty et N. Laliberté, du séminaire de Québec, F. Catellier et autres. 
Parmi les laïques, on remarquait le juge Maguire, le major Coldthurst, MM. 
Abraham Haniel, E. G. Caonon, etc. 

(3) " En 1626, dit le P. Martin, dans une note à la première édition de la 
JÎ^/a(ion du P. Bressany (p. 15), les jésuites avaient formé là leur première 
résidence à deux nulles de Québec sur la rive droite de la petite rivière Lairet, 
à l'endroit où elle tombe dans la rivière Saint-Charles. C'était l'extrémité du 
terrain que leur avait donné le duc de Ventadour, sous le nom de seigneurie 
de N.-D. des Anges." Jacques Cartier, le découvreur du Canada, y hiverna en 
1535. C'est à cet endroit que s'élève aujourd'hui le monument Cartier-Brébeuf, 



38 REVUE CANADIENNE 

Quand le P. Bressany, en 1644, partit pour le pays des 
Hurons, dang le but de rétablir les relations interrompues 
depuis la mort du P. Jogues et de secourir les mission- 
naires en proie à l'abandon et à la dernière misère, il fut 
accompagné de " six chrétiens luirons, qui depuis un ar. 
vivaient dans le séminaire liuron que les jésuites avaient 
commencé à Notre-Dame des Anges, près de Québec." " 

Ces Hurons n'étaient pas des écoliers, mais des néophytes 
qu'on avait instruits et baptisés à la réeidence desjésuites. 

La tentative du P. Daniel avait échoué, comme devaient 
également échouer plus tard celles de ses collaborateurs 
et de ses successeurs dans la mission du Canada. L'inten- 
tion qui présida à la fondation de leur collège si prin- 
cièrement doté et si bien organisé, ne devait être réalisée 
qu'à demi. Les fils des seuls Français devaient en béné- 
ficier. Pourtant c'était à l'instruction des enfants des sau- 
vages qu'il était principalement destiné, comme le prouve 
la citation suivante : *• La compagnie de la Nouvelle-France, 
a tous présents et advenir salut. Les Révérends Pères de 
la société de Jésus, nous ont fait entendre le dessein qu'ils 
ont d'établir un collège séminaire en la Nouvelle-France 
pour y Instruire les enfians des Sauvages, les hurons esloi- 
gnez de deux cens lieues de Quebecq leur en aian désià en- 
voyé six avec promesse de Leur envoyer un grand nombre 
à l'advenir. Et aussi pour instruire les enfi'ansdes français 
qui résideront sur les Lieux. Et qu'à cet effet ils auroient 
besoing d'une place compétante dans le lieu désigné pour 
la ville que Notre Compagnie veult faire construire à Que- 
becq pour y bastir L'église, les logements des Régents et 
escoliers, Cours et enclos du dit collège et séminaire. 

" A ces causes désirans contribuer de Ntrepart à une si 
louable et salutaire entreprise avonsdonné concédé etc." '^' 

(1) Bressany, Relation, page 15. 

(2) L'original de ce document, conservé aux archives du Bureau des Terres 
de la Couronne, à Québec, est daté du 18 mars 1637. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 39 

" Bien des fois depuis, dit Ferland, ''' dans la vue de les 
former pour le saint ministère, on a essayé de fiiire faire 
un cours d'études à de jeunes sauvages doués d'heureuses 
dispositions, et jamais l'on n'a réussi. A. peine avaient-ils 
subi une ou deux années de captivité au collège que, pous- 
sés par un mouvement irrésistible, ils jetaient bas les ha- 
bits de l'étudiant, endossaient le capot de chasseur, et 
s'élançaient, ivre de joie, dans les sentiers de la forêt. " 

Plus tard, en 1668, lors de l'ouverture de ses classes, le 
séminaire de Québec essaya de franciser et d'instruire 
quelques entants sauvages, mais avec fort peu de succès. *-* 
Une expérience contemporaine n'a guère eu plus de 
résultat. 

Faut-il donc s'étonuer s'il y eut grande liesse à Notre- 
Dame de la Jeune-Lorette le 3 octobre 1870? 

'• Les drapeaux, les pavillons aux couleurs variées, dit 
la chronique, tlottaient au vent, et rivalisaient d'éclat avec 
les feuilles brillantes de la forêt ; Li voix solennelle du 
canon, se mêlant aux mille voix de la cascade, portait au 
loin le bruit de la fête et annonçait la joie de tous les 
cœurs. Dans le temple, les ornements antiques et précieux, 
les statues, les reliquaires, les ex-voto d'or et d'argent 
brillaient au milieu de la verdure, des fleurs, des couron- 
nes et des guirlandes. Les voix langoureuses des en- 

(1) Cours d'kiêloire du Canada, tome I, p. 210. 

(2) Feri.and, Couru d'histoire du Canada, tome II, page 96. L'Abeille (19 octo- 
bre 1878) racontani les origines Ju Peiit Séminaire de (Jiiébec, dont les classes 
furent ouvertes pour la première fois le 9 octobre 17d8, donne les noms des 
premiers t-lùves inscrits. 

Ils étaient au nomlire de treize, dont six petits Hurons : Joaepn Haonde- 
cheté, Joseph Honhatoroji, .Joseph Handeouaturi, Joseph Ookonchiandes, 
Jean Aontronouret et Nicolas Arsaritta. 

"Nos confrères huron-, que devinrent-ils? se demande le rédacteur de 
L'Abrille. Oh ! pas un ne persévéra. Au bout de quelques mois, sur six, 
cinq s'étaient déjà envolés de la cage. Croit-on qu'il fût si facile de fran- 
ciser ces jeunes natures primitives? Que d'embarras, que de petites entraves 
allaient contrarier les aspirations de leur enfance' Quai si:pplice, par exemple, 
de s'appliquer à saisir une règle de grammaire, quand, depuis l'âge de 
quatre ans, on n'a connu qu'un seul exercice, lancer une pierre contre 
l'écureuil des bois, ou tirer une flèclio contre l'oiseau des airs." 



40 REVUE CANADIENNE 

fants sauvages faisaient ' entendre de pieux cantiques, 
et la foule recueillie et émue, composée en grande partie des 
restes de la noble nation huronne, rendait grâces à Dieu : 
un de leur tribu, un frère, un enfant du village de Lorette, 
SaSatancn (l'homme du souvenir), l'abbé Prosper Vincent, 
le premier prêtre huron, disait sa première messe." 

L'abbé Benjamin Paquet, du séminaire de Québec, qui 
assistait le nouveau prêtre, adressa après l'évangile à l'au- 
ditoire attentif une courte et chaleureuse allocution qui 
fit verser de douces larmes. Après avoir exposé briève- 
ment le rôle et la dignité du prêtre, il félicita les descen- 
dants de la vaillante nation huronne d'avoir offert un 
prêtre au Seignetir, le premier depuis que la bonne nou- 
velle du salut leur fut annoncée. 

Après le chant du Te Deam, tous les habitants du villa- 
ge se rendirent à la sacristie. Là, le doyen de la nation, 
prenant la parole au nom de tous, dit : " Mon frère, les 
Hurons sont heureux aujourd'hui, et moi plus que les au- 
tres, je remercie le grand Esprit de m'avoir conservé la 
vie (le vénérable chef Paul avait alors quatre-vingt-cinq 
ans). Nous venons demander la bénédiction du premier 
prêtre huron." 

Avant de bénir ses frères, l'abbé Vincent s'exprima en 
ces termes : " Chers et bien aimés compatriotes, les 
paroles me manquent pour rendre la joie qui déborde de 
mon cœur en ce moment solennel. C'est un grand et beau 
jour pour moi, hœc diesquam feclt Dominas ; ce jour, c'est 
le Seigneur qui l'a fait, et le ciel comble mes vœux en 
associant à mon bonheur les restes d'une nation, illustre 
entre toutes, autrefois plus nombreuse que les feuilles 
de la forêt. Remercions le Grand Esprit d'avoir daigné 
choisir le premier prêtre sauvage au sein de la nation 
huronne. J'étais indigne d'une aussi grande fiveur : elle 
est due, sans doute, au sang de nos martyrs, à l'élan de vos 
désirs pieux et à la ferveur des prières de notre vénérable 



NOTRE-DAME DE LORETTE " 41 

missionnaire '". Chers frères, c'est avec un indicible bon- 
heur que je vais vous donner ma bénédiction, au nom du 
Grand Esprit, afin d'attirer suï les débris de la nation des 
Kondiaronk et des Ahatsistari '^' les grâces abondantes du 
ciel. <^ 



Il convient d'sijouter encore une page à l'histoire de 
l'église huronne au dix-neuvième siècle pour raconter les 
vœux exprimés par la nation pour la béatification de ceux 
qui étaient venus leur prêcher la foi de Jésus-Christ. 

Quand, en 1875, on fit des démarches pour introduire 
la cause de la vénérable Marie de l'Incarnation, les 
Hurons de Lorettti se souvenant, eux aussi, du zèle et 
de la charité de celle qui avait été particulièrement la 
bienfaitrice de leur nation, et justement désireux de la 
voir glorifier, comme de témoigner leur gratitude envers 
les continuatrices de son apostolat auprès les filles de la 
tribu, adressèrent à Sa Sainteté Pie IX une lettre postu- 
latoire, dont voici les principaux passages : 

(1) Messire François Boucher. 

(2) Chefs renoinniés de la nation au 17' siècle, fervents chrétiens, alliés des 
Français. 

(3) Voir le Journal de Québec, 4 octobre 1870. 



(A suivre) 




LOUIS JOLLIET 

PREMIER SEIGNEUR D'ANTICOSTI 



{Suite } 



XIII 



Pendant que JoIIiet nourrissait les projets d'exploration 
qu'il avait exposés au gouverneur, de graves événements se 
préparaient dans la colonie et au delà des frontières. Dès son 
arrivée à Québec, le marquis de Denonville avait vu clair dans 
les affaires d'Amérique; c'étaient les Anglais de la colonie voi- 
sine, plus encore que les Iroquois, qui étaient à redouter. La 
cour, à qui il fit part de ses observations sur les affaires cana- 
diennes, ne tint aucun compte de ses opinions ; elle 'lui prescri- 
vit de porter la guerre chez les Iroquois — ce qu'il était déjà 
disposé à faire — mais de ne rien entreprendre contre les co- 
lons de la Nouvelle-York et de la NouvellenAngleterre, la di- 
plomatie se chargeant de régler les différends qui pourraient 
surgir entre Français et Anglais en Américiue. 

Or, les Anglais d'Amérique n'avaient rien de la docilité des 
colons du Canada à l'endroit des ordres venus d'outre-mer. 
Qu'on en juge par ce discours tenu par le colonel Dongan aux 
députés des cantons iroquois, réunis en conseil en 1688 : 
" Comme notre père le roi d'Angleterre le désire, il faut mettre 
bas la hache, mais gardez-vous bien de l'enterrer. Cachez-la 
sous l'herbe, afin de la reprendre s'il en est besoin. Mon roi 
me défend de vous fournir des armes et des munitions si vous 
entreprenez la guerre contre les Français; mais ne craignez 
point, car je vous fournirai à .mes dépens ce qui vous sera né- 
cessaire, si la guerre continue. Tenez-vous sur vos gardes, et 



I 



r 



LOUIS JOLLIET " 43 

de peur que les Français ne vous surprennent, entretenez un 
parti de guerriers sur le lac Champlain et un autre sur la 
grande rivière." 

C'est ainsi que Jacques II, Fallié de Louis XIV, était obéi 
par ses sujets d'Amérique. 

On ne se rendait pas compte de ces choses à Versailles. De- 
nonville, en vrai militaire, se conforma strictement aux ordres 
qui lui furent signifiés, et ne chercha pas à faire prévaloir ses 
opinions personnelles au sujet des Anglais ou Anglo-Améri- 
cains. Il envahit le pays des Tsonnontouans, où il brûla deux 
ou trois bourgades, désertées par leurs habitants, et ravagea 
la moisson d'alentour. Cette expédition avait été précédée 
du regrettable guet-apens de Catarakoui. (1687.) 

Le roi de France avait écrit à M. de LaBarre, dès le mois de 
juillet de l'année 1684 : " Comme il importe au bien de mon 
service de diminuer autant qu'il se pourra le nombre des Iro- 
quois, et que d'ailleurs ces sauvages, qui sont forts et robustes, 
serviront utilement sur mes galères, je veux que vous fassiez 
tout ce qui sera possible pour en faire un grand nombre prison- 
niers de guerre, et que vous les fassiez passer en France." 

Les mêmes instructions avaient été données à M. de Denon- 
ville et à l'intendant, M. de Champigny, et c'est surtout sur ce- 
lui-ci que pèse la responsabilité de la " .surprise " du Fort Fron- 
tenac. Le roi avait recommandé de faire des " prisonniers de 
guerre ", non pas de s'emparer de. visiteurs désarmés. Il n'en 
est pas moins vrai que l'envoi à Marseille de captifs iroquois 
était la réalisation d'un vœu émis par le souverain. 

Les représailles furent terribles. 

La faveur dont Denonville fut entouré à son retour en Fran- 
ce s'explique par le fait qu'il ne portait pas l'entière responsa- 
bilité de la politique qu'il avait suivie. La cour voulant réparer 
Terreur qui avait été commise, et à la demande du gouverneur 
lui-même, résolut de rapatrier les captifs iroquois. Afin d'ef- 
facer le plus possible toute trace du passé, elle rappela le mar- 
quis de Denonville et renvoya au Canada le comte de Fronte- 



44 . REVUE CANADIENNE 

nac, l'ancien gouverneur qui avait su prendre un si grand as- 
cendant sur toutes les nations indigènes. De sorte que les Iro- 
quois apprirent en même temps le retour de leurs frères et l'ar- 
rivée à Québec de l'Ononthio dont le faste militaire les avait 
autrefois éblouis. 

Le chevalier d'Au fut envoyé avec trois interprètes chez les 
Iroquois des cantons pour annoncer la double nouvelle et dis- 
poser favorablement les esprits. D'après M. l'abbé Bois, ce se- 
rait à Louis Jolliet que l'on aurait confié cette délicate mission. 
Nous devons avouer que, dans les documents de l'époque qu'il 
nous a été donné de consulter, nous n'avons trouvé aucune 
trace de cette ambassade de Louis Jolliet chez les Iroquois. Le 
chevalier d'Au se nommait Pierre d'Au-Jolliet :' le savant abbé 
aurait-il confondu ce personnage avec le découvreur du Mis- 
sissipi ? 

Si les relations avec les Iroquois tendaient à s'améliorer, il 
en était tout autrement à l'égard des colons de la Nouvelle- 
Angleterre. Le 7 mai 1689, le prince d'Orange, devenu Guil- 
laume III, avait formellement déclaré Ja guerre à Louis XIV; 
l'hostilité des Anglo-américains, ses partisans, contre la colo- 
nie canadienne, se manifesta, dès l'année suivante, par une ex- 
pédition formidable dirigée par l'amiral Sir William Phips. Une 
flotte de trente-quatre vaisseaux partit de Boston, s'engagea 
dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent, et vint, le 16 octobre, 
s'arrêter en face de Québec, alors peu préparé à soutenir un 
siège. En 1690 comme au siècle suivant (en 171 1 et en 1759), 
les ennemis détruisirent tous les établissements du bas du fleuve 
qu'ils purent atteindre, sur les côtes ou dans les îles. C'est ain- 
si que le fort de Jolliet, à Anticosti, fut incendié, de même que 
son établissement des îles de Mingan. Les Anglo-Américains 
eurent eux-mêmes à regretter cet inutile vandalisme, car, qua- 
tre ou cinq semaines plus tard, après l'échec subi par Phips de- 
vant Québec, un de leurs vaisseaux, un brigantin commandé 
par le capitaine John Rainsford, vint s'échouer sur la pointe 
ouest d'Anticosti (la Pointe-aux-Anglais), et ceux des naufra- 



LOUIS JOLLIET 45 

gés qui ne furent pas engloutis dans les flots endurèrent beau- 
coup de froid et de misères faute d'abri et de secours d'aucune 
sorte. 

En remontant le Saint-Laurent, non loin de Tadoussac, le 
vaisseau amiral rencontra une barque venant de Québec, dans 
laquelle se trouvaient Madame de LaLande, sa fille Madame 
Louis JoUiet, et Monsieur de Grandville. Celui-ci se rendait 
en éclaireur dans le bas du fleuve, oii un grand nombre de 
vaisseaux portant pavillon anglais avaient été signalés par un 
envoyé abénaquis. M. de Grandville ne soupçonnait pas que 
les ennemis fussent si près de Québec, et il avait cru pouvoir 
'Sans inconvénients partir dans le même bateau que Madame 
de LaLande, Madame Jolliet et quelques autres, qui se ren- 
daient à Mingan ou à Anticosti. ^ 

Les deux dames et leurs compagnons furent faits prison- 
niers, et assistèrent à bord du SLv Fricnds au bombardement 
de Québec, et, finailement, à la déroute des assiégeants. 

Dans sa relation du siège de Québec de 1690, Charlevoix 
dit que les ennemis, découragés et humiliés, se décidèrent, le 
23 octobre, à s'en retourner à Boston. " Sur le soir, la flotte 
leva les ancres et se laissa dériver à la marée. Le vingt-quatre 
elle mouilla à V Arbre Sec (île d'Orléans) ; elle emmenait un 
grand nombre de Français qui avaient été faits prisonniers en 
différentes rencontres, et, entre autres, le sieur Trouvé, prêtre, 
que Phips avait détenu depuis la prise de Port-Royal, M. de 
Grandville et les Demoiselles Jolliet et de LaLande. Cette 
dernière, voyant qu'on ne parlait ni de rançon, ni d'échange, 
demanda à l'amiral s'il n'aimerait pas mieux retirer les Anglais 
prisonniers en Canada que d'emmener à Boston des Français 
dont il serait embarrassé, et s'offrit d'aller faire, de sa part, au 
comte de Frontenac, la proposition d'un échange où les deux 
nations trouveraient également leur avantage. Son offre fut 
acceptée; elle fut conduite à Québec et eut encore moins de 
peine à résoudre le gouverneur-général à entrer en négocia- 
tions sur cet article avec l'amiral anglais. M. de Frontenac lui 



46 REVUE CANADIENNE 

envoya même son capitaine des gardes, chargé d'un plein pou- 
voir, et, comme le nombre de prisonniers était à peu près égal 
de part et d'autre, le traité fut conclu sans aucune difficulté et 
exécuté de bonne foi." 

Parlant de ce qui advint après la déroute de Phips, Cotton 
Mather, cité par M. Ernest Myrand, dit que quatre vaisseaux 
de la flotte firent naufrage, et que l'un d'eux fut jeté, le 28 oc- 
tobre (d'après le calendrier julien, ce qui correspondait au 7 
novembre du calendrier grégorien), sur ce qu'il appelle l'île 
"désolée et hideuse" d'Anticosti. . . " There were three or 
four vessds which totally miscarried : one was never heard of, 
a second was wrecked, but most of the men were saved by an- 
other in company ; a third was wrecked, so that ail the men 
were either starved, drowned or slain by the Indians. except 
one, which, a long while after, was, by means of the French, 
restored ; and a fourth, a brigantine whereof captain John 
Rainsford was commander, having about three score men 
abord, was in a very stormy night, October 28th 1690, stranded 
upon the desolate and hideous island of Anticosta, an island in 
the mouth of the mighty river of Canada. . . 

" The captain and his men. finding that they should be 
obliged to winter on the Island, built a store house and several 
buts to shelter themselves from the cold, with planks of the 
wreck; as they were short of provisions they agreed each man's 
allowance to be two biscuits, half a pound of pork, half a pound 
of flour, one pint and a quarter of pease, and two small fish per 
week. It was not long before the dismal efïects of hunger and 
cold began to appear among them, for on the twentieth of 
December, their surgeon died, and, after him, forty men in a 
few weeks. And though they were ail convinced of the neces- 
sity of keeping to their allowance, unless they would at last eat 
each other, yet their store house was frequently broken open. 
An Irishman, once, got to the provisions, and eat no less than 
eighteen biscuits, which swelled him to such a degree that lie 
was in great pain and was near bursting. 



LOUIS JOLLIET 47 

" On the twenty-fifth March, five of the Company resolved 
to venture out to sea in their skiff, which they lengthened out 
so far as to make a sort of cabin for two or three men, and 
having procured a sail, they shipped their share of provisions 
on board, and steered away for Boston. It was on the ninth of 
May before thèse poor wretches arrived there, through a thou- 
sand dangers from the sea and ice, and almost starved with 
hunger and cold ; upon their arrivai, a vessel was immediately 
dispatched away to the Island and brought off the few unfor- 
tunate wretches that had been left behind." 

M. Ernest Myrand, qui, dans son volume intitulé : Sir 
William Phips devant Québec, a réuni dix-neuf relations du 
siège de 1690, avec beaucoup d'autres documents précieux re- 
latifs à ce mémorable événement, fait suivre la citation de Cot- 
ton Mather, que l'on vient de lire, de la note suivante : 

" Il n'en revint (des naufragés d'Anticosti) que 17, comme 
l'étabhssent les archives de l'Etat de Massachusetts. Ainsi nous 
lisons, à la date du 13 mai 1691, dans une ordonnance de la 
General Court de Boston, que l'héroïque capitaine John Rains- 
ford avait laissé 21 hommes sur l'île d'Anticosti, le 25 mars 
précédent. Plus tard, à la date du 29 juin 1691, le Diary de Sa- 
muel Sewall — (Massachusetts Historical Collections, vol. V, 
fifth séries - — Sewall Papers, vol. I, page 346) — contient l'en- 
trée suivante: " Yesterday (28 juin 1691), Rainsford arrived 
" with 17 men that remained alive on Anticosti, 4 dead of small- 
" pox since the Longboat's coming." Des 67 hommes qui 
montaient, au départ de Québec, le brigantin de John Rains- 
ford, 45 étaient morts." (') 



(1) Le récit de ce naufrage a contribué à augmenter encore les préjugés populaires 
à l'endroit d'Anticosti. Nous di.sons "préjugés," car si l'on supprimait les phares 
des côtes d'.\ngleterre et de France, par exemple, n'y verrait-on pas aussi se multi- 
plier les désastres ? Or, ce qui manquait à Anticosti, c'étaient des lumières pour 
guider les pilotes, et des dépôts de provisions pour secourir les naufragés en cas 
d'accident. Ce ne fut que vers 1836 que le gouvernement du Bas-Canada établit et 
des phares et des dépôts de provisions sur divers points de l'île. 

A ceux de nos lecteurs qui voudraient se bien renseigner sur la géographie physique, 
la faune, la flore, les ressources et l'histoire de l'île d'Anticosti, nous conseillerions 



48 REVUE CANADIENNE 

Le baron de Lahontan, dont l'exactitude est souvent discu- 
table, est. le seul des écrivains contemporains à dire que Louis 
Jolliet fut fait prisonnier par la flotte de Phips. Ce fut cette 
même année 1690, ou l'année précédente, que l'explo- 
rateur Canadien fit son premier voyage au Labrador, et il 
écrit en 1693 que sans les pertes que lui avaient fait subir les 
Anglais par la destruction de ses magasins d'Anticosti et des 
iles de Mingan, il y aurait fait un deuxième voyage. Q) La 
lettre qu'il adressa à M. de Lagny, intendant général du com- 
merce de France, à la date du 2 novembre 1693, donne d'in- 
téressants détails sur cette première exploration de Jolliet aux 
côtes de l'Atlantique. Nous citons: 

" De Québec, en Canada, le 2€ Novembre 1693. 

" Monsieur, 

" Aussitost que j'ay esté adverti que vous souhaitiez une de 
mes cartes, j'y ai travaillé avecques toute l'inclination et l'appli- 
cation possible. J'avais veu plusieurs fois depuis dix-huit ans 
tout le fleuve, et j'en avais escris tous les rumbs de vent & ob- 
servé les hauteurs en divers endroits comme je les ay marqués. 
Pour ce qui est du destroit de .la baye d'Hudson, Mr d'Iberville 
Lemoyne en a donné ses mémoires qui sont fort justes. 



de consulter le travail <le M. Joseph Bouchette : Topographical Dictioiiary of Low- 
er Canada ; les récits de M. Faucher de Saint- Maurice publiés sous le titre : De. 
Tribord à Bâbord, et l'ouvrage fle M. l'abbé Victor Huard intitulé : Labrador et 
Anlicosli. 

M. C.-E. Rouleau, dans le Courrier du Canada, M. Charles Déguise, dans la 
Semaine Commerciale, M. Ulric Barthe et M. Arthur Buies, dans le Soleil, ont aussi 
publié des articles intéressants sur Anticosti, en 1899. 

M. Buies, au cours de son écrit débordant d'onthousiasme, se demande comment 
les ours ont pu pénétrer dans l'ancien domaine de Jolliet. Un auteur du dix-sep- 
tième siècle répond à l'avance à cette question : Ces ours, dit-il, sont de grands 
nageurs ; on les voit nager six ou sept lieues d'un seul trait, d'une pointe à l'autre, 
le long des côtes, sans prendre pied à terre pour se reposer. Comme les phoques, 
ou loups marins, ils ne devaient pas, du reste, craindre de s'aventurer sur les glaces. 

Voilà une réponse : il y a champ pour d'autres hypothèses. 

(1) Le 15 septembre 1692, le gouverneur et l'intendant (Frontenac et Champigny) 
écrivent au ministre que Jolliet est "chargé d'une nombreuse famille," qu'il a 
" beaucoup de talents pour les découvertes, auxquellex il continue, de Irarailkr 
actuellement, et a un établissement considérable dans l'Ile d'Anticosti, où il a con- 
sommé la plus grande partie de son bien." 



LOUIS JOLLIET 49 

" Je ne vous marque rien, Monsieur, du passage du Canseau 
ny de Plaisance par ce que je n'y ay pas esté, et j'ayme mieux 
vous donner pour le présent une carte imparfaite q.ue défec- 
tueuse. 

" A l'égard de cette mer que je nomme ici comme vers les 
57e degrés et demi de latitude, je n'en ay approché qu'à cinq ou 
six journées, mais les Sauvages que j'ay veus dans mon chemin 
m'ont assuré qu'elle est grande & qu'il n'y paraist que de l'eau 
du costé du nord, ce qui me fait dire qu'il est probable que 
toutes les terres qui font les bords du destroit d'Hudson ne 
sont que des isles & que l'on pourrait trouver d'autres passages 
qui ne seroient pas si nord & par conséquent hors du chemin 
des ennemys pour entrer dans la Baye. 

" Les Sauvages de cette mer inconnue n'ont jamais veu de 
François. Ils s'habillent de peaux de caribou, se nourrissent 
de sa chair & de celle de castor, quelquefois de saumons, truit- 
tes & loups-marins, dont l'huile leur sert de beurre & de vi- 
naigre. Ils font des canots que nous ne connaissons pas. 

" On trouve le long des costes du Labrador les Esquimaux 
qui sont en grand nombre. Quand ils n'ont pas de commodité 
pour faire du feu, ils mangent la viande & le poisson tout crus. 
Ils sont d'une taille haute, ils ont le visage & le corps blancs et 
lies cheveux frisés; chacun à plusieurs femmes qui sont fort 
blanches & bien faites, leurs cheveux trainent à terre, elles sont 
adroites à la couture ; toutes aussi bien que les hommes se cou- 
vrent de peaux de loups-marins & ont pour toutes sortes de 
choses beaucoup d'industrie. 

" Sans les deux pertes considérables que j'ay faites par les 
Anglois, j'aurais poursuivi cette découverte, mais à moins que 
d'estre un peu aydé de la Cour il m'est inutile d'y songer. Vous 
pou\ez tout, Monsieur. & je ne doute pas, si le Roi veut qu'on 
la fasse, que vous n'ayez un jour de la joye d'avoir fait porter 
le premier à ces peuples barbares les lumières de l'Evangile & 
la connaisance de la grandeur de Sa Majesté. 

" On pourrait faire un trafic assez considérable d'huyle de 
Juillet.— 1901. i 



50 REVUE CANADIENNE 

loup-marin & balesne avecques eux, et en chemin un peu de 
molue pour payer une partie des frais. 

" Lorsqu'on me jugera capable de quelque chose, je seray 
toujours prêt à marcher & à servir avec fidélité. 

" Je vous prie très-humblement. Monsieur, de donner mon 
plan à Mgr de Pontchartrain & de vous souvenir de ce que Mr 
le Comte de Frontenac vous escrit en ma faveur. Je vous en 
auray des obligations infinies qui ne fairont pourtant pas cpie 
je sois plus que je suis, 

" Monsieur, 

■' Votre très humble & très obéissant serviteur, 

"JOLLIET." 

Au dos : " à Monsieur, 

Monsieur de Lagny, conseiller 
du Roy en ses conseils & In- 
tendant général de tout le 
commerce de France, à Paris." 

Le style de Jolliet à acquis à la fois de la fermeté et de la sou- 
plesse: l'évolution littéraire s'est fait sentir dans la nouvelle 
comme dans l'ancienne France. La volumineuse correspon- 
dance de Denonville marque, dans nos archives politiques, la 
fin de cette période où la syntaxe s'arrangeait souvent comme 
elle pouvait, la correction parfaite du langage y étant chose ex- 
ceptionnelle. (^) 



(1) A partir de la correspondance de Frontenac — un lettré — jusqu'à celle de 
Montcalm — un autre lettré — les chercheurs n'ont (|u'à ouvrir les yeux pour y 
bien voir : tout y est clair et précis. L'œuvre des grands auteurs du dix-septième 
siècle est dans tout son rayonnement : la langue qu'ils ont perfectionnée est de plus 
en plus connue, de plus en plus écrite. 

Des amis de notre pays ont déclaré que les Canadiens d'aujourd'hui parlent la 
langue de Bossuet et de Pascal ; cette affirmation, vraiment trop bienveillante si 

on la dégage de tout contexte, a fait dire à un homme d'esprit ; " La 

langue de Bossuet, c'est bien aml)itieux ! Bossuet seul la parla de son temps." — 
(Charles (iailly de Taurines, — La Nation canadienne, page 245). Ce niônie auteur 
parle avec éloges du langage des habitants de nos campagnes du Canada français. 



LOUIS JOLLIET 



51 



Un riche bourgeois de Québec, M. François Viennay-Pa- 
chot, allié des Juchereau de LaFerté, qui, pendant plusieurs 
années, avait été le pourvoyeur et l'associé de Jolliet, fournit à 
celui-ci tout ce qu'il lui faillait pour reprendre l'exploration du 
Labrador. Il fit les choses largement, — la traite d'objets de fa- 
brication française, en échange de fourrures, de morue et 
d'huile de marsouin, devant l'indemniser de ses déboursés. Un 
Père franciscain récollet, trois cadets et quatorze hommes d'é- 
quipage s'embarquèrent avec Jolliet sur le navire Saint-Fran- 
çois, qui partit de Québec le 28 avril 1694, en destination des 
îles de Mingan, du détroit de Belle-Ile et du Labrador océa- 
nique. Jolliet amenait avec lui sa femme, son fils aîné, Louis, 
âgé de dix-huit ans, — qui, le mois précédent, avait quitté ■ 
l'habit ecclésiastique, après avoir passé un an au grand sémi- 
naire' de Québec, — et les autres membres de sa famille. Il les 
laissa aux îles de Mingan, où Madame de LaLande avait passé 
l'hiver précédent. Deux de ses fils cependant — probable- 
ment Louis et Charles — l'accompagnèrent au Labrador, 
ainsi qu'un jeune Juchereau de La Ferté. 

Le Saint-François était " muni de six pierriers, de quatorze 
pièces de canon ", les navires marchands étant exposés alors à 
livrer bataille contre les flibustiers de toutes races et de toutes 



^^niic."!' (2oç| 1101t. 



( A .'ii(lore) 




g>-« 



L'OUBLIE " 

LES COLONS DE VILLE-MARIE 



{Sidte et fin). 



XVII 



Se trouvant trop isolé, Lambert Closse avait cédé la 
moitié de son fipf à un colon, M. de Sailly, sous la con- 
dition qu'il s'établirait proche de lui. Le lendemain de ce 
mémorable 19 avril, comme il revenait du champ, aprè.s 
sa dure journée, le major fut rejoint par son voisin qui 
montait du fort et lui dit tout essoufflé : 

— Nos jeunes gens sont revenus. .. ils ont rencontré 
une bande d'Iroquois tout près d'ici et, dans le combat, 
trois des nôtres ont péri. 

— Lesquels ? demanda le major. 

— Nicolas Duval, Mathurin Soulard et Biaise Tuillé. . . 
Daulac a rauiené les corps pour leur faire donner la sépul- 
ture... Aussitôt le service (ini, il repartira. 

— Après le souper, j'irai vous prendre et nous descen- 
drons à la Pointe, dit Lambert Closse. 

Il continua sa route: et l'excitation de son chien, qui 
voulait s'élancer à sa rencontre, apprit à Elisabeth son 
approche. 

Elle fit jouer les barres de fer placées en travers de la 
porte, l'ouvrit, et s'appuyant contre le chambranle, elle 



(1) Voir la Rkvue Canadiknne des mois de juin, juillet, août, octobre et 
novembre 1900 et avril 1901. 



L'OUBLIE 



53 



attendit avec cette joie intense qu'elle éprouvait toujours 
au momeût de le revoir. En l'apercevant à la porte de sa 
maison où le feu brillait, en songeant à son amour qui ne 
connaissait ni langueur, ni déclin, que de fois le major 
s'était trouvé privilégié, trop heureux! 

Son bonheur lui était devenu une sorte de remords. 

Cependant, quand 
il vit Elisabeth lui 
sourire, son front 
I assombri s'illuini- 
na et d'un bond il 
fut devant elle. 

Mais comme une 
plainte, comme un 
1 gémissement, les 
tintements de la 
cloche de l'hôpital 
irrivèrent par-des- 
sus les grands ar- 
bres. 

— Ce n'est pas le 

tocsin, dit le major 

à sa femme, qui 

avait pâli. Soulard, 

Duval et Tuillé 

sont déjà morts, 

c'est le glas. 

Il suspendit wn mousquet nu mur, prit la main de 

sa femme qui le regardait tristiMuent, et s'agenouilla pour 

réciter la prière des morts. 

Il resta sombre et silencieux, p^^ndant qu'Elisabeth 
prenait la vaisselle d'étuin sur le dressoir, trempait la 
soupe et disposait tout. Elle mettait à toutes choses 
beaucoup de grâce ; et, d'ordinaire, il la suivait amou- 
reusement des yeux pendant qu'elle vaquait à ces 




54 REVUE CANADIENNE 

humbles soins. Mais, ce soir-là, elle ne rencontra pas 
une seule fois son regard. . .Pendant le souper, il lui répé- 
ta ce que M. de Siiilly lui avait appris, ajoutant qu'il 
allait descendre à la Pointe. Les yeux d'Elisabeth s'em- 
brumèrent, ses lèvres s'agitèrent comme celles d'un enfant 
qui va pleurer. 

— Nous serons de retour avant la nuit : Pigeon et Fla- 
mand resteront avec vous. 

— Je vous en prie, emmenez-moi, dit-elle, l'implorant 
du regard. 

Dans sa soumission jeune, aimante, il y avait un grand 
charme, et le front du major s'éclaircit. 

— Vous n'appréhendez pas de revenir à l'entrée de la 
nuit ? demanda-t-il. 

— Je n'appréhende rien quand je suis avec vous, 
affirma-t-etle, fixant sur les siens ses yeux graves et 
tendres. 

— Folle enfant ! mnrmura-t-il, plus touché qu'il ne le 
voulait paraîti'e. Il réfléchit que le danger était partout, 
et ajouta : Eh bien ! préparez-vous : et, se levant, il chargea 
soigneusement ses pistolets. 

XVIIl 

Ville-Marie ne formait qu'une fomille, et à chacune des 
trois maisons mortuaires, les visiteurs trouvèrent des 
groupes émus. Comme presque toutes les autres d'ailleurs 
à Ville-Marie, ces maisons se composaient d'une seule 
pièce. Mais sauf (juelques soupirs, quelques sanglots 
étouffés, on n'entendait autour des morts que des prières. 

Sur une table, à côté du corps, une branche de buis 
trempait dans l'eau bénite et des chandelles de suif brû- 
laient. 

Rien de plus. Ceux qui venaient de donner un si grand 
exemple s'étaient formés dans la pauvreté étroite et âpre. 



L'OUBLIE ■ 55 

A cette belle heure du soir, au bord des eaux luisantes 
et bondissantes, on achevait de creuser la fosse profonde 
où les trois cercueils allaient descendre : et appuyés contre 
la clôture du cimetière, deux hommes d'apparence juvé- 
nile cnusaient. L'un était Daulac, l'autre Nicolas Tille- 
mont, celui qui avait reculé la veille, au moment de 
prononcer le serment. 

Depuis, il avait pleuré : et son visage, qui rayonnait en 
ce moment, gardait encore la trace de ces larmes amères. 

— Je serais mort de honte, disait-il, tout frémissant. 
Mais, Dieu merci ! vous êtes revenus et je peux réparer 
ma faiblesse. 

Le jeune et héroïque cl:^ef le regardait souriant, ému. 

— C'est l'amour de la vie qui m'a tout à coup saisi hier, 
poursuivit Tillemont avec un reste de confusion. 

Et maintenant qu'il venait de se vouer à la mort, 
regardant la fosse béante, il se trouvait heureux d'avoir 
tout sacrifié, même le repos suprême dans la terre consacrée. 

Quand Daulac rentra au fort, il dit à Maisonneuve : 

— Monsieur, nous partirons demain au complet. Les 
vides sont remplis: Jean Le Comte, Simon Grenet, Fran- 
çois Crusson et Nicolas Tillemont ont fait le serment. 

— Nicolas Tillemont ? répéta Maisonneuve surpris. 

— Oui, c'est l'amour de la vie qui s'est tout à coup 
réveillé hier, mais il n'a pas tardé à regretter sa reculade. 
Il dit qu'il ne savait où se cacher. . . que c'est Dieu qui 
nous a ramenés. 

— Pauvre enfant ! murmura Maisonneuve, c'est à peine 
s'il a vingt ans. 

Et se rappelant le charme des illusions premières, il se 
tut et souj^ira. 

Debout à la fenêtre, Daulac regardait les bois, les eaux, 
le grand ciel pur qui s'étendait, et songeait à cet autre 
monde invisible, inconnu, où ses compagnons venaient 
d'entrer — dont lui-même était si près. 



k 



56 REVUE CANADIENNE 

Mais tout à coup au haut du coteau, il aperçut le major 
et Elisabeth qui s'en retournaient, et son regard et sa 
pensée les suivirent. 

Au bout du sentier solitaire, verdissant, il revit leur 
maison, cette maison à peine meublée oii rien ne semblait 
manquer. 

— Moi aussi, se disait-il, j'aurais pu être aimé. .. moi 
aussi j'aurais pu avohi' un foyer. . . Des visions douces et 
charmantes flottaient dans sa pensée : mais tout à coup 
il frissonna comme sous l'étreinte d'une ombre glacée 
sortie de la tombe. 

— Le soleil, le printemps, l'amour, tout cela n'était plus 
à lui. Il allait mourir. . . et de quelle mort ! 

Lentement il ferma la fenêtre • puis rejoignant Maison- 
neuve qui le regardait avec tristesse, il dit résolument : 
Vive la Nouvelle-France ! 



XIX 

Il y avait déjà plusieurs jours que Daulac et ses com- 
pagnons avaient quitté Montréal. Le ciel était resté 
constamment gris et morne, et les brouillards qui mon- 
taient du fleuve flottaient ça et là comme des voiles 
funèbres. 

L'anxiété la plus vive pesait toujours sur la Nouvelle- 
France. Jamais la vie n'y avait été plus angoissée ; cepen- 
dant ce n'était pas l'imminence et l'horreur du danger qui 
faisaient le plus grand tourment d'Elisabeth. 

Si elle s'était sentie aimée comme autrefois, il lui 
semblait qu'elle eût échappé sans peine à cette terreur 
profonde qu'on respirait partout ; mais l'âme de Lambert 
Clos.se était avec ceux qui s'en allaient mourir pour 
la patrie ; et, parfois, il restait des heures entières, sans 
paraître s'apercevoir de la présence de sa femme. 



L'OUBLIE 57 

Voilà ce qui la faisait pleurer si amèrement, quand elle 
était à l'abri de tout regard. 

Oh, la tristesse de ses pensées ! et comme elle appelait 
la mort, si le cœur de son mari s'était vraiment refroidi..- 
si la bonté devait remplacer cette noble et passionnée 
tendresse qui répandait un bonheur si grand sur sa vie 
de périls et de misères. 

La pensée d'un reproche ne lui venait même pas. Elle 
comprenait qu'en ces jours d'angoisse patriotique, toute 
plainte personnelle paraîtrait misérable à cet homme 
souverainement généreux. Elle savait que le sentiment 
qui le dominait était auguste. Jamais elle ne l'avait tant 
admiré, tant aimé. Malgré la souffrance secrète, malgré 
les inquiétudes et les alarmes, jamais elle n'avait été plus 
attentive à ses plus légers besoins. 

Ce soir-là. la pluie qui s'amassait depuis des jours avait 
commencé à tomber. 

Leur voisin, M. de Sailly, s'était retiré de bonne heure, 
et Elisabeth veillait seule avec son mari. 

Après la prière récitée avec les domestiques, il s'était 
mis à marcher de long en large dans la chambre. 

La mèche, qui brûlait dans la lampe de fer, en forme de 
gondole suspendue au plafond, ne donnait qu'une bien 
faible lumière, mais la clarté du foyer éclairait parfaitement 
la pièce. L'aiguille à la main par contenance, Elisabeth 
suivait avec une attention passionnée tous les mouvements 
de son mari. Souvent, il s'arrêtait pour écouter la pluie qui 
tombait à torrents : et, après avoir longtemps marché, il 
vint s'asseoir près d'elle, à l'angle de la cheminée ; mais 
jamais il n'avait paru plus al)sorbé, moins disposé à causer. 

Elisabeth pensait qu'à défaut de tendres parole-s, elle 
aurait trouvé doux d'entendre sa voix. 

Chaque instant ajoutait à l'acuité de son chagrin ; et, 
malgré tous ses efforts, elle ne put bientôt plus retenir 
ses larmes. 



58 REVUE CANADIENNE 

Penchée sur son ouvrage, elle les laissait couler sans les 
essuyer pour ne pas attirer l'attention de son mari ; mais 
il s'était aperçu qu'elle pleurait, et ces larmes discrètes, 
silencieuses le toucliaient plus que n'aurait fait une véhé- 
mente explosion de douleur. Au fond de son cœur, il 
sentait comme un remords, et l'attirant à lui : 

" Pauvre enfant," dit-il, en essuyant ses pleurs. Ces 
jours sont terribles à traverser. 

— Ce n'est pas cela, commença-t-elle, tâchant de se 
dominer; mais sentant qu'elle perdait tout empire sur 
elle-même, elle se tut et cacha son visage entre ses 
mains. 

— Ce n'est pas cela, répéta le major, surpris et troublé. 
Il appuya la main sur le front de sa femme, le pencha un 
peu en arrière et regarda son visage avec une expression 
touchante d'inquiétude et de tendresse. 

Et tout ce qu'Elisabeth avait refoulé de douleur et de 
passion lui échappa. 

— Ah. je voudrais mourir ! s'écria-t-elle. Que m'importe 
que les Iroquois me déchirent et me brûlent, si vous 
ne m'aimez pas. Oui, je voudrais mourir ; comment vivre 
avec cette pensée que je vous suis une charge. . . un far- 
deau. . . un embarras. 

— Une charge. . . un embarras. . . répéta-t-il de sa voix 
incisive et mâle. N'écoute plus ces folles pensées. Ne les 
écoute plus, je te le défends, dit-il, la serrant dans ses 
bras. Aussi vrai que j'aiine mon Dieu, je t'aime, je 
t'aimerai éternellement. 

Un .sourire divin illumina le visage d'Elisabeth, mais 
elle continua de pleurer. 

N'avez-vous pas assez à souffrir, poursuivit-il après un 
silence. Votre vie n'est-elle pas assez triste? Faut-il vous 
tourmenter avec des chimères ? 

Elle releva la tête, appuya les mains sur son épaule, et 
le regardant comme pour lire jusqu'au fond de son fime. 



L'OUBLIE 



59 



— Vous ne regrettez [pas de n'être pas parti, detnanda- 
t-elle ? 

— Ah 1 je souffre... dit-il, serrant ses tempes de ses 
mains, avec une sombre énergie. 

— Ces enfants qui se sacritient — qui s'en vont à la 
mort sont toujours là devant mes yeux. Qui sait ce qu'ils 
endurent en ce moment... Et moi, je suis tranquille, 
à l'abri, heureux, si on pouvait l'être quand la patrie est 



en si grand danger. 



XX 



Pendant ce temps, Daulac et sa petite troupe souvent 
arrêtés par la rencontre des glaces gagnaient lentement, 

péniblement la 



rivière Ottawa. 
Campés com- 
me on sait au 
pied du Long- 
Sault, dans un 
mauvais fortin 
abîindonné par 
les Algonquins, 
ilstravaillaient 
à le réparer 
quand ilsfurent 
aperçus et in- 
T^y, vestis par l'en- 
nemi. 
Fidèles à leur 

serment, tous combattirent jusqu'à la mort et avec tant 
d'ardeur que le siègede ce misérable fortin dura dix jours — 
coûta la vie à plus de (puitre cents guerriers. 

Une fois dans la place, les Iroquois comptèrent les 
morts : alors aux hurlenn^nts de triomphe succéda un 
grand silence. 




60 REVUE CANADIENNE 

Epouvantés que dix-sept Français eussent pu tenir si 
longtemps et leur tuer tant de monde, ils jugèrent leur 
dessein une folie; et, comme Daulac l'avait espéré, repri- 
rent le chemin de leur pays. 

A Montréal, on l'apprit avec des sentiments inexpri- 
mables. Un solennel Te Deiim suivit le service funèbre 
célébré dans cette chapelle de l'hôpital où l'on avait vu 
les jeunes héros, à genoux autour du cercueil de leurs 
frères d'armes, assistant pour ainsi dire à leurs propres 
funérailles. 

Partout, dans la Nouvelle-France, on bénit ceux qui 
s'étaient sacrifiés pour la patrie. 

Une juste fierté se mêlait à la douleur des parents, 
et leurs larmes auraient coulé douces ; mais, — horrible 
pensée, — l'un de ces généreux enfants, dont les blessures 
n'étaient pas mortelles, avait été soigneusement pansé par 
les Iroquois qui l'avaient emmené pour le torturer savam- 
ment et à loisir. (1) 

Si ces forcenés n'espér.aient plus anéantir la Nouvelle- 
France, ils n'en poursuivirent pas moins la guerre ; et la 
France devait faire attendre trois ans encore les secours 
tant de fois sollicités. 

A Ville-Marie, L'.imbert Closse S3 multipliait. Plus que 
jamais, il semblait possédé par une fièvre héroïque. Le 
souvenir de Daulac et des autres restait étrangement vif 
en son cœur 

— la belle, la noble mort ! disait-il souvent avec 
enthousiasme ; jamais il ne s'est fait rien de plus beau — 
de plus français. 

Malgré sa profonde tendresse pour sa femme, il enviait 
la mort de ces généreux martyrs, et la joie de sa paternité 
ne suflit pas à. endormir ce regret qui se trahissait souvent : 



(l)On ne sut point son nom : mais on apprit plus lard que tous les tour- 
ments que la cruaiilé peut inventer ne purent lui arracher ni un cri, ni une 
plainte. 



L'OUBLIE 61 

— Pourtant, j'aime bien sentir autour de mon cou les 
bras de ma fillette, disait-il parfois à Elisitbeth. 

L'enfïint était délicieuse ; quelque chose dp l'amour 
inquiet, passionné de la jeune mère semblait avoir passé 
dans son petit cœur, et elle témoignait à son père une 
tendresse extraordinaire. 

Cela ravissait Elisabeth. Malgré les difficultés et les 
misères de s;i vie, elle se .«erait trouvée trop heureuse, 
sans les mortelles inquiétudes de tous les jours. 

La sanglante mort de l'abbé Vignal et celle mille fois 
plus terrible de Claude de Brigeac ajoutèrent encore à ses 
angoisses. La tristesse fut grande parmi les colons à la fin 
de l'année 1661. 

Cependant, malgré tout, l'esprit de sociabilité se conser- 
vait à Ville-Marie ; et, à l'occasion du nouvel an, on échan- 
geait de petits présents avec les compliments et les voeux. 

Le soir de ce premier janvier (1662) Lambert Closse 
examinait les cadeaux reçus, étalés sur la table. 

Un volume de l'Ecriture envoyé par les .'^ulpiciens 
attira son attention. Il le prit avec la pensée que les pre- 
miers mots qu'il allait lire lui diraient ce que la nouvelle 
année lui réservait ; et l'ouvrant au hasard, il tomba sur 
ces paroles de Job : "• Voilà que je vais m'endormir dans 
la poussière du tombeau." 

Son regard resta fixé sur la ligne funèbre et une 
crainte étrange l'envahit tout entier. Lui qui depuis tant 
d'îuuiées avait tant bravé la mort sentait dans ses veines 
un frisson d'horreur ù la pensée de l'adieu à la vie. . . du 
long sommeil sous la terre dévorante. 

Sans rien dire, il mit le livre sur la table et s'approcha 
d'une fenêtre. Le givre s'était fondu sur les vitres : il 
aperçut le ciel profond, plein d'étoiles, et voulut élever 
ses pensées. Mais jamais la flamme de son foyer ne lui 
avait semblé si belle, si pure, si douce. 



62 



REVUE CANADIENNE 



— A quoi pensez-vous ? lui deiuaiida Elisabeth le rejoi- 
gnant. 

Elle avait jeté un léger bonnet sur sa tête blonde, et le 
regardait de ses yeux tendres et profonds, les niains 
appuyées sur son épaule. 

Il sentit son cœur se serrer affreusement. Elle était si 

jeune, si frêle, si 
charmante ; elle l'ai- 
mait d'un amour si 
vif et si grand. 

— Mon Dieu, ayez 
pitié, murmura-t-il. 
Et maîtrisant son 
émotion, il la prit 
dans ses bras et lui 
dit avec calme : 

— Ecoutez- 
moi, mou ai- 
mée. Le cora- 
mencementde 
'année m'ins- 
pire des pen- 
sées sérieuses, 
et il y a des 
choses que j** 
Nous sommes ici pour la gloire 
de Dieu, vous le savez ; vous savez que pour cette cause-là, 
il est toujours doux et glorieux de mourir. Souvenez-vous 
en si je suis tué l'un de ces jours, et ne vous abandonnez 
pas à la douleur. Les morts ne sont pas des anéantis. . . 
Là haut, je vous protégerai mieux que sur la terre. Si 
nous nous retrouvions avec tant de bonheur pour quelques 
heures dans notre pauvre maison, que sera donc le revoir 
dans le ciel !. . . 

Le froid de l'acier glissant entre sa chair et ses os 




veux vous dire ce soir 



L'OUBLIE 63 

n'aurait pas été plus insupporte) ble à Elisabeth que la 
pensée de la séparation. Cependant elle avait écouté 
dominée par ce souverain ascendant que sou mari exerçait 
sur elle. 

Et malgré l'horrible crainte qu'elles éveillèrent, malgré 
les larmes qu'elles firent couler, ses paroles lui laissèrent 
au plus profond du coeur comme une force, comme une 
douceur sacrée. 

XXI 

On était encore en plein hiver à Ville-Marie, mais la 
température était douce. Le soleil, ce jour-là, s'était levé 
magnifique : et la vive lumière matinale donnait un aspect 
radieux à la chambre où Elisabeth priait comme prient 
ceux qui croient, aux heures de mortelle angoisse. 

Le higubre tocsin avait retenti, et son mari l'avait 
quittée en hâte pour courir au combat avec ses deux 
serviteurs. 

Elle l'avait suivi du regard à travers les arbres chargés 
de givre. Un instant, il s'était retourné pour lui envoyer 
un geste d'adieu, et la pensée qu'elle ne le reverrait plus 
lui était venue si vive, si terrible qu'elle était tombée 
comme morte sur la neige. 

En rouvrant les yeux, elle n'avait plus aperçu que la 
neige éclatante, et à travers les hurlements féroces et le 
bruit de la fusillade, elle avait entendu les cris de 
son enfant. 

La petite s'était endormie. Sa mère l'avait couchée dans 
son berceau et s'était mise en prière. Elle aurait voulu s'y 
absorber, mais chaque coup de feu la secouait et elle sentait 
comme un couteau qu'on liu enfonçait dans le cœur. 

Oh ! cette poignante souffrance de l'inquiétude à son 
comble, que de fois Elisabeth l'avait éprouvée ! 



64 REVUE CANADIENNE 

Se rappelant tous les daiifrers auxciiiels son mari avait 
échappé, elle se reprochait de trop craindre, de ne pas 
assez espérer. 

Comme elle conjurait Dieu d'avoir pitié — de pardonner 
à la faiblesse de sa foi. . . Elle aurait voulu élever jusqu'au 
ciel une tempête de supplications. . .Et lorsqu'elle essayait 
de se reprendre au bonheur, à l'espérance — de se figurer 
son mari rentrant cette fois encore sans blessures, il lui 
semblait qu'une m-iin invisible lui remettait sous les 
yeux un tableau de Jésus portant sa croix, bien des fois 
regardé à l'hôpital pendant qu'elle veillait les blessés. 

Elle revoyait la face résignée du Sauveur, et sur son 
épaule sacrée qui pliait, la lourde, l'horrible croix... 
C'était comme une apparition douloureuse, fugitive, mais 
apaisante, fortifiante. 

Elle, pauvre et l'aible créature, pourrait-elle marcher 
toujours dans la voie douloureuse ... ne plus le voir . . . 
ne plus l'entendre jamais... Etait-ce pour la préparer 
qu'il lui avait dit le soir du jour de l'an... Si je suis 
tué.... ses paroles lui revenaient avec une pénétrante 
saveur d'adieu. 

Cependant les heures s'écoulaient. Il y avait longtemps 
que YAngeluH était sonné à l'hôpital. Combien de temps 
encore la laisserait-on sans nouvelles ? Ah ! qu'elle se 
sentait abandonnée. . . 

Mais, dans l'émoi général, quelqu'un s'était souvenu 
d'elle : et une huronne enveloppée d'une couverture aux 
couleurs éclatantes accourait par le sentier. La neige sou- 
levée par ses raquettes formait autour d'elle comme une 
blanche nuée et bientôt elle fut à la maison. 

Elisabeth, dans son trouble, avait oublié de barricader 
la porte. L'indienne entra doucement et l'aperçut affais- 
sée contre le plancher. 

— Je t'apporte des nouvelles, dit-elle, sans prendre le 
temps de respirer. 



L'OUBLIE 65 

La jeune femme qui ne l'avait pas entendue entrer 
bondit sur ses pieds. 

Quelques jours auparavant, elle avait été marraine de 
cette huronne ; elle s'en savait aimée, et son air joyeux 
calma soudain l'horrible angoisse. Pourtant elle resta 
muette^ la joie l'étouffait. 

— C'est au Coteau du Moulin que tout s'est passé, con- 
tinua la sauvagesse dont les yeux brillaient de plaisir. 
Les Iroquois s'étaient emparés de la redoute, mais ton 
mari les en a chassés. . . . Va, je suis contente, et tu dois 
l'être aussi, car ton mari est un grand guerrier. 

Elisabeth l'écoutait défaillante de bonheur. 

Elle saisit les mains de la sauvagesse, et d'une voix que 
l'émotion rendait méconnaissable : 

— Anita, dit-elle, Anita, toi qui viens d'être baptisée, 
remercie Dieu pour moi. 

Ah ! Oui, je le remercie, dit la baronne, mais il faut tç 
chauffer. . . Tu as l'air d'une Heur gelée. 

Et comme il n'y avait plus que des cendres dans l'âtre, 
elle y mit du bois, battit le briquet et bientôt un feu clair 
brilla et une douce chaleur se répandit. 

— Anita, dit tout à coup Elisabeth, j'entends des coups 
de fusil. Es-tu bien sûre que les Iroquois soient en fuite ? 

— Ils doivent être loin maintenant, répondit-elle avec 
un bon rire. 

Elisabeth étendit des fourrures sur le banc lit placé le 
long du mur et s'y coucha. Elle se sentait épuisée et 
tremblait. 

Anita alla pi'endre son manteau accroché à la muraille 
et l'en couvrit, puis elle s'assit par terre à ses pieds ; et, 
après l'avoir un peu regardée avec compassion, elle lui dit 
de sa voix musicale : 

— Tu aurais donc bien de la peine si ton mari s'en 
allait au ciel. 

Elisabeth ne répondant rien, elle poursuivit : 

Juillet.— 1901. 5 



66 



REVUE CANADIENNE 



— Vois-tu, je ne comprends pas cela. Tu raime?, et 
il serait si bien en paradis. 

— Je ne le verrais plus, murmura la jeune femme. 
— Oui, ni.Tis lui verrait Dieu .... Depuis que j'ai reçu le 
baptême, depuis que je suis l'enfant de Dieu, je sens 
toujours en moi comme un désir de mourir pour voir mon 
Père — et tout en travaillant, tout en marchant, je pense 
comme le ciel doit être beau. 

— C'est que tu as encore toute l'énergie de la grâce de 

ton baptême, dit la jeune 
feuuue profondément tou- 
chée. 

En elle-niême, elle 
.'■ongeait à ce 
nom de lumière 
ou d'illumina- 
"^ tion que l'on 
donnait au bap- 
tême dans la 
primitive égli- 
se. 

Etait-ce la 
bonne nouvel- 
e ? l'effet cal- 
mant des paro- 
les de l'inno- 
cente chrétienne ou un secours qui lui arrivait de l'au- 
delà invisible, impénétrable ?. . . . 

Il lui semblait qu'une main tendre et puissante arrachait 
de son cœur toutes les racines d'inquiétude et d'angois.se. 
Une paix céleste l'enveloppait, la pénétrait. Transportée 
de joie, elle prit sa fillette entre ses bras : et se rappelant 
comme le major se plaisait aux gazouillements de l'enfant, 
elle se mit en frais de lui apprendre à dire : " Vive mon 
brave papa." 




I 



L'OUBLIE 67 

Avec quel plaisir elle prépara le souper, avec quel soin 
elle disposa tout pour que la maison parut agréable ; et 
quel charme l'amour donnait à tous ces détails. 

Cependant la nuit était venue et Lambert Closse 
n'arrivait pas. 

Pour l'apercevoir de plus loin, Elisabeth, oubliant la 
prudence, avait plusieurs fois dépassé l'enclos. Elle ne 
pouvait plus se tenir en place. Un frisson de crainte la 
glaçait parfois jusqu'aux moelles. 

Anita, dit-elle, toi qui entends les moindres bruits de 
si loin, va donc voir s'il vient. 

La sauvagesse sortit ; la tête penchée, elle écouta 
longtemps, puis elle entra, disant : Il ne vient pas encore. 

XXII 

Il ne devait jamais revenir. 

C'était bien vrai que le héros, à la tête d'une vingtaine 
de colons, avait repris le moulin, mis l'ennemi en fuite ; 
mais les Iroquois étaient revenus plusieurs fois à la 
charge et une balle avait atteint Lambert Closse en plein 
front. 

Pendant que sa femme épiait son retour, il gisait san- 
glant, inanimé sur la grande table sinistre de l'hôpital. 
Penché sur lui, le docteur Bouchard lui lavait le visage, et 
son chien Vaillant lui léchait les mains en gémissant. 

— C'est fini, c'est bien fini ; mais la mort a été instan- 
tanée... il n'a pas souffert dit enfin le docteur à ceux 
qui l'emplissaient la salle et regardaient muets, cons- 
ternés. 

Averti que le major était gravement blessé, Maison- 
neuve accourait bouleversé, tremblant, mais espérant 
encore. Il aimait son héroïque compagnon de luttes et de 
mi.sères... Il en était pi'esque venu à le croire invul- 



68 REVUE CANADIENNE 

nérable ; et lorsqu'il l'aperçut le front sanglant, pour 
toujours immobile, silencieux, un profond sanglot déchira 
sa poitrine, et se jetant sur le corps déjà glacé, il l'étrei- 
gnit et pleura comme un enfant. Ceux qui l'entouraient 
pleuraient aussi : et, comme pour consoler leur chef, ils 
répétaient : 

— Il est mort pour Dieu et pour ses frères — c'était la 
fin qu'il souhaitait. 

— Oui : et Dieu seul peut reconnaître ce que nous lui 
devons, dit Maisonneuve, commandant à sa douleur et 
relevant la tête. Vous le savez, c'est lui surtout qui 
a porté le poids de la lutte... 11 a été le défenseur de 
Ville-Marie, et jamais homme n'eut plus de grandeur 
d'âme, de noblesse et de courage. 

Pour cacher aux Iroquois la terrible perte, Maisonneuve 
décida que le corps serait exposé à l'hôpital, et que les 
funérailles se feraient de nuit. Pâle et tremblant, il prit 
le mousquet du héros, le chargea, et, tout pénétré de dou- 
leur, se dirigea vers la maison de la pauvre jeune veuve, 
où le deuil allait entrer pour jamais. 




LES MICROBES 



(1) 




iOTRE siècle va finir, 

Laissant lin bon souvenir: 
Des découvertes sans nombre 
Ont éclairé maint point sombre, 

Et vont mettre au Panthéon 

Des savants de grand renom. 



Les pays sont rapprochés, 
Partout sont des débouchés; 



(1) Quelques semaines avant sa mort, arrivée le 6 juillet dernier, l'aimable 
collaborateur de la Revue qui signait P. P., M. l'ablié J.-B. Plamondon, nous 
adressait la boutade poétique que nous publions aujourd'hui. 

M. l'abbé Plamondon naquit à l'Ancienne-Lorette et fit ses études au Petit 
Séminaire de Québec. Reçu avocat, il s'établit à Chicoutimi et se maria. Sa 
vie de famille fut de courte durée ; ayant perdu sa femme, il entra au Grand 
Séminaire de Québec, en 1865, et fut fait prêtre en juin 1868. Après avoir été 
vicaire à Saint-Colomb de Sillery, à la Baie-Saint-Paul et an Cap-Saint-Ignace, 
il devint curé de l'Ile-aux-Grues. Il passa près de quinze ans dans cette île 
solitaire, soignant avec zèle et intelligence non seulement les ftmes de sas 
paroissiens, mais encore les maladies du corp.s. Il n'y avait pas de médecin 
sur cette île complètement isolée pendant une partie de l'année, et M. l'abbé 
Plamondon s'était appliqué à l'étude de la médecine pour pouvoir soulager l'hu- 
manité souffrante de son île. Heureux dans son ermitage, où il était aimé, il 
y eût volontiers fini ses jours, mais la surdité vint lui rendre le ministère 
impossible, et il lui fallut céder sa place à un autre. En 1885, il vint se fixer 
à Saint-Roch de Québec, où il est mort. 

Il a employé ses loisirs forcés à faire du bien autour de lui. Sa résidence 
était le rendez-vous de tous ceux qui avaient besoin d'aide ou de conseils, et 
rares sont les citoyens de Saint-Roch qui n'en franchissaient souvent le seuil. 
Aussi sa mort fut un deuil poisr tous. 

Aimable jusque dans sa correspondance, nous regrettons, nous ai\ssi, ce 
saint prêtre, malgré qu'il ne nous fût connu que par ses écrits et ses lettres. 

L.\ DlRECTIOS. 



70 REVUE CANADIENNE 

Et sur la terre et sur l'onde, 
On peut parcourir le monde, 
Et fraterniser partout, 
Avec trois points ])our atout. 



Un nouveau monde a surçi, 
L'Univers en a rugi ! 
Auparavant, la puissance 
Semblait être à l'opulence, 
A la force des plus grands; 
Cette erreur a fait son temps. 



La victoire est aux petits, 
Nous disent les érudits; 
On ne les voit qu'à la loupe. 
Des millions dans ma soupe 
Et dans le lait des marmots, 
Nous préparent tous les maux! 



Autrefois, mais bien à tort, 

On représentait la Mort 

Comme un grand spectre tout blême. 

Fauchant tout, la Vertu même; 

Mais c'est un microbe, un rien. 

Qui nous barre le chemin ! 



Lorsque Pasteur s'est montré. 
L'homme s'est cru délivré : 



LES MICROBES 



71 



Les mortels, par la science. 
Allaient imposer silence 
A ces petits insolents. 
Désormais, plus d'aliments. 



Les scniiiis vont leur chemin. 
Sans .sauver le genre humain, 
Et les petits, qu'on méi^rise. 
Brisent l'orgueil dont se grise 
Le larron du Transvaal ! 
Dieu le veut. . . ce n'e.st pas mal. 



^:î. :î. 




LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 



Ce sont nos frères du Canada ; leurs 
cœurs batlent à l'unisson des vôtres. 
Par-dessus les frontières, tendez-vous 
la main, et dans un même élan de 
patriotisme, clianlez ensemble l'hymne 
national : " O Canada, mon pays, mes 
amours!" — (Le R. P. Desjardins, à 
Woonsocket, R.-I.) 

La célébration de la fête nationale des Canadiens-Français a 
été marquée, cette année, par un incident qu'il importe de ne 
pas laisser passer inaperçu. La St-Jean-Baptiste a rapproché 
les enfants d'une même famille dispersés par les caprices de la 
fortune, les Canadiens des Etats-Unis et leurs frères du Canada. 

Que ce résultat ait pu être atteint, il y a nombre d'années, 
cela ne fait plus de doute. Mais il aurait fallu alors quelque 
peu violenter les esprits pour leur faire accepter les faits ac- 
complis. Car on ne peut pas nier que nos frères dti Canada 
n'aient été pour la plupart et pendant de nombreuses années, 
très mal informés sur ce qui se passait de ce côté-ci, de la ligne 
45e. Puis, il y avait ce mépris irréductible dont on couvrait 
ceux qui étaient forcés de quitter le pays et qu'on persiste en- 
'Core à plaindre. Cependant, il erit été dé meilleure politique de 
faire alors des efïorts sérieux pour enrayer l'émigration. Per- 
sonne ne l'a fait, et il ne faut plus s'étonner du peu de succès 
que remportent les apôtres du rapatriement parmi ceux ou les 
descendants de ceux qui ont pris part à l'exode constant des 
nôtres depuis un demi-siècle. 

Ce n'est pas que le retour au pays manque d'attrait. Loin de 
là. Les termes chaleureux employés cha(|ue jour par les nôtres 
à l'adresse du Canada, nous prouvent d'une façon indubitable 
que le pays est toujours cher au cœur de nos gens, sans qu'on 
songe cependant à y retourner. D'ailleurs, ce retour, les cir- 
constances ne le permettent' pas. On s'est fait à la vie de nos 
villes, on y a contracté des habitudes, des goûts dont il serait 
impossible de se défaire. De plus la génération " rapatriable " 
est disparue et parmi les mem1>res de la génération actuelle il 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 73 

n'est peut-être pas un Canadien sur mille qui considérerait sé- 
rieusement l'idée de se faire colon, le projet d'aller défricher les 
terres du Lac-St-Jean ou de la Matapédia. Et je ne compte 
pas l'immense majorité de ceux qui sont nés aux Etats-Unis et 
pour qui le rapatriement serait une véritable expatriation. 

C'est peut-être cette obstination des nôtres à rester où ils 
sont qui leur a attiré tant de mauvais traitements de la part de 
certains écrivains du Canada. Tout dernièrement encore, un 
membre éminent de la population française de Québec nous 
représentait, avec une assurance incroyable, comme un tas de 
dégénérés au double point de vue religieux et national. Ce 
compatriote, bien intentionné peut-être, a commis à notre dé- 
triment une grave injustice et une erreur grossière. S'il a vécu 
au milieu de nous, comme on veut le faire croire, il sait très 
bien qu'il n'a pas dit la vérité. 

Dans tous les cas la réplique ne s'est pas fait attendre. La 
Tribune de Woonsocket a protesté vigoureusement et quelques 
autres de ses confrères après elle. De sorte que l'écrivain qué- 
becquois n'a pas fait autre chose que de produire parmi nos 
gens un vif ressentiment contre le mépris systématique qu'on 
veut encore nous faire subir en certains quartiers, un sentiment 
profond de défiance contre les avances qui pourraient nous ve- 
nir du pays natal. Du reste, on admettra que ce n'est pas en 
traitant les Canadiens des Etats-Unis comme des êtres infé- 
rieurs, ce qu'ils ne sont pas, Dieu merci, qu'on les engagera à 
rentrer au pays, s'ilsdoivent jamais le faire. Un vieux proverbe 
dit " qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre." C'est 
le temps de l'appliquer. 

Puisque le rapatriement n'est pas possible, de consentement 
générail, pourquoi ne pas lui donner un substitut servant à la 
fois les aspirations nationales de tout ce qu'il y a de Canadiens 
sur le continent américain, et respectant les allégeances jurées? 
L'influence française est, en somme, le but suprême de nos 
démonstrations patriotiques, qui ne sont qu'une sorte d'inven- 
taire de nos richesses nationales. Qu'importent les distances 
qui nous séparent, les allégeances que nous professons? Tous 
tant que nous sommes, nous appartenons à des contrées ou 
l'idée angf.aise domine; s'il nous fallait établir une différence 
en faveur de quelqu'un, nous serions peut-être forcé d'admettre 
qu'au point de vue social les Canadiens des Etats-Unis n'ont 
rien à envier à leurs congénères du Canada. Les Franco- Amé- 
ricains vivent, grandissent sous l'égide d'un gouvernement 



74 REVUE CANADIENNE 

libre, tandis que le sort de leurs frères, avouons-le, dépend trop 
souvent des caprices de la métropole ou des machinations des 
politiciens roués qu'elle entretient dans son sein. 

Quelqu'un a dit que " les plus grandes guerres avaient été, 
plus d'une fois, causées par une indigestion." Profonde ré- 
flexion qui expose dans toute sa mesure la petitesse des hom- 
mes, ces nains' dont parle Lacordaire, qui croient faire de 
grandes choses et souffrir beaucoup, mais réflexion qui n'en 
exprime pas moins avec une brutale franchise la futilité de notre 
monde. Cependant, c'est tout ce que nous sommes. Tant que 
tout le monde digérera bien à Westminster, les colonies n'au- 
ront pas à se plaindre en exceptant l'Inde, peut-être, qui n'a 
pas même la force de le faire. Mais survienne un petit dérange- 
ment, peut-on prévoir ce qui arrivera? 

Et (|ui sait si, un jour, il ne sera pas réconfortant pour nos 
compatriotes restés au pays de savoir que par delà la ligne 45e, 
au sein de la puissante et généreuse nation américaine, il existe 
un élément puissant, canadien-ifrançais d'origine, américain 
d'allégeance, c|ui serait prêt à faire pour la liberté ce que ses an- 
cêtres ont déjà fait pour la grande République? Qui sait? 

Nous sommes de ceux qui croient à l'émancipation future 
du Canada, qui, comme un fruit mûr. se détachera de l'arbre 
britannique où il fut greffé par droit de conquête. Que ce soit 
là un rêve dont on ne puisse encore entrevoir la réalisation, 
nous l'admettons. Mais c'est un rêve qu'il faut caresser, qu'il 
faut conserver à l'égal d'une tradition parce qu'il contient le 
germe de la liberté nationale. Ah ! combien patriotique était 
l'idée de l'honorable M. Tarte prêchant l'union de tout ce qu'il 
y a de Français sur le continent, en vue des luttes futures. Cette 
idée a fait du chemin. Nous la retrou\-ions. hier, animant les 
solennités de notre fête patronale, la St-Jean-Baptiste. Cana- 
diens du Canada et Franco-Américains ont fraternisé sincère- 
ment, pour la première fois depuis leur longue et douloureuse 
séparation. Honneur à ceux qui ont amené ce rapprochement 
si désiré mais paraissant si i>eu réalisable ! Ceux-là ont bien 
mérité de la nation. 

Puisciu'on ne peut plus réunir les hommes, réunissons les 
cœurs; prêchons, faisons le rapatriement des âmes! Suivant 
le con.seil que nous donnait, hier, le P. Desjartlins. à l'église du 
Précieux-Sang: "Par-dessus les frontières tendons-nous la 
main." Nous aurons désormais un point de ralliement : l'idée 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 75 

française, et nous ne regrettons qu'une chose, c'est qu'on ait 
mis tant de temps à Je reconnaître. Mais combien de temps 
cela durera-t-il? Ce n'est pas aux Canadiens des Etats-Unis 
de répondre. Sans doute le patriotisme exubérant d'hier va 
se ralentir,, l'âme canadienne aura l'air 'de sommeiller, mais 
qu'on ne s'y trompe pas, ce sommeil ne sera qu'apparent; c'est 
avec son aide que s'élaborent les grands mouvements dont s'ho- 
nore notre histoire ; c'est le sommeil de l'enfant qui grandit 
et dont les cris de joie ne sont qu'une manifestation de la vie 
qui pousse avec lui. 

Dans un article précédent nous avons signalé les progrès ac- 
complis par les Franco-Américains depuis qu'ils ont pris leur 
place dans la grande République. Nous parlions du travail 
fait dans l'esprit de ceux qui nous entourent, de ceux-là mêmes 
qui nous virent arriver avec méfiance. Et nous affirmions qu'a- 
vec le temps les préjugés sont disparus, le fanatisme a tourné 
vers d'autres buts ses attaques passionnées, enfin qu'on nous 
connaissait mieux. Nous en avons la preuve aujourd'hui dans 
un article publié à l'occasion de la St-Jean-Baptiste, par le Re- 
porter de Woonsocket, un des plus anciens journaux du Rhode- 
Island et qui est en outre un des mieux inspirés. Le journaliste 
américain fait l'éloge raisonné des nôtres et admet que nous 
avons fait nos preuves. C'est l'œuvre du temps, dira-t-on. 
Mais c'est le temps qui fait les peuples et c'est à son école qu'il 
faut aller recueillir les enseignements fournis par le lent travail 
des élaborations populaires. Nous citons cet article, dont la 
traduction nous est gracieusement fournie par M. Henri God- 
foin, de la Tribune. 

" Le jour qui est célébré à Woonsocket avec tant d'éclat, dit 
le Reporter, rappelle à notre esprit la part que les descendants 
(lu peuple (le la belle France ont prise dans la colonisation et 
l'expansion de l'Amérique. 

" Dans ces communautés f|ui ont conservé la belle langue 
fran(;aise — une d'elles assez grande pour .former une nation — 
il y en a deux d'une célébrité spéciale : les Fran(;ais habitant le 
Dominion du Canada, comprenant, en chifïres ronds, la moitié 
de la po])ulation, et les Créoles de la Louisiane, qui forment un 
élément d'une influence considérable dans les Etats du Golfe. 
Le milieu ambiant est radicalement difïérent, dans le nord et 
dans le sud — les Canadiens et les Créoles sont aussi différents 
sous !e rapport des idées sociales et industrielles que sous celui 



76 REVUE CANADIENNE 

du climat. Mais les meilleures caractéristiques du Français se 
remarquent cliez eux avec (|uelques légers changements seule- 
ment. Le Canadien et le Créole ont dans les veines quelques 
gouttes d'un sang étranger; mais cette infusion n'influe en rien 
sur le caractère gaulois. 

" Affabilité dans la vie sociale, force de caractère religieux, 
profondeur de l'affection familiale, économie, progression in- 
dustrielle — modifiées, il est vrai, par le climat et l'ancien es- 
clavage africain dans le Sud — voilà les traits qui distinguent 
le Français. Telles sont les qualités qui rendent le paysan fran- 
çais — la vraie France n'est pas Paris — .si viril. C'est le carac- 
tère qui fait la force de la République française, cjui maintient 
la seule république vraiment grande que l'on rencontre sur le 
sol du vieux monde. Cette capacité pour le gouvernement ci- 
vil autonome qui soutient cette républicpie, quoique ceux qui 
se trouvent à sa tête soient une minorité de toutes les nuances 
politiques et sociales, s'est retrouvée partout où la race a été 
transplantée. 

" Au Canada, le Français est le possesseur, au même titre 
que le Saxon, d'une nation qui tout en dépendant nominale- 
ment d'une couronne, est réellement un pouvoir indépendant. 
Côte à côte et en commun avec l'élément saxon, le plus exclusif 
et qui n'a confiance qu'en soi-même, il a part égale dans la di- 
rection d'un pays qui promet d'être une des plus grandes dé- 
mocraties du monde, qu'il reste ou non nominalement monar- 
chique. La nation canadienne est forte, saine, indépendante de 
tout, si ce n'est de ce nom, et l'élément français a produit c(uel- 
ques-uns des politiques les plus forts du dix-neuvième siècle. 
On peut en dire à peu près autant de l'influence dont jouissent 
les Créoles de la Louisiane. 

" Aussi en jetant un regard vers le Nord et vers le Sud, on 
reconnaît l'importance de l'invasion amicale et ]>rofitable de la 
Nouvelle-Angleterre par le Dominion, invasion qui se continue 
depuis 25 ans. Le Canadien, comme le Français, ])artout, fera 
bande à part tout en faisant partie d'un autre peuple. Dans cer- 
tains cas il sera facilement reconnaissable comme élément, et 
ce qui lui permet d'arriver à ceci, c'est sa connaissance de deux 
langues. Le langage, la religion, les traditions de son ]ieuple, 
les traits nationaux, son activité industrielle, serviront toujours 
à le classer et à faire connaître ses ancêtres. Il prendra volon- 
tiers part à la direction honnête et capable d'un gouvernement 



LES CANADIENS AUX ETA;TS-UNIS 77 

populaire; travaillera dans l'intérêt de la communauté comme 
le demandent le bon ordre, l'avancement matériel et les raffine- 
ments de la vie moderne. Autour de son église, de son foyer, 
se centralisent ses intérêts, et la communauté où le Canadien, 
occupe la première place, prospérera et sera bénie. 

" Woonsocket, situé dans un des Etats de la Nouvelle-Angle- 
terre ouverts les premiers à la colonisation, compte déjà dans 
sa population une majorité considérable canadienne^française 
de naissance ou d'extraction, et offre un exemple frappant de ce 
que nous avons dit. Pour en faire l'expérience, il suffit de je- 
ter un coup d'œil sur les jolis cottages que possèdent ceux qui 
les occupent ou leurs compatriotes plus fortunés, sur les inté- 
rieurs luxueux qu'ils possèdent, sur les grandes fabriques éta- 
blies ici grâce à la supériorité et à l'habileté du travail manuel, 
à l'application intense et à l'esprit d'initiative de la classe labo- 
rieuse du peuple canadien. 

" Sans nous arrêter aux importantes entreprises commer- 
ciales dont notre population française est la promotrice et la di- 
rectrice, nous mentionnerons le respect il'limité que la popula- 
tion qui ne parle que l'anglais professe pour ses concitoyens de 
langue française, car ces derniers n'ont pas seulement placé 
notre ville au rang enviable qu'elle occupe dans l'armée indus- 
trielle, mais aussi dans le monde social, commercial et politique. 
De sorte que, depuis le plus humble de ses travailleurs, hommes 
ou femmes, jusqu'à ses vénérés directeurs spirituels et ses con- 
citoyens qui ont occupé les plus hautes positions de confiance 
en politique, tous méritent d'être honorés, et la population de 
langue anglaise de Woonsocket peut à bon droit, à l'occasion 
de cette fête du saint patron du Canada, dire à ses concitoyens 
français : " Nous vous honorons et vous estimons, nous vous 
félicitons de votre passé honorable, de votre présent prospère 
et de l'avenir plus prospère encore qui attend votre peuple dans 
tous les Etats de la Nouvelle-Angleterre." 

Nous ne prétendons pas que ces éloges sont exagérés. Nos 
frères américains seraient les premiers à nous signaler que nous 
sommes dans l'erreur et que nous-mêmes nous en sommes ve- 
nus à nous méconnaître. L'article du Reporter est un tableau 
peint sur le vif, c'est notre portrait dont nous ne pouvons plus 
nier la ressemblance. D'ailleurs le trop, quoi qu'on dise, nuit 
rarement et ici il prouve une chose : c'est qu'on nous accorde 
la place pour laquelle nous avons si vaillamment combattu. Et 



78 REVUE CANADIENNE 

l'excès d'éloges qu'on pourrait nous faire aujourd'hui sera une 
compensation pour les ennuis que nous avons endurés. 

Après tout ce qu'on vient de lire, refusera-t-on d'admettre 
que le moment était bien choisi pour effectuer un ra])proche- 
ment entre le Canada franc^ais et ses enfants d'outre-quarante- 
cinquième? Depuis des années, depuis le jour où le grand Du- 
vernay fondait le Patriote à Burlington, depuis le jour où le 
premier député français, Joseph Cyr, entrait à la législature du 
Maine en 1846, les Franco- Américains ont travaillé sans relâche 
à l'édifice de leur influence. Insensibles à la calomnie, fermes 
devant la persécution, ils ont brisé tous les obstacles et ont 
prouvé qu'ils étaient dignes d'une considération ])lus grande. 
Pro aris et focis ils ont passé à travers un demi-siècle de dé- 
boires, défendant leur langue, professant leur foi religieuse, 
faisant la conquête quotidienne de droits méconnus. " Aime 
Dieu et va ton chemin " était leur devise et ceux qui. de nos 
jours, ont le plaisir de contempler l'œuvre, sont unanimes à dé- 
clarer que cette devise n'a pas connu de défaillance. Après 
cinquante ans d'émigration nous avons célébré la St-Jean-Bap- 
tiste avec un enthousiasme, un ]iatriotisme auxquels le Canada 
ne peut opposer que des égaux. Frères, que pensez-vous de 
notre œuvre? "Par-dessus les frontières" refuserez-vous 
notre étreinte? 

Vous connaissez l'histoire des explorateurs de la Californie, 
l'Eldorado rêvé par Pizarre. Vous .savez la course furieuse à 
la richesse qui, pendant quelques années, poussa les foules 
avides de bien-être vers les rives de l'océan Pacificpie. Dans 
ce temps-là la famille voyait un de ses membres s'élancer vers 
le " pays doré " dans l'espoir d'y conquérir, sinon la fortune, 
du moins l'aisance pour ceux qui restaient. Les exj^lorateurs 
partis, on n'entendait plus parler d'eux, on les oubliait même 
quelquefois. Mais quelle joie, vingt-cinq ans ])lus tard, cpiand 
le disparu reparaissait ! Et lui était heureux de raconter aii.K 
siens ce qu'il avait fait là-bas, de leur dire combien il était digne 
de leur nom. 

L'immigration des Canadiens aux Etats-Unis a été un peu 
cette course vers l'Eldorado. On partait pour quelques mois, 
une couple d'années, tout au plus. Mais le retour ne se faisait 
pas. Au lieu de retourner au pays, on faisait venir ses parents, 
ses amis et peu à peu la colonie gradissait, se faisait aux cou- 
tumes de la nouvelle patrie. L'esprit national, le sentiment re- 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 



79 



ligieux, conservés dans toute leur intégrité, présidèrent au dé- 
veloppement de ce petit peuple qui se greffait sur le grand. On 
progressa à l'ombre tutélaire du drapeau de la liberté, et au- 
jourd'hui deux millions de Canadiens, Américains par le ser- 
ment, chantent le " Star Spanglcd Baiiiicr." 

Mais ces deux millions de Canadiens restés Français par le 
cœur se présentent aujourd'hui à leurs frères du Canada et leur 
disent : " V^oyez ce que nous avons fait depuis cinquante ans. 
Voyez nos églises, nos écoles, écoutez l'accent de notre langue 
et convenez que notre sang est bien le vôtre, que votre foi est 
bien celle que nous avons apprise à vos côtés. 

" Fraternisons. Oublions tous ce qui nous a divisés dans le 
passé, et travaillons avec ardeur, quels que soient les drapeaux 
qui nous abritent, à agrandir l'influence française dans cette 
Amérique du Nord, découverte, colonisée, évangélisée par des 
Français." 

Le rapprochement des Canadiens du Canada et des Franco- 
Américains est un projet qui mérite de grandir et nous espérons 
qu'il grandira. Laissons au temps le soin de prouver sa sin- 
cérité. 



^.-£.-3C. ^affa^vvtc. 




A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 



Les événements en Chine. — Dénoncenient en vue. — J^a. guerre sud-africaine. — 
Le parti libéral anglais. — Le recensement de l'Angleterre. — La session 
française. — La loi scélérate au Sénat. — M. Waldeck-Rousseau et les francs- 
maçons. — Un garde des sceaux marchand d'alcool. — M. Edouard Drumont. 
— Le coup d'Etat du Figaro. — Jules Leniaître et les socialistes. — Une élec- 
tion mouvementée à l'Académie. — M. Edmond Rostand et le marquis de 
Vogiié. — Guillaume II et la France. — Le Pape et son successeur. — Au 
Canada. 

Les événements de Chine ont pris décidément une tournure 
pllus satisfaisante. Le départ de Pékin du maréchal Waldersee 
a marqué la fin d'une longue période de difficultés et d'inquié- 
tudes, qui, elle-même, avait succédé à une période d'horreurs 
et de sangflantes hécatombes. Il y a un an, un sombre mystère 
planait sur la capitale du Céleste Empire; on savait que des 
scènes tragiques avaient ensanglanté ses rues et ses palais ; on 
tremblait pour les légations européennes; on apprenait tous 
les jours que dans les provinces des bandes de fanatiques per- 
pétraient impunément d'épouvantables massacres. Le 21 mai 
1900, le corps diplomatique, à Pékin, avait demandé au gou- 
vernement impérial la suppression du mouvement boxer. Le 
10 juin l'amiral Seymour partait de Tien-Tsin, avec 2,000 
hommes, pour aller délivrer les légations. Ce n'était pas là 
une force suffisante, et le 26 du même mois, iforcé de reculer, il 
était de retour après avoir perdu beaucoup d'officiers et de sol- 
dats. A ce moment, les troupes des difïérentes puissances, 
alors réunies à Tien-Tsin, durent défendre le quartier européen 
contre une attaque furieuse des Chinois, commandés par le gé- 
néral Ma. L'Europe s'aperçut qu'une tâche formidable s'impo- 
sait à elle. Elle expédia des troupes. Les Chinois finirent par 
être battus à Tien-Tsin ; et enfin au mois d'aoiit une colonne 
expéditionnaire fut envoyée pour délivrer Pékin, oi!i les alliés 
entrèrent le 14 aoiit, après une série de combats meurtriers. 
L'empereur et le gouvernement chinois s'étaient enfuis. Les 
(légations étaient sauves, mais réduites à l'état le plus pitoyable. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 81 

Seul, le ministre allemand, le baron Von Ketteler, avait été as- 
sassiné. Depuis cette époque les troupes européennes ont eu 
à frapper, dans diverses directions, des coups terribles. 

La répression des troubles a pris trop souvent un caractère 
de sanglantes représailles. Et, pendant ce temps, les diplomates 
ont poursuivi avec le gouvernement chinois, réfugié dans une 
province, mais représenté à Pékin par le fameux Li Hung 
Chang, des négociations pénibles et laborieuses afin d'obtenir 
la punition des fauteurs de massacres, des garanties contre le 
retour d'aussi tragiques événements, et des indemnités pour les 
dommages causés aux propriétés et aux personnes, ainsi que 
pour les frais de la guerre. Cette indemnité va s'élever de 
$300,000,000 à $400,000,000. Tout n'est pas encore terminé, 
il reste à régler bien des détails, mais on est fixé sur les grandes 
'lignes, et l'on peut espérer que, d'ici à deux ou trois mois, les 
affaires seront rentrées dans une phase normale. 



Dans le Sud-Africain, on se bat toujours. Il y a eu un an le 
5 juin, lord Roberts entrait à Pretoria, et l'on croyait que la 
guerre était à peu près terminée. Et cependant, au bout de 
douze mois, les commandos boërs tiennent encore la campagne. 
Le 29 mai, l'un d'entre eux a infligé un sanglant échec au corps' 
du général Dixon. L'engagement a eu lieu à Vlakfontein, 
près de Krugersdorp, dans le Transvaal. La colonne anglaise 
comprenait 1450 hommes, et plusieurs canons. Les Boërs as- 
saillirent l'arrière-garde, et enlevèrent deux canons. Ultérieure- 
ment, les canons furent repris. Six officiers et cinquante-un 
soldats anglais ont été tués ; six officiers et cent quinze soldats 
ont été blessés. Trois jours après, Jamestown, dans la colonie 
du Cap, a capitulé devant un détachement boër, commandé 
par Kruitzinger, après un combat de quatre heures. Les ma- 
gasins ont été pillés, mais la garnison a été relâchée. Plus ré- 
cemment encore, un détachement de carabiniers australiens, 
appartenant à la colonne du générall Beaston, a été surpris par 
les Boërs à Steenkoolspruit; environ deux cents hommes ont 
été faits prisonniers et deux pom-poms ont été capturés. Ces 
nouvelles ont naturellement produit une fâcheuse impression 
à Londres. Cependant, le gouvernement se montre plus déter- 
miné que jamais à poursuivre la guerre jusqu'à ce que la résis- 
tance de cette poignée de héros incultes soit domptée. M. Bal- 

JUILLET. — 1901. 6 



82 REVUE CANADIENNE 

four a dit récemment, dans la Chambre des Communes, que 
les rumeurs de négociations avec le Transvaal étaient fausses. 
Il a ajouté qu'on estime à dix-sept mille le nombre de Boërs 
qui tiennent la campagne. Cette estimation a été aussitôt trai- 
tée d'exagérée. Le correspondant de la Nczc York Tribune 
prétend qu'il ne reste pas plus de cinq mille burghers en armes. 
Il vient d'adresser à son journal une dépêche optimiste, dans 
laquelle il soutient que les moyens de résistance cle Dewet, Bo- 
tha. Steyn, Delarey, sont épuisés, et que la fin de la lutte est 
proche. 

En attendant, le gouverneur du Cap, sir Alfred Milner, en 
congé à Londres, est comblé d'honneurs. Le roi l'a élevé à la 
pairie, sous le nom de lord Milner, et l'a créé baron de Cape- 
town. On avait dit qu'il ne retournerait pas en Afrique, mais 
M. Chamberlain a déclaré qu'il irait, après un repos mérité, 
mettre la dernière main à son œuvre. 



L'opposition libérale continue à être afïreusement divisée. 
M. John Morley a prononcé deux discours, l'un à Montrose, 
l'autre en Chambre, dans lesquels il a dénoncé sans merci et 
avec éloquence la guerre sud-africaine, et la politique qui lui a 
donné naissance. Sir Henry Campbell-Bannermann, lui, se 
borne à attaquer le gouvernement sur les détails; M. Morley dé- 
nonce surtout et avant tout l'impérialisme qui est incarné en M. 
Chamberlain ; et un bon nombre de libéraux, tout en étant 
anti-ministériels, professent un impérialisme qui se différencie 
assez vaguement d'avec celui du cabinet. Cette divergence de 
vues s'est encore manifestée dans un vote récent. M. Lloyd 
George ayant proposé une motion d'ajournement au sujet du 
traitement infligé aux enfants boërs, sir Henry Campbell- 
Bannerman, cette fois, a cru opportun de l'appuyer de concert 
avec sir William Harcourt, et du très honorable W. Bryce. 
Mais on a vu une cinquantaine de libéraux, sous la direction du 
très honorable M. Asquith et de sir Henry Grey, s'abstenir de 
voter pour ne pas être confondus avec les pro-boërs. Deux 
cent cinquante-trois voix contre cent trente-quatre, ont re- 
poussé la motion de M. Lloyd George. 

♦ * « 

Le rapport préliminaire du recensement anglais contient 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 83 

beaucoup de renseignements intéressants. La population de 
la Grande-Bretagne et de l'Irlande est de 41,454,000, ou 
presque le double de ce qu'elle était en 1821. A cette époque, 
la population de l'Angleterre seule, constituait un peu plus que 
la moitié de la population totale du Royaume-Uni. Aujourd'hui, 
elle en constitue les trois quarts. L'Ecosse et le pays de Galles 
ont plus que doublé, mais l'Irlande est tombée de 6,801,000 en 
1821, à 4,456,000 en 190 1. La population de la " Greater Lon- 
don " a exactement doublé en quarante ans; elle est de 6.580,- 
000. Le nombre des femmes dépasse celui des hommes de i,- 
082.000. 



La rentrée des chambres françaises a eu lieu le 14 mai der- 
nier. Le projet de loi sur les associations adopté par les dépu- 
tés, a été soumis au Sénat. Dès le début, on a pu constater que 
les groupes ministériels se proposaient d'y mener rondement 
les choses. La commission sénatoriale chargée d'examiner la 
loi contenait douze partisans et six adversaires du projet. Elle 
a empiré sur plusieurs points le texte pourtant suffisamment 
exécrable que lui avait expédié la Chambre. Puis, le débat gé- 
néral a eu lieu hier; il a été mené au pas de course. Et dès le 
14 juin, le Sénat a décidé de passer à la discussion des articles. 
On peut donc prévoir que la loi scélérate de M. Waldeck-Rous- 
seau sera adoptée définitivement avant les vacances pariemen- 
taires. Cette célérité enragée démontre bien qu'une influence 
occulte préside à l'adoption de ce projet de loi néfaste. La plu- 
part des sénateurs et députés que l'on voit acharnés contre les 
congrégations sont des membres ou des instruments du Grand- 
Orient. Il y a quelques semaines, le congrès des Loges ma- 
çonniques de l'Est, tenu à Mâcon, a voté l'adresse suivante : 

" Les délégués des 65 Loges maçonniques de la région de 
l'Est, réunis en congrès à Mâcon. auquel assistaient MM. Ma- 
gnin, sénateur ; Dubief. député ; Aubien et Crestene, délégués 
du Grand-Orient de France, envoient au ministère de défense 
républicaine ses félicitations pour l'œuvre déjà accomplie et 
l'engagent à persister dans cette voie en faisant voter ensemble 
le plus tôt possible les lois sur les associations, sur les retraites 
ouvrières, le monopole de l'enseignement et la Répiiblicanisation 
des administrations." 



84 REVUE CANADIENNE 

Cette adresse inspire à la Vérité française un article où nous 
lisons ces lignes: 

'■ Du reste, les pouvoirs publics ne se cachent plus d'être lés 
auxiliaires et les collaborateurs de la Franc-maçonnerie. Ils 
avouent leur rôle. Le ministère, recruté en partie dans les 
Loges, protège et favorise même ouvertement la secte; la 
Chambre des députés a refusé de la comprendre dans la loi de 
proscription des associations illicites, et par là elle lui a fait une 
place privilégiée. M. Waldeck-Rousseau et ses collègues 
s'empresseront de répondre à l'adresse des soixante-cinq loges 
maçonniques de l'Est, réunies en congrès à Mâcon. Ils se pro- 
clameront fiers, heureux même de ce témoignage de satisfac- 
tion, ils y verront la meilleure consécration de leur politique." 

Pendant ce temps la Chambre des députés a assisté à plu- 
sieurs débats fort mouvementés. Le ministre de la justice et 
garde des sceaux, M. Monis, a été l'objet d'une interpellation 
peu agréable. On lui a reproché de faire le commerce de l'eau- 
de-vie, en société avec une maison allemande, et d'avoir favo- 
risé indûment cette maison en lui faisant attribuer faussement 
à l'officiel une médaille d'or que lui avait refusée le jury durant 
l'exposition de 1900. Plusieurs députés ont fait ressortir l'in- 
convenance qu'il y a pour un garde des sceaux, d'être en même 
temps un marchand d'alcool. Le ministre s'est défendu plus 
ou moins bien des accusations portées contre lui. Mais quant 
à sa qualité de commerçant, il n'a même pas tenté de la nier. 
Cette particularité nous semble absolument étonnante. Nous 
avions toujours cru que le ministre de la justice, en vertu de la 
tradition parlementaire, sinon d'un texte de loi formel, devait 
appartenir à la profession légajle. Or il est évident que M. Mo- 
nis ne peut être membre du barreau, puisque les statuts de 
l'ordre décrètent l'incompatibilité complète de tout négoce 
avec l'exercice de cette profession. La carrière commerciale 
est très honorable, .sans doute ; mais on se fait difficilement à 
l'idée de voir un marchand d'alcool, chef de la magistrature 
française. Plusieurs députés ont signalé cette anomalie en 
termes véhéments. 

Un autre débat encore plus violent a été provoqué par la 
situation de l'Algérie où des fanatiques arabes ont massacré 
des colons européens, à Margueritte. M. Edouard Drumont, 
déjnité d'Alger, caii est l'adversaire irréductible des officiers de 
l'administration, là-bas, a fait une sortie virulente contre le pré- 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 85 

fet, M. Lutaud. li a fini par prononcer cette phrase peu suave: 
" J"ai dit ce qu'il fallait dire: que M. Lutaud était un misérable 
et un assassin.' Sur ce le dialogue suivant s'est engagé entre le 
président, M. Deschanel, et le député d'Alger: 

" M. le président. — Monsieur Drumont, je vous ai déjà, 
pour cette parole, rappelé à l'ordre avec inscription au procès- 
verbal. Je regrette que le règlement ne me permette que de 
vous adresser un avertissement. 

"M. Charles Bernard. — Vous allez faire rougir M. le pré- 
sident du conseil comme une tomate! (On rit.) 

" M. le président. — • Monsieur Bernard, je vous rappelle à 
l'ordre. 

" M. Charles Bernard. — Merci. 

"M. Edouard Drumont. — J'ai dit que M. Lutaud était un 
misérable et un assassin ; je le maintiens. (Bruit à gauche.) 

" M. le président. — Je vous rappelle à l'ordre avec inscrip- 
tion au procès- verbal, et je vous invite à ne pas continuer sur ce 
ton ; autrement je serais obligé de consulter la Chambre. 

"M. Edouard Drumont. — En tout cas, si la Chambre juge 
à propos de disjoindre mon interpellation de celle de nos col- 
lègues, j'espère qu'elle ne voudra pas la renvoyer à une date 
trop éloignée, et qu'elle consentira à ce qu'elle soit discutée le 
plus tôt passible." 

A la séance du 14 juin, M. Drumont est revenu à la charge 
avec son interpellation. Il a traité M. Lutaud d'assassin, et M. 
Eon, juge d'instruction, de magistrat infâme. Là-dessus, rap- 
pel à l'ordre. Mais le directeur de la Librc-Parolc a maintenu 
ses expressions, et il a ajouté qu'il était digne d'un gouverne- 
ment où siégaient des hommes aussi peu honorables que MM. 
de Lanessan et Monis, ministres de la marine et de la justice, 
de protéger de tels fonctionnaires. Le président demanda à 
M. Drumont de retirer ses paroles. Il s'y refusa. Alors la 
Chambre adopta une motion d'exclusion temporaire, et il fut 
expulsé par les soldats, en criant: "Vive l'armée, à bas les 
Juifs!" 

* * * 

En dehors du Parlement, l'un des incidents les plus notables 
des dernières semaines, a été la crise du Figaro. On sait que 
M. de Villemessant avait fait de ce journal léger et de morale 
facile un des plus puissants organes de la publicité française. Il 



86 REVUE CANADIENNE 

y a quelques années, le Figaro tenait la tête des grands jour- 
naux de Paris. Sans être très orthodoxe, ni très intransigeant 
quant aux principes, ii figurait parmi les feuilles de conservation 
sociale, et combattait en voltigeur les lois de persécution et d'os- 
tracisme. Mais l'affaire Dreyfus fut son écueil. A la mort de 
Viilemessant, M. Magnard avait pris la direction du journal, et, 
au décès de celui-ci, elle avait été partagée entre MM. A. Pé- 
rivier et Fernand de Rodays. Or, sous l'influence de ce dernier 
et d'un groupe de financiers juifs, le Figaro donna dans le drey- 
fusisme, et du dreyfusisme il dégringola dans la complicité et 
l'apologie des attentats au droit et à la liberté dont le ministère 
Waldeck-Rousseau s'est rendu coupable depuis deux ans. Pour 
cette besogne, le Figaro nouveau genre avait enrégimenté un 
écrivain de grand talent, M. Cornély, c|u'il avait enlevé au Gau- 
lois, en lui offrant de brillants avantages pécuniaires. Cornély 
avait été jusque-là un écrivain catholique, un adversaire ardent 
du radicalisme et du socialisme. Pous assurer " le pain de ses 
vieux jours," il se mit à chanter la palinodie avec une absence 
de pudeur qui étonna et outragea ses anciens amis. Nous 
n'entendons pas dire que, passant du blanc au rouge, Cornély 
soit devenu un jacobin et un sectaire. Mais il est devenu le 
complaisant, le chercheur d'excuses des jacobins et des sec- 
taires. Il s'est fait une spécialité d'atténuer leurs attentats, de 
pallier leurs crimes législatifs et administratifs. Et ses habiletés, 
sa finesse de style n'ont pu le soustraire à la juste appellation 
de transfuge. 

Cependant, il y avait au Figaro deux courants, M. de Rodays 
était dreyfusiste et ministériel ; M. Périvier regrettait de voir 
le journal s'écarter de son ancienne ligne. Et il le regrettait 
d'autant plus que la situation financière du Figaro s'en ressen- 
tait lamentablement. Ces dissentiments s'accentuèrent de plus 
en plus, et l'on pouvait, depuis queloue temps, prévoir une 
crise. Il y a environ un mois, M. de Rodays donna sa démis- 
sion, mais M. Périvier se refusa à donner sa démission. Une réu- 
nion d'actionnaires fut convoquée pour aviser. Elle devait 
statuer sur trois points : acceptation de 'la démission de M. de 
Rodays, révocation de M. Périvier, nomination d'un gérant 
provisoire. Mais l'assemblée ne put avoir lieu, faute de quorum. 
C'est alors que M. Périvier se décida à faire un coup d'Etat, que 
le Matin rapporte comme suit : 

" A la suite de l'avortement de l'assemblée générale des ac- 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES «7 

tionnaires du Figaro, à la salle Charras. M. Périvier qui, depuis 
la démission de AL de Rodays, est en droit de se considérer 
comme la plus haute autorité dans ce journal, faisait signifier 
par ministère d'huissier: 

" ! ° A M. de Rodays, à son domicile, rue çle !a Chaussée- 
d'Antin, qu'étant donné l'état d'anarchie qui régnait au Figaro, 
il croyait utile, pour le bien même de la maison et aussi pour 
sauvegarder les intérêts des actionnaires, de prendre en main 
la direction du journal, faisant en même temps valoir ses droits 
de gérant statutaire resté fidèle à une œuvre abandonnée par 
son co-gérant. Il faisait savoir en même temps qu'à partir du 
soir même, il n'y aurait pas d'autre autorité au higaro que la 
sienne. 

■■ 2° A M. Marinoni, imprimeur du Figaro, qu'à partir du 
même soir aucune copie autre que celle revêtue de son z'isa ne 
devrait être acceptée dans les ateliers de composition du jour- 
nal, et il le priait de vouloir bien donner des ordres pour que 
ses volontés fussent res]5ectées. 

En efïet, M. Marincni avisait bientôt M. Cassieneul. direc- 
teur de l'imprimerie du journal, d'avoir à se conformer aux dé- 
cisions qui lui étaient signifiées et de se mettre exc'usivement, 
pour la confection du numéro du jour, à la disposition de M. 
Périvier, qui venait de saisir vigoureusement, ayant le bon 
droit pour lui, les rênes du char dii Figaro, tant cahoté jusqu'à 
présent. Le metteur en pages et tout le personnel recevaient 
des instructions en conséquence." 

M. Périvier, ayant de son côté l'imprimeur, a réussi à con- 
trôler le journal. Il a congédié M. Cornély et l'a remplacé par 
M. Henri des Houx. Et il a fait paraître en tête du Figaro une 
déclaration dont rrous extrayons les lignes suivantes: 

" Je veux que le Figaro redevienne ce qu'il était alors sous 
la direction de ces maîtres journalistes. 

■' Figaro doit surtout chercher à p'aire, à instruire, à amuser. 
Ce n'est pas un homme de faction. C'est un criticue souriant et 
jovial des travers et des vices, un nouvelliste infatigable, ijar- 
fois bavard et quelque peu indiscret, mais digne d'être admis 
dans la confidence et l'intimité de ceux qu'on appelait, au temps 
de Louis XIV, les honnêtes gens. 

" Figaro est frondeur, mais pas méchant. Il rit et il ne veut 
pas faire pleurer. Encore moins se garde-t-il de la vilaine colère 
et de la grossière indignation. 



«8 REVUE CANADlEiNNE 

" Il s'occupe (le politique juste autant qu'il faut pour être 
informé et informer ses pratiques. Il n'y apporte aucune hu- 
meur farouche. Ce n'est pas un tribun. 

■' Il a son parler franc; fl dit leur fait aux sots et aux turbu- 
lents. Mais il n'a pas de parti pris. Il demeure toujours un 
peu sceptique. 

" Seulement, il y a des questions sur lesquelles Figaro ne 
transige pas. 11 est patriote, sans faire du patriotisme le mono- 
pole d'un parti ou d'une coterie. Il aime son pays et la société 
au miilieu de laquelle il vit, et il les défend contre tous les dan- 
gers de dissolution ou de ruine. Il aime ausi les grandes insti- 
tutions qui sont la force, l'honneur et la protection de la ])atrie. 

" Il respecte toutes les croyances, et il demande pour elles 
toutes les libertés. Figaro, quoique railleur. ])rétend être con- 
servateur. 

■' Il a une instinctive horreur des i^ersécutions de religion ou 
de race, des attentats aux droits légitimement acquis, propriété 
i'ndividuejlle, capital, fruits du travail et de il'industrie. il ne 
croit guère aux chimères du nivellement social et de l'égalité 
dans l'inertie ou la ruine générale. 

" Mais avant tout et surtout. Figaro veut être un gai compa- 
gnon, instruit de toutes choses. 

" Tel est notre patron, celui que nous voulons essayer de 
faire revivre, ou du moins de rajeunir." 

Ce programme, sans être parfait, est certainement meilleur 
que celui suivi par le Figaro depuis deux ans. La question est 
de savoir si M. Périvier pourra rester maitre de la place. 

Une nouvelle assemblée d'actionnaires a eu lieu le 1 1 juin. 
Elle a décidé d'accepter la démission de M. de Rodays, et de 
révoquer M. Périvier. Mais celui-ci, prétendant être le \rai 
représentant de la majorité des actionnaires, s'est maintenu à 
la direction du journal, et l'afïaire devra avoir son dénouement 
final devant les tribunaux. 

Depuis ((uelcjue temps ,les bandes socialistes et ministérielles 
ont adopté la tactique de faire manquer par la violence les ré- 
unions publiques convo(|uées par les honnêtes gens. A St- 
Etienne, M. Jacques Pion s'est vu en butte aux hurlements 
d'une horde de forcenés qui l'a empêché de ]>rononcer son dis- 
cours. A Toulouse, le 2 juin, MM. Cavaignac et Jules Lemaître, 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 89 

qui devaient adresser la parole, se sont vus l'objet de violences 
analogues. M. Cavaignac avait parlé environ dix minutes 
quand une troupe d'anarchistes, précédés, s'il vous plaît, par un 
commissaire et des agents de police qui prétendaient mamtenir 
l'ordre, a envahi la salle en faisant un vacarme formidable, en 
brandissant des armes, et en se portant à des voies de fait. Sur 
quoi le commissaire de police a déclaré la réunion dissoute. De 
retour à Paris M. Jules Lemaitre a apprécié en ces termes ce 
triste incident : 

" Le fait important, le voici : 

■■ La liberté de réunion et la liberté de parole n'existent plus 
en France. 

" Qui les supprime ? Le gouvernement même, qui a le devoir 
de les protéger, et que nous payons pour cela. 

"Comment les supprime-t-il? Par la collaboration avouée 
de sa police et de quelques-uns de ses fonctionnaires avec les 
plus crapuleux ennemis de tout ordre social. 

" Il nous a semblé retrouver à Toulouse le même gibier de 
bagne, les mêmes " gueules " que nous avions déjà vues à 
Lyon. La bande voyage-t-elle de ville en ville, aux frais du 
ministère de l'intérieur? Il est possible. . . 

" Il est ciair que les incidents de Toulouse se reproduiront 
partout où la " Patrie française " ira porter la parole. La cri- 
minelle consigne a été donnée par le président du conseil. Il a 
juré de nous interdire l'exercice de celui de nos droits qui nous 
est présentement le plus cher et le plus sacré. 

'■ Ce droit, nous le revendiquerons et le défendrons de toute 
notre énergie. Et arrive que pourra. 

" On ne dira toujours pas que le ministère anti-français nous 
traite comme une quantité négligeable. A défaut de raisons 
plus sérieuses (et nous n'en mancjuons pas !) l'idée du frisson 
désagréable que nous lui donnons suffirait à soutenir nos cou- 
rages. — en attendant qu'il nous fasse assassiner." 

Et dire que ce .sont des soi-disant ennemis de la tyrannie qui 
veulent ainsi supprimer en France la liberté de la parole! 

* * ♦ 

Pénétrons dans une sphère plus sereine, et plus calme. Ici 
encore, nous allons trouver la lutte, mais une lutte pacifique et 
courtoise. Il s'agit d'élire deux académiciens en remplace- 
ment de MM. de Broglie et Henri de Bornier. Pour le fau- 
teuil de l'illustre historien, point de conflit. M. le marquis de 



90 RHVLK CANADIENNE 

Vogué est seul sur les rangs, les autres aspirants se sont retirés 
en sa faveur. Il est donc éiu d'emblée. Il n"en va pas de même 
pour la succession de M. de Bornier. Elle est l'objet d'une 
compétition ardente. Les candidats en présence, sont MM. 
Edmond Rostand, Frédéric Masson, et Stephen Liégeard. 
Rostand, c'est le poète des Mtisardiscs (1894), c'est l'auteur 
des Roniaiicsqitcs (1894), de la Pri)iccssc lointaine (1895), de la 
Samaritaine (1896), c'est le triomphateur de Cyrano de Bergerac 
(1897) et de l'Aiglon (1900). M. Frédéric Masson est un his- 
torien érudit et profondément attachant. On lui doit toute 
une série de fortes études sur le grand Empereur et le monde 
au milieu duquel il vécut : Napoléon et les femmes, Joséphine, etc. 
M. Stephen Liégeard est un vétéran des lettres. Il est prescpie 
septuagénaire. Il a publié plusieurs recueils de vers, les Abeilles 
d'Or, le Verger d'Isanrc, une très be'rl.e description de la Côte 
d'Asur. M. Liégeard a été député sous le second Empire. 

Depuis bien des années l'Académie n'a été île théâtre d'un 
combat aussi prolongé autour d'un fauteuil. Six fois de suite 
on scrutine, et ce n'est c|u'à la sixième fois qu'une majorité ab- 
solue est atteinte. .Vu début de la séance il faut 18 voix pour 
l'emporter, car 34 académiciens sont présents. Mais M. Paul 
Deschanel étant parti, après le quatrième tour, pour aller pré- 
sider la Chambre, la majorité absolue nécessaire ])our être élu 
tombe à 17 voix. Voici un résumé des scrutins: 

Premier tour. — MM. Edmond Rostand, 12 voix; Frédéric 
Masson, 13 voix; Stephen Liégeard, 7 voix. Bulletins blancs, 2. 

Deuxième tour. — MM. Rostand, 14 voix; Mas.son, 15; Lié- 
geard, 4. Bulletin blanc, i. 

Troisième tour. — MM. Rostand, 16 voix; Masson 15; I^ié- 
geard, 2. Bulletin blanc, i. 

Quatrième tour. — MM. Rostand, 15 voix; Masson, 15; 
Liégeard, 2. Bulletins blancs, 2. 

Cinquième tour. — MM. Rostand, 16 voix ; Masson, 14; Lié- 
geard, I. Bulletins blancs, 2. 

Sixième tour. — MM. Rostand, 17 voix fé'u): Masson, 14. 
Bulletins blancs, 2. 

D'après un journal parisien, voici comment se seraient ré- 
partis les votes. Au sixième tour, pour M. Frédéric Masson : 
MM. Mézières, duc d'Audiffret-Pasquier, Rousse, E. M. de 
Vogué, Lavisse, Thureau-Dangin, de Heredia, .Anatole France, 
Costa de Beauregard, comte de Mun, Hanotaux, Guillaume, 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 91 

Henri Lavedan, Berthelot. Au premier tour, pour M. Ros- 
tand: ^IM. Legouvé, OMivier, Gaston Boissier, François 
Coppée, Ludovic Halévy, O. Gréard, comte d'Haussonville, 
Jules O.aretie, Henry Houssaye, Gaston Paris. Paul Hervieu, 
Emile Faguet. A ces noms, seraient venus s'adjoindre, au 
sixième tour, ceux de MM. Victorien Sardou, de Freycinet, 
Jules Lemaître, André Theuriet, Albert Vandal. Les deux 
derniers bulletins blancs auraient été ceux du cardinal Perraud 
et de M. Brunetière. Au premier t/our, les tenants de M. Lié- 
geard auraient été MAL Mézières. de Heredia, Paul Deschanel, 
Audiffret -Pasquier. de Mun et Perraud. Evidemment ce ne 
sont là que des conjectures, puisque l'on vote au scrutin secret. 

M. Rostand était très inquiet au sujet de son élection, à la- 
quelle il tenait énormément. Pendant le scrutin, il stationnait, 
paraît-il. avec sa femme, dans une voiture, à trois minutes du 
Palais Mazarin, attendant les nouvelles avec anxiété. Son 
énervement était tel qu'il a dû garder la chambre plusieurs 
jours. Une des causes de la forte opposition qu'il a rencontrée 
était son âge. M n'a que trente-quatre ans. Les puristes lui re- 
prochaient aussi beaucoup de néologismes et de hardiesses 
lexicologiques. En somme, M. Rostand n'a pas à se plaindre 
de son sort : à trente-quatre ans il €st riche, célèbre et immor- 
tel! 

Comme le fait observer le Gaulois, il peut se consoler de n'a- 
voir été élu qu'au sixième tour, par dix-sept voix. Victor Hugo, 
— son maître en définitive — fut encore plus mal partagé. 

" M. Rostand du moins, est élu la première fois qu'il se pré- 
sente : Hugo ne le fut qu'après quatre essais malheureux. 

" La première fois, le i8 février 1838, l'Académie lui préféra 
le vaudevilliste Dupaty. La deuxième fois, le 29 décembre 
1838, il fut battu par Mignet; le 19 décembre 183g, nouvel 
échec : après sept tours de scrutin, l'élection fut reportée au 
20 février suivant, date à laquelle un outsider. Flourens, gagna 
la course. 

■' Enfin, Victor Hugo se présenta pour la cînc|uième fois le 
7 janvier 1841, au fauteuil laissé vacant par la mort de Népo- 
mucène Lemercier; il fut élu par 17 voix. Ile chiffre même de 
M. Rostand — contre 15 voix données à Ancelot. 

" Notons que Victor Hugo avait commencé par traiter l'A- 
cadémie de très haut, et qu'il donnait à entendre qu'il ne s'a- 
baisserait jamais jusqu'à mettre le pied dans ce guêpier de vieux 
classioues." 



92 REVUE CANADIENNE 

L'autre académicien élu le 30 mai, M. Le marquis de Vogué, 
est le cousin de M. le vicomte Melchior de Vogué, déjà membre 
de l'Académie. 

Chef de la branche aînée de cette famille, alliée aux V^illars 
et aux MacMahon, lisons-nous dans un journal français, il a été 
ambassadeur à Constantinopie en 187 1, à Vienne en 1875. La 
chute du maréchal entraîna sa démission. Son long séjour en 
Orient n'avait pas été consacré à la seule diplomatie. Ses tra- 
vaux sur les églises de Terre-Sainte et le temple de Jérusalem, 
ses études sur l'archéologie et l'épigraphie sémitique le dé- 
signèrent, il y a quinze ans, aux suffrages de l'Académie des ins- 
criptions et belles-lettres. Depuis, il a publié d'intéressants ou- 
vrages sur le siècle de Louis XIV et donné à ila Société de l'his- 
toire de France !a première édition intégrale des Mémoires de 
l'illars. Le nom du marquis de Vogué figure dans les conseils 
de nombreuses œuvres de charité. Il est président de la So- 
ciété des agriculteurs de France et du cercle de l'Union artis- 
tique. 

* * * 

L'empereur d'Allemagne a prononcé récemment, au sujet 
de la France, des paroles qui ont été fort commentées. .Après 
le déjeuner qui a suivi une revue de la deuxième brigade d'in- 
fanterie de la garde, — déjeuner auquel assistait le général 
Bonnal et un autre officier supérieur français, en mission à Ber- 
lin, — Guillaume II a porté un toast dans lequel il a parlé des 
événements de Chine et de l'action commune des troupes euro- 
péennes. " Les événements de Chine, a-t-il dit, ont amené un 
fait de la plus haute importance. Une entente s'est faite entre 
les différentes puissances qui rend possible de conclure la ])aix 
et de rappeler les troupes européennes. A cette occasion, j'ai 
reçu de tous les gouvernements de nombreuses félicitations. 

" Aujourd'hui même, j'ai reçu un télégramme de l'empereur 
de Russie, conçu dans les ternies suivants: 

"J'exprime à Votre Majesté mes sincères remerciements 
" pour les services rendus en Chine. Le maréchal de Waldersee 
" a rempli avec dignité et habileté une fonction des plus diffi- 
" ciles et ingrates. Je lui témoigne mon entière sympathie." 

" Le corps de la garde a reçu aujourd'hui un autre honneur 
dont iil se réjouit grandement. Deux 1)raves officiers français, 
pour la première fois depuis de longues années, sont venus mê- 
ler leurs uniformes aux nôtres; et c'est pour la première fois 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 93 

aussi que, là-bas, en Extrême-Orient, des soldats français et 
des soldats allemands ont combattu épaule contre épaule, dans 
une loyale fraternité d'armes, pour défendre contre un com- 
mun ennemi la cause de la civilisation. Je salue cet événement 
avec la plus vive joie et je bois à la santé des deux braves offi- 
ciers français ici présents et à celle de la glorieuse armée qu'ils 
représentent." 

Ces paroles sont extrêmement significatives. Il est évident 
que Guillaume II voudrait voir disparaître la muraille de haine 
qui sépare la France de l'Allemagne, depuis l'année terrible. 
Dans ce but, il a multiplié les démarches et prodigué les avan- 
ces. Réussi ra-t-il à faire oublier Sedan et l'annexion de l' Al- 
sace-Lorraine? Les tragiques souvenirs de 1870 sont encore 
bien vivaces. Mais le temps leur a enlevé beaucoup de leur 
acuité. Gambetta a dit un jour, en parlant de la revanche, 
" qu'il fallait y penser toujours et n'en parler jamais." Con- 
trairement à son avis, on en a beaucoup parlé ; mais y pense-t- 
on toujours autant en France? Question délicate que nous ne 
saurions résoudre. 



Un membre du clergé de Paris, M l'abbé Sabatier, a publié 
il y a quelque temps, une brochure intitulée: Cotiiincnt on de- 
vient Pape. Dans cet opuscule, il a jugé à propos de traiter 
cette question : Le Pape peut-il nommer son successeur f Et il 
s'est prononcé pour l'affirmative. Cette thèse a fait du bruit. 
La presse hostile ou indifïérente s'en est emparée et en a pris 
occasion pour mettre en circulation toutes sortes de racontars. 
Un journal a prétendu que c'était Léon XIII lui-même qui au- 
rait fait lancer ce ballon d'essai, pour voir comment l'idée serait 
accueillie. Il faut avoir un front d'airain pour attribuer au 
Saint-Père des manœuvres de cette espèce. Un correspondant 
de V Indépendance Belge a envoyé à ce journal les informations 
suivantes, qui, • — • avons-nous besoin de le dire, — sont dénuées 
de toute autorité. 

" Si Léon XIII se décidait à désigner par un acte solennel 
de son magistère suprême le cardinal qui devrait lui succéder, 
il ne pourrait le faire que par une bulle secrète qui serait com- 
muniquée aux cardinaux dans une des premières réunions après 
la mort du Pape actuel. C'est ainsi qu'on le fit pour les bulles 
secrètes de Pie IX, modifiant en certaines parties la procédure 



94 REVUE CANADIENNE 

électorale. Les cardinaux se trouveraient dans un très grand 
embarras. Si, malgré la bulle, ils élisaient un autre, l'élection 
deviendrait douteuse et les partisans du successeur désigné ne 
manqueraient pas de s'en prévaloir et d'attirer de leur côté 
quelques hésitants. A Rome, vous le savez, le système des com- 
binaisons est toujours en vigueur, on sauverait la forme en pro- 
cédant à un vote dans lequel la majorité des voix serait acquise 
au candidat de Léon XIIL 

" Récemment, dans une réunion d'ecclésiastiques, on discu- 
tait l'éventualité de la désignation du futur Pape par Léon 
XIIL Un des cardinaux les plus en vue dans la curie romaine 
s'écria : " Qu'on essaye de le faire, on verra si nous oserons 
défendre nos privilèges ! " 

" C'était un cri du cœur, une protestation toute spontanée, 
mais on peut douter avec raison que les cardinaux se trouve- 
raient fort dans l'embarras s'ils voulaient sérieusement s'oppo- 
ser à la volonté du Pape, au risque de produire dans l'Eglise un 
schisme toujours fatal et dangereux." 

La presse catholique s'est, elle aussi, préoccupée de cette 
question. Le correspondant romain de la Vérité française pré- 
tend qu'il a consuf.té un professeur de droit canon d'une grande 
école romaine, et il résume ainsi la réponse qu'il a reçue de lui : 
" Le professeur m'a dit que, sur le point de savoir si le Pape 
peut nommer son successeur, il y avait deux opinions: l'une, 
plus probable, qui convient qu'il peut; l'autre soutenable, qui 
veut qu'il ne puisse pas. Celle-ci part du principe que cette 
manière de choisir les papes serait funeste, et que dès lors le 
Souverain Pontife n'a pas le pouvoir de l'employer, l'autorité 
lui ayant été donnée pour l'édification et non pour la destruc- 
tion. Celle-là, infiniment plus solide, considère que, si les papes 
sp sont abstenus de nommer leur successeur, ce n'est point que 
le pouvoir leur manquât, mais c'est qu'ils craignaient ou de se 
rendre odieux, ou de se laisser égarer par des sentiments hu- 
mains: mais que du reste il serait inadmissible que le Pape 
qui confère chaque jour à des coadjuteurs le droit de succéder 
à l'évêque qu'ils assistent, n'eût pas à l'égard de son propre 
siège les prérogatives qu'il ne cesse d'exercer par rapport aux 
autres. 

" Si donc le Pape attribuait par une bulle à un cardinal le 
droit de lui succéder, et que ce cardinal, du vivant du Pape, 
acceptât l'ofifre, on a de la peine à comprendre en vertu de quel 
raisonnement on se refuserait à le reconnaître pour l'évêque 
légitime de Rome." ■ , 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 95 

Cependant de hautes autorités se sont élevées contre cette 
opinion. Un docteur en droit canon a adressé la lettre suivante 
à la Vérité française: 

" Cher monsieur Roussel, 

" Votre aimable et si intéressant correspondant romain, M. 
Bonnet, dans son article du 20 mai : Le Pape peut-il désigner 
son successenr ? annonce, après le Times, la publication pro- 
chaine d'un mémoire de M. l'abbé Péries sur la question. Le 
fait est exact. Je tiens cependant à vous dire dès maintenant 
que je ne partage pas du tout sur ce point les idées de mon ex- 
cellent ami et confrère, M. l'abbé Sabatier, et que je me pro- 
pose de démontrer, à la suite de la grande majorité des cano- 
nistes, que le Pape ne peut pas nommer son successeur. 

" Je vous serais obligé de publier cette lettre, pour faire dis- 
paraître l'impression erronée qu'auraient pu recueillir certains 
lecteurs d'une phrase un peu amphibologique de l'article de 
M. Bonnet. 

" Veuillez agréer, cher monsieur, la nouvelle assurance de 
mes religieux et dévoués sentiments. 

" G. Périës, 
" Docteur en droit canonique.'' 

Un docteur en théologie, M. le chanoine Féret, écrit, dans le 
même sens : 

" Il sera facile d'établir que les canonistes et les théologiens 
les plus illustres parmi les plus ultramontains se prononcent 
pour la négative. Nous n'en citerons que deux. 

" En premier lieu, Fagnani, sur lequel M. l'abbé Sabatier 
semble vouloir s'appuyer. 

" Ce célèbre canoniste expose l'opinion affirmative et l'opi- 
nion négative avec les raisons à l'appui de chacune. A la suite 
du premier exposé, il écrit : 

" Malgré ces considérations qui ne sauraient faire obstacle 
" (Sed prœmissis minimum obstantibiis), il faut tenir sans la 
" moindre hésitation (sine trepidatione) cette conclusion, à sa- 
" voir que le pape ne peut aucunement élire son successeur et 
" que, s'il le faisait, 'rélection serait nulle (vidclicet papa nuUate- 
" nus potest sibi snccessorem eligere ac, si eligat, irrita est electïo).'' 

" En second lieu, nous avons Pirrhing, canoniste aussi cé- 
lèbre que Fagnani. Il écrivait quelques années après ce der- 
*nier et renvoyait à lui pour le développement de cette thèse 
ou'il faisait sienne: 



96 REVUE CANADIENNE 

'■ Il faut répondre que non seulement le droit canonique, 
"mais encore le droit naturel interdit au Pape d'élire de sa 
" propre autorité son successeur." 

Le chanoine Péret publie aussi le décret suivant, porté par 
Pie IV, pendant !e concile de Trente : 

" Nous déclarons et décrétons que le Pontife romain ne 
peut se nommer un successeur ni s'adjoindre un coadjuteur avec 
future succession, même du consentement de tous les cardinaux 
(ctiam de conscnsu oinnimn et singitloriiin cardiiialiiiiii), mais 
que l'élection appartient aux cardinaux librement réunis (sed 
elcctio spectat ad cardinales libère)." 

Ses citations nous semblent bien péremptoires. et paraissent 
établir très clairement que le Pape ne peut se nommer un suc- 
cesseur. Cette controverse touche à un sujet fort délicat et 
fort grave. Voilà pourquoi nous avons cru devoir la résumer et 
l'analyser pour les lecteurs de la Revue Canadienne. 



Au Canada, les événements importants ont été rares depuis 
quelques semaines. La magistrature de la province de Québec 
vient de recevoir l'adjonction de trois nouveaux membres. Ce 
sont les juges Desmarais, Trenholme et Rochon. Les juges 
Robidoux et Lavergne sons transférés des Trois-Rivières et de 
Huill à Montréal. M. Desmarais remplace le premier, et M. 
Rochon, le deuxième. M. Trenholme est nommé pour Mont- 
réal. 

Le shérif de Québec, l'honorable M. Gagnon, est mort après 
une courte maladie. Il avait joué un rôle notable dans notre 
politique provinciale. De 1878 à 1890, il avait représenté le 
comté de Kamouraska à l'Assemblée Législative; en 1887, il 
était devenu secrétaire provincial dans le gouvernement de M. 
Mercier. Il exerçait les fonctions de shérif à Québec, depuis 
environ onze ans. 

La mort a aussi enlevé le vénérable doyen de notre épiscopat, 
Mgr Moreau, évêque de St-Hyacinthe. Il était âgé de soixante- 
dix-sept ans. Un cri unanime s'est élevé sur sa tombe : c'était 
un saint ! Les plus éminentes vertus brillaient en la personne 
du regretté prélat. Mgr Decelles, qui était son coadjuteur de- 
puis plusieurs années, sera .son digne successeur. 

Québec, 20 juin 1901. 




LE GRAND-PRIX DE ROME 



A Iv ECOLE DES BEAUX-ARTS. 




^i ANS sa livraison de mars, le " Mois littéraire et pit- 
toresque " contenait une remarquable étude de 
^g, M. Louis-Edouard Fournier, sur le " Grand-Prix 
de Rome, à l'Ecole des Beaux-Arts." En le par- 
&JÎJ courant, je me suis rappelé avec bonheur l'impression 
'^-^ qu'avait produite sur moi, la visite que je faisais à l'Ecole 
des Beaux-Arts, en août dernier. Les moindres incidents de 
cette intéressante promenade à travers ces longues galeries 
peuplées de statues antiques, me sont aussi présents à l'esprit 
que s'ils dataient d'hier. Il me souvient même qu'il faisait une 
chaleur accablante, que le pavé était brûlant et que les façades 
des maisons sur les quais flamboyaient au soleil. Tout Paris, 
semblait-il, était attablé aux restaurants et n'eût été le désir de 
voir le plus possible durant mon trop court séjour dans la ca- 
pitale, j'aurais suivi l'exemple général. . . Il fait si bon, là-bas, 
s'asseoir sur le trottoir à l'ombre d'un auvent enguirlandé de 
verdure et déguster lentement une " citronnade " en regardant 
passer les jolies promeneuses et les omnibus encombrés de 
voyageurs. 

Je quittai donc à regret les frais ombrages du Jardin des 
Tuileries et je traversai le Seine, sous un soleil de plomb ; après 
Août.— 1901. « 7 



98 REVUE CANADIENNE 

avoir longé quelque temps le quai Malaquais, je tournai le 
coin de la rue Bonaparte et je me trouvai bientôt à l'entrée de 
l'Ecole des Beaux-Arts. 

Une vaste cour dallée s'étend devant les différentes cons- 
tructions de l'Ecole. Deux énormes bustes de Puget et de 
Poussin décorent la porte monumentale. A gauche, sont en- 
tassés des fragments d'architecture, restes du Musée des Monu- 
ments que Lenoir avait formé avec ce qui avait pu être sauvé 
des églises et des châteaux détruits par la Révolution. Une 
partie de ces précieuses reliques fut restituée à ses anciens pro- 
priétaires, en 1816. Au milieu de la cour, s'élève une belle 
colonne corinthienne, en marbre jaspé, que surmonte une sta- 
tue de l'Abondance, bronze du XVIe siècle ; à droite, le cé- 
lèbre portail du château d'Anet, que le roi Henri II fit cons- 
truire, en 1548, pour Diane de Poitiers; en face, tout au fond 
de la cour, entre les arcades en ruines du château de Gaillon, 
on aperçoit la façade imposante du Palais des Beaux-Arts, 
élevé d'après les plans de Duban (1838), assurément l'un des 
plus beaux spécimens de l'architecture française au XIXe 
siècle. 

C'est de ce côté que commence la visite. Mais auparavant, 
il faut gagner les bonnes grâces du portier : ce qui est facile 
quand on peut disposer de quelques francs. 

Je parcourus lentement, silencieusement, ces grandes salles 
et ces longues galeries qui renferment la collection la plus pré- 
cieuse et la plus complète des œuvres antiques. Naturelle- 
ment, ce ne sont que des copies en plâtre des chefs-d'œuvre 
disséminés un peu partout, à Rome, à Florence, à Londres 
et à Paris (au Louvre). Mais c'était pour moi une grande 
jouis-sance de voir réunies, sous le même toit, tant d'œuvres 
sublimes qui avaient si longuement retenu mes pas au Musée 
du Vatican et au Briti.sh Muséum ; je récapitulais, pour ainsi 
dire, tout mon voyage artistique et revivais, en une Iieure, les 
fortes émotions que j'avais ressenties au cours de ma ])rome- 
nade à travers l'Europe. 



LE GRAND-PRIX DE ROME 99 

Dans l'amphithéâtre, salle demi-circulaire où se réunissent 
les élèves de l'école, dans les grandes circonstances, se trouve 
la fameuse toile de Paul Delaroche, connue sous le nom " d'Hé- 
micycle." On connaît le sujet de cette vaste toile. Au milieu, 
sur un trône, les grands maîtres grecs : Phidias, sculpteur, 
Ictinus, l'architecte du Parthénon, et Apelles, peintre. Sur le 
devant, assises sur les marches du trône, quatre femmes repré- 
sentant les Arts grec, gothique, roman et de Renaisance. 
A droite, les peintres classiques, les architectes et les maîtres 
de l'école française forment des groupes pittoresques, tandis 
que de l'autre côté, les sculpteurs, les paysagistes et les colo- 
ristes de toutes écoles s'entretiennent d'Art, dans des poses 
élégantes et dignes. 

Œuvre de grande envolée, que la gravure a popularisée et 
qui fut, jadis, le sujet de longues polémiques. Tout cela est bien 
mort aujourd'hui et la gloire de Delaroche en a soufïert; mais, 
il n'est pas moins vrai de dire que c'est là une œuvre puissante 
et qui peut être mise au rang des plus belles. 

Les salles suivantes, magnifiquement éclairées, contiennent 
des copies admirables des tableaux de Bellini, de Lippi. de! 
Sarto, Corrège, Titien, Raphaël, Michel-Ange. Botticelli, Hol- 
bein, Rembrandt, Velasquez. . . Les salles succèdent aux salles, 
les plâtres aux plâtres, les peintures aux peintures. C'est pen- 
dant une heure le défilé grandiose de tout ce que le génie hu- 
main a créé de plus beau, de plus parfait. 

Nous sommes dans le temple de l'Art; c'en est aussi le pan- 
théon, puisqu'aux détours des galeries, dans les angles des 
murailles, dans des niches ou seulement le long des pilastres, 
apparaissent les bustes des plus grands artistes. L'école fran- 
çaise, comme de juste, y est largement représentée. Je salue 
au passage, le buste du père Ingres. Il est là avec sa physiono- 
mie austère, son front creusé de rides profondes et son œil 
étincelant ; là, aussi, sont les professeurs éminents de cette 
école qui a formé tant de célébrités. Au fond d'une galerie 
ouverte, où sont conservées des sculptures faites à Rome par 



100 REVUE CANADIENNE 

d'anciens élèves de l'Ecole, se trouve le gracieux monument 
élevé à la gloire d'Henri Régnault. Deux colonnes sup- 
portent un entablement surmonté d'un fronton où, parmi des 
branches de laurier enlacées, apparaît en lettres d'or le mot : 
Patrie. Sur ks colonnes sont gravés les noms des élèves, noms 
obscurs pour la plupart, qui se sont dévoués pour le salut de la 
France, en 1870. Au sommet de ces colonnes se détache le' 
buste de Régnault par Barras. Sur le piédestal, une belle fi- 
gure allégorique, la Jeunesse, gémissante sous ses longs voiles, 
dans un beau mouvement d'émotion, se hausse sur la pointe 
du pied gauche 'et tend au jeune maître le rameau historique. 
La palette, l'appui-main, les brosses sculptés sur le soubasse- 
ment forment une jolie décoration et rappe'îlent en même temps 
les triomphes artistiques si prématurément interrompus par la 
mort. 

Monument d'une large et puissante exécution, quoique d'une 
grande simplicité, devant lequel le plus morose ne peut rester 
indifférent. Chapu, l'auteur de cette gracieuse figure de jeune 
fille, a donné dans cette statue la mesure de son génie. 

Après avoir traversé la salle Melpomène, vide de ses larges 
toiles au moment de ma visite, le guide me conduit dans une 
petite chambre carrée, dont les murs sont tapissés, du haut en 
bas, de tableaux, tous de même dimension. Il y en a tellement 
qu'on a dû en accrocher une vingtaine au milieu, à des cloisons 
à pans. Les cent vingt-cinq toiles qui sont là, sous nos yeux, 
sont les Grand-Prix de Rome, depuis leur fondation, c'est-à- 
dire depuis plus de deux siècles. Elles racontent l'histoire de 
la peinture française depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, 
et je ne crois pas qu'il y ait en Europe une collection de cet in- 
térêt historique. Salle la plus curieuse de l'Ecole et la moins 
connue assurément. 

J'ai demandé à mon guide si les visiteurs paraissaient s'inté- 
resser à l'étude de ces tableaux. 

— Non, monsieur, me répondit-il ; ce sont, voyez-vous, des 
travaux d'élèves. . . 



LE GRAND-PRIX DE ROME 101 

Oui, des travaux d'élèves qui cessaient de l'être et qui de- 
vaient être les maîtres du lendemain. 

Et justement parce que ce sont des œuvres de début, j'y 
trouve, moi, un intérêt tout particulier; car, plusieurs de ceux 
qui ont signé avec tant d'émotion ces petites toiles, ont acquis 
une célébrité universelle. On y sent, en les étudiant, une fièvre, 
une ardeur de jeunesse qui peignent bien l'état d'âme de chaque 
auteur. I\ s'en dégage même une grande mélancolie ; que 
d'espérances ont souri dans ces taches de lumière que le pin- 
ceau tremblant posait sur les colonnes des temples grecs ou sur 
les beaux corps nus, d'un dessin si académique, espérances qui 
ne se sont jamais réalisées ; que d'ambitions sont tombées à ja- 
mais après ce premier effort. . . Et dire que le plus grand 
nombre n'ont laissé d'autres souvenirs durables de leur car- 
rière artistique que ce petit tableau que l'on conserve dans la 
salle des " Grand-Prix.'' 

L'étude attentive de ces- tableaux est en outre instructive. 
Elle montre à quel point l'art d'une époque n'est que Je reflet 
de l'esprit et des mœurs de cette époque. Nous n'avons ici, je 
le sais bien, que des œuvres d'élèves, mais d'élèves formés par 
des maîtres qui étaient bien de leur temps. 

Le prix le plus ancien date de 1688; il est signé Sarrabat, 
nom tout à fait inconnu. Malheureusement, à partir de cette 
date, il y a de nombreuses lacunes; mais nous pouvons cepen- 
dant relever comme noms célèbres; Natoire (1721), Vien 
(1743), Fragonard (1752), Ménageot (1766), David (1774), 
Régnault (1776). Tous ces artistes ont une habileté manuelle 
extraordinaire, mais quelle fausseté de goût, quel manque d'ob- 
servation. queWe ignorance archéologique. C'est au temps de 
Louis XV et de Louis XVL l'époque des fêtes galantes et pas- 
torales; il n'est pas étonnant qu'on se plaise à représenter des 
élucubrations de ce genre: "La Vérité, ennemie des Appa- 
rences, est soutenue par le Temps ; ce ballet commencera par 
un chœur de Faux-Bruits et de Soupçons." Et tout le monde 
qui est là est composé d'élégants et d'élégantes qui Se pro- 



102 REVUE CANADIENNE 

mènent sous des bosquets d'orangers ou sous des charmilles 
ensoleillées, faisant risette à la vie, indifférents au nuage rouge 
de la Révolution qui se déroule lentement sur Paris. 

Plus loin, voici David, le fougueux conventionnel, qui fait 
montre dans son " Antiochus et Stratonice " d'une habileté 
d'exécution étonnante, d'une adresse d'éclairage inconnue 
jusqu'à lui, d'une disposition des groupes impeccable; mais 
on sent qu'il n'y a là qu'une belle enveloppe sans vie et sans 
âme. Il suffit pour s'en convaincre de comparer la " Stratonice " 
de David à celle de Ingres, si pleine de grandeur et de majesté. 
Mais David bientôt donnera à l'Art une nouvelle orientation 
et ce sont ses élèves qui pendant quinze années remporteront 
le Grand-Prix. Girodet dans son " Joseph " s'est efforcé d'at- 
teindre à la vérité du geste et de l'émotion ; ses Hébreux sont 
bien un peu les Romains de son maître, mais au moins on est 
sorti de l'ornière et c'est vers la nature fidèlement observée 
que va l'esprit. Guérin nous montre, en 1797, un " Caton d'U- 
tique '' dramatique et vécu. Puis voici Ingres qui mérite une 
mention spéciale parce que la doctrine du futur maître est déjà 
en germe dans son très curieux tableau. Au " type " conven- 
tionnel créé par David, d'une froideur glaciale, Ingres pensa 
très justement qu'on pouvait mêler " l'individu " qui est le pro- 
duit de la vie. Il comprit que l'abstrait manque nécessaire- 
ment de vérité et qu'en tous cas, il n'existe nulle part dans la 
nature. Alors il entreprit de demander à la nature les carac- 
tères essentiels de la vie et d'en extraire ce qu'il faut pour fa- 
çonner un type qui soit à la fois idéal et humain. C'est par cette 
fine observation que les Grecs arrivèrent à faire des œuvres 
immortelles. Les maîtres de la Renaissance n'avaient pas 
d'autre principe esthétique. Fort de cette découverte, Ingres 
put prononcer cette parole qui est devenue le mot d'ordre de 
l'école moderne : " Ne cherchez le caractère que dans la na- 
ture." 

Le sujet qu'Ingres avait à traiter était " Achille recevant les 
chefs grecs " ; tout est intéressant dans ce tableau : la figure 



LE GRAND-PRIX DE ROME 103 

d'Achille, charmante dans sa gracihté virile, l'agencement de 
sa draperie d'un goiit parfait, l'ajustement d'Ulysse et le pay- 
sage qui a bien la physionomie de ceux de la Grèce. Ingres 
n'avait que vingt et un ans quand il peignit cette toile. 

Pour avoir maintenant une impression d'art, il faut la cher- 
cher à trente-un ans d'intervalle et c'est encore Ingres qui nous 
la donne dans son élève préféré, Hippolyte Flandrin. 

L'Ecole romantique est représentée par le prix de Papety 
(1836) qui eut alors, paraît-il, un énorme succès et nous voilà 
au seuil de l'Ecole contemporaine. 

En 1839, Hébert, l'auteur de tant de tableaux exquis, de f>or- 
traits de femmes si finement traités, de vierges au regard can- 
dide, débute par un petit chef-d'œuvre. Puis viennent Barrias, 
Bénouville, Cabanel, Lenepveu, Boulanger et Beaudry, des 
noms célèbres à coup sûr. Bouguereau se montre déjà le peintre 
doux et consciencieux qu'il fut toujours, Henner le virtuose du 
nu, Lefebvre l'auteur sentimental. Henri Régnault, qui fut 
considéré comme un " violent " à l'Ecole des Beaux-Arts, 
offrit une toile qui effaroucha bien des timides, mais qui mon- 
tra de quel tempérament de feu il était doué. Jusqu'où serait 
monté ce puissant adolescent, si une balle stupide ne fiât venue 
le coucher sur le champ boueux de Buzenval? 

Nous tombons dans la société des très modernes, plus diffi- 
ciles à juger; ce sont: LeBlanc, Olivier, Masson, Ferrier, Mo- 
rot. Besnard, tous avec leur physionomie bien tranchée et leur 
caractéristique accusée. Et la série se termine par le " Spar- 
tiate et l'Ilote ivre " de Sabatté, lauréat de 1900. 

" La Jeune Ecole, pleine de talent, prend sa part du mouve- 
ment actueil des idées; dans ses oeuvres, le style parfois n'est 
pas très pur, mais il est racheté par une certaine sensibilité, par 
une curiosité très vive des nuances et surtout par l'ardent 
amour de la vie et le respect de la nature. Eille sait, cette jeune 
école, qu'elle peut user de toutes les libertés, car, en notre 
temps où l'éclectisme le plus absolu plane sur l'Art, tout est 
permis à l'Artiste, pourvu qu'il nous intéresse, pourvu qu'il 



104 REVUE CANADIENNE 

nous dévoile un peu de sa propre nature et de sa façon intime 
de sentir les choses." 



M. Fournier nous apprend que c'est en 1648 que la reine 
Anne d'Autriche, régente pendant la minorité de Louis XIV, 
conseillée par le dilettante Mazarin, fonda officiellement par 
lettres patentes l'Académie royale de peinture et de sculpture, 
dans laquelle pourraient être admis " tous peintres et sculpteurs 
tant français qu'étrangers." Parmi les graves événements de 
cette époque, cette fondation, importante de toutes manières, 
passe inaperçue, et pourtant quelle influence n'exerça-t-elle pas 
et n'exerce-t-elle pas encore sur la société? 

Plus tard, après bien des transformations, l'Académie royale 
prit le nom d'Académie des Beaux-Arts qu'elle a conservé 
jusqu'à nos jours. L'esprit naturellement gouailleur des étu- 
diants, le dépit de ceux qui étudiaient dans les ateliers privés, 
se donnèrent le malin plaisir de caricaturer la vieille Académie ; 
mais au milieu des tourmentes et des nouveautés, dans un 
temps où la liberté n'est souvent que la licence, elle est restée 
une force contre l'entraînement et l'affaissement des caractères. 
Insoucieuse des railleries, maintenant dans leur intégrité les 
saines traditions selon lesquelles se sont formés les plus grands 
génies, elle a produit toute une pléiade d'artistes qui ont fait la 
gloire de la France. 

L'histoire de cette Académie est intéressante d'un bout à 
l'autre. Ses débuts furent difficiles. Les Corporations, fortes des 
privilèges obtenus durant tout le moyen âge, faisaient une 
guerre acharnée aux artistes, ces éternels bohèmes, et leur dis- 
putaient les commandes importantes. Orgueilleuses des chefs- 
d'œuvre qu'elles avaient produits dans le passé, ayant perdu 
le secret d'un art qui fut sublime à force de naïveté et de sincé- 
rité, elles se contentaient de l'à-peu-près et' ne faisaient que 
copier des modèles surannés et sans originalité. L'Art des 
grands mystiques du moyen îge n'était plus qu'un vulgaire 
métier. 



LE GRAND-PRIX DE ROME 105 

Naturellement, sentant que le goût populaire allait aux ar- 
tistes qui, à la connaissance approfondie de leur art, appor- 
taient une consciencieuse recherche de la beauté, ces " maîtres 
es arts," comme on les appelait, refusèrent aux nouveaux venus 
jusqu'au droit d'exister. Il est vrai que, parmi ces derniers, il 
y avait les " brevetaires," certains favoris de la fortune ou du 
pouvoir qui, pourvus du titre de sculpteurs et de peintres du 
roi, de la reine ou des princes, pouvaient vivre de leur art ; 
mais quant aux autres, la loi ne semblait pas les reconnaître. 

Lebrun, qui avait remarqué où cet état de choses conduirait 
infailliblement l'Art, conseilla aux artistes de se constituer en 
Académie et réussit à faire reconnaître celle-ci par le gouverne- 
ment, qui conféra également à cette Académie la faculté exclu- 
sive d'enseigner la jeunesse dans une école publique et de poser 
le modèle, selon l'expression du temps. 

Ainsi naquit l'Ecole des Beaux-Arts. 

Dès alors, on décida de décerner un prix d'honneur tous les 
ans à l'artiste, peintre, sculpteur ou architecte qui aurait traité 
avec talent un sujet général sur les actions héroïques du roi: ce 
fut le prix royal. Or, dès 1666, à l'instigation de Colbert, Louis 
XIV résolut de récompenser royalement ceux qui, chaque an- 
née, remporteraient le prix d'honneur, en créant une Acadé- 
mie française à Rome et décréta que douze artistes y seraient 
entretenus aux frais du roi, chacun durant cinq ans. Ainsi fut 
définitivement fondé le Grand-Prix de Rome. 

J'ai visité cette charmante solitude, la Villa Médicis, où les 
lauréats du concours annuel vont continuer leurs études. Si- 
tuée au nord du Pincio, la villa avec sa riche décoration de bas- 
reliefs antiques, sous les épais ombrages de son parc magni- 
fique, semble l'endroit le mieux fait au monde pour bercer un 
rêve d'idéal. Dans l'allée des chênes, les étudiants se pro- 
mènent en causant d'art et, peut-être, de projets ambitieux, 
ayant sous les yeux le beau et incomparable panorama de la 
Ville Eternelle élevant dans le ciel bleu les élégantes silhouettes 
de ses campaniles et de ses dômes étincelants. Quel spectacle! 



106 REVUE CANADIENNE 

Au-dessus de la Place du peuple, au delà du fleuve tortueux, 
parmi les sombres bouquets de cyprès, le dôme gigantesque 
de Saint-Pierre se découpe harmonieusement sur l'horizon. A 
gauche de Saint-Pierre, la lourde masse du château Saint-Ange 
se profile sur le bleu lointain des collines. Et puis c'est un 
chaos de maisons aux tons chauds, de tourelles ensoleillées, de 
pahniers que la brise balance. . . Et les costmnes pittoresques 
des Romains, les robes rouges des étudiants allemands, les 
mélodies des jardins en fleurs, toute la beauté de cette terre 
classique où le passé a laissé des traces si profondes, que le 
progrès moderne, malgré tous 'les efforts de la Triplice, n'a pu 
les faire disparaître. 

Depuis une dizaine d'années on a entrepris, en France, une 
campagne injuste contre la Villa Médicis. Par quoi la rem- 
placerait-on, au cas où elle cesserait d'exister? Ceux-là qui, 
pendant cinc| années, ont vécu, rêvé et espéré sous les voûtes 
élevées et parfumées du Pincio, dans ce décor magique où la 
pensée vole de clocher en clocher évoquant les souvenirs glo- 
rieux du passé, ont trop fortement ressenti l'heureuse influence 
de ce séjour enchanteur sur leur tempérament, pour jamais de- 
mander qu'on privât leurs successeurs de l'avantage inestimable 
de se former aux beautés de l'Art antique tout en cherchant 
par la méditation, dans le calme de la solitude, la voie de leur 
génie. Quant à moi qui n'ai fait que passer dans cette Villa 
idéale, je me demande où l'Artiste trouvera un endroit plus 
propice pour vivre en tête à tête avec la Beauté. L'Italie c'est 
la mère des Arts; et il faudra toujours aller en Italie pour en- 
soleiller sa palette et retrouver 'la poésie qui se meurt partout 
ailleurs. 



Et comment se fait ce fameux concours du Grand-Prix de 
Rome? C'est ce que nous apprend, dans la dernière partie de 
son intéressante étude, M. Fournier, qui obtint lui-même les 
honneurs du Grand-Prix, en 1881. 



LE GRAND-PRIX DE ROME 107 

Chaque année, vers le 20 mars, la cour de l'Ecole des Beaux- 
Arts s'emplit, à 8 heures du matin, d'une rumeur inaccoutumée. 
Des groupes d'élèves arrivent de partout portant un chevalet 
et une petite toile qui mesure 32 pouce par 20 — en terme d'a- 
telier, c'est une toile de " six." C'est au pied des " petites 
loges " que vient se ranger cette petite armée. A l'heure dite, 
le Secrétaire de l'Ecole fait l'appel des concurrents et tous 
grimpent l'escalier qui conduit au second étage, avec la confu- 
sion qui sied à des étudiants tapageurs, où ils s'installent tant 
bien que mal dans de petites cellules, grandes comme des ca- 
bines de bains de mer, alignées le long d'un corridor. Ce 
qu'ils y vont faire c'est la première épreuve du concours, le 
'■ premier essai," comme ils disent. Pour cette épreuve il faut 
remplir trois conditions : être Français, n'avoir pas trente ans, 
ne pas être marié. 

Vers huit heures et un quart, au milieu du tumulte général, 
apparaissent trois hommes graves, solennels, trois membres de 
l'Académie des Beaux-Arts, dont le Secrétaire perpétuel. Ce 
dernier lit et dicte le programme du concours. L'épreuve con- 
siste à peindre dans la journée sur sa toile de " six ", mais à l'é- 
tat d'ébauche, un petit tableau représentant le sujet donné. 
Comme on n'a ni modèles, ni documents, on peint son esquisse 
de " chic ". Le déjeuner, ce jour-là, est servi par l'Ecole, ce 
qui fait qu'un si grand nombre d'élèves prennent part à cette 
première partie du concours; c'est toujours un déjeuner de 
pris, et Dieu sait si l'on mange mal dans le monde des étu- 
diants en arts. Le soir, toutes les toiles sont recueillies, mar- 
quées d'un cachet rouge et alignées dans la salle Melpomène. 

Les juges désignés pour trier, comme disent nos gens, 
les meilleurs essais, se réunissent, toujours graves et solennels, 
et je vous prie de croire que c'est pour eux plutôt une besogne 
fastidieuse. Sur les deux cent cinquante esquisses ils doivent 
en choisir. . . vingt. Le soir même les noms des heureux can- 
didats sont affichés et c'est pour plusieurs le commencement 
de la fortune, comme pour d'autres la ruine complète, le se- 
cours espéré à jamais confisqué. 



108 REVUE CANADIENNE 

Maintenant voici le tour de la deuxième épreuve ou " second 
essai." Pour cette seconde partie du programme, aux vingt 
élèves choisis la veille, vient se joindre une dizaine d'autres 
qui ont obtenu une première médaille de figure peinte. Ils 
se réunissent donc dans leurs loges, au nombre de trente à 
trente-cinq, et doivent en plusieurs séances, faire une " acadé- 
mie " ou figure peinte d'après un modèle vivant. Le jury passe 
de nouveau et choisit les dix prévilégiés qui devront dans une 
dernière et suprême épreuve se disputer le Grand-Prix. Ils s'ap- 
pelleront les " légistes " parce que durant soixante-douze 
jours, dans une chambrette qui mesure douze pieds sur quinze, 
ils devront exécuter un tableau d'après un sujet commun pour 
tous. Ils vivront dans une solitude à peu près complète, ne 
pouvant recevoir personne autre que le modèle. Toute liberté 
de sortir et de rentrer est accordée cependant à l'élève: car, il 
lui faut pour conduire à bonne fin son travail aller puiser aux 
sources d'histoire, courir les musées, s'inspirer des œuvres des 
maîtres, etc. . . . 

La première nuit, cependant, tout le monde doit rester en 
loge : voici pourquoi. Dès que le sujet a été dicté, on demande 
aux logistes de faire une esquisse de leur composition et de lais- 
ser ce croquis à l'administration, de façon que, le concours ter- 
miné, le jury puisse le comparer avec le tableau peint et se 
rendre compte si l'élève, au cours de l'exécution, n'a pas trop 
subi d'influences étrangères. Toutes les précautions sont prises 
d'ailleurs pour qu'il n'y ait de fraudes possibles. Ainsi la toile 
est attachée aux châssis par des rubans cachetés; de même 
tous les dessins du peintre doivent être faits sur papier timbré 
par l'Ecole et on ne peut emporter ce papier au dehors, etc. . . . 

Pendant le repos du modèle, on se réunit dans le corridor; 
l'on cause, l'on " grille " des cigarettes et l'on fait assaut de 
railleries et de fines reparties. Comme toute bonne farce se 
traduit par le crayon, on couvre les murs de " charges " qui ra- 
content les foll-es équipées de ceux t|ui ont, dans le passé, tenté 
l'épreuve du Grand-Prix. Il y a \à des portraits de peintres 
maintenant célèbres: Régnau't, Chartran, Morot, Dagnan 



LE GRAND-PRIX DE ROME 109 

Quand arrive le dernier des soixante-douze jours, les élèves 
ont la permission de voir les tableaux de leurs concurrents. On 
se précipite, on s'écrase et par un effet curieux, déclare M. 
Fournier, tant on est fatigué de son œuvre, tout ce qui n'est pas 
elle semble merveilleux. 

Il me revient en mémoire les pages palpitantes d'émotion 
qu'écrivait le bon et pieux Flandrin à ses parents, durant le 
concours de 1812. Flandrin était à cette époque dans un tel 
état de gêne qu'il fut sur le point de renoncer à la lutte. Mais 
comme il tenait en haute estime Ingres, son protecteur et son 
ami, il comprit quelle joie ce serait pour le maître de voir son 
élève favori remporter ce triomphe. Dès cet instant, il souhaita 
avec ardeur de sortir vainqueur de cette épreuve et, pour at- 
teindre ce but, il s'imposa un surcroît de privations. A peine 
entré en loge, la fièvre et l'inquiétude du travail épuisèrent ses 
forces et bientôt frappé par le terrible fléau du choléra, qui 
venait de foudroyer un des concurrents devant son chevalet, il 
lui fallut passer dans son lit 'a moitié de ces jours précieux 
qu'il eiit voulu consacrer tout entiers au tableau dont dépendait 
son avenir. Cependant dès qu'i" put se lever, appuyé sur le 
bras de son frère, il se rendit à l'Ecole et reprit avec un cou- 
rage héroïque l'œuvre interrompue. 

II écrivait à ses chers parents, le soir même de l'exposition 
des travaux; "Je viens vous faire part de notre joie, leur di- 
sait-il, associant comme toujours son frère Paul à son triomphe. 
J'ai bien travaillé, je me suis donné bien de la peine, mais j'en 
suis récompensé par la satisfaction de mon cher maître. Enfin 
je vais tout vous raconter. 

"Aujourd'hui a eu lieu l'exposition de nos travaux... Le 
pubHc est entré, et, derrière, je regardais les dispositions des 
groupes de spectateurs. J'en vis d'abord un énorme se former 
devant mon tableau, et puis un grand nombre de personnes que 
je ne connaissais pas, m'ont demandé si je n'étais pas M. Flan- 
drin ; sur l'affirmative, ils m'ont complimenté. Un moment 
après sont arrivés, tous à la fois, nos camarades d'atelier. Ils ont 



110 REVUE CANADIENNE 

regardé, jugé, et puis ils sont venus à moi. m'ont serré, pressé, 
embrassé. Ah ! que ces témoignages d'amitié m'ont fait de plai- 
sir! Bientôt sont arrivés les élèves des autres ateliers. Beaucoup 
d'entre eux ont joint leurs témoignages à celui de mes cama- 
rades, et leur nombre a été encore augmenté par une foule de 
personnes que je n'ai jamais vues, parmi lesquelles se trouvaient 
des journalistes, comme vous pouvez le voir dans le Constitu- 
tionnel du 26. J'étais très heureux de l'assentiment général, 
mais il me manquait celui de M. Ingres : il n'avait pas encore 
vu mon tableau, et je tremblais. Je fus le voir sur le midi, et 
lui racontai ce qui se passait à l'Exposition. Il a pleuré de joie, 
m'a dit de revenir chez lui à cinq heures, qu'il l'aurait vu. En 
attendant, je suis rétourné à l'Exposition. La foule était tou- 
jours devant mon tableau, ce qui a duré jusqu'au soir. Cinq 
heures sont venues, j'ai été chez mon maître. Il est venu à 
moi les bras ouverts, m'a embrassé, m'a dit que bien peu de 
peintres avaient débuté d'une manière aussi brillante, qu'il était 
fier de m'avoir élevé, enfin une foule de choses très flatteuses. 
Je vous redis tout cela parce que vous êtes mon père, ma mère, 
mon frère, et que ce qui me fait plaisir vous comble de joie." 

Ceux qui savent lire entre les lignes, ou encore mieux, qui 
savent sous le mot trouver le sentiment qu'il recouvre, saisiront 
facilement tout ce que cette lettre renferme d'espérance, de 
doute, d'impatience, d'afïection et surtout de joie délirante. 
C'est en quelques lignes l'histoire d'une joie humaine racontée 
par une âme sensible et délicate. Tout Flandrin est dans cette 
lettre. 

Mais cette couronne il sait qu'elle sera difficile à décrocher. 
Elève du grand dessinateur, il sent qu'au moment de décider 
le jury ne sera peut-être pas assez impartial pour oublier les 
haines que le nom d'Ingres a suscitées, les préjugés des écoles 
nouvelles, les rivalités des maîtres et que, peut-être, il fera 
peser sur sa tête le poids d'une g'ioire qui éclipse toutes les 
autres. En ce qui le regarde, il prend d'avance son parti avec 
une sérénité qui trouve sa source dans la certitude d'avoir ré- 
pondu à l'attente de son maître. 



LE GRAND-PRIX DE ROME 111 

" Certainement je ne pourrais recevoir une récompence plus 
douce que la satisfaction de M. Ingres et que la manière dont 
il me l'a témoignée. . . Avec le public et M. Ingres, je pense 
bien mériter le prix, mais je ne crois pas l'avoir. . . Nous voici 
au jour du jugement, et cependant je suis bien plus tranquille 
que lorsque j'attendais l'arrêt de M. Ingres. J'ai fait ce que 
j'ai pu; j'espère supporter avec courage l'injustice." 

Au bas de cette lettre on lit ces mots ajoutés le soir par Flan- 
drin, d'une main que l'émotion fait trembler: "Eh bien, je 
me suis trompé : je l'ai, ce prix ! Bientôt je vous en dirai plus 
long. Adieu ! Votre fîls qui vous aime, qui vous aime bien." 

Le tableau du jeune lauréat : " Thésée reconnu par son père 
au milieu d'un festin ", avait produit, en effet, une véritable 
sensation. Il y avait fait preuve, parmi les défauts d'un style en- 
core insuffisamment formé, d'un art de composition, d'un sen- 
timent inné de l'Antique, qui faisaient de ce premier triomphe 
le gage certain des triomphes futurs. Flandrin était si pauvre, 
ce jour-là, qu'invité à dîner par un homme qui exerçait alors 
une grande influence dans le monde des Arts, il dut refuser 
sous un prétexte ingénieusement choisi, mais en réalité parce 
qu'il n'avait pas d'argent pour acheter un chapeau. (V. Four- 
nel.) 

Mais revenons à notre concours. Après trois jours d'expo- 
sition, le jugement définitif est enfin prononcé par l'Académie 
des Beaux-.-\rts tout entière. A midi, la section de peinture 
arrive et propose de donner le prix à tel ou tel tableau. Les 
jurés adjoints peuvent cependant casser ce jugement et don- 
ner le prix à qui ils veulent. Tout doit se passer dans le plus 
grand secret. Aussi est-il expressément défendu de sortir de 
la salle avant la fin du vote. M. Fournier cite le cas d'un élève 
qui apprit, par un signal fait à la fenêtre (la sahe a vue sur le 
quai Malaquais), qu'il avait le prix. Or, c'était le matin; à 2 
heures, le jugement était cassé et le prix donné à un autre. 
Que! cruel crève-cœur! 

Le mieux est donc pour les concurrents d'attendre patiem- 



112 REVUE CANADIENNE 

ment dans la cour de l'Ecole le verdict du jury. Enfin les portes 
s'ouvrent et le nom de l'heureux vainqueur se répand comme 
une traînée de poudre. Alors, les applaudissements éclatent, 
on entoure le lauréat, on l'embrasse, on l'étouffé presque, et 
l'on va, en procession, chez le restaurateur préféré des rapins 
boire un bock à la santé du nouveau pensionnaire de la Villa 
Médicis. 

Et maintenant, il ne reste plus au lauréat qu'à boucler ses 
malles pour Rome. Mais, le plus dur de la tâche n'est pas ter- 
miné : il lui reste à conquérir la gloire. " Qu'il ne s'enivre 
pas trop du parfum de sa couronne, s'écrie M. Fournier en ter- 
minant son article ; la Villa Médicis, vision dorée qui a illu- 
miné ses rêves, lui garde là-bas une place ; qu'il y étudie donc 
avec passion les œuvres grandioses des maîtres d'autrefois, 
mais qu'il ne devienne pas leur esclave et conserve toujours in- 
tacte son émotion intérieure. C'est fort bien de parler de dis- 
cipline et de tradition, mais il ne faut pas oublier par-dessus 
tout que ce qui fait l'artiste, c'est la " vitalité du caractère in- 
dividuel.'' 

A quand donc notre " Grand-Prix de Rome " et notre " Vil- 
la Médicis"?. . . 



^ccin-â?. S'agace. 




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NAISSANCE DE SAINT JEAN-BAPTISTE 



'ANGE, près de l'autel, disait à Zacharie : 
" Ne craignez rien, Dieu vous entend, 
Vous verrez bientôt un enfant 

Combler d'Elisabeth la prière attendrie. 

Le fils qui lui naîtra, vous l'appellerez Jean ; 
D'honneur et de réjouissance. 
Aux premiers jours de sa naissance. 

Il sera pour vous tous un message touchant. 



Il ne boira ni vin, ni liqueur enivrante; 

Il deviendra grand devant Dieu ; 

L'Esprit de lumière et de feu 
L'emplira dès le sein de sa mère fervente. 

Il gagnera plusieurs des enfants d'Israël 
Au Verbe incarné sur la terre; 
Comme une aurore salutaire 

Il sera le précurseur du Fils de l'Eternel. 

L'esprit et la vertu du saint prophète EHe 

En cet enfant reparaîtront; 

Les ennemis s'embrasseront, 
Oubliant le passé, la colère et l'envie. 
Août. -190L 



lié REVUE CANADIENNE 

Il fera pratiquer au monde stupéfait 

La pénitence et la justice. 

En préparant à Dieu propice 
Un peuple obéissant, vertueux et parfait." 

II 

" Comment pourrai-je croire à si belle promesse, 

Répond Zacharie étonné, 

Lorsque je vois, infortuné. 
Ma pauvre femme, hélas! déclinant de vieillesse? " — 

" Ne vous étonnez point, car c'est moi, Gabriel, 

Qui vous révèle ce mystère. 

Moi qui, le front dans la poussière, 
Me tient toujours brûlant aux pieds de l'Eternel. 

Vous demandez un signe; eh ! bien, que votre bouche 

Soit muette dès ce moment; 

De plus, que votre entendement 
Se ferme jusqu'au jour où votre épouse accouche." 

III 

Or, ce jour glorieux arrive tel que dit : 

Elisabeth est enfin mère; 

Aussitôt la famille entière 
Autour du nouveau-né chante et se réjouit. 

" Quel nom portera-t-il? Oh ! le nom de son père," 

S'écrie-t-on d'un commun accord ; 

Mais faisant vm suprême effort, 
" Il s'appellera Jean," — interpose la mère. 

" Et toi, quel nom veux-tu ? " — demandent les parents 

Au père, en lui faisant des signes; 

Ecrivant alors quelques lignes, 
" Ce sera Jean," dit-il. — point de récalcitrants." 



NAISSANCE DE SAINT JEAN-BAPTISTE 115 

L'ouïe et la parole aussitôt lui reviennent; 

Il entend, parle et bénit Dieu; 

Et tous les habitants du lieu 
D'un prodige si grand s'étonnent, s'entretiennent. 

On dit: " Que pensez-vous du sort de cet enfant? 

Quelle gloire ! Quelle merveille ! 

On n'en vit jamais de pareille ! 
La main de Dieu lui-'même est son char triomphant ! " 

IV 

Alors, le père, ému des grandeurs de la fête, 

Inspiré par le Saint-Esprit, 

Chante la foi qui le saisit, 
Avec tous les transports d'un sublime prophète. 

" Béni soit notre Dieu qui nous donne un Sauveur, 

Selon ses antiques promesses, 

Un Sauveur tout plein de tendresses. 
Issu du roi David son pieux serviteur. 

Béni soit le Très-Haut, le vrai Dieu de nos pères, 

Béni soit le Dieu d'Israël 

Qui par son ange Gabriel, 
Nous promet que bientôt finiront nos misères. 

Abraham du Seigneur en reçut le serment. 

Et nous donna cette assurance 

Que, fidèle à son alliance. 
Dieu nous en fera voir tout l'accomplissement ; 

Qu'il nous pardonnera notre ancienne malice. 

Qu'il confondra nos ennemis. 

Et qu'à sa îoi toujours soumis. 
Nous l'aimerons sans cesse avec crainte et justice. 



116 REVUE CANADIENNE 

Et vous, petit enfant, prophète et précurseur. 

Vous irez devant le Messie, 

Criant à la terre endurcie: 
Réveille-toi, regarde arriver ton Sauveur. 

Vous le ferez connaître en lui frayant la voie 
Pour conquérir tout l'univers; 
Dans les cités, dans les déserts, 

Vous irez proclamer la nouvelle de joie. 

Vous manifesterez ce soleil radieux 
Qui va se lever sur le monde, — 
O miséricorde profonde! — 

Pour réconcilier la terre avec les Cieux. 

Il brille à l'horizon : vous en êtes l'aurore ; 
Vous en montrerez les bienfaits, 
Vous ferez entrer dans sa paix 

Tout royaume aveuglé, tout peuple qui l'ignore." 



V 



Dès lors, l'enfant grandit et se fortifia 
En esprit, en grâce, en sagesse ; 
Le désert cacha sa jeunesse 

Jusqu'au jour où sa voix retentit et cria. 



§.-%. Wèuzc^uc^ ^Uc. 




VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 
AU CANADA 



{Suile et fiji) 



J'entends seulement exprimer que c'est d'ordinaire le champ 
le plus convenable au développement de nos forces. II ne faut 
pas, non plus, se laisser éblouir par les apparences trompeuses 
ou le faux brillant d'une richesse d'apparat. Les cultivateurs 
d'Ontario semblent extérieurement jouir d'un confort qui tou- 
che souvent au luxe et on serait tenté, au premier examen, à 
les considérer comme plus progressifs que nos compatriotes de 
la province de Québec. En réalité, les cultivateurs d'Ontario 
sont grevés d'hypothèques considérables qui en forcent un 
grand nombre, tous les ans, à aller se fixer ailleurs. Les nôtres 
préfèrent moins jouir et léguer à leurs enfants le patrimoine 
familial. 

Dans le domaine politique, nous avons rendu d'immenses ser- 
vices au pays. Nos hommes d'Etat ont eu, de bonne heure, 
l'intuition des grandes libertés qu'une loyale application de la 
constitution anglaise pouvait nous apporter. 

Ils se mirent courageusement à l'œuvre et arrachèrent com- 
me par lambeaux, tous les droits politiques que nous sommes 
si fiers aujourd'hui de posséder. 

Leur voix puissante réveilla des sympathies jusqu'au sein du 
Parlement impérial. L'un des plus grands jurisconsultes d'An- 
gleterre, lord Ellenborough et l'un de ses plus vaillants géné- 
raux, lord Wellington, rendirent hommage aux talents de nos 
orateurs politiques et eurent assez de grandeur d'âme pour 



118 REVUE CANADIENNE 

prendre en main notre cause et demander le redressement des 
injustices commises à notre égard. Pour ne citer que deux 
noms, nous pouvons dire que ce fut un Canadien-Français qui 
le premier ])roposa d'adoi>ter le gouvernement responsable en 
Canada, Pierre Bédard, et que ce fut également un Canadien- 
Français qui eut l'honneur insigne d'en doter notre pays, sir 
Louis-Hippolyte La Fontaine. 

Arrêtons-nous un moment ici, pour jeter un regard rétrospec- 
tif sur cette immense contrée de l'Ouest, qui nous est particu- 
lièrement chère. Pendant que se passaient ces événements dans 
ce qui est pour nous, Canadiens de Manitoba, la mère patrie, 
plusieurs missionnaires et voyageurs remontaient le cours de 
nos grands lacs et commençaient à ouvrir la route de l'Ouest. 
Nos grands découvreurs étaient des hommes profondément re- 
ligieux. C'est ainsi que Nicolet, Desgroseilliers, Jolliet, Hertel, 
Marsolet, Brûlé et Godefroy, qui furent les premiers à visiter les 
pays d'en haut, aidèrent les missionnaires comme catéchistes. 

On retrouve leurs noms dans les archives de, cette époque, 
comme parrains banals des sauvages, qu'ils avaient le plus sou- 
vent préparés au baptême, par des cours d'instruction de plu- 
sieurs mois. La plupart des interprètes étaient des hommes 
fort distingués qui parlaient le latin, le français, l'anglais, le hol- 
landais et l'algonquin. C'étaient des jeunes gens de moins de 20 
ans qui sortaient de la Normandie. On les vit conduire les 
Pères Jésuite^ jusqu'au lac Supérieur, parmi les tribus où le 
plus souvent ils avaient déjà instruit les chefs et baptisé les en- 
fants. 

Plus tard, fatigués de la vie des bois, voulant s'occuper de 
leur salut éternel, ils renonçaient à leurs courses si pénibles qui 
avaient fait le charme de leur jeunesse, se mariaient et fondaient 
des familles. C'est bien à tort que l'on a confondu parfois deux 
classes d'aventuriers bien distinctes: les voyageurs et les cou- 
reurs des bois. Les voyageurs étaient des employés d'une 
compagnie de traite, qui faisaient le commerce pour le compte 
de leur maître. Les coureurs des bois, au contraire, agissaient 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 119 

pour eux-mêmes, indépendamment de tout contrôle et le plus 
souvent contrairement aux ordonnances qui défendaient aux 
individus isolés de s'éloigner des habitations. 

Lorsque les gouverneurs voulurent réprimer les désordres 
de ces aventuriers, ils décrétèrent que le commerce des fourru- 
res ne serait permis qu'aux porteurs de licence. Or, les gouver- 
neurs n'en octroyaient, la plupart du temps, qu'à d'anciens offi- 
ciers en retraite, qu'on désignait sous le nom de " Comman- 
deurs." 

Ils paraissent avoir commencé leurs courses dès 1670. En 
1681 la population française ne s'élevait qu'à 10,250 âmes et 
déjà l'on comptait 800 coureurs des bois. Il fallait, à tout prix, 
endiguer ce torrent qui desséchait la colonie et emportait les 
forces vives de la nation vers les contrées sauvages. 

Défense fut faite d'aller dans les profondeurs des bois, sous 
peine des galères. 

Le nombre des permis fut limité à vingt-cinq et ils ne furent 
accordés qu'à des gentilhommes pauvres ou à de vieux officiers 
chargés d'enfants. 

Il serait fastidieux de suivre ces hardis canotiers dans leurs 
lointaines excursions. Il suffira d'indiquer les plus célèbres 
d'entr'eux. Je ne ferai que les saluer en passant. 

Nicolet, après avoir passé quelques années au lac Nipissing, 
atteignit les lacs Huron et Michigan et ne s'arrêta qu'à quelques 
jours de marche du Mississipi. Le P. Marquette et Jolliet tra- 
versèrent les Illinois et descendirent le Mississipi jusqu'à 50 
milles du golfe du Mexique. 

Desgroseilliers, accompagné de son beau-frère Radisson, se 
porta vers le nord, et descendit la rivière Albany jusqu'à la baie 
James qu'il atteignit en 1663. Greysolon de La Tourette établit 
subséquemment le poste de Ste-Anne sur le lac Nipigon, afin 
d'attirer les sauvages qui allaient traiter aux postes anglais de 
la baie d'Hudson. C'est là que nous retrouvons La Vérendrye 
en 1731. 



120 REVUE CANADIENNE 

C'était le poste le plus avancé à l'ouest. Les voyageurs, ef- 
frayés sans doute des difficultés de la route et de la stérilité des 
immenses rochers qui ferment l'entrée de nos fertiles plaines, 
se dirigèrent de préférence soit vers le sud, soit vers le nord. 

Le Wisconsin et le Minnesota avaient été parcourus par bon 
,nombre de Français, ainsi que les plages inhospitalières de la 
baie d'Hudson, alors que la rivière Rouge était encore terra 
ignota. Il y avait près de 40 ans que les cartes indiquaient " la 
rivière par où l'on va aux Assiniboels à 120 lieues vers le cou- 
chant " et personne ne s'était présenté pour tenter l'aventure. 
Enfin lorsque l'heure choisie par la Providence fut sonnée, La 
Vérendrye apparut, armé de foi, de dévouement et d'un cou- 
rage invincible. C'est lui que Dieu avait désigné pour arljorer 
la croix dans nos prairies et pour guider les missionnares char- 
gés d'apporter la bonne nouvelle. 

Il se mit à l'œuvre en 1731. En 1733 il se trouvait au fort 
St-Charles, sur le lac des Bos, avec le P. Mesaiger. Ce dernier 
fut le premier missionnaire qui visita notre diocèse. En 1736, 
son neveu Dufrost de La Jemmeraye mourait pendant l'hiver au 
fort Maurepas et le P. Aulneau était assassiné, avec 21 Fran- 
çais, sur l'ile au Massacre. Ces désastres éprouvèrent douloureu- 
sement l'âme si tendre du découvreur, sans l'abattre. A la fin 
de septembre 1738, le canot de La Vérendrye s'arrêtait au 
confîuent de l'Assiniboine. Saluons en passant ce chrétien dis- 
tingué dont la radieuse figure illumine d'un rayon de gloire 
tout l'Ouest canadien. La Vérendrye érigea sur la ri\e nord de 
l'Assiniboine, tout près de l'endroit où ses eaux se mêlent à 
celles de la rivière Rouge, un petit fort d'occasion, qui ne ser- 
vit dans la suite que comme poste de relais. C'est donc pres- 
qu'en face de la cathédrale de Saint-Boniface, que la première 
messe fut dite dans notre province, par le Père Coquart, S. J., 
qui accompagnait le découvreur. Après avoir bâti le fort La 
Reine, probablement à la fourche des rivières Souris et Assi- 
niboine, il s'élança pendant l'hiver vers l'ouest et se rendit jus- 
qu'au plateau du Missouri. 



VITALITET-DE LA RACÉ I^ANÇAISE 121 

Obligé, à son retour, de reprendre le chemin de Michillima- 
kinac, il donna l'ordre à son fils de pousser vers l'ouest. Le ler 
janvier 1743 le chevalier de La Vérendrye gravissait les pre- 
miers pics des montagnes Rocheuses. 

L'Ouest était découvert. La Vérendrye, chargé de dettes 
et de gloire, retourna à Montréal, pour répondre à des accusa- 
tions suscitées par la jalousie. 

Il réussit à confondre ses délateurs. Comme justice tardive 
il fut promu au grade de capitaine et décoré de la croix de St- 
Louis. Jamais croix ne reposa sur une poitrine plus digne de 
la porter. 

Il y a quelques années, Mgr Taché fit commencer la cons- 
truction des assises sur lesquelles devait reposer plus tard la 
statue du découvreur de l'Ouest. 

La statue de la Vérendrye, projetant son ombre sur l'acadé- 
mie Provencher, la première maison d'éducation établie par le 
premier évêque de l'Ouest, quel saisissant rapprochement ! 
Laissez-moi espérer que l'association St-Jean-Baptiste pourra, 
avant longtemps, donner suite à la noble pensée de Mgr Taché. 

Nous devons ce témoignage de notre admiration à cet illus- 
tre voyageur de notre sang, qui a eu le courage de se frayer un 
chemin, à travers des tribus barbares et cruelles, au milieu des 
difficultés d'une navigation périlleuse, dans des contrées où 
aucun Européen n'avait pénétré avant lui. 

Le Gardeur de St-Pierre, Niverville et La Corne de St-Luc 
marchèrent sur les traces de La Vérendrye, pendant quelques 
années, mais la guerre força bientôt la France de se retirer de 
l'Ouest. Ce ne fut qu'à la fin du dernier siècle, que les Cana- 
diens reprirent la route de l'Ouest, au service des compagnies 
de traite. Il est un fait qui n'a pas manqué de frapper d'éton- 
nement les officiers supérieurs de la compagnie de la baie 
d'Hudson et du Nord-Ouest : c'est la justesse de coup d'œil et 
la perspicacité intuitive des découvreurs français dans les sites 
choisis pour la construction des forts ou postes d'occasion. 
Voyons plutôt. 



122 REVUE CANADIENNE 

Le fort des Trois-Rivières est devenu le fort William. Le fort 
St-Pierre se trouve à quelques arpents du fort Francis. Le 
fort St-Charles devint " l'Angle Nord-Ouest " qui pendant des 
années fut le terminus de la navigation de la route Dawson ; 
le fort Rouge s'est transformé en la capitale de Manitoba; la 
ville du Portage-la-Prairie s'est élevée à quelques milles plus 
bas que le fort des Trembles. Le fort Cumberland fut construit 
sur les ruines de l'ancien fort Poskoyac; enfin Calgary occupe 
l'endroit où se trouvait naguère le fort La Jonquière. Cette 
preuve d'intelligence, de sagacité et de claire vision topogra- 
phique des nôtres ne s'est pas démentie par la suite. 

Les anciens colons du pays se fixèrent partout dans les val- 
lées les plus plantureuses et les plus propres à la fois à la cul- 
ture et à l'élevage des bestiaux. Leurs pères, après avoir battu 
les sentiers de l'Ouest, n'ayant le plus souvent pour abri que la 
voûte étoilée des cieux ou un manteau de neige, après avoir dé- 
pensé la vigueur de leurs bras nerveux au service des compa- 
gnies de traite, se retiraient, au soir de la vie, sur quelques coin 
de terre qui avait charmé leur vue durant leurs longues courses. 
C'est là qu'entourés de leurs enfants, ces patriarches du désert 
venaient, dans le repos et les joies du foyer, terminer une exis- 
tence si agitée. C'est une erreur de croire que le groupe de 
l'ancienne population tient son origine d'un grand nombre de 
Canadiens-Français ainsi fixés au pays. Il est assez certain 
qu'il n'y eut pas plus que 200 Canadiens-Français qui ont fait 
souche dans l'Ouest et que ce chififre doit être considéré comme 
le maximum. Les origines d'aucune famille métisse ne remon- 
tent au delà de 1784. Lorsque Mgr Provencher arriva à la Ri- 
A'ière-Rouge, il n'y avait encore que fort peu de familles métis- 
ses. Le plus grand nombre des voyageurs retournèrent en Bas- 
' Canada. 

Les officiers de la compagnie du Nord-Ouest firent l'impos- 
sible pour leur persuader de se marier, afin de les garder à leur 
emploi, mais la plupart hésitaient de le faire parce qu'ils ne 
voulaient point élever une famille dans un pays où ne se trou- 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 123 

vait point de missionnaire. La présence de Mgr Provencher 
contribua à favoriser ces unions. 

Il s'était écoulé environ 80 ans, depuis que les premiers vo- 
yageurs avaient épousé des femmes du pays, lorsque Manitoba 
entra dans la Confédération et déjà cette population comptait 
6000 âmes. Elle était maîtresse du pays. Elle imposait le res- 
pect aux tribus sauvages, qui reconnaissaient la supériorité de 
sa valeur. Elle jouait le rôle des spahis d'Afrique vis-à-vis des 
Arabes. Dans leurs grandes chasses légendaires, les anciens du 
pays trouvaient une nourriture abondante qui semblait inépui- 
sable et ils pouvaient également y satisfaire ce penchant irrésis- 
tible vers la vie nomade et les voyages à long cours. La colo- 
nisation rapide de l'Ouest a surpris cette race dans ses vieilles 
habitudes. Refoulée sur ses terres par les nouveaux venus. 
Dieu sait ce qu'elle a soufïert de ce changement de régime. 

Les bienfaits d'une civilisation avancée ne sont pas toujours 
sans offrir un côté de tristesse et d'amertume. Le char du pro- 
grès, en avançant, à broyé bien des races qui s'attardaient trop 
au passé et ne suivaient pas l'élan imprimé. Ce n'est pas en un 
jour que l'on transforme le caractère des peuples. Œuvre lente 
des siècles, il faut la poussée constante de plusieurs générations 
pour déterminer une évolution dans leur mode d'existence et 
les habitudes de leur vie. Aussi, nous devons conserver une 
profonde sympathie pour les premiers représentants de l'élé- 
ment français au Nord-Ouest et leur tendre en tout temps une 
main fraternelle. Il ne faudrait pas s'imaginer, cependant, que 
nos compatriotes ne furent tous que de simples canotiers, sans 
influence dans les compagnies de traite. Presque tous les in- 
terprètes furent pris dans nos rangs, tant à cause de leur gran- 
de facilité à parler les langues indiennes, que de la confiance et 
de la sym])athie qu'ils avaient su inspirer aux aborigènes. Cha- 
boillez et Rocheblave étaient bourgeois en charge de départe- 
ments importants. Lesieur, Larocque, Lamarre, Cadotte, St- 
Germain, Bruce et Lespérance se distinguèrent comme guides 
ou eurent le commandement de forts considérables. 



124 REVUE CANADIENNE 

Leroux fut le premier blanc qui visita le grand lac des Es- 
claves et il fonda le fort Résolution. Quesnel traversa les mon- 
tagnesRocheuses comme second du célèbre explorateur Fraser. 

Bref, nous avons été de toutes les grandes expéditions depuis 
celles de McKenzie jusqu'à celles de Franklin, Richardson 
et Dease. Mais au-dessus de ces hommes si remarquables par 
la trempe de leur courage et la fertilité de leurs ressources au 
milieu des déserts et de la sauvagerie, s'élèvent deux nobles fi- 
gures dont l'ombre plane encore au-dessus de nos prairies et 
qui dominent par leur grandeur et leur noblesse tous les hom- 
mes de l'Ouest de cette époque ; je veux parler des deux pre- 
miers évêques de ce pays, Mgr Provencher et Mgr Taché. 

Ils ont été, par leur génie créateur et leurs œuvres fécondes, 
les pères du Nord-Ouest dans l'ordre de la foi et de la civilisa- 
tion chrétienne. 

A peine Mgr Provencher avait-il touché le sol de la Rivière- 
Rouge, qu'il fondait une école et, préchant d'exemple, il se 
constituait lui-même instituteur. Il réussit à force de persévé- 
rantes sollicitations et après plusieurs années d'attente, à se 
procurer une communauté de religieuses. La Providence a mis 
des femmes auprès du berceau de toutes les institutions humai- 
nes. On sait quel esprit de douceur et de charité les bonnes 
sœurs Grises ont répandu dans cette province et combien elles 
secondèrent puissamment Mgr Provencher dans la formation 
intellectuelle et morale des enfants. De dures épreuves assail- 
lirent les commencements de l'apostolat de Mgr Provencher. 
Des désastres ruinèrent la colonie et il dut mendier pour se 
procurer, je ne dirai pas le pain de chaque jour, car cet aliment 
était un luxe qui souvent était absent de sa table, mais pour 
obtenir un peu de pémican ou de viande séchée, sa nourriture 
ordinaire. 

Les historiens ont semblé ignorer l'œuvre immense de cet 
homme de bien et de prière. C'est lui, ])ourtant. (|ui par son 
exemple, soutint le courage des colons et fit renaître l'espé- 
rance, après les ruines causées par l'inondation ou les sauterel- 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 125 

les. Après avoir déposé en terre la semence de la plupart des 
institutions que nous voyons aujourd'hui, il laissa à son succes- 
seur le soin de développer et d'agrandir le champ qu'il avait si 
bien préparé. 

Mgr Taché a joué un rôle unique dans notre histoire et fait 
rejaillir sur notre race une gloire dont nous avons bien raison 
de nous enorgueillir. 

Il embrassa tout ce pays dans sa sollicitude et laissa l'em- 
preinte de son intelligence supérieure et de son zèle apostolique 
dans les établissements religieux qu'il fonda dans son archidio- 
cèse. Au sein du conseil d'Assiniboïa dont il était membre, il 
dirigeait toute la colonie, par l'autorité de sa parole et les éclairs 
de son esprit délicat et prime-sautier, qui jetait, en un instant, 
une vive lumière sur les questions les plus complexes et les 
problèmes les plus ardus. Disons le mot, son influence était 
telle que rien d'important ne se décidait sans avoir reçu son 
approbation. 

Il s'avança jusqu'au lac Athabasca, dont il fut le premier mis- 
sionnaire et ouvrit la voie de ces contrées inhospitalières aux 
autres religieux de sa famille, qui, à sa suite, se frayèrent un 
chemin jusqu'aux rivages de la mer Glaciale. D'une activité 
merveilleuse, il se portait à tous les endroits de son vaste dio- 
cèse, réchaufifant et fécondant toutes ces chrétientés commen- 
çantes, des suaves onctions de sa parole et de la sagesse de ses 
conseils. Sa charité inépuisable et la bonté de son tendre cœur 
tempéraient la majesté de sa haute dignité. 

Vieilli par les travaux, les infirmités et la soufifrance, il con- 
tinua jusque sur sa couche funèbre à supporter les fatigues de 
son laborieux épiscopat. Lorsqu'il vit venir le courant d'idées 
funestes, qui allaient renverser des institutions qui touchaient 
au plus intime de son âme, il sentit son courage plus fort que les 
ans. Il se redressa avec l'ardeur d'un père qui défend ses en- 
fants et avec des accents émus qui retentirent dans tout le Ca- 
nada, il protesta contre les injustices dont nous étions la victi- 
me. Il combattit pour la justice, pour ainsi dire, jusque dans 



126 REVUE CANADIENNE 

les étreintes de la mort. Il ne déposa pas les armes. Elles tom- 
bèrent de ses mains défaillantes, pour être recueillies, quelques 
mois après, par son illustre successeur, qui montait à son tour 
à la garde de la citadelle, qui contient le précieux héritage des 
Provencher et des Taché. 

Animé du même esprit de sollicitude pastorale que ses deux 
prédécesseurs, pour tout ce qui touche à nos intérêts religieux 
ei nationaux, il n'a cessé, depuis, de donner des preuves tou- 
chantes de son dévouement le plus entier à l'avenir de notre 
race. Il s'est acquis, par là, un titre particulier à notre affection 
et à notre gratitude. C'est un orgueil bien légitime pour nous 
Canadiens-Français, de pouvoir compter parmi les nôtres un 
archevêque en qui les qualités brillantes de l'esprit le dis])utent 
aux sentiments les plus nobles du cœur humain. D'ailleurs, l'in- 
fluence des évêques au Canada a toujours été consacrée au bon- 
heur de la société et à la grandeur de notre patrie. 

On ne saurait trop le répéter, l'Eglise est encore le plus solide 
rempart des nations et on ne saurait entraver son action bien- 
faisante, sans se priver de la seule force morale capable d'endi- 
guer le torrent des passions mauvaises et des doctrines mal- 
saines qui menacent de nous inonder de toutes parts. 

Aussi, ce n'est pas sans appréhension que l'on constate par- 
fois, de la part de l'Etat, une tendance d'embrasser tout le corps 
social et de vouloir faire sentir son action partout. Cette om- 
nipotence de l'Etat a pour effet de paralyser h s instincts géné- 
reux de la nation, d'engourdir ses efforts et d'affaiblir ses mou- 
vements sipontanés. Cette poussée de la sève, chez un peuple 
qui dénote une surabondance de vie ; cette exubérance de force 
qui n'a besoin que d'être bien dirigée pour se transformer en 
moisson abondante, est souvent refoulée ou stérilisée par le 
bras de l'Etat. Plus l'Etat étend ses empiétements , plus il ronge 
et détruit le cercle d'actions indépendantes qui sont la vie pro- 
pre de l'individu et des familles. S'il pousse à bout ses ingé- 
rences, il absorbe en lui toutes les vies individuelles. Désormais 
il n'y a plus que des automates manœuvres d'en haut, des rési- 
dus infiniment petits de l'homme. 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 127 

On ne légifère pas au tire-ligne, d'après les mesures de l'é- 
querre et du compas. 

Les lois uniformes étoufifent des sentiments divers qui exi- 
gent des traitements particuliers et finissent par tout déformer, 
par détendre les ressorts de la nation et jeter le malaise et la 
confusion partout. On oublie que l'Etat n'est pas la société, 
mais qu'il n'en est que le protecteur. " Son rôle est rempli, dit 
" un auteur, lorsqu'il a établi les particuliers dans la plénitude 
" de leur autonomie et lorsque le milieu oîi leur puissance doit 
" évoluer, est dégagé." 

Dans l'exercice de cette juridiction sans limite, l'Etat com- 
prime tout l'individu et confisque les libertés les plus sacrées 
et les droits les plus chers. C'est l'application du principe cé- 
sarien : Quidqiiid placucrit Cœsari ita jus esto. D'autre part,' 
certains esprits superficiels, chez nos concitoyens d'origine an- 
glaise, se sont mis à la poursuite d'une idée irréalisable. A les 
en croire, il faudrait jeter dans un creuset commun, les diverses 
nationalités du Canada pour les fondre en un tout uniforme et 
homogène et effacer ainsi les diversités de caractère que l'on 
rencontre dans chacune d'elles. 

Ce projet chimérique ne court aucune chance de succès. On 
ne passe pas ainsi au moule une société composée d'éléments 
si disparates et ayant chacune ses tendances et ses aspirations. 
Les froissements engendrés par le désir outré de vouloir sou- 
der ensemble, par des points de contact illusoires, le caractère 
et le génie propres de races diverses, créent des malaises et 
provoquent des résultats absolument opposés au but qu'on se 
propose. Il y a de la place sous le soleil du Canada, pour l'ex- 
pansion, dans toute son ampleur, des nobles qualités et des sen- 
timents généreux de chacune d'elles. 

Commnt veut-on espérer, par exemple, que les Irlandais ou- 
blient le souvenir de la verte Erin et les chants inspirés de 
leurs bardes, et substituent le 4 juillet au 17 mars, ou que les 
Ecossais renoncent à leur réunion fraternelle de 1' " Halloween 
Eve " et consentent à cesser de goûter ensemble l'Hagis Na- 



128 REVUE CANADIENNE 

tional au son obligé de la cornemuse de leurs montagnes? Une 
telle utopie heurte de front et révolte les affections les plus 
tendres du cœur humain. Quant à nous, Canadiens-Français, 
tant que le vent soufflera de la nue et que la brise déferlera les 
plis de nos étendards, nous continuerons à célébrer avec en- 
thousiasme la fête de notre glorieux patron, saint Jean-Baptis- 
te. Ce serait un suicide national et une apostasie honteuse que 
de rougir du beau sang français qui coule dans nos veines. 

Nous sommes Canadiens, il est vrai, puiscjue nous avons été 
les premiers sur ce continent à porter ce nom et que pendant 
plus d'un siècle, nous avons été les seuls qu'on désignait sous 
ce nom. Nous avions couvert ce nom de gloire lorsque d'autres 
sont venus le partager avec nous. Mais il faut nous prendre tels 
que nous sommes. Nous tenons également à celui de descen- 
dants de la belle France, que nous ne cesserons jamais d'aimer. 

C'est en respectant ces liens si cliers, qui rappellent l'origine 
et le passé de chaque nationalité, que chacune d'elles s'attache- 
ra davantage à notre cher Canada. 

L'union par un sentiment commun de respect et de loyauté 
envers le drapeau qui protège nos libertés et les institutions qui 
nous gouvernent, est un lien assez puissant pour grouper en- 
semble tous ceux qui habitent la Puissance du Canada et leur 
permettre de travailler, dans une rivalité légitime, à la grandeur 
du pays et au développement de toutes ses forces vitales. 

Un jour, le roi Chararic, un des descendants du grand Charle- 
magne, éloigné du trône par un coup de main, s'attristait amè- 
rement sur son sort. Pressant sur son cœur son fîls unique, il 
versait des larmes abondantes, parce qu'on venait de lui enlever 
sa longue chevelure, en signe de déchéance : lorsque son fils 
lui dit : " Ne pleure pas, mon père, le feuillage a été coupé sur 
" un arbre trop vert, il repoussera." Ne nous attristons pas, 
nous non plus, par des pensées de désespérance, lorsque nous 
songeons à la perte des droits qui nous étaient si précieux. 
Nous sommes encore trop pleins de sève et de jeunesse pour 
qu'ils ne repoussent pas comme les cheveux du roi Chararic. 



VITALITE DE LA RACE FRANÇAISE 129 

On rapporte que dans les profondeurs d'une sombre forêt de 
la Brtagne, se trouvait autrefois un monolithe immense que les 
druides entouraient de respect et de vénération. Aux heures 
solennelles des luttes nationales des Gaulois, nos ancêtres, les 
guerriers se groupaient autour de cette pierre, et à la lueur des 
torches en cèdre qui éclairaient cette scène émouvante, chacun 
d'eux étendant la main droite vers cette pierre, jurait d'être fi- 
dèle à la cause des libertés nationales jusqu'à son dernier soupir. 

Nous aussi jurons tous ensemble, la main sur notre cœur, de 
conserver intactes et pures les nobles traditions religieuses et 
nationales de nos ancêtres et de demeurer ici sur les bords de la 
Rivière-Rouge, dignes de nos frères des bords du Saint-Lau- 
rent. 



£.-(3. i^^tib'lvOM4l14C. 




Août.— 1901. 



PRIERE AU CHRIST 




CHRIST, quand tu versais ta sueur d'agonie, 
Abreuvé d'amertume et d'angoisse infinie, 
Quand tu marchais sanglant sous le faix abhorré 
Et que nul n'était là pour murmurer " je t'aime ", 
Quand tu léguais ta mère à Jean, ton bien-aimé, 
Et que tu savourais la torture suprême 
D'être seul pour mourir, oh! n'as-tu pas pleuré? 

O Christ, je me console à tes larmes divines, 
Car j'ai le front aussi meurtri par les épines, 
Et je viens m'appuyer sur ton cœur, et pleurer. 
Aux douleur? à venir tu veux me préparer. 
C'est toi qui de ma lèvre .approches le calice, 
Et qui plonges mon cœur aux eaux du sacrifice, 
Afin de l'y tremper, comme on trempe l'acier. 

O Christ, je te bénis ! Oui, mon âme est brisée. 
Mais je sais où trouver tes larmes et ton sang, 
■ Et j'irai recueillir cette saint€ rosée. 
J'en ferai pour mon âme un baume bienfaisant, 
E: de nouveau rempli de force et d'espérance, 
Tu convieras mon cœur à la bonne souffrance. 
Appuyé sur toi seul, j'écouterai ta voix, 
Et quand j'aurai gravi les pentes du Calvaire, 
Comme un oiseau blessé sous l'aile de sa mère, 
Je viendrai m'abriter sous les bras de ta croix, 
O Christ, en qui j'espère, ô Maître en qui je crois. 



NOTRE-DAME DE LORETTE EN LA 
NOUVELLE-FRANCE 



(Suite) 



" Très Saint Père, 

" Le plus grand de tous les Pores après celui qui est 
aux cieux, nous sommes les plus petits de Vos enfants ; 
mais Vous êtes le Représentant de Celui qui a dit : ' Lais- 
sez venir à moi les petits enfants, ' et nous venons avec 
confiance nous prosterner à vos pieds. 

Très Saint Père, Nous, les Chefs et Guerriers de la 
Tribu huronne. T'apportons et Te présentons à genoux 
un parfum précieux, le parfum des vertus de la Révérende 
Mère Marie de l'Incarnation. Ce parfum a été cueilli 
dans nos coeurs et se compose de nos sentiments de véné- 
ration et de reconnaissance. Veuille le faire monter au 
ciel, afin que passant par Tes mains il soit plus agréable à 
Dieu. 

" La Révérende Mère Marie de l'Incarnation nous a 
appelés du fond de nos bois pour nous apprendre à con- 
naître et à adorer le vrai Maître de la vie. Elle a pris 
dans ses mains nos cœurs et les a placés devant l'Eternel 
comme une corbeille de fruits cueillis par elle. Par ses 
soins nous avons appris à être doux ; les loups et les ours 
lui ont léché les mains. Ceux qui ne savaient que rugir 
dans la colère se sont mis soudain à chanter des hymnes 
de paix et de reconnaissance. ... De sa main elle a mar- 
qué nos cœurs du signe de la Foi, et la Foi est restée gra- 
vée dans nos cœurs. 



132 REVUE CANADIENNE 

" Désormais, l'ours, le loup, le chevreuil, le castor et la 
tortue'" resteront enchaînés, liés à la pierre du sanctuaire, 
et trouveront une voix harmonieuse pour célébrer les 
louanges du Grand Maître de la Vie. Bien des lunes ont 
passé depuis cette pi'emière aurore de la Vraie Lumière 
qui a lui sur nous ; notre nation, grande alors, menace 
même de disparaître. 

" Très Saint Père, 

" Nous Te prions de recueillir, avec le dernier vœu et 
le dernier souffle de la Tribu Huronne, le témoignage de 
?a profonde reconnaissance et de sa vénération pour la 
Kévérende Mère Marie de l'Tncarnation. Les os de nos 
pères tressailleront dans la tombe si Ta Voix proclame le 
bonheur éternel de notre Mère à qui nous devons la Foi 
«n Jésus-Christ. Elle a trouvé parmi nos femmes, des 
vierges dignes du Sanctuaire; parmi nos guerriers, des 
missionnaires et des martj^rs, qui lui tresseront une cou- 
ronne au ciel. Il ne nous reste plus, à nous, qu'une der- 
nière goutte de sang huron, mais si cette dernière goutte 
de sang pouvait orner la couronne que la Mère Marie de 
l'Incarnation recevrait au ciel, nous l'offririons de bon 
cœur." 

Cette lettre était revêtue de la signature de François- 
Xavier Tahourenché (Point du Jour), et de quinze autres 
chefs et guerriers de la tribu. 

Ce vœu solennel et sincère, les Hurons de Lorette te- 
naient à l'exprimer. Deux siècles et plus de dévouement 
et de charité au service de leurs âmes, voilà le titre véné- 
rable qui consacrait le souvenir de leurs bienfaiteurs 
spirituels, et leur imposait à eux le devoir de la recon- 
naissance. La foi qu'ils avaient héritée de leurs ancêtres, 
ils la devaient aux sages. et vertueuses leçons de Marie de 
l'Incarnation, comme au sang généreux de Brébeuf et de 

(1) Noms des cinq familles de la tribu. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 133 

ses cjmpagnons de martyre, comme <au zèle apostolique du 
vénérable François de Laval. Au moment où l'Eglise, 
saintement fière de la gloire de seï' enfants, demande aux 
annales de la Nouvelle-France les noms de ceux qui sont 
dignes de briller au livre d'or -de la sainteté, n'est-il pas 
juste que ceux qui ont eu les prémices de tant d'héi'oïques 
vertus, élèvent la voix pour demander la glorification de 
ceux qui les ont gagnés à Jésus-Christ, que les (ils de cette 
église naissante, comme celle de la " femme forte," se 
lèvent et la proclament bienheureuse ? 

Ce tribut de vénération et de reconnaissance, il» 
s'en acquittèrent deux fois encore, dans des circonstances 
aussi mémorables que touchantes et solennelles. 

Quand, le 23 mai 1878, on transporta, par la vill^ de 
Québec, les re.stes de l'éveque apôtre, du vénérable Fran- 
çois de Laval, pour les dépo.ser définitivement dans la 
chapelle de son Séminaire, les Hurons figurèrent en cos- 
tume national, dans ce cortège qui ressemblait plut«)t à 
une marche triomphale qu'à une procession funèbre. 

Quelques jours auparavant, ils avaient envoyé une cou- 
ronne de oiuimpiun surmontée d'une antique croix d'argent 
qui remonte aux origines de la colonie. C'était leur offrande 
à la mémoire de AriSaSaki, '' l'homme de la grande 
affaire," comme leurs ancêtres avaient appelé le " chef de 
la prière" quand il les visita pour la première fois. Aux 
couleurs blanche et violette (nuances naturelles de la por- 
celaine sauvage et seules permises par la liturgie funèbre),. 
Ils avaient ajouté à titre de privilège quelques feuilles 
vertes, pour symboliser l'espérance de la béatification 
prochaine du grand évêque. 

Quelques années plus tard, une pompe analogue signa- 
lait la translation des restes des Pères Jésuites du Pérou 
et de Quen, dont le premier fut missionnaire au pays des 
Hurons durant vingt-sept ans, et du frère coadjuteur 
Liégeois. 



134 REVUE CANADIENNE 

Ces ossements, trouvés dans la crypte de la chapelle du 
collège des Jésuites lors de la démolition à jamais regret- 
table de ce monument historique, et mystérieusement dé- 
robés à la vénération publique, furent placés à la chapelle 
des Ursulines et honorés d'un monument dû à la libé- 
ralité du gouvernement provincial. 

Les guerriers luirons figurèrent dans cette solennelle 
procession, pour l'endre un dernier hommage à la mémoire 
des vaillants missionnaires qui avaient tout quitté pour les 
conquérir à Jésus, et auraient volontiers sacrifié leur vie 
pour assurer à leurs ouailles la vie éternelle. 



La visite de Son Excellence Mgr Falconio, le premier 
délégué apostolique qui ait mis le pied dans la bourgade 
huronne, termine heureusement l'histoire de la chapelle 
de Lorette au XIXe siècle. 

C'était le 28 juillet 1900. 

Toute la tribu avait revêtu t^on costume de gala. Les 
maisons de la paroisse canadienne-française et du village 
indien étaient pavoisées d'oriflammes aux couleurs variées. 
Les cloches sonnaient à toute volée et le canon tonnait, 
quand l'équipage passa au milieu de la foule agenouillée 
pour recevoir la bénédiction du représentant du Pape. 

Un des chefs de la tribu lut en huron et en français la 
harangue suivante : 

" Père, Evêque, et tous les Prêtres, nous vous saluons. 
Le jour est grand, le jour est beau ; car c'est Dieu qui l'a 
fait ce jour, dans lequel les chefs hurons, les femmes et tous 
les enfants saluent le grand homme envoyé par Léon XIII. 

" Nos coeurs sont réjouis. 

" Le vent est embaumé sur ton passage et ton ange gar- 
dien compte tous les pas que tu fais, puisque tu viens faire 
mieux prier Dieu dans la chapelle de Marie. 



NÔTRE-DAME DE LORETTE 135 

" Nous pleurons sur le sort de Léon Xllt, notre père 
dans la foi, et nous le prions de lui accorder de meilleurs 
jours. 

" Agenouillés devant toi, nous demandons ta bénédiction 
pour les Hurons." 

Son Excellence répondit en quelques mots à cette naïve 
adresse, puis reçut les cadeaux de fabrication indigène, 
que chacun, même les petits enfants, voulut lui offrir. 
La bénédiction du Très Saint Sacrement, pendant laquelle 
le chœur de la chapelle chanta de pieux cantiques en 
langue huronne, termina cette visite mémorable dans les 
fastes de la Jeune-Lorette. 



CHAPITRE ONZIEME 

Habitations, costumes, usages traditionnels et 
industries des hurons de lorette. 

Lorette est sise au portique des Laurentides. De ses 
hauteurs verdoyantes le regard embrasse un vaste pano- 
rama dont la crête des monts AUeghanies trace la limite 
extrême. 

" Le coup-d'œil est magnifique, dit un pèlerin ; de cha- 
que côté, à perte de vue, ondulent les vertes Laurentides ; 
et là-bas, sur l'autre versant de la vallée du Saint-Charles, 
où dorment tant dé souvenirs, apparaît un nid de pierre : 
c'est Québec. Le soir, le spectacle devient féerique. Le 
soleil traîne sur les murailles grises ses lueurs mourantes 
et teint de pourpre les coupoles et les flèches. Les derniers 
rayons se noient dans les flots du port. Alors tout revêt un 
ton uniforme ; les lignes, les couleurs s'effacent. Puis, 
tandis que la nuit descend sur les choses et les enveloppe, 
la ville au loin s'illumine. C'est merveille de voir, dans 



136 REVUE CANADIENNE 

l'ombre, s'allumer ses mille feux. Partout, sur le vieux 
promontoire, naissent des clartés presque blanches qui vont 
rejoindre au bas do l'horizon les premières étoiles. " *'* 

Le site enchanteur de la Jeune-Lorette, sa proximité de 
la ville, un servie de chemin de fer à la commodité des 
hommes de bureau, en font aujourd'hui un lieu de villé- 
giature désirable pour ceux qui, avec raison, tiennent à 
continuer, durant les vacances, la vie de famille. 

Au temps des omnibus, on n'y allait guère que pour y 
passer l'été. C'était le privilège de quelques rares familles 
avides de tranquillité champêtre. Mais, en revanche, de 
temps immémorial, Lorette a été le rendez-vous des tou- 
ristes, militaires ou civils, qui débarquaient à Québec. Le 
voyageur anglais surtout aurait cru manquer gravement 
à la tradition s'il n'avait pu raconter aux siens ou noter sur 
un calepin une visite aux aborigènes du Canada. C'était, 
au reste, une curiosité bien légitime. qui poussait l'étranger 
à voir les descendants de ceux qui avaient été les maîtres 
du pays, dont le nom et les exploits avaient dès l'enfance 
peuplé son imagination de scènes fantastiques et invrai- 
semblables. Ses illusions se dissipaient prom])tement en 
face de la réalité, et l^s peavx-rouyes de Gustave Aymard 
et de Fenimore Cooper perdaient à l'instant leur allure 
farouche et sanguinaire. 

L'histoire nous a conservé le récit d'un pèlerinage au 
sanctuaire de ia Madone '^'. Après la mort du P. Chaumo- 
not et la dernière transmigration des Hurons, le mouve- 
ment des pèlerins semble avoir continué, pour s'affaiblir 
graduellement jusqu'à la mort du dernier missionnaire 
jésuite. Quelques-uns des visiteurs qui s'y rendaient y 
étaient attirés par la seule curiosité ou par le désir de 
s'instruire. 

(l)Le R. P. A.-H. Beaudet, dans Le Rosaire, livraison d'octobre 1897, p. 275. 
(2) Voir plus loin la narration de ce pèlerinage. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 137 

C'est dans ce dernier but que le naturaliste suédois, 
Pierre Kalm, visita Lorette en 1749. Il y fut conduit 
par un guide que lui procura le gouverneur-général, le 
marquis de la Gallissonière. Arrivé à Lorette dans la 
soirée du 12 août, il alla passer la nuit chftz les jésuites. 
Après avoir employé la journée suivante à explorer les 
environs et à herboriser, il y revint le 14 du même mois. 

Le récit de Kalin e^t d'une exactitude quasi photogra- 
phique. Son œil observateur lui tenait lieu de kodak. 
La description suivante des habitations et du costume des 
lorettains est donc aussi fidèle que possible. 

D'après Kalm, "quand le P. Richer, leur missionnaire à 
cette époque, y vint pour la première fois (en 1715) ils 
(lesHurons) vivaient dans des cabanes {wiywams) faites 
sur le modèle de celles des Lapons. Depuis, ils se sont 
bâti des habitations ù la mode française. Chaque maison 
est divisée en deux parties, dont l'une est la chambre à 
coucher, et l'autre, la cuisine, qui contient un petit four 
en pierre, recouvert à son sommet d'une plaque de fer. 
Les lits sont rangés contre le mur et dépourvus de draps 
et de couvre-pieds : l'Indien, lorsqu'il se couche, s'enroule 
dans la même couverture qu'il a portée toute la jour- 
née." (i> 

Sauf la substitution de poêles aux fours primitifs, et 
l'addition de quelques modestes meubles, l'intérieur des 
maisons d'aujourd'hui ne conti-aste guère avec la descrip- 
tion du savant suédois. Quant à l'extérieur, c'est tou- 
jours le même tohu-bohu de maisonnettes en bois dispo- 
sées sans régularité et séparées par des sentiers que le 
cordeau n'a jamais alignés. On remarque pourtant quel- 
ques maisons construites et aménagées avec un goût et un 
confort qui accusent une civilisation avancée. 

Le costume des lorettains est décrit en détail par le 

(1) Kalm, Voyage dans l'Amérique du Nord, p. 123. 



138 REVUE CANADIENNE 

même narrateur. Après avoir dit que " les hommes 
aiment à porter des gilets ou vestes comme les Français," 
et que " les femmes restent fidèles au costume indien," il 
trace le portrait suivant. L'occasion était favorable, car 
les Hurons avaient revêtu leur toilette de gala pour la 
réception que le nouveau gouverneur-général, le marquis 
de la Jonquière, arrivé six jours auparavant (le 15 août 
1749) donnait aux réprésentants des trois nations in- 
diennes du pays : les Hurons, les Micmacs et les Agniers. 

*' Les Hurons, dit Kalm, appartenaient au groupe d'In- 
diens établis à Lorette et convertis à la i-eligion chré- 
tienne. Ils sont grands, robustes, bien faits et de couleur 
cuivrée. Leur chevelure noire et courte est rasée sur le 
front d'une oreille à l'autre. Ils n'ont ni chapeaux ni 
casquettes, mais plusieurs portent des pendants d'oreilles. 
Les uns ont toute la figure, et même jusqu'aux cheveux 
peints de vermillon ; mais d'autres se sont contentés de 
quelques bariolages sur le front et près des oreilles. Le 
rouge est évidemment leur couleur préférée. J'en ai vu 
cependant qui avaient toute la face barbouillée de noir. '" 

" Leur habillement se compose d'une chemise blanche 
ou en toile à carreaux et d'un morceau de gros drao à 
longs poils, de couleur bleue ou blanche, garni en bas 
d'une bordure bleue ou rouge. Ils portent cette couver- 
ture sur leurs épaules ou enroulée autour de la taille. 

" Leur cou est orné d'un collier de ouampums violets 
alternant avec de petits ouampums bleus. Ces grains de 
nacre, menus et ressemblant à des perles oblongues, sont 
faits de l'écaillé d'une espèce de bivalve que les Anglais 
appellent clams. Au bout du collier de ouampums beau- 

(1) Le lecteur se rappelle que pour réagir contre la pratique de semaltachier 
(tatouer) la figure, pratique si cliôre aux sauvages, le P. Chaumonot avait 
demandé que la madone de Lorotte fut toute blanche, au lieu d'être noire 
comme l'original. Faut-il conclure du récit de Kalm que son but avait été 
manqué, ou que la peinture était tolérée seuleme'it dans les grandes cérémo- 
nies : 



NOTRE-DAME DE LORETTE 139 

coup d'Indiens portent, pendue sur la poitrine, une grosse 
pièce de monnaie française marquée à l'effigie du roi, ou 
une grande écaille d'une belle couleur blanche qu'ils esti- 
ment à un haut prix, et qui, en effet, a une valeur consi- 
dérable. Enfin, d'autres n'ont aucun ornement autour du 
cou ; ils vont toujours la poitrine découverte, sur laquelle 
se balance leur sac à tabac fait de peau de bête sauvage, 
le poil tourné en dehors. Leur chaussures de cuir ont 
une grande ressemblance avec les souliers sans talon des 
femmes de la Finlande. Ils s'enveloppent les jambes de 
drap bleu, qui leur tiennent lieu de bas. " "* 

Aujourd'hui les hommes s'habillent à l'européenne, sauf 
les jours de gala, où leur costume diffère du précédent 
dans les détails suivants. Ils portent sur la tête un bonnet 
brodé avec des poils de porc épie aux couleurs et aux 
dessins variés, et surmonté d'une touffe ou d'une couronne 
de plumes blanches. La couverture de drap est remplacée, 
soit par une tunique en indienne, ou un capot de drap 
bleu resserrée à la taille par une ceinture fléchée. Leurs 
bras sont resserrés par des bracelets en argent, et à leur 
cou pend souvent une grande médaille du même métal, 
portant l'efRgie du souverain régnant, marque distinctive 
des chefs de la tribu. 

Kalm n'ii pas décrit le costume des femmes, tout en 
rappelant qu'elles se montraient, sur ce point, plus fidèles 
à la tradition et moins esclaves des caprices de la mode 
que leurs maris et leurs frères. 

Il faudrait se reporter à plus d'un demi-siècle en ar- 
arrière pour trouver toutes les matrones de la tribu revê- 
tues du costume national. Aujourd'hui, à peine une ou 

(1) Kalm, ouvrage cité, p. 135. Le narrateur se trompe en donnant le nom 
de rnoccawns à l'enveloppe des jambes, appelée par les sauvages milanife». Le 
premier nom convient plutôt aux chaussures de cuir d'orignal ou de caribou, 
connues vulgairement sous le nom de souliers mous, et dont la boUe sauvage du 
paysan canadien semble être une imitation, au moins quant à la partie qui 
chausse le pied. 



140 REVUE CANADIENNE • 

deux, le? plus îinciennes de la bourgade, l'ont-elles conser- 
vé. La nature et la couleur des étoffes sont les mêmes que 
celles des hommes ; le capot est remplacé par un inaclii- 
coté ou cotteron, et une jupe en drap bleu descendant un 
peu plus bas que le genou et -garnie d'une bordure de soie 
jaune ou rouge. Les mitasses et les mocassins composent 
la chaussure. Mêmes ornements d'argent aux bras et sur 
la poitrine ; une grande couverte bleue sert à envelopper 
et protéger la tête et les épaules. 

Il va sans dire que l'usage de \ti peinture pour le ta- 
touage, usage barbare et réservé aux hommes seuls, a 
complètement disparu. 

Le sauvage, naturellement vaniteux, aime à se parer 
de ses plus beaux atours. Les couleurs ne sont jamais trop 
vives pour satisfaire son goût. Les occasions ne man- 
quaient pas jadis d'étaler son brillant costume. Réceptions 
d'ambassadeurs d'autres tribus ou de personnages de la 
race blanche, nomination de chefs officiels ou honoraires, 
tout lui servait d'occasion pour de solennelles réjouis- 
sances et des ripailles gargantuesques dont les largesses 
du héros de la fête faisaient les frais. Le sauvage qui, en 
fait d'abstinence et de privation, fait souvent de nécessité 
vertu, entend bien qu'on ne se montre pas chiche envers 
lui. Son imprévoyance et son insouciance n'en fournissent 
que trop souvent l'occasion. 

Tour à tour Lorette a reçu la visite de tous l^s gouver- 
neurs, tant frnnçiiis qu'anglais, qui se sont succédé au 
Château Saint-Louis depuis la fin du 17e siècle, date de la 
fondation de la bourgade. Les intendants, les officiers mi- 
litaires, les touristes de marque ont tenu à voir chez eu.\ 
len représentants de la grande nation huronne. 

L'histoire n'a gardé le souvenir qu^ d'une seule de ces 
réceptions sous la domination française. Elle eut lieu à 
l'occasion du pèlerinage du Père Charlevoix, en compagnie 
de l'Intendant et de Mme Bégon, en février 1721. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 141 

Après avoir constaté que, malgré le site sauvage de la 
mission, le concours des fidèles au sanctuaire est fort 
grand, et qu'on est saisi parfois d'une " sainte horreur" 
en y pénétrant, l'historien fait l'éloge de la ferveur des 
Lorettains. " Rien n'est plus touchant, dit-il, que de les 
entendre chanter à deux chœurs, les hommes d'un côté et 
les femmes de l'autre, les prières de l'Eglise, et des can- 
tiques en leur langue." 

" Monsieur et Madame Bégon, continue le Père Char- 
levoix, étaient de notre pèlerinage, et furent reçus^de ces 
bons néophytes, comme le devaient être des personnes de 
ce rang, et qui ne les laissent jamais naanquer du néces- 
saire. Après une réception toute militaire de la part des 
guerriers, et les acclamations de la multitude, ou commen- 
ça par les exercices de piété, oh l'on s'édifia mutuelle- 
ment. Ils furent suivis d'un festin général, dont Madame 
Bégon fit les frais et reçut tous le? honneurs. Les hommes, 
suivant l'usage, mangèrent dans une maison, et les 
femmes avec les petits enfants, dans une autre. Je ^dis 
maison, et non point cabane, car les Sauvages se sont 
depuis peu logés à la française. 

" Les femmes dans ces rencontres sont accoutumée» de 
témoigner leur gratitude que par le silence et leur mo- 
destie ; mais parceque c'était la première Dame "' qui 
fût alors dans la colonie qui régalait tout le village, on 
accorda aux Huronnes un Orateur, par l'organe duquel 
elles déployèrent à leur illustre bienfaitrice tous les sen- 
timents de leur cœur. Pour les hommes, après que le Chef 
eut harangué l'Intendant, ils dansèrent et chantèrent 
tant que l'on voulut." 

Après une appréciation fort peu flatteuse de la musique 
baronne, l'historien achève ainsi sa relation : 

" Dans ces rencontres, la harangue est ce qui vaut le 

(1) La marquise de Vaudreuil, femme du premier gouverneur de ce nom. 



142 REVUE CANADIENNE 

mieux : on y explique en peu de mots, et presque toujours 
d'une manière ingénieuse, le sujet de la fête, à laquelle 
on ne manque jamais de donner des motifs relevés. Les 
louanges de celui qui en fait les frais ne sont pas oubliées, 
et l'on profite quelquefois de l'occasion des pei'sonnes qui 
sont présentes, quand on parle surtout devant le Gouver- 
neur-Général ou l'Intendant, pour demander leur grâce 
ou pour faire quelque représentation. L'orateur des 
Huronnes nous dit ce jour-là des choses si spirituelles 
qu'on soupçonna l'interprète, qui était le missionnaire 
môme, '^' de lui avoir prêté son esprit et sa politesse 
avec sa voix; mais il protesta qu'il ji'avait rien ajouté du 
sien, et on le crut, parce qu'il est connu pour un des 
hommes du monde le plus franc et le plu.s vrai." '^' 

Sous la domination anglaise, il n'y eut plus de pèleri- 
nages à Lorette, mais grand nombre de visiteurs distin- 
gués s'y rendirent en touristes. On y donna aussi des 
réceptions solennelles aux deux premiers lieutenants- 
gouverneurs de la province de Québec, sir N. F. Belleau 
et l'hon R. E. Caron. 

Pour fairejacte d'hommage au gouverneur-général, une 
députation de chefs et de guerriers de la tribu se rendait 
à Québec et le Grand Chef haranguait le représentant de 
Sa Majesté. 

Lord Elgin, le premier de l'an 1852, et Lord Dnfferin, 
le 6 octobre 1873, furent l'objet de pareilles démonstra- 
tions de loyauté. Il convenait que ces deux hommes 
d'Etat, si illustres et en même temps si sympathiques au 
Canada Français, entendissent de la bouche des enfants de 
la forêt l'écho de leur juste popularité. 

Le journal du grand chef F. X. Tahourenché nous a 
conservé le texte de la harangue qu'il composa probable- 

(1) Le p. Daniel Richer. 

(2) Charlevoix, Hiitoire de la Nouvelle-France, tome m, p. 84. 



NOTRE-DAME DE LORETTE , 143 

meut lui-raênie pour saluer le premier de ces deux per- 
sonnages. 

" Ononthio, Grand Maître. 

. " Mon Père, les chefs, les guerriers, les femmes et les 
enfants de notre tribu vous saluent et vous souhaitent une 
bonne et heureuse année, accompagnée de bien d'autres, 
et une bonne santé, (ainsi qu'à votre famille). Aussi, ils 
saluent en même temps, en votre personne, leur grand'- 
mère "^ qui est de l'autre bord du grand lac, et lui font 
les mêmes souhaits qu'ils vous ont faits. 

" Mon Père, les chefs, les guerriers, les femmes et les 
enfants a'ous demandent de les avoir toujours sous vos 
ailes, de penser à eux de temps en temps, et d'en prendre 
soin. Vous êtes leur Père, et ils sont vos enfantfi, eux 
qui ont été, qui sont, et qui seront toujours (nous l'espé- 
rons) prêts, aussitôt que vous secouerez les ailes, à se mon- 
trer, à prendre vos intérêts et votre défense, en tout 
temps et en tous lieux. 

" Mon Père, on dit que vous êtes comme un oiseau : vous 
changez de place de temps en temps, et cela, ^nous le pen- 
sons) pour l'intérêt de vos enfants. Chacun vous a, à son 
four, près de lui pour vous demander ce dont il a 
besoin. 

" Mon Père, nous prierons le Maître de la vie de vous 
conserver longtemps pour le bonheur de votre famille et 
de tous vos autres enfants. To AhiaSenk. Ainsi-soit-il." 
Le roi d'Angleterre actuellement régnant, Edouard VII 
alors Prince de Galles, à l'occasion de son passage à Québec, 
en 1860, entendit une courte harangue en huron et en 
français, que lui présentèrent le grand chef Simon Romain 
TsaSenhohi et. le second chef F.-X. Tahourenché, seuls 
admis auprès de Son Altesse Royale. La sévérité du duc 

(1) La reine d'Angleterre. 



I 



144 REVUE CANADIENNE 

de Newcastle, qui accompagnait le prince en qualité de 
mentor, s'opposa à l'entrée des autres chefs. '" 

Voici la version française de l'adresse au Prince de 
Galles : 

" Grand Prince, 

" Les descendants de la tribu des Hurons souhaitent la 
bienvenue au Fils aîné de leur auguste Mère. Quoiqu'ils 
n'habitent plus les forêts, ils sont restés fidèles à leurs 
anciennes traditions. Il y a heureusement bien long- 
temps que la hache de guerre a été enterrée ; mais si les 
intrigues des ennemis de la Couronne que vous devez 
ceindre un jour le rendaient nécessaire, vos guerriers sont 
encore prêts à lever le tomahawk ^-\ et à voler à son 
secours. 

" Puisse le Grand Esprit vous conduire en sûreté à tra- 
vers les dangers du Grand Lac que vous avez traversé 
pour venir visiter vos enfants futurs." '^' 

Quelques princes du sang de la vieille France vinrent 
aussi voir chez eux les descendants d'une race qui avait 
combattu pour le drapeau fleurdelysé. Le prince de Join- 
ville, fils de Louis-Philippe, les visita en voyageur ifico- 
gnito, et plus tard, le comte de Paris reçut à Québec une 
délégation des Hurons de Lorette, en costume de gueri-e. 
Cette réception a été décrite dans une relation pleine d'in- 
térêt de la visite du royal touriste. **' L'auteur, appré- 

(1) Une vieille liuroniie, la doyenne de la tribu, apprenant que le Prince 
de Galles allait visiter Québec, s'écria : " Le Prince de Cralles ! oh, je le con- 
nais bien, j'ai dansé avec lui." Son partenaire de la fin du 18e siècle avait 
été, foit le prince \Villiam.Henry,ducdeClarence, troisième fils de George III, 
qui viiit au Canadaen 1787, ou i"Jdouard,duc de Kent, quatrième fils du même 
roi, père de la reine Victoria, et grand-père du roi actuel, qui séjourna dans le 
pays de 1791 à 1794. 

(2) Hache de guerre. 

(3) Cette adresse fut composée par feu W. B. Lindsay, avocat, alors sous- 
greflier de l'Assemblé Législative du Canada Uni. 

(4) Ernest Gagnon, Le comte de Paris à Québec, chez Darveau, Québec, 1891. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 145 

ciant ailleurs le style de la harangue des Hurons, s'ex- 
prime comme suit : 

" Le fils du chef appelé " Point du Jour " se nomme Paul 
Picard, et il est notaire, — ce qui ne l'empêche pas de 
signer quelquefois ' Paul TsaSenhohi, guerrier.' C'est 
un littérateur du cru, d'un talent réel et original. La 
comtesse de Paris ayant envoyé à sa fille OJcouésenne, par 
l'intermédiaire de M. Frémont, alors maire de Québec, un 
riche bracelet d'or avec fleur-de-lis en diamants, le guer- 
rier-notaire reçut le maire dans sa maison (le 24 février 
1891) et lui fit son remerciment en ces termes : 

" Mon Frère, 

" Au nom de Clémentine OkSesen (la perdrix), permets- 
moi de te remercier pour la bonté que Tu as eue en venant 
lui apporter le beau présent de la Femme d'Ononthio. 

''■ Dis à la Reine de France que si je ne puis trouver de 
mots assez éloquents pour L'en remercier dignement, 
qu'Elle ne croie pas que c'est la faute de mon cœur, mais 
peut-être bien celle de mon esprit. 

" Dis-lui que la France a toujours brillé aux yeux des 
Hurons, mes ancêtres, par la croix (jue les bons Pères 
Jésuites portent à leur ceinturon, et qu'elle brille aujour- 
d'hui d'un nouvel éclat au village de Lorette par le scin- 
tillement du beau lys envoyé à OkSesen. 

" Dis a Ononthio que son portrait sera conservé pré- 
cieusement au village avec les souvenirs donnés par Ses 
Pères. 

" Dis encore à Sa Femme que OkSesen priera le Grand- 
Esprit pour qu'il éloigne d'EUe les ouragaiis aux ailes de 
feu ; pour que les eaux tumultueuses abaissent leurs 
têtes et s'adoucissent, afin qu'elles forment une grande 
nappe d'eau bien unie, et que l'on entende la Reine chan- 
ter doucement dans son pays les belles chansons de la 
vieille France." 

Août.— 1901. 10 



146 REVUE CANADIENNE 

" Ainsi s'exprimait M. Paul Picard le 24 février 1891 . Il 
ne faut pas que les républicains s'offusquent de ce langage ; 
si TsaSenhohi se trouvait en présence du président de la 
république française, il lui débiterait ses plus belles méta- 
phores et lui donnerait de l'Ononthio à pleines périodes. 
Le fin Huron a cependant une notion très exacte des 
choses, et, dans la circonstance que je viens de rappeler, 
il se rendait parfaitement compte des anachronismes de 
son langage." 



La nomination d'un chef était toujours accompagnée de 
cérémonies imposantes. Depuis le commencement du 19e 
siècle, l'usage s'est introduit de décerner le titre honori- 
fique de chef, avec un nom huron approprié, aux bienfai- 
t9urs de la nation, ou à des personnages de marque qui 
honorent la bourgade d'une visite spéciale. 

Le premier chef honoraire que mentionne l'histoire fut 
Robert Symes *". La réception eut lieu le 21 février 
1838. L'élu reçut le nom de IlosaSathi, qui signifie " il a 
défendu son pays." Il veut aussi dire " pacificateur," celui 
à qui la tribu a recours pour régler ses différends. Ce nom 
lui fut décerné en souvenir des nombreux bienfaits que la 
nation reçut de lui et de son aimable épouse durant les 
ravages du choléra en 1834, et comme marque de recon- 
naissance pour les services précieux rendus à son pays en 
sa qualité de magistrat dans le district de Québec. 

Le héros de cette fête, outre de nombreuses largesses, 
fit faire par un peintre anglais, Henry D. Thielcke, un 
tableau commémoratif de cette solennité. Comme ce 
tableau représente un groupe caractéristique de la nation 
huronne, avec l'élite de ses chefs et guerriers à cette 

(1) La fille unique de M. Sytiies est devenue par son mariage, la Marriuise 
de Bassano. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 147 

époque, on trouvera au chapitre suivant les noms des 
personnages qui y figurent. Le nouveau chef blanc fit 
faire une reproduction en gravure coloriée du tableau, et 
chacun des intéressés en reçut un exemplaire. 

Le 30 août 1879, un illustre enfant de la paroisse de 
Saint-Ambroise dont la jeunesse s'était écoulée dans le 
voisinage et la camaraderie des Lorettains, Monseigneur 
Dominique Racine, premier évêque de Chicoutimi, était, à 
«on tour, l'objet d'une démonstration auiilogue. L'allocu- 
tion qu'il fit en cette circonstance retrace le cérémonial 
antique en usage dans les solennités de ce genre et rap- 
pelle les paroles qu'on y adressait. Le lecfeeur la lira avec 
intérêt. 

" Chez la nation huronne, l'amie et la fidèle alliée de nos 
ancêtres, dans la paix et dans la guerre, c'était la coutume, 
lorsqu'il s'agissait de créer un capitaine et de lui donner 
un nom illustré par de nobles actions, de don. ler avis aux 
nations amies, de se trouver, si elles l'avaient pour agréable, 
au lieu où se devait faire cette imposante cérémonie. 

" Pendant que le festin se préparait, deux capitaines 
allaient chercher l'élu dans sa cabane et s'entretenaient 
quelques instants avec lui. Ils passaient à son cou un 
grand collier de porcelaine, le revêtaient d'un i-iche et 
brillant manteau, ornaient sa tête de plumes de diffé- 
rentes couleurs, lui mettaient en main un beau calumet 
et du pétun poua en user. 

'• Dès qu'il paraissait dans l'assemblée, un hérault dé- 
clarait le sujet de la cérémonie : • Que tout le monde 
demeure en paix, ouvrez vos oreilles et fermez vos bou- 
ches ; ce que je vais dire est d'importance. Il s'agit 
d'élire, ou de fiiire revivre un grand capitaine.' Puis, il le 
nommait, il r.ipportait ses nobles actions, le genre de sa 
mort, et disait à tous ceux de sa nation de le regarder 
comme un vrai capitaine de leur nation, de l'écouter, de 
l'honorer, et de lui obéir. 



148 



REVUE CANADIENNE 



" Vous venez de faire revivre cette antique coutume 
de vos ancêtre?. L'élu remerciait la tribu de l'honneur 
qui lui était conféré. Pour faire mon remerciement, j'em- 
prunterai les belles pai'oles que l'histoire a conservées, et 
je vous dirai : ' Chefs et capitaines de la nation liuronne, 
guerriers intrépides et chrétiens, je ne suis pas digne de 
l'honneur que vous me faites aujourd'hui ; je ne méritais 
pas un nom si glorieux (le nom d'un homirie qui ne 
devait pas mourir, d'un homme que vous aimiez tant, que 
vous entouriez d'un si grand respect). * ''' 

" Celui que vous avez choisi pour capitaine doit avoir 
deux qualités qui me manquent ; il doit être généreux, 
tout plein d'esprit et de conduite. Vous me donnerez cette 
seconde qualité par vos bons conseils, et je m'eôbrcerai de 
trouver la première par mon industrie. 

" Si Celui qui a tout fait me donne quelque chose, je vous 
assure qu'il sera plus à vous qu'à moi. Tant que je vivrai 
je vous assisterai et vous aiderai de tout mou pouvoir." 

(1) AriSaSahi, "l'homme de la grande affaire", nom que donnaient les 
Hurons à Mgr de Laval. 



i- ^^-^- 



;iiib.vTiH, 'îîl'tc. 



(A suivre) 




LES EMPLOYES CIVILS SOUS 
LES PHARAONS 



Les employés civils! Le mot seul éveille, j'en suis siir, l'in- 
térêt et la sympathie du lecteur. 

Y a-t-il, en effet, dans la société, une classe de gens plus ai- 
mables, plus utiles que les serviteurs de l'Etat? Peut-on même 
concevoir un pays bien administré et prospère sans le précieux 
concours d'employés publics? Non. Ils méritent donc toute 
la bienveillance, je devrais dire la sollicitude et des gouver- 
nants et des gouvernés. 

En lisant l'histoire de l'Egypte d'après les documents ori- 
ginaux découverts durant notre siècle, on est tout étonné de 
constater que les choses relatives au fonctionnarisme se pas- 
saient, dès les premiers temps de l'empire, à peu près comme 
de nos jours; la ressemblance est telle que l'on est tout natu- 
rellement amené à songer à ce vieux dicton, devenu lieu com- 
mun à force d'être répété: qu'il n'y a rien de nouveau sous le 
soleil. — La raison d'un fait si singulier est que la nature hu- 
maine, voyez-vous, n'étant point susceptible de changer avec 
le temps, les hommes ont toujours été mus et ne cesseront de 
l'être par les mêmes motifs d'intérêt. 

D'abord, la carrière administrative était déjà tellement en- 
combrée, que ce n'était qu'après bien des démarches et de pro- 
tection que l'aspirant parvenait à se faire caser dans les bureaux 
du gouvernement. Hormis de faire des rêves extraordinaires 
comme Joseph, le mérite seul était une pauvre recommandation 
pour parvenir. C'est exactement comme à notre époque, à l'ex- 
ception toutefois de nos rêves, qui sont devenus de la dernière 
banalité. 

Puis, il fallait être muni d'un certificat d'aptitude pour ob- 



150 REVUE CANADIENNE 

tenir un emploi, quelque modeste qu'il fût. Tout candidat aux 
examens devait faire preuve d'une certaine instruction litté- 
raire. Les subissait-il heureusement, il recevait le titre de 
scribe,qui pouvait k conduire à tout. De fait, les scribes for- 
maient une immense corporation qui, seule, fournissait à l'Etat 
tous les employés dont celui-ci avait besoin. " La corporation 
des scribes, dit Lenormant, était comme un vaste mandarinat, 
pareil à celui de la Chine, où l'on s'élevait par une succession 
d'examens, depuis le poste d'employé le plus infime jusqu'aux 
plus hautes fonctions de l'Etat." 

La fonction de scribe était donc très prisée. Témoin, la 
lettre siiivante d'Amon-em-Apt, chef des archivistes du trésor, 
à son élève Pen-ta-our: 

" Quand cette lettre t'aura été apportée, que ton cœur n'ail- 
le plus voltigeant comme la feuille au vent ; que ton cœur ne 
néglige plus ce qu'il est ou qu'un homme fasse ; que ton cœur 
ne poursuive plus les plaisirs et l'oisiveté. 

" Il ne brille pas, celui qui fait les travaux manuels d'un jour- 
nalier; il n'inspire pas le respect. Faisant des travaux manuels, 
il est le serviteur des magistrats établis au-dessus de lui ; fai- 
sant des travaux manuels, il ne peut pas manifester sa valeur. 
Ses travaux sont désagréables; il n'a pas de serviteur qui lui 
apporte son eau, pas de servante qui lui apporte son pain. Les 
autres se reposent à leur bon plaisir; car leurs serviteurs les 
aident. 

" L'homme qui n'a point de cœur s'occupe aux travaux ma- 
nuels et y fatigue ses yeux : mais celui qui comprend les mé- 
rites des lettres et s'y est exercé, prime tous les puissants, tous 
les courtisans du palais. Sache-le bien." 

Le principaux services de l'administration étaient ceux des 
travaux publics, de la guerre et de l'intendance des revenus de 
l'Etat. Ceux-ci se percevaient en nature, l'argent monnayé 
étant alors inconnu. Cadastres, registres, comptes publics, 
rapports de police, correspondances, tout était tenu d'une ma- 
nière aussi parfaite que le travail accompli par les fonctionnaires 
de nos gouvernements modernes. 



LES EMPLOYES CIVILS SOUS LES PHARAONS 151 

Mais voici un fait qui ne doit pas se voir parmi nous : celui 
d'un scribe ou employé public qui se plaint de n'avoir rien à 
faire. Il décrit comme suit la manière dont il s'efïorce de tuer 
le temps : 

" Je demeure oisif dans la ville de Qenqen-tooui, sans y avoir 
rien à faire. Car je n'ai point d'hommes pour mouler la brique, 
jias de paille sur le chantier pour y mêler, pas d'ânes pour la 
transporter. Je passe mon temps à contempler le ciel; je 
cliasse, mon œil fouille les chemins. Je me couche sous des dat- 
tiers qui n'ont pas de fruits, parce que les oiseaux les mangent. 
Mes jambes s'étirent, elles entraînent mes membres; je mar- 
che comme un homme vigoureux de ses os, je parcours les 
plaines à pied. Si parfois on ouvre des bouteilles de bière de 
Qadi, tous les gens sortent pour se régaler dehors. 

" Il y a deux cents dogues et trois cents chiens-renards, en 
tout cinq cents, qui sont chaque jour dans les environs de ma 
maison, toutes les fois que je sors de faire ma sieste; et ils font 
le sabbat quand on ouvre les paniers de provisions. Un petit 
chien qui n'est pas à moi, mais à Ta-her-hou, le scribe royal qui 
demeure dans la même maison que moi. m'accompagne dès 
que je sors, courant devant moi sur la route; il aboie et j'ac- 
cours pour donner du fouet et du bâton aux bêtes. Un chien 
rouge à longue queue se promène la nuit dans les écuries des 
bœufs. Son poitral est aussi large que sa croupe; sa face est 
terrible. L'ardeur de sa course ne se peut dépeindre. 

" Il y a un scribe comptable qui demeure avec moi. Tous 
les muscles de sa face sont agités d'un tic ; l'ophtalmie s'est 
mise dans son œil ; les vers rongent ses dents." 

Comme c'est curieux de pouvoir relire, après quatre mille 
ans et plus, des détails empreints d'un si vif réalisme, à l'excep- 
tion toutefois, du fait, je le répète, d'employés actuels du ser- 
vice civil de nos gouvernements contemporains qui n'ont rien 
à faire. Tous semblent, au contraire, très occupés, arrivant à 
leurs bureaux et les laissant aux heures fixées par ks règle- 
ments. 



152 



REVUE CANADIENNE 



Aussi regardent-ils comme l)ien légitimes les rares congés 
qui leur sont accordés. Toutefois, je suis porté à croire qu'ils 
ne mettent pas pour les obtenir, lorsqu'ils s'adressent à leurs 
supérieurs, la chaleur, la véhémence d'expressions de ce com- 
mis égyptien, dont un papyrus du Musée Britannique nous a 
conservé la demande de congé : 

" Mon cœur, dit-il, est sorti de ma poitrine, il voyage et ne 
veut plus revenir. Il voit Man-nofri (Memphis) et s'y rend. 
Moi, puissé-je être avec lui ! Je demeure assis à suivre mon 
cœur qui me dit la direction de Man-nofri: je n'ai aucun tra- 
vail en main ; mon cœur palpite en sa place. Plaise à Phtah 
me conduire à Man-nofri ! Accorde qu'on m'y voie m'y prome- 
ner. J'ai du loisir: mon cœur veille; mon cœur n'est plus dans 
mon sein ; une langueur saisit tous mes membres. Mon œil, 
mon oreille se durcit; ma voix devient muette; je suis tout 
bouleversé. Je t'en prie, porte remède à cet état (')." 

Le document ne le dit pas, mais je n'ai aucun doute que ce 
commis a obtenu son congé. Même à notre époque de froid 
calcul, je ne connais pas, dans tous les départements du service 
civil, un seul chef de bureau c[ui aurait accueilli une semblable 
prière avec indifférence. 



(I) Les trois citatioxis ci-dessus sont extraites du giand ouvrage de François Le 
normant : " Histoire ancienne de l'Orient. " 



Cnrpft. (Saquon. 



Québec, mars 1901. 




LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 



Il faut avoir vu ces congrès à l'œuvre 
pour apprécier combien la vie ae uos 
compatriotes immigrés est remplie de 
contrariétés, de dévouement, de .sacri- 
tice et d'abnégation. 

(Hon. llngo-A. Dubuque.) 

Gustave Droz a écrit quelque part : " En vérité, c'est si bon 
se souvenir, qu'on voudrait quelquefois habiller l'avenir avec 
les habits du passé." Et nous retrouvons dans cette pensée 
du brillant écrivain français l'expression des sentiments qui 
animent aujourd'hui toutes les âmes parmi nos populations 
franco-américaines. En préparant notre prochaine assemblée 
plénière, les souvenirs heureux des premières luttes, des pre- 
mières victoires, montent à l'assaut des esprits et insensible- 
ment l'on se surprend à espérer pour les travaux futurs toutes 
les patriotiques et généreuses ardeurs qui ont signalé les tra- 
vaux du passé. Avec Gustave Droz on voudrait habiller l'a- 
venir avec des habits connus, aimés. 

Vous le savez déjà, il y aura dans la coquette ville de Spring- 
field, Mass., le ler et le 2 octobre prochain, un congrès géné- 
ral des Franco-Américains établis clans la Nouvelle-Angleterre 
et l'Etat de New-York. Nous y voyons tous l'événement im- 
portant qui signalera la dernière décade de notre séjour aux 
Etats-Unis, et l'enthousiasme avec lequel les nôtres se pré- 
parent à cette convention, que nous pourrions tout aussi bien 
appeler une gigantesque réunion de famille, indique suffisam- 
ment qu'on en comprend toute l'importance, qu'on en réalise 
toute la portée. Cette idée de congrès qui fut lancée, il va un 
an tout au plus, par VOpinion Publique de Worcester, a rencon- 
tré dès son émission, l'assentiment unanime des nôtres ; plus 
de soixante sociétés ont déjà décidé d'y envoyer des représen- 
tants ; le choix de ces derniers se fait partout avec un ensemble 
admirable et tout fait prévoir que leur nombre atteindra le 
millier le jour de l'ouverture du congrès. Ce n'est plus un 
projet en l'air, comme on a voulu le faire croire en certains 
f|uartiers. c'est une œuvre sérieuse, solide, la plus belle peut- 
être que l'élément franco-américain ait accomplie dans ce genre. 
Les lournaux du Canada eux-mêmes se sont émus de l'entre- 



154 REVUE CANADIENNE 

prise et ont témoigné publiquement de leur admiration pour 
ses aureurs. Qu'ils nous permettent de leur dire, en passant, 
comoien leur sympathie nous est précieuse, combien leur en- 
couragement nous cause de joie. L'esprit de fraternité que 
nous inaugurions, il n'y a pas deux mois, lors de la célébration 
nationale, se manifeste sur un champ plus pratique et nous en 
sommes heureux. 

Certes, les temps sont bien changés depuis les premières 
assemblées plénières des Franco-Américains; nous sommes 
bien loin des congrès généraux de 1865, 1866 et 1867. Mais 
l'utilité, l'urgence de la convention qui se prépare n'en sont 
que mieux établies. Plus que jamais nous sommes exposés 
aux atteintes du fanatisme qui est peut-être moins tapageur 
de nos jours, mais dont la haineuse jalousie n'a fait que grandir, 
en même temps que notre influence. Il y a quelque part, ameu- 
tée contre nous, une force latente qui attend le moment de 
s'affirmer et porter un coup formidable aux institutions, aux 
traditions qui nous sont chères. Il est vrai que ce moment fatal 
semble devenir de jour en jour plus éloigné; néanmoins, l'en- 
nemi est là qui guette, fourbissant ses armes, dans l'espoir d'ob- 
tenir à la faveur d'une surprise ce qu'il n'ose pas demander aux 
hasards d'une bataille en champ clos. Nous le sentons aux 
tentatives faites à intervalles réguliers, sous des apparences de 
conciliation, pour nous attirer dans des fraternités dont les 
maîtres ont été, jusqu'à date récente, nos plus zélés persécu- 
teurs. La paix actuelle dont nous jouissons ne durera qu'en 
autant que nous serons préparés à la défendre et à la mainte- 
nir contre tout venant. 

Les congrès passés, disions-nous récemment (8 juillet) dans 
la Tribune, de Woonsocket, nous ont fait des conquêtes qu'il 
faut à tout prix conserver. Et, dans les circonstances, il ne 
faut pas oublier que ces conquêtes ne peuvent être gardées que 
par la force, les armes qui ont servi à les faire. Le prochain 
congrès de Springfîeld, lui-même, ne terminera probablement 
pas l'œuvre commencée; il ira plus loin que ses prédécesseurs 
et contribuera tout au plus à compléter la victoire. C'est, du 
reste, ce que ses organisateurs ont compris et ce qui explique 
le ton sage de leur manifeste. On veut faire une démonstra- 
tion de puissance c|ui, tout en garantissant la stabilité des suc- 
cès obtenus, préparera les voies à des succès nouveaux. Nous 
montons, et il s'agit de stimuler notre ardeur dans un moment 
où nous allions être tentés de rester stationnaires. A ce point 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 155 

de vue, notre situation est peut-être plus risquée qu'elle n'était 
il y a trente ans. Dans la lutte nous avons été forts, mais au- 
jourd'hui que le fanatisme s'est tu autour de nous, nous sommes 
déjà tentés de prendre pour une paix durable ce qui n'est en 
somme qu'un armistice. Le congrès de Springfield arrive à 
temps, avouons-le. . 

Il arrive, de plus, puissamment aguerri ; il s'est donné un 
programme qu'il suffit de lire pour se convaincre de la sagesse 
qui a présidé à sa formation. Nous y trouvons réunies en 
faisceaux les questions qui ont toujours guidé notre marche, 
pénible quelquefois, glorieuse toujours, parmi les éléments qui 
se partagent la population essentiellement cosmopolite des 
Etats-Unis. Qu'on lise plutôt la première partie du manifeste 
lancé par les organisateurs du congrès " à tous les Canadiens- 
Français établis dans la Nouvelle-Angleterre et l'Etat de New- 
York. Voici : 

" Compatriotes, — Le projet de tenir un congrès général 
des Canadiens-Français de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat 
de New- York ayant recueilli partout de nombreuses adhésions, 
et ayant pour ainsi dire, la sanction de l'approbation populaire, 
nous avons cru qu'il était opportun d'en provoquer la prochaine 
réalisation. Il semble, en effet, que le moment soit venu de 
nous réunir dans un même esprit de patriotisme et de frater- 
nité, et de nous concerter sur les mesures à prendre pour assu- 
rer notre avancement collectif, et pour obtenir que l'on fasse 
droit à toutes nos légitimes revendications. 

" Nous sommes, pour notre part, fermement convaincus de 
l'urgente nécessité qu'il y a d'organiser un congrès qui aurait 
pour objet de mettre en évidence les. questions les plus. vitales 
intéressant directement notre nationalité, et d'instituer une 
enquête approfondie qui permettrait de définir clairement notre 
situation générale et nous aiderait à travailler d'une façon in- 
telligente à la solution des problèmes qui réclament aujour- 
d'hui toute notre attention. 

" C'est pourquoi nous adressons ce manifeste à tous nos 
compatriotes, les convoquant en assemblée plénière à Spring- 
field, Mass., le ler et le 2 octobre prochain. 

" Le programme du Congrès n'a pas été arrêté dans tous ses 
détails, mais en voici les grandes lignes: 

" Le premier jour sera consacré à l'étude de notre situation 
économique, politique et sociale. Sous ces trois chefs vien- 
draient les questions suivantes: 



15<) REVUE CANADIEXXK 

I. Nos sociétés de bienfaisance; 
" 2. La Naturalisation ; 
" 3. L Education. 

■' Les débats et délibérations du second jour porteront ex- 
clusivement sur notre situation religieuse, au point de vue spé- 
cial de la desserte des paroisses catholiques composées en ma- 
jorité de Canadiens-Français. Cette question se subdivisera 
comme suit : 

" I. Notre situation religieuse. Ce qu'elle est. Rapports 
et statistiques; 

'■ 2. Ce qu'elle devrait être ; 

" 3. Mesures à prendre pour l'améliorer." 

Quel vaste programme pour une convention ou mille délé- 
gués, au bas mot, n'auront que deux jours pour discuter, étu- 
dier tant de sujets! Pourtant les congrès de ce genre ne peuvent 
pas s'éterniser et il faut aller vite. Et c'est cette rapide expé- 
dition des affaires qui a nui à l'efficacité des premiers congrès. 
Néanmoins, comme ils se faisaient à une époque d'activé re- 
vendication, leurs effets ont été quand même importants et 
durables. On ne pourrait peut-être pas procéder de la même 
manière aujourd'hui sans compromettre gravement la cause. 
Les chefs du congrès ont prévu cet inconvénient en établissant 
des règles à la discussion qui doit s'y faire. La partie oratoire 
consistera, en grande partie, en études soigneusement i)répa- 
rées sur les questions qui figurent au programme, sans comp- 
ter qu'on fera, à cette même occasion, la compilation de toutes 
les statistiques que les représentants des sociétés ont été char- 
gés de recueillir dans leurs localités respectives pour le béné- 
fice du congrès. De sorte que ce dernier n'aura qu'à sanction- 
ner une œuvre qui s'élabore depuis plusieurs mois. C'est un 
gage de succès, et ceux qui ont pris l'initiative dans ce sens ont 
droit à toutes nos félicitations. On marchera enfin en pleine 
lumière. 

Nous ne toucherons que d'une façon superficielle les sujets 
qui seront traités à Springfield, l'espace mis à notre disposition 
ne nous permettant pas de le faire plus au long. 

Le premier jour de la convention sera consacré à " nos so- 
ciétés de bienfaisance," la " naturalisation," l'éducation," 
trois questions d'intérêt vital qui ont toujours réuni les nôtres 
dans le même cadre d'idées et qui leur ont permis de maintenir 
dans leurs rangs cette cohésion admirable, source de tous les 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 157 

progrès accomplis depuis cinquante ans. Les sociétés de bien- 
faisance franco-américaines se sont développées avec une ra- 
pidité qui tient du prodige, si l'on tient compte des obstacles 
qu'elles ont rencontrés, et dont le moindre n'est pas l'attitude 
injustifiable du Concile de Baltimore à leur égard. Enfin elles 
ont grandi en nombre, en importance et on s'arrête rarement à 
considérer les sacrifices imposés par la bataille qui a été cou- 
ronnée par la plus belle des victoires. On profite des avantages 
acquis pour afïermir le succès obtenu. C'est ce que nos socié- 
taires ont fait. La fédération des sociétés en une seule. l'U- 
nion St-Jean-Baptiste d'Amérique, étendant sa juridiction à 
toutes les organisations de bienfaisance franco-américaines du 
pays, est en train de donner à leur œuvre un couronnement 
qui n'est pas indigne du rêve qui a présidé, animé toutes les 
luttes des nôtres depuis un demi-siècle. 

L'œuvre de la naturalisation a créé notre influence politique, 
elle a pour beaucoup contribué à nous acquérir des sympathies. 
C'est elle qui a prouvé ce que nous étions, c'est elle aussi qui 
décidera de nos succès futurs. Et il est assez intéressant de 
noter que les persécutions de tout genre qui ont marqué la pre- 
mière époque de notre séjour aux Etast-Unis ont diminué en 
nombre et en fureur à mesure que le nombre des électeurs fran- 
co-américains a grandi. Le droit de vote a contril)ué pour 
beaucoup, croyons-nous, à améliorer notre situation tant reli- 
gieuse que sociale. Et, pour ne citer qu'un exemple, c'est lui 
qui, en permettant l'élection de M. Dubuque, de Fall River, à 
la législature du Massachusetts, sauva un jour le principe de 
nos écoles paroissiales gravement menacé dans l'Etat voisin. 
La naturalisation avait bien sa place sur le programme du con- 

Il en est de même pour la question de l'éducation. Seule- 
ment, nous ne sommes plus au temps où le point important 
était d'avoir une école paroissiale. Ah ! qui pourra redire tous 
les sacrifices, tous les dévouements exigés par l'enseignement 
primaire dans les colonies franco-américaines ! Mais on avait 
compris que sans l'école où l'on enseignerait la religion et la 
langue des pères, c'en était fait de la nationalité. On se mit 
bravement à l'œuvre et les résultats obtenus font aujourd'hui 
l'étonnement de ceux qui nous entourent. Nos écoles parois- 
siales, humbles à leur origine, se sont perfectionnées avec le 
temps à tel point que nous pouvons dire qu'elles ne sont pas 
les inférieures des institutions libres subventionnées par le gou- 



158 REVUE CANADIENNE 

vernement du pays. Le progrès nous a portés à viser plus haut. 
Fall River aura l'automne prochain une école franco-améri- 
caine d'enseignement supérieur. Notre système d'éducation 
méritait une mention spéciale, et nous sommes heureux de le 
rencontrer sur le programme du Congrès. Voilà pour le pre- 
mier jour. 

Le deuxième sera entièrement consacré à l'étude de notre 
situation religieuse. Ce n'est pas trop, puisque, pour nous, 
cette question comprend toutes les autres. Les luttes soute- 
nues dans le passé, celles qui se font encore de nos jours pour 
obtenir un clergé national, en font foi. La bataille n'a pas 
changé d'aspect depuis les généreuses revendications de Mgr 
de Goësbriand pour les Canadiens du Vermont. Elle a tout 
simplement pris de l'extension et le problème reste le même : 
conserver notre nationahté, notre foi, au nom du droit et de la 
justice, en dépit des attaques réitérées des américanisateurs à 
outrance. Quelques avantages partiels remportés sur certains 
points de la Nouvelle-Angleterre, du New^-York ou de l'Ouest, 
sont cependant des encouragements précieux à continuer la 
lutte. Mais quand verrons-nous le triomphe définitif? Qu'im- 
porte la lenteur des procédés? soyons fermes. On nous attaque 
du côté religieux parce qu'on sait bien y trouver le secret de 
cette virilité nationale dont nous sommes fiers. Nous ne pour- 
rons être que des catholiques canadiens-français; notre na- 
tionalité doit être aussi immuable que notre foi. Suivons le 
conseil d'O'Connell : "Pas de révolte, mais agitons." 

Comme on peut le voir, le congrès de Springfield ne fera que 
continuer en la perfectionnant, une œuvre qui date de 1865. Il 
recueille une succession. C'est un poste d'honneur qu'il n'au- 
rait pas le droit de déserter. Le mot de Démosthène est tou- 
jours vrai, qu'il s'adresse aux individus ou a des collectivités: 
" Déserter le poste marqué par les aïeux est un crime qui mé- 
rite la note d'infamie." Avant l'ère des conventions nationales 
on n'aurait pu trouver une seule paroisse canadienne dans le 
New-Hampshire, le Massachusetts, le Rhode-Island ou le Con- 
necticut. C'est à peine si nous en aurions trouvé quelques-unes 
dans un coin du Maine, l'Aroostook et le Madawaska, exclu- 
sivement habité par des Canadiens-Français et des Acadiens. 
Aujourd'hui nous en trouvons partout. Le congrès de Spring- 
field est, on l'avouera, un heureux héritier et nous avons déjà 
dans la liste de ses organisateurs la garantie qu'il sera digne 
de son titre, digne de ceux qu'il représente. 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 159 

Il serait impossible de retracer ici l'histoire de tous ces co- 
mices patriotiques où l'influence franco-américaine a pris nais- 
sance. C'est au sein de leurs délibérations que nous avons 
vécu notre histoire, que les ancêtres ont élaboré, dans la prière 
et l'harmonie des airs nationaux, l'œuvre que nous admirons 
aujourd'hui, dont nous recueillons les fruits et que nous 
sommes appelés, sinon à compléter, du moins à asseoir sur 
des bases plus solides. On nous a tracé toute grande la route 
à suivre, et nous avons sur nos devanciers l'avantage d'entre-, 
voir les sommets à atteindre, les hauteurs sublimes que les hé- 
ros des premières luttes osaient à peine rêver. 

Peut-être retrouverons-nous, à Springfield, quelques-uns 
des anciens lutteurs, ces vaillants qui ont blanchi sous l'armure 
et dont l'expérience nous sera si précieuse. Mais comme leur 
nombre sera restreint ! Batchelor, Lapierre, Lebœuf, Gagnon, 
Martel, vous ne serez pas là! Tous morts, à part un, M. Le- 
bœuf, terminant, dans une retraite ignorée du New-Hampshire, 
une vie dont la plus belle part fut consacrée au service des 
siens ! Tous victimes de l'ingratitude oublieuse qui tend à ra- 
petisser leur œuvre ! Comme tant d'autres, après avoir dé- 
pensé leur énergie dans l'accomplissement du devoir national, 
ils sont allés rejoindre la cohorte des héros obscurs que la 
gloire oublie de couronner. 

Montalembert disait: "Ne fait pas des ingrats qui veut! 
pour faire des ingrats, il faut avoir fait du bien à ses semblables, 
il faut avoir accompli de grandes choses pour l'humanité. Heu- 
reux donc ceux qui font des ingrats ! " 

Loi pénible que nous retrouvons à travers les âges, aux plus 
belles pages de l'histoire du monde, que nous retrouvons par- 
tout et à laquelle nos patriotes franco-américains ne devaient 
pas échapper. Mais elle a sa compensation dans une autre loi 
plus douce, loi d'amour qui, par la lente action du temps, grave 
au cœur des peuples les noms de leurs grands hommes, ceux 
qu'on ne peut pas juger le jour de leur mort, suivant le mot de 
Jules Simon, et " qui sont comme de hautes montagnes dont 
on ne se fait une idée juste qu'à quelque distance." 

Pourquoi le congrès de Springfield n'aurait-il pas un sou- 
venir pour ceux qui lui ont ouvert la voie et ne sont plus ? Son 
œuvre, croyons-nous, en serait plus complète. 

Woonsocket, R. I., 25 juillet 1901. 



SONGE D'UNE NUIT D'ETE 



A ma petite Germaine. 

'AI rêvé de toi, cette nuit, ma chère, 
Et j'en rêve encore rien qu'en y pensant. 
J'ai rêvé d'un ange, ange de, prière, 
Ange aux yeux câlins, au front ravissant. 

Je pensais à toi. quand près de ma couche, 
Il s'est approché, le doigt sur la bouche. 
Et son œil rêveur, jetant à demi. 
Sur son front charmant, un regard ami. 

Ses boucles d'argent tombaient sur ses ailes. 
Leurs reflets brillaient — vives étincelles, 
Comme aux soirs d'été, les astres de feu — 
On l'aurait aimé, pour un seul cheveu. 

Sans ses ailes d'or, sans sa voix étrange. 
Murmurant des mots qu'ignorait mon cœur, 
Je n'aurais pas su, si c'était ton ange. 
Ou si c'était toi, ma gentille sœur. 



7)Ctt'fic ^cfcn 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 



Les affaires internes du parti libéral anglais. — M. Asquith.^ Sir Henry Camp- 

bell-Bannerman Un caucus. — L'impérialisme. — Un manifeste de lord 

Rosebery. — Le serment du roi. — Une modification insuffisante. — La loi 
scélérate en France. — L'amiral de Cuverville. — Un acte de foi à la tri- 
bune. — Le Pape et les congrégations. — Un dilemme. 

Les affaires internes du parti libéral anglais ont abondam- 
ment défrayé la presse de la Grande-Bretagne, depuis quelques 
semaines. Dans notre dernière chronique nous avions indiqué 
la scission qui s'était produite lors d'un vote proposé par M. 
Lloyd-George, et dont la portée était de blâmer la tactique 
adoptée contre les Boërs. Une cinquantaine de libéraux, M. 
Asquith et sir Edward Grey en tête, s'étaient abstenus de vo- 
ter, se séparant ainsi de leur chef, sir Henry Campbell-Banner- 
man, qui appuyait la motion. Subséquemment M. Asquith 
prononça un discours extra-parlementaire dans lequel il blâma 
nettement le chef de l'opposition. Celui-ci répondit dans un 
discours prononcé à Southampton. Et sir Henry convoqua 
une réunion du parti pour le 9 juiillet, afin de faire décider si 
oui ou non il jouissait de la confiance de la députation libérale. 

C'est l'impérialisme qui est la cause du conflit. Il y a dans 
la loyale opposition de Sa Majesté deux écoles. L'une, tout 
en étant hostile à la politique intérieure du gouvernement, tout 
en blâmant même dans le détail son action diplomatique et mi- 
litaire, n'entend pas lui faire, sur ce dernier terrain, une guerre 
de principes; ou, en d'autres termes refuse de combattre ce 
qu'on appelle depuis quelques années la politique impérialiste, 
ce système d'accroissement, de développement, d'agrandisse- 
ment dans les diverses parties du monde, qui, d'après ses cham- 
pions, doit porter à leur plus haut point la gloire et la puis- 
sance anglaises. Lord Rosebery s'inspirait beaucoup de ces 
vues, lorsqu'il était premier ministre; et, dans la Chambre des 
Communes, MM. Asquith, sir Edward Grey, sir Henry Fowler 
sont les esprits dirigeants de ce groupe. M. Asquith, surtout, 

Août.— 190L 11 



162 REVUE CANADIENNE 

en est l'orateur attitré. Le très honorable Herl>ert H. Asquith 
est né en septembre 1852; il n'a donc que quarante-huit ans. 
Après avoir étudié à Oxford, il fut admis au barreau en 1876. 
En 1886, il fut élu membre de la Chambre des Communes par 
la division électorale de East Fife. Le 18 août 1892, à l'avène- 
ment du quatrième cabinet Gladstone, il fut nommé Home 
Secretary, ou ministre de l'Intérieur. En peu d'années il avait 
conquis, par son éloquence, une position éminente dans le par- 
lement, et on avait appris à le considérer comme une des plus 
brillantes i>ersonnalités du jeune parti libéral. A l'heure ac- 
tuelle, étant donnée la réserve dans laquelle se tient lord Rose- 
bery, les libéraux impérialistes considèrent M. A,s<juith comme 
leur leader. 

L'autre école est composée de ceux qui croient l'Angleterre 
assez grande, et qui estiment la tâche de maintenir dans son 
intégrité cet immense empire assez considérable pour que l'on 
ne travaille pas à la rendre encore plus ardue, en donnant car- 
rière à de nouvelles anïbitions et en provoquant de nouveaux 
conflits. Ce sont les pacifiques, des économes, les partisans 
d'une politique intérieure hardiment réformatrice, mais d'une 
politique extérieure prudente et modérée. MM. John Morley 
et sir William Vernon Harcourt sont les leaders et les porte- 
parole les plus considérables de cette importante fraction du 
parti libéral. 

Il est certain que MM. Morley et Harcourt représentent la 
véritable tradition gladstonienne. Gladstone, si hardi, si im- 
pétueux, si téméraire parfois dans sa politque de réformes cons- 
titutionnelles, économiques et sociales, était plutôt rétrograde 
dans sa politique extérieure. On se rappelle qu'à un certain 
moment il sembla faire bon marché des colpnies. Ses critiques 
ne se gênèrent pas de l'appeler parfois " the little englander." 
Il n'était pas avorable aux expansions lointaines, aux initiatives 
diplomatiques ambitieuses. Dans les questions étrangères, 
c'était un circonspect. Il réservait toute sa fougue pour le 
" home government." 

' Beaconsfield, au contraire, avait assumé le rôle de champion 
de la " Greater England." Suivant lui, l'Angleterre n'avait 
pas encore atteint lia limite de sa légitime influence dans le 
monde. A ses yeux, la Grande-Bretagne n'était pas simple- 
ment un puissant royaume, mais elle était, elle devait être un 
immense empire dont le pouvoir et l'action énergique devaient 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 163 

s,e faire sentir sans cesse jusqu'aux extrémités de l'univers. Il 
fut le père authentique de l'impérialisme britannique. 

Les deux tendances s'accusèrent dans la question du Home 
Rule. Les successeurs de Beaconsfield y virent un affaiblisse- 
ment de l'empire, une diminution de sa force et de son prestige, 
un coup fatal à son unité. Ils le combattirent à outrance. 
Gladstone, au contraire, y vit surtout une grande réforme po- 
litique à accomplir, et le novateur passionné qu'il y avait en lui 
se précipita dans cette vaste et dramatique entreprise, avec une 
fougue et un élan qui faillirent la conduire au succès. 

Cette mémorable campagne fut l'occasion d'une première 
scission libérale. Une fraction importante du parti, dirigée par 
le duc de Devonshire et M. Chamberiain, refusa de suivre le 
'■ grand old man." Ils arborèrent le drapeau de l'Union, et 
tendirent la main aux conservateurs pour faire échouer le bill 
par lequel M. Gladstone accordait à l'Irlande une Législature 
autonome. L'unionisme fut une première forme de l'impé- 
rialisme. Il décima le parti libéral. 

La guerre du Transvaal est venue infliger à ce parti une nou- 
velle épreuve. Depuis deux ans il a été facile de constater la di- 
vision qui règne dans les rangs de l'opposition. La présente ses- 
sion a empiré le mal. Cependant l'assemblée du 9 juillet a réussi 
à empêcher un schisme complet d'éclater. Elle a même rétabli 
dans les rangs l'union officielle. Sir Henry Canipbell-Banner- 
nian est un homme affable, courtois et dont les manières con- 
ciliantes sont un précieux moyen d'action dans les circons- 
tances difficiles où il se trouve placé. Il a déclaré qu'étant 
donnée la division qui existe dans le parti, il avait cru de son 
devoir d'obtenir une expression d'opinion et de s'assurer s'il 
possédait la confiance de l'opposition et s'il pouvait encore lui 
être utile. Si je suis encore de quelque utilité au parti, a-t-il 
ajouté, mon premier souci doit être d'essayer à maintenir l'u- 
nion dans les rangs. La division au sujet de la guerre a été 
grandement exagérée. Sir James Kitson, M. P., appuyé par M. 
A. E. Pease, M. P., a proposé un vote de confiance. Sir Wil- 
liam Vernon Harcourt a appuyé la motion chaleureusement. 
M. Asquith, dans un vigoureux discours, a dit qu'il était odieux 
de mettre en doute la loyauté de ceux qui différaient d'opinions 
sur certains points. Il a rendu hommage au zèle et au tact 
manifesté par sir Henry Campbell-Bannerman. Il se déclare 
prêt à appuyer le chef du parti ; mais il insiste sur l'idée qu'il 



I 



164 REVUE CANADIENNE 

doit y avoir de ia tolérance si l'on veut voir régner la con- 
corde. Sir Edward Grey parle dans le même sens. Le résultat 
de l'assemblée a été un raccordement au moins temporaire et 
un vote de confiance en sir Henry Campbell. On affirme 
que M. Asquith n'avait pas du tout l'intention de détrôner son 
leader. Il y avait 159 membres du parlement présents à la 
réunion. 

Lord Rosebery, l'ancien premier ministre libéral, qui venait 
d'arriver d'un voyage à l'étranger, a été l'objet de plus d'une 
démarche durant cette crise intime du parti. En réponse à 
une invitation du Club libéral de la Cité d'aller y adresser la 
parole sur la situation politique, il a publié un manifeste remar- 
quable que toute la grande presse a commenté. Ce document 
politique est important. Le noble lord fait allusion à sa dé- 
mission comme chef du parti libéral, il y a cinq ans. " En 1896, 
dit-il, j'ai abandonné la direction du parti avec le dé.sir sinon 
l'espoir de favoriser son union. Pour le même motif je me suis 
etïacé depuis, et je me suis abstenu de toute parole ou de tout 
acte qui pourrait troubler cette union ou embarrasser mes suc- 
cesseurs. Cette ligne de conduite n'a pas été généralement 
comprise. B'.le était simple, loyale, facile à comprendre, et 
c'est pour cela sans doute qu'on L'a appelée mystérieuse. En 
tout cas, elle n'a eu aucun efïet sur l'union du parti. Ce 
parti, dans le but de conserver une apparence d'harmonie, a 
accordé à ses membres la liberté d'action et de parole au sujet 
de la guerre, ce qui signifie liberté universelle. Je me consi- 
dère donc relevé de la réserve que je me suis imposée il y a près 
de cinq ans. Non pas que je désire rentrer dans l'arène de la 
j)olitique de parti. Loin de là; je n'y retournerai jamais 
volontairement. Au contraire, je crois qu'il y a une place utile 
et peu convoitée, dans notre société politique, pour quelqu'un 
qui ayant rempli de hautes fonctions, et n'ayant aucun désir 
de les remplir encore, peut émettre son opinion avec une indé- 
pendance absolue. Je parle donc pour moi seul." 

Après avoir montré quelles sont les perspectives du parti 
libéral dans la politique intérieure, lord Rosebery déclare que 
le parti ne pourra devenir une puissance que lorsqu'il aura pris 
une décision relativement aux questions impériales qui sont 
soutenues par la guerre. " L'empire tout entier, a-t-il dit. 
s'est rallié à la guerre. Quelle est l'attitude du parti libéral? 
Neutralité et liberté d'opinion. Eh bien, je soutiens que c'est 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 165 

une attitude impossible, et qui ne signifie rien autre chose que 
l'impuissance libérale. Aucun parti ne peut exister dans de 
telles conditions. Moralement la guerre est juste ou injuste, 
et notre tactique est légitime ou contraire à la civilisation. Si 
lia guerre est injuste et que notre tactique soit contraire aux 
lois de la civilisation, notre gouvernement, notre nation est 
criminelle, et la guerre doit être arrêtée coiàte que coûte. Si la 
guerre est juste et soutenue par l'emploi de moyens nécessaires 
et légaux, il est de notre devoir de l'appuyer de toutes nos forces 
afin qu'elle soit conduite à une prompte et heureuse conclusion. 
Ce sont là des questions vitales. Jamais deux partis hostiles 
n'en ont eu de plus grandes pour les diviser. Comment alors 
un parti peut-il s'entendre pour se diviser à leur propos? Ca- 
valiers et Tête rondes auraient pu aussi bien s'allier sur les 
bases du maintien d'opinions divergentes quant à la politique 
de Charles ler." Lord Rosebery rappelle que Fox, quand il 
combattit la guerre avec la France, brisa son parti et l'écarta 
du pouvoir pour près de quarante ans. " La vérité, dit-il, c'est 
que les hommes d'Etat qui se séparent de la nation sur une 
grande question nationale, telle qu'une guerre dans laquelle 
chacun contribue par des souffrances et des efforts communs, 
s'en séparent pour plus longtemps qu'ils ne le pensent. Une 
considération de ce genre ne saurait l'emporter un instant sur 
une conx'iction, mais elle ne devrait jamais être perdue de vue 
par les hommes politiques qui ne désirent pas voir le gouverne- 
ment de ce pays tomber permanemment entre les mains de 
leurs adversaires, et l'application de leur programme de poli- 
tique intérieure ajournée indéfiniment." 

Lord Rosebery se plaint ensuite de ce qu'on semble vouloir 
ignorer ou éluder la vérité réelle quant à la condition du parti. 
" Notre division, dit-il, n'est pas simplement à propos de la 
guerre : — elle cesserait avec la guerre ; — mais elle est causée 
par un sincère, fondamental et incurable antagonisme de prin- 
cipes au sujet de l'empire en général et de sa politique à venir. 
Il y a une école aveugle, suivant moi, aux développements du 
monde, qui est décidément insulaire. Il y en a une autre qui 
inscrit au premier article de son credo les responsabilités et le 
maintien de notre libre et bienfaisant Empire. Notre parti ne 
peut renfermer dans son sein ces deux écoles et demeurer un 
facteur politique important. Les deux sections peuvent s'appeler 
par le même nom et ramer dans le même bateau, mais le bateau 



166 REVUE CANADIENNE 

n'avancera pas, parce qu'elles rament en sens inverse. Tant 
que l'équipage ne sera pas tombé d'accord sur le port vers 
lequel elles rameront, la barque ne pourra que tourner sur eUe- 
même." D'après lord Rosebery, la source réelle de faiblesse 
pour le parti libéral, c'est une honnête et irréconciliable diver- 
gence d'opinions sur un groupe de questions de la plus haute 
importance. Ce n'est pas la faute d'aucun leader, et ce n'est 
en aucune façon une question personnelle. C'est l'évolution 
de notre Empire et du sentiment impérial durant les vingt der- 
nières années, qui a produit la divergence. Elle ne pouvait 
probablement pas être évitée. Elle ne peut maintenant être 
guérie ou déguisée par un caucus de parti. L'une ou l'autre 
des deux sections doit d'emporter si le parti libéral doit encore 
une fois devenir une puissance." Lord Rosebery termine son 
manifeste en déclarant qu'il n'entrevoit actuellement aucune 
issue favorable à cet imbroglio. 

. Ce document a été assez vivement critiqué dans les milieux 
libéraux. Les impérialistes nuance Asquith reprochent à l'an- 
cien premier ministre de se tenir à l'écart, et soutiennent que 
la situation n'est pas aussi désespérée pour le parti, qu'il a bien 
voulu le prétendre. 

Lord Rosebery fait parler de lui en ce moment de plusieurs 
manières. Il est fortement question de son mariage avec la 
duchesse d'Albany, veuve du prince Léopold, quatrième fils 
de la reine Victoria. La duchesse est âgiée de 40 ans. Elle 
appartient à la famille des princes de Waldeck-Pyrmont. Elle 
est veuve depuis 1848 Lord Rosebery est âgé de 54 ans. Il 
avait épousé en 1878 Mademoisellle Hanna Rotschild. fille 
unique du baron Rotschild. et la plus riche héritière de la 
Grande-Bretagne. Elle est morte len 1890, laissant à son mari 
deux fils et deux filles. On prétend que le roi Edouard VIT a 
donné son consentement à cette alliance, par laquelle 'lord 
Rosebery deviendrait le quasi beau-ifrère de son souverain. 



Le comité qui avait été nommé par la Chambre des lords 
pour étudier la question des modifications à apporter au ser- 
ment du roi a fait un rapport qui consiste simplement dans ce 
projet de résolution: 

" Que la déclaration requise du souverain, à son accession, 
par le Bill of Rights, peut être modifiée avantageusement, et 
qu'elle .sera formulée comme suit à l'avenir: 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 167 

" Je, par la grâce de Dieu, Roi (ou Reine) de la Grande-Bre- 
tagne et d'Irlande, Défenseur de 1» Foi, professe, certifie et at- 
teste solennellement et sincèrement, en présence de Dieu, que 
dans le sacrement de la Cène, il n'y a aucun transsubstantiation 
des éléments du pain et du vin au corps et au sang du Christ, 
au moment de la consécration, ou après, par qui que ce soit. 
Et je crois que l'invocation ou l'adoration de la Vierge Marie 
ou de quelque autre saint et le sacrifice de la messe tels que pra- 
tiqués maintenant dans l'Eglise de Rom-e, sont contraires à la 
religion Protestante. Et je professe, certifie et atteste solen- 
nellement, en présence de Dieu, que je fais cette déclaration et 
chaque partie d'icelle sans réserve." 

Pour mettre les lecteurs de la Revue Canadienne à même 
de se rendre compte du changement proposé, nous allons don- 
ner l'ancienne formule, ou mieux la formule actuelle, celle que 
le roi Edouard VII a prêtée lors de son accession au trône : 

" Je professe, certifie et déclare solennellement et sincère- 
ment en présence de Dieu, que je crois que dans le sacrement 
de la Cène il n'y a aucune transsubstantiation des éléments du 
pain et du vin au corps et au sang du Christ, au moment de la 
consécration, ou après, par qui que ce soit ; et que l'invocation 
ou l'adoration de la Vierge Marie ou de quelque autre saint, 
et le sacrifice de la messe, tel que pratiqué maintenant par l'E- 
glise de Rome, sont superstitieux et idolâtriques: et en pré- 
sence de Dieu, je professe, certifie et déclare solennellement que 
je fais cette déclaration et chacune de ses parties en particulier 
dans le sens naturel et ordinaire des mots qui m'ont été lus, tels 
qu'ils sont communément compris par les Protestants Anglais, 
sans aucun échappatoire, équivoque ou réserve mentale quel- 
conques, et sans aucune dispense déjà accordée à moi, dans ce 
but, par le Pape ou par quelque autre personne ou autorité que 
ce soit ou sans aucun espoir d'aucune dispense telle d'aucune 
per.sonne ou autorité que ce soit, ou sans penser que je suis ou 
peux être acquitté devant Dieu ou les hommes, ou absout de 
cette déclaration ou d'aucune de ses parties, bien que le Pape, 
ou quelque autre personne ou personnes que ce soient, pour- 
raient m'en dispenser, ou l'annuler ou déclareraient qu'elle est 
nulle et sans efïet dès le principe." 

C'est-à-dire que le comité de la Chambre des lords propose 
.simplement la suppression des mots " sont superstitieux et ido- 
lâtriques, " et leur remplacement par ceux-ci : "sont contraires 



168 REVUE CANADIENNE 

à la foi protestante;" et il remplace toute la phraséolog-ie su- 
perflue de la fin par l'affirmation que la déclaration est faite 
" sans réserve." Nous n'hésitons pas à déclarer que cette modi- 
fication n'est pas satisfaisante pour les catholiques. On veut 
bien ne plus dire que nos croyances sont " superstitieuses et 
idolâtriques." Mais on maintient l'attaque contre le sacrement 
de l'Eucharistie, et on parle de Vadoration de la Ste Vierge. 
Les nobles lords devraient savoir que les catholiques n'adorent 
pas la Ste Vierge. Est-iil donc si difficile d'enlever du serment 
du roi tout ce qui relève de la discussion théologique? 

Nous espérons que le parlement va aller beaucoup plus loin 
que le comité de la Chambre des lords. 



En France, la loi scélérate contre les congrégations reli- 
gieuses a été adoptée par le Sénat avec une servilité et une pas- 
sion sectaire peut-être encore plus accentuées que celles de la 
Chambre. La justice et le droit ont eu d'intrépides et élo- 
quents champions dans la personne de MM. de Lamarzelle. de 
Marcère. Wallon, etc. Un vaillant homme de mer, l'amiral de 
Cuverville, récemment élu sénateur, a payé de sa personne 
avec un dévouement admirable. Malgré son inexpérience de 
la tribune, il y est monté à plusieurs reprises pour protester 
contre les clauses iniques du projet, et il a prononcé de bons 
et solides discours. Nous tenons à rapporter ici un incident 
dont il a été le héros et qui a mis en pleine lumière son courage 
moral, souvent plus difficile à pratiquer que le courage guer- 
rier. Un enragé sectaire, le sénateur Delpech, dénonçait l'ex- 
istence de l'esprit clérical dans l'armée et la marine. Comme 
preuve à l'appui, il apportait une pièce dont il expliquait ainsi 
la nature : 

" C'est un document que j'ai communicpié moi-même à la 
presse, il y a trois ans; je l'ai trouvé dans une circulaire par 
laquelle le cardinal archevêque de Paris me demandait une 
souscription pour la construction d'une église Saint-Michel à 
Paris. (Hilarité.) 

"Ce sont deux lettres: la première affirmant que le signa- 
taire avait obtenu de l'archange saint Michel une protection 
toute spéciale dans des négociations délicates au Dahomey 
(Rires à gauche) ; il ne s'agit ni de nos troupes ni des sacrifices 
pour nous fournis; c'est l'archange .saint Michel (|ui a tout 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 169 

fait; la seconde, qu'ayant mis sous la protection de saint Mi- 
chel le bâtiment battant pavillon amiral, le danger d'un incen- 
die, qui s'était déclaré dans une des soutes, fut écarté. (Mouve- 
ments et rires à gauche.) " 

Mais alors, la scène change de face : " Vou'lez-vous nom- 
mer le signataire de ces deux lettres?" crie de sa place l'amiral 
de Cuverville, au délégué des Loges qui occupe la tribune. 
— ■■ Elles sont signées: amiral de Cuverville," répond M. 
Delpech. — " Je demande la parole pour un fait personnd," 
dit l'amiral. Et il s'élance à la tribune comme à un abordage. 
On sent qu'il va se passer quelque chose. Ce quelque chose 
c'est un acte de foi fait par un soldat en plein parlement fran- 
çais. Nous citons le compte rendu de la séance : 

" M. l'amiral de Cuvcnnlle. — Messieurs, je n'abuserai pas de 
la patience du Sénat. On vient d'apporter à cette tribune un 
fait qui m'est personnel: c'est un acte de foi, et je revendique 
pour moi le droit de croire et de pratiquer. (Vive approbation 
à droite.) 

" M. Maxime Lccointc. — Oui, mais non comme amiral. 

" M. Dcslieux Junca. — Vous n'avez pas le droit de ridicu- 
liser la France. (Exclamations à droite. — Bruit.) 

" M. le président. — N'interrompez pas, messieurs, je vous en 
prie. C'est bien la moindre des choses qu'un collègue qui a 
été mis en cause puisse s'expliquer. (Très bien ! très bien! à 
droite.) 

" M. l'amiral de Cuverville. — J'ai toujours considéré que 
ma foi était pour moi le premier de tous les biens et, je vous le 
dis, j'entends la conserver; nul n'a le droit d'y porter atteinte. 
(Nouvelles marques d'assentiment sur les mêmes bancs.) 

" J'entends que cette foi soit ma vie même ; elle a alimenté 
plus que ma vie. elle a été ma consolation, elle a été mon sou- 
tien dans les circonstances graves de ma carrière et, cette foi, 
elle donne au.x marins la pratique du sacrifice. . . (Très bicnl 
très bien! sur les mêmes bancs.), l'esprit d'abnégation. C'est à 
ce sentiment que nous devons de retrouver, sous toutes les la- 
titudes, des hommes (|ui. en joignant l'amour de Dieu à celui 
de la patrie, font triompher le drapeau sur tous les points du 
globe. (Vifs applaudissements à droite. — L'orateur, en rega- 
gnant sa place, reçoit les félicitations de ses collègues de la 
droite.) " 

Un journal catholique commentant cet épi.sode, s'écrie : 



170 REVUE CANADIENNE 

" Ce^ n'est pas seulement sur les bancs de la droite sénato- 
riale, c'est dans toutes les galeries et tribunes, — nous en fîimes 
témoin, — -que l'acte de foi si simple et si fier de l'amiral a pro- 
duit une émotion profonde. Quels applaudissements n'eût-il 
pas suscités là aussi, n'eût été l'interdiction imposée au public 
des galeries et tribunes de s'abstenir de toute manifestation! 
Mais on n'a pu réprimer de même les exclamations qui se pres- 
saient sur toutes les lèvres. " Bravo, amiral ! C'est très bien, 
très fier, très crâne! " 

Hélas ! pourquoi faut-il que des hommes comme ce fier ami- 
ral ne soient qu'une faible minorité dans le parlement fran- 
çais! 



Une fois adoptée définitivement par les deux Chambres, la 
loi de malheur a été sanctionnée par le président et promul- 
guée sans délai. C'est désormais un fait accompli. 

Le Souverain Pontife, qui avait élevé la voix au début de 
cette œuvre de persécution, vient de parler de nouveau. Il a 
adressé aux supérieurs généraux des ordres et instituts une 
admirable lettre pour les encourager et les fortifier dans l'é- 
preuve. Cet auguste document est daté du 29 juin 1901. Le 
Saint-Père y fait allusion aux attaques dirigées contre les con- 
grégations religieuses dans divers pays. 

" En ce qui Nous concerne, vous le savez, leur dit-il. Nous 
n'avons négligé aucun moyen capable d'écarter de vous une 
persécution si indigne et d'épargner à ces nations un malheur 
si grand et immérité. Dans ce but, en plusieurs circonstances 
déjà. Nous avons chaudement recommandé votre cause à 
tout pouvoir, au nom de la religion, de la justice et de la civili- 
sation, avec l'espoir, vain hélas! que Nos remontrances seraient 
écoutées. En efïet, dans ces derniers jours, chez une nation 
singulièrement féconde en vocations religieuses, et pour la- 
quelle Nous avons toujours eu des égards tout spéciaux, les 
pouvoirs publics ont approuvé et promulgué des lois d'excep- 
tion contre lesquelles, pour les conjurer. Nous avions, il y a peu 
de mois, élevé notre voix. 

" Nous souvenant de Nos devoirs sacrés, et à l'exemple de 
Nos illustres prédécesseurs. Nous réprouvions hautement ces 
lois contraires au droit naturel et évangélique. aussi bien qu'à 
la constante tradition, de s'associer librement pour un genre de 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 171 

vie, non pas seulement honnête, mais saint; contraires égale- 
ment au droit absolu de l'Eglise de fonder des instituts reli- 
gieux dépendant d'EMe exclusivement, pour l'aider dans l'ac- 
complissement de sa mission divine, ce qui procurait de grands 
bienfaits dans l'ordre religieux et civil, avantages qui se sont 
multipliés au profit particulier de cette très noble nation. 

" Aujourd'hui, cédant à un mouvement intime, il Nous plaît 
de vous ouvrir Notre cœur paternel, désireux que Nous 
sommes de vous donner et d'en recevoir une sainte consolation; 
avec le dessein aussi de vous fournir en même temps des docu- 
ments opportuns afin que vous vous affermissiez de plus en 
plus dans les épreuves et que vous en récoltiez de copieux mé- 
rites devant Dieu et devant les hommes." 

Le Pape rappelle aux ordres religieux la parole de Notre- 
Seigneur: "Heureux êtes-vous quand, à cause de moi, on 
vous maudira, on vous persécutera, et on portera contre vous 
mensongèrement toutes sortes de méchantes accusations." Les 
congrégations forment la portion choisie de la cité de Dieu; 
il n'est donc pas surprenant que contre elles, de temps à autre, 
s'acharne la cité du monde. Léon XIII fait ensuite, encore 
une fois, l'éloge des instituts religieux, de l'œuvre féconde, 
civilisatrice et moralisatrice qu'elles accomplissent dans le 
monde. Il les encourage à redoubler de zèle dans l'observance 
de leurs règles, et à suivre les traditions et les exemples de 
leurs illustres fondateurs: "Tous, jeunes et vieux, tenez les 
yeux fixés sur vos ililustres fondateurs. Ils vous parlent par 
leurs maximes, ils vous guident par les statuts, ils vous pré- 
cèdent par l'exemple; ayez le souci aimant et sacré de les 
écouter, de les suivre, de les imiter. Ainsi firent en des condi- 
tions et en des temps également très tristes, tant de vos aines, 
et ainsi vous transmirent-ils un riche héritage d'invincible cons- 
tance et de toutes autres vertus des plus choisies. Montrez- 
vous dignes de tels pères et de tels frères; que tous vous puis- 
siez dire avec un légitime orgueil : Nous sommes les enfants 
et les frères des saints ! 

" Par là vous pouvez vous promettre à bon droit des avan- 
tages signalés pour vou.s-mêmes, pour l'Eglise, pour la société. 
Vous, en efi^et, en vous étudiant à atteindre le degré de sanctifi- 
cation auquel Dieu vous a appelés, vous accomplirez les des- 
seins de sa divine providence, et vous mériterez la très large 
récompense qu'il vous a promise. L'Eglise, qui, en mère très 



172 REVUE CANADIENNE 

aimante, a prodigué ses grâces à vos diverses familles, retirera 
de vous, pour ainsi dire en retour, une coopération plus que 
jamais fidèle et d'une singulière efficacité dans sa mission de 
paix et de salut. Et précisément, c'est de paix et de salut qu'a 
un extrême besoin la société actuelle, misérablement affaiblie 
et dépravée qu'elle est, mais pour la ressaisir, la soulever, la 
ramener repentante "aux pieds de son très miséricordieux Ré- 
dempteur, il faut des hommes de vertu supérieure, de parole 
ardente, de cœur apostolique, et qui soient à point nommé des 
médiateurs de grâce accrédités auprès de lui. Et vous. Nous 
n'en doutons pas, vous serez tels ; et vous ne pourrez pas 
rendre à la société plus opportun et plus noble bienfait." 

Enfin le Saint-Père conseille aux congrégations, dans les 
épreuves qui les menacent, une attitude faite à la fois de fer- 
meté et de douceur. " La charité du Christ, chers fils. Nous 
inspire une dernière parole pour raffermir en vous les senti- 
ments dont vous êtes animés envers ceux qui combattent de 
toute façon vos instituts et qui en entravent l'œuvre. Autant 
votre attitude doit être par conscience ferme et pleine de di- 
gnité, autant par l'effet de votre profession elle doit être tou- 
jours douce et indulgente ; attendu que dans le religieux 
doit singulièrement resplendir la perfection de cette charité 
vraie qui se porte à la compassion mais ne cède pas à l'indi- 
gnation. " Se voir payés d'ingratitude, se voir rejetés, ne 
peut pas, certes, ne pas contrister la nature ; mais la voix au- 
torisée de la foi vous rappelle l'avertissement : Triomphe:: du 
mal par le bien; elle vous met sous les yeux cette splendide 
magnanimité de l'Apôtre lui-même : Nous sommes maudits, et 
nous héiiissoiis; nous souffrons persécution, et nous tenons ferme; 
nous sommes injuriés et nous prions; surtout, elle vous invite à 
répéter, suppliants avec Jésus, le bienfaiteur souverain de la 
race humaine, suspendu à la croix : Père, pardonnez-leur. 

" Donc, fortifiez-vous dans le Seigneur. Le Vicaire du Christ 
est avec vous; avec vous est tout le monde catholique, qui 
vous admire avec une respectueuse affection et reconnaissance. 
Du haut du ciel vous encouragent vos glorieux pères et frères; 
votre Chef suprême Jésus-Christ vous enveloppe et vous 
couvre de sa puissance. Vous, ses privilégiés, insistez auprès 
de son Cœur divin par une fervente prière, assurés d'en retirer 
un accroisement de confiance et de forces pour vaincre en lui 
toutes les colères du monde. Son : Ayez confiance, j'ai vaincu 
le monde, retentit toujours, consolant et vivace. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 173 

" Qu'elle vovis console aussi et vous soutienne, Notre Bé- 
nédiction, qu'en ce jour, consacré à la mémoire triomphante 
des Princes des Apôtres. Nous sommes heureux de vous accor- 
der abondante, soit à chacun de vous, soit à toutes vos familles 
et à chacune, qui nous sont très chères dans le Seigneur." 

Cette magnifique lettre a été accueillie avec gratitude par les 
congrégations menacées. Elle montre combien le Souverain 
Pontife prend part à leurs épreuves. Et dans sa forme si noble 
et si digne elle pèsera comme une écrasante condamnation sur 
les scélérats politiques qui ont édicté la loi d'ostracisme. 



Maintenant, que vont faire les congrégations? C'est la 
question qui se pose en ce moment dans le monde catholique 
français. En vertu de la loi Waldeck elles ne peuvent subsis- 
ter sans obtenir l'autorisation de l'Etat, et cette autorisation 
ne peut leur être conférée que par voie de législation. Voici 
ce que l'article 13 dit: 

" Art. / j. — Aucune congrégation religieuse ne peut se for- 
mer sans une autorisation donnée par une loi qui déterminera 
les conflitions de son fonctionnement. 

■' Elle ne pourra fonder aucun nouvel établissement qu'en 
vertu d'un décret rendu en Conseil d'Etat. 

" La dissolution de la congrégation ou la fermeture de tout 
établissement pourront être prononcés par décret rendu en 
conseil des ministres." 

Et cet article a pour corollaire l'article 16 qui se lit comme 

suit: 

" Art. 16. — Toute congrégation formée sans autorisation 
sera déclarée illicite. 

" Ceux qui en auront fait partie seront punis des peines édic- 
tées à l'article 8, paragraphe 2. 

" La peine applicable aux fondateurs ou administrateurs sera 
portée au double." 

Rapprochez ces deux articles: aucune congrégation reli- 
gieu.se ne peut se former sans l'autorisation d'une loi, et toute 
congrégation formée sans autorisation sera déclarée illicite. 
Donc, les congrégations qui ne demanderont pas l'autorisation 



174 REVUE CANADIENNE 

seront tenues pour illicites et traitées comme telles. En pré- 
sence de cette situation, on se demande si les congrégations 
doivent solliciter l'autorisation ou ne pas la solliciter. La solli- 
citer c'est s'incliner devant cette loi odieuse et tyrannique. C'est 
renoncer de fait au droit concordataire. C'est abandonner le 
terrain sur lequel on s'est placé dès le début. C'est soumettre 
à l'Etat des constitutions et des statuts religieux qui ne doivent 
relever que de l'Eglise. Ne pas la solliciter c'est accepter d'a- 
vance la mort et l'extinction d'œuvres importantes qui ont 
coûté d'immenses sacrifices, et qui fout un bien incalculable. 
Que faire? quelle voie choisir? Le dilemme est embarrassant 
et angoissant. 

Des articles qui ont été publiés à ce sujet dans la presse ca- 
tholique, urre idée se dégî^e ; c'est que, quelle que soit la so- 
lution du problème, l'attitude des congrégations devrait être 
unanime. 

Un Abbé bénédictin a adressé à la Férité Française la note 
suivante relativement à cette grave question : 

" Nous savons à quels dangers et à quels sacrifices s'expose- 
ront ceux qui ne croiront pas pouvoir, en conscience, deman- 
der l'autorisation, surtout après qu'un certain nombre d'autres 
se seront soumis à cette formalité. 

" D'un autre côté, mettre de l'empressement à solliciter, et 
même à accepter la faveur de la dite autorisation, présente plus 
d'un inconvénient grave. 

" 1° iCe serait faire le jeu d'un gouvernement hostile et im- 
pie. Aux yeux de beaucoup ce serait accepter le principe et les 
conséquences d'une loi souverainement injuste. 

" 2° Ce serait accepter la mise des congrégations hors du. 
droit commun — hors du Concordat c'est-à-dire déserter la plate- 
fortne du Concordat, sur laquelle le Pape nous a placés ; en 
cela n'y aurait-il pas imprudence et presque une certaine incon- 
venance ? 

" 3° Ce serait aggraver la situation des autres religieux qui 
seraient regardés, même par des honnêtes gens, comme des ré- 
fractaires et des révoltés, puis traités comme tels par le gou- 
vernement. 

" 4° Rien ne serait plus funeste et moin^ honorable, qu'une 
manière d'agir isolée et trop intéressée, qui ressemblerait à un 
sauve qui peut. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 175 

" A tous les points de vue, rien ne serait plus désirable que 
de voir s'établir entre les congrégations, non encore autorisées, 
une entente commune: 

" Soit pour protester, au moins par la dignité du silence, 
contre une loi inique, si injurieuse à Dieu et à l'Eglise, sans re- 
noncer à tous les moyens légaux pour se maintenir sur le ter- 
rain du droit commun, du pacte concordataire, pour obliger les 
persécuteurs à démasquer leur violence et l'hypocrisie de leur 
perfide loi ; 

■' Soit, si si l'autre parti paraît préférable, dans les circons- 
tances actuelles, demander l' autorisation tout<:s ensemble, au même 
titre et en vertu du même droit. 

" Sous cette forme, l'autorisation accordée aux uns, paraî- 
trait moins le prix de leur soumission à l'arbitraire, et l'exclu- 
sion prononcée contre les autres ne gênerait en rien la dignité 
de ceux qui auraient obtenu le bénéfice de la reconnaissance 
légale. 

" Par cette entente pour une action commune, combien les 
congrégations seraient plus fortes contre l'ennemi commun, 
et plus dignes en face de la persécution ! " 

Le même journal publiait dans le même numéro une com- 
munication qui lui était envoyée de Rome, et dans laquelle on 
semblait croire que le Pape allait donner une direction dans 
le sens de la seconde alternative indiquée par l'Abbé. On y 
lisait ces lignes : 

" Dans cette situation, il était important de savoir si le Pape 
avait la pensée de donner aux religieux la direction qu'ils en 
attendent, et dans quel sens le Souverain Pontife donnerait 
cette direction. 

" Or, je tiens de la meilleure source que le Pape entend don- 
ner en effet cette direction et que, tout considéré, il incline à 
formuler le désir ou. pour mieux dire, la volonté que toutes les 
congrégations s'accordent pour demander l'autorisation exigée 
par la nouvelle loi. 

" Sans doute, et sans parler de ce qu'on doit redouter du 
règlement d'administration public en perspective, le texte déjà 
bien grave de cette loi a été encore aggravé par les dispositions 
de l'arrêté ministériel dont fut accompagnée sa publication, 
puisque cet arrêté crée des difficultés d'ordre spécial, au point 
de vue canonique. Mais, sans qu'il soit besoin d'indiquer la 




176 REVUE CANADIENNE 

solution propice, il m"a été dit que Rome a le moyen de parer 
aussi à ces difficultés. 

" Est-ce à dire qu'on ait ici l'illusion de croire c|ue le gou- 
vernement, dont la loi vise évidemment la destruction des con- 
grégations religieuses, répondra par une attitude bienveillante 
à cette demande générale des congrégations ! Je ne le pense 
pas. 

*' Mais on croit bon d'éprouver ce qu'il peut rester de bonne 
foi au dit gouvernement pour l'application d'une loi qui, dans 
sa pensée, doit le délivrer des congrégations qui gênent da- 
vantage son action maçonnique. Cette expérience faite, nul 
ne sera plus admis à contester qu'en faisant voter cette loi, le 
gouvernement a eu moins souci de protéger l'Etat contre des 
dangers imaginaires que de se couvrir d'un prétexte légal pour 
s'armer d'un nouvel instrument de persécution. " 

Si l'information publiée par la Vérité française est bien ex- 
acte, le Pape va donc adresser aux congrégations une instruc- 
tion leur prescrivant de prendre une attitude uniforme et de 
demander l'autorisation. C'est alors que l'hypocrisie de Wal- 
deck-Rousseau et compagnie va éclater. Quel spectacle que 
celui de ces francs-maçons officiels, délibérant sur les statuts 
des congrégations ! Quelle amère ironie de voir la question de 
la vie ou de la mort de tel ou tel ordre religieux livrée aux sym- 
pathiques délibérations des mandataires du Grand-Orient, des 
Brisson, des Trouillot, des Combes et des Delpech ! 

* * m 

Au Canada la politique chôme complètement, et il ne s'est 
produit récemment aucun événement digne de mention. On 
commence à organiser dans différentes villes la réception de 
l'héritier présomptif du trône, le duc de Cornwall et d'York, 
qui arrivera à Québec en septembre. 

Québec, 25 juillet 1901. 




IRLANDE ET FRANCE 




^'^l'^r^.-f L y a toujours eu, je ne sais quelle attirance intime, 

-'St entre la terre d'Irlande et la terre de France, et la 

raison en est peut-être, que ces deux peuples, les 

peuples les premiers nés du catholicisme en Eu- 

'rope, ont été dès le berceau, caressés par la même foi, et 

nourris des mêmes espoirs, par les mêmes apôtres. 

C'est des rives de Gaule que saint Patrice est allé prêcher 

la verte Erin, et c'est vers la France que pendant ses heures 

d'angoisse, l'Irlande a jeté les yeux pour demander secours et 

sympathies. 

Viva la, the Freiich are coniing, 

Viva, la, our friends are true, 
Viva la, the French are coming, 

What will the poor yeoiiien do ? 

C'était le refrain que l'on chantait dans les veillées, pendant 
la grande détresse. 

Je me souviens même d'une paire de couplets français qui 
eurent leur heure de vogue sur la terre des saints. 

De Lhomond, verre en main et droit comme une lance, 
Camarade, dit-il, buvons au roi de France. 
Rasades et vivats respondent à ce cry, 

Car aux Anglais n'en déplaise, 

Le roy Louis est chéri 

De la brigade irlandaise. 

Septembre.— 1901. 12 



178 REVUE CANADIENNE 

Bonne chance aux beautés que nous avons aimées 

Dans le pays des lacs aux rives embaumées ! 

Que Dieu garde l'Irlande ! Ils pâlissent ; au cœur 

Sans cloute un chagrin leur pèse ; 

On ne tremble pas de peur 

Dans la brigade irlandaise. 

Aux armes ! Du combat c'est l'aube matinale ; 
Cent tambours à la fois battent la générale ; 
Aussitôt de la tente ils se rendent tout droit 

A l'avant-garde française. 

C'est là sa place de droit 

A la brigade irlandaise. 

De ces preux, francs buveurs, pas un n'a survécu, 
Tous ont été tués ; qu'importe ! Ils ont vaincu. 
D'autres ont, après eux, combattu pour la France, 
Jamais ils n'ont revu leur terre d'espérance. 
De Dunkerque à Belgrade, en tous lieux de combats 

Il n'est plaine ni falaise 

Oîi ne gisent des soldats 

De la brigade irlandaise. 

Pendant la Révolution de 1789, c'est en Irlande que beau- 
coup de prêtres français se sont réfugiés pour échapper à la 
mort que voulait leur donner leur ingrate patrie, et c'est d'Ir- 
lande que nous est venu l'abbé Firmin Edgeworth, pour assis- 
ter Louis XVI sur les marches de l'échafaud, et lui dire: " Fils 
de saint Louis, montez au ciel." 

Mais c'est surtout de l'amitié prodiguée par l'Irlande à la 
France pendant la guerre de 1870, que je voudrais entretenir 
mes si chers compatriotes d'adoption, les lecteurs canadiens 
de la Revue Canadienne. 

Je pourrais puiser des détails dans un joli livre que vient de 
m'envoyer la maison Murphy, de Baltimore. Il a pour titre 
Ireland and France, et a pour auteur M. Alfred Duquet. Il est 
écrit en anglais, mais c'est double plaisir que de lire une page 
d'amour pour la France, dans la langue d'Albion, quelques 
mots seulement pour donner appétit. 

C'est dans une réunion du ler septembre 1870. que fut dé- 
cidé à Dublin l'envoi d'un corps d'ambulance, composé de 300 
personnes et d'une brigade de 600 soldats irlandais. Cette 
petite armée, conduite par le capitaine Kirwan, arriva au Havre 
le 13 octobre 1870 et fut reçue officiellement le même jour. 



IRLANDE ET FRANCE 179 

" Au nom de la France, soyez mille fois les bienvenus, s'é- 
cria le maire de la ville. Je ne puis exprimer combien le pays 
est touché de la sympathie que vous lui témoignez pendant son 
affliction. C'ïst dans le malheur que l'on reconnaît les vrais 
amis. Dieu sauve l'Irlande ! " 

" Au nom d'une nation sœur, intimement unie à vous par 
des alliances, je présente aux délégués de la noble nation fran- 
çaise, ce corps de secours que j'amène, répondit M. McCann. 
S'il peut vous rendre service dans ces jours d'épreuves, il aura 
accompli une mission chère au peuple d'Irlande." 

M. Smith, de Dublin, ajouta ces quelques mots : 

" Permettez-moi de vous témoigner l'assurance des plus 
tendres sympathies des fîls et des filles d'Irlande. Nous dési- 
rons être séparés de la honteuse indififérence du reste de l'Eu- 
rope. Nous sommes Irlandais, et c'est comme Irlandais que 
nous déclarons notre amitié à la cause de France. L'Irlande 
est aujourd'hui ce qu'elle a été toujours envers la France, et si 
elle le pouvait, elle enverrait tous ses fils lutter et mourir pour 
la France." 

Il n'y eut aucune réponse, à ces paroles de vaillance, sinon 
ces mots sortis des poitrines des hommes et des femmes de 
France: Vive l'Irlande, vive l'Irlande, vive l'Irlande! 

Le 15 octobre, le contingent irlandais fut dirigé par le mi- 
nistre de la guerre, sur Evreux et de là sur Tours. 

Mais nous ne le suivrons pas dans ses opérations, car nous 
préférons renvoyer nos lecteurs au livre précité. C'est une 
mine de détails inédits sur les relations franco-irlandaises. 

La brochure se termine par une excellente biographie de 
Patrice Maurice, comte de MacMahon et duc de Magenta, Ir- 
landais d'origine, devenu Président de la République française 
en 1873. Cette vie est due à la plume de M. Ford, rédacteur en 
chef de Vlrish World, de New-York. 

§'a&ljé £cfcu. 
Vicaire à Cahoes (N.-Y.). 



DECHIFFREMENT D'UNE ANCIENNE 
ECRITURE 




N attribue à M. Joseph T. GoodiTiaii, de San-Fran- 
cisco, la découverte du déchiffrement des hiéro- 
glyphes qui se voient sur Jes monuments en ruine 
du Yucatan et de l'Aimérique centrale, et dont les 
Mayas, déjà tombés ,au rang de peuple dégénéré à l'é- 
poque de l'arrivée des Espagnols, sont Jes auteurs. 
Le système graphique des Mayas ressemble à celui des hié- 
roglyphes égyptiens. Voici les détails que j'en donnais dans 
un article publié dans La Revue du mois d'aoiàt 1899: 

" Les livres dont se servaient les Mayas consistaient en lon- 
gues bandes de papier faites de fibres du maguey, pliées à la 
façon d'un paravent, de manière à former des pages de neuf 
pouces par cinq pouces ; ces pages étaient couvertes de carac- 
tères hiéroglyphiques nettement dessinés et tracés à la main 
en couleurs brillantes. Des planchettes étaient accolées aux 
pages extérieures, et le livre entier ressemblait à un élégant 
volume de grandeur octavo. Les caractères avec lesquels ils 
sont écrits sont les mêmes que ceux gravés sur les tablettes 
en pierre et sur les monuments des villes détruites de Palenque 
et de Copan. Ce genre d'écriture, qui est entièrement différent 
des peintures idéographiques des Aztecs, n'appartenaient 
qu'aux Mayas. C'était un système d'écriture très perfectionné 
et renfermant, d'après l'examen qui en a été fait, un certain 
nombre de principes phonétiques. Sous ce rapport, comme 
sous plusieurs autres, les Mayas étaient de beaucoup les plus 
avancés des peuples de l'Amérique. Une ancienne mais bien 
vague légende attribue l'invention de ces caractères à Iztamna, 
le Cadmus Maya, sorte de héros demi-dieu qui, de l'Est, point 



DECHIFFREMENT D'UNE ANC. ECRITURE 181 

de départ, les guida, dans leur voyage à travers la mer, leur 
donna des lois et les gouverna pendant plusieurs années. L'in- 
terprétation de cette écriture hiéroglyphiciue est encore un des 
problèmes les plus difficiles de l'archéologie américaine, et elle 
constitue le premier obstacle que rencontre le savant qui étudie 
les ruines éparses sur le sol du Yucatan. Les tablettes et les 
monuments sont là, devant lui, avec leurs textes muets, qui lui 
donneraient, s'il pouvait les lire, la clef de ce qu'il cherche, et 
tant qu'il n'y aura pas réussi, les pages perdues de l'histoire 
des Mayas ne pourront être retrouvées. Quoique personne 
n'ait encore rien découvert qui pût le conduire au déchiffrement 
d'une seule inscription de cette écriture, les résultats auxquels 
en sont arrivés quelques savants, tant de l'Amérique que de 
l'étranger, nous permettent d'espérer que les études qui se 
poursuivent seront plus fructueuses." 

Jusqu'ici, c'est M. Léon de Rosny, éminent américaniste, 
qui avait fait faire le plus de progrès à l'étude de ces hiéro- 
glyphes. 

Vers 1840, le consul américain Stephens fut un des premiers 
à explorer l'Amérique centrale et à nous faire connaître les rui- 
nes qui en jonchaient le sol ou qui étaient déjà recouvertes par 
la forêt. De retour aux Etats-Unis, il éveilla, dans une série 
de conférences, l'intérêt du monde savant sur ces vestiges d'un 
autre âge. 

Quelques années plus tard, M. l'abbé Brasseur de Bour- 
bourg, envoyé par le gouvernement français, explorait ces 
mêmes régions, et écrivait plusieurs volumes sur les antiquités 
américaines. 

Mais les plus intéressantes découvertes, dans le dernier 
quart du siècle, sont dues à un autre explorateur français, M. 
Désiré Charnay. Le résultat de ses voyages au Mexique et 
dans l'Amérique centrale (1867- 1882) est contenu dans son 
grand ouvrage intitulé : Les anciennes villes du Nouveau-Moti- 
de." M. Lorillard, de New- York, avait donné $200,000 pour 
aider à défrayer les frais d'expédition de cet explorateur. 



182 REVUE CANADIENNE 

Il faut aussi mentionner M. Maudsilay qui, il y a vingt ans, 
alors qu'il était étudiant à l'Université d'Oxford, se voyant 
forcé, vu l'état de sa santé, de quitter son pays, arrivait dans 
l'Amérique centrale à la recherche d'un climat plus clément. 
Il y rencontra quelques curieux, que les inscriptions des tem- 
ples attribués aux Mayas intéressaient vivement, et il se prit 
d'un si grand intérêt pour ces antiquités, qu'il résolut sur-le- 
champ de faire de l'étude de ces monuments et de leurs inscrip- 
tions l'objectif de sa vie. Depuis cette époque, en effet, il n'a 
cessé d'enrichir les musées d'Oxford et de South-Kensington 
de tablettes couvertes d'inscriptions qui pourront bien, quelque 
bon jour, nous dire l'histoire de ce peuple mystérieux, que, fau- 
te de mieux, nous désignons sous le nom de "Mayas." C'est à 
cet enthousiaste et infatigable explorateur que M. Goodman 
vient de dédier son dictionnaire, fruit de quinze années de tra- 
vail, sur le système g;raphique de ces Américains d'autrefois. 
C'est l'opinion de M. Maudslay que ce savant a dévouvert la 
clef du déchiffrement de l'écriture hiéroglyphique des Mayas. 
Espérons qu'il ne sera point trompé dans son attente; ce serait 
faire faire un pas immense à l'histoire de notre continent. Avant 
Champollion, pour les hiéroglyphes égyptiens, MM. Oppert et 
Rawlinson, pour les caractères cunéiformes des Babyloniens, 
plusieurs s'étaient flattés d'avoir réussi à nous livrer le secret de 
ces écritures ; les événements ont prouvé qu'ils avaient pris 
l'ombre pour la lumière. L'avenir nous dira si M. Goodman 
nous apporte la lumière. Je suivrai les événements, et si la 
nouvelle de sa découverte se confirme, les lecteurs de la Revue 
Canadienne, pour ne parler que de mes cbers compatriotes, 
en seront les premiers informés, dussé-je faire autant de jaloux 
de tous ceux qui ne sont pas abonnés à cette excellente publi- 
cation. 

Cllpii. I^aqt-iovi. 
Québec, avril 1900. 



NOTRE-DAME DE LORETTE EN LA 
NOUVELLE-FRANCE 



(Suite) 



Un mot sur les industries des Hurons de Lorette com- 
plétera ce chapitre. Inutile de répéter ce qui a été dit 
ailleurs "' des occupations des sauvages de la mission et 
de leurs moyens de subsisfance. 

Aujourd'hui l'agriculture est moins en honneur chez 
eux qu'au 18e siècle. Au témoignage de Kalm, choisis- 
sant " les Français pour modèles," ils cultivaient tous le 
maïs, et quelques-uns avaient de petits champs de blé et 
de seisile. Plusieurs d'entre eux avaient des vaches. 
" Ils sèment, dit le naturaliste, dans leurs pièces de maïs, 
cette plante, si commune chez nous, que nous appelons 
soleil, et ses graines forment un des ingrédients de leur 
sagamiié, ou soupe au maïs." '"' 

Au dix-neuvième siècle, sauf de rares exceptions, ils pré- 
fèrent se livrer à des industries moins onéreuses, plus en 
harmonie avec leur nature indolente. 

D'après un publiciste contemporain, '^' " les Hurons de 
Lorette, placés sur une étroite bande de terre arable, ac- 
culés à une région montagneuse et forestière difficilement 
cultivable, ont été, par la force des circonstances, rejetés 
vers la chasse et les industries qui en dépendent. A l'heure 
actuelle, peu d'entre eux s'occupent de chasse ; mais leur 

(1) Voir chapitre cinquième. 

(2) Ouvrage cité, p. 124. 

(3) M. Léon Gérin-Lajoie. 



184 REVUE CANADIENNE 

aversion pour la culture et les travaux pénibles et suivis 
subsiste, et ils tii'ent presque entièrement leurs ressources 
du tannage des peaux, de la fabrication des raquettes, 
canots d'écorce, moccasins et articles de fantaisie. " "' 

Il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur non initié de 
décrire brièvement l'industrie principale à Inquelle le vil- 
lage de Lorette doit aujourd'hui sa subsistance, et dont le 
monopole n'est pas réservé aux seuls indigènes. Cette 
industrie comprend la double fabrication des raquettes et 
des moccasins, ou souliers mous, deux articles qui se com- 
plètent mutuellement. En effet, la chaussure de rigueur 
pour le marcheur à la raijuette est le moccasin, soulier à 
la fois chaud et léger, qui laisse au pied toute sa souplesse 
et ne brise pas le réseau de la raquette. 

La matière des raquettes n'a guère varié depuis la dé- 
couverte du pay?. Le cadre destiné à soutenir le réseau, 
dont l'ampleur empêche le pied d'enfoncer dans la neige, 
est invariablement en frêne, bois qui se plie admirable- 
ment à la forme qu'on veut donner à la raquette. La ma- 
tière des cordes entrelacées''^' qui forment le réseau était 
autrefois exclusivement la peau de l'orignal ou du caribou. 
On a gardé cette dernière peau pour les raquettes de qua- 
lité plus fine. Mais aujourd'hui, les peaux de vache ou 
de veau sont à peu près seules employées à cet usage. 

(1 ) Ces articles sont faits tl'écorce de bouleau et agrénieiU<''s de dessins naïfs 
(fleurs, oiseaux, etc), brodés en soie.s de porc-épic ou en poil d'orignal ou de 
caribou teint de diverses couleurs. Avant l'invention des teintures cliimi- 
o.nes extraites de l'aniline et d'autres principes, les Sauvages recouraient aux 
procédés suivants pour les différentes couleurs. Le rouge était extrait de la 
Uaroyane igalium) ; le jaune, des grains de la plante dite myrica gcile ; le bleu, 
de l'espagnolette ou raii ne verte vieillie par l'usage, qui, trempée dans l'eau 
bouillante, conserve la couleur jaune, et dégage le bleu. On obtenait le vert 
en trempant les objets teints en jaune dans la décoction bleue précédente ; le 
brun provenait de l'écorce de la noix (juglan» catliartini) ; le noir, du même 
princi|Te, et alors il tirait sur le brun ; de l'écorce de l'orme ou de l'érable, et 
dansée cas, il se rapprocbait du violet. Ces détails sont empruntés à une 
l'Otice publiée en 1S31, i)ar la f^ociété Littéraire et Historique de Québec, et due 
à M. Green. 

(2) Le nom sauvage de ces filaments est hnhiche. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 185 

Ces peaux, à l'état cru, c'est-à-dire débarrassées de leur 
poil, de la chair et des matières grasses qui y adhéraient, 
sont taillées en filaments plus ou moins épais selon le 
genre de raquette qu'on veut confectionner. Quand le 
réseau a durci, ces filaments gardent la translucidité et 
la couleur des cordes de violon, tirant sur le brun foncé 
dans les raquettes plus grossières. 

Quant à la forme des raquettes, elle varie considéra- 
blement. On peut cependant en rattacher les variétés à 
trois types généraux : les raquettes dites de chantier, les 
klonJyl-es et les raquettes de fantaisie. 

La première variété, celle qui rappelle le plus exacte- 
ment le type indigène original, est beaucoup plus large 
que les autres, de manière à mieux soutenir le poids du 
corps. C'est la r.aquette utilitaire par excellence. Les 
chasseurs, les militaires, les voyageurs, les missionnaires 
n'en connaissent pas d'autres. Les raquettes dites Idou- 
(Jjjhes sont étroites et pointues à chaque bout, le cadre étant 
<;o:nposé de deux baguettes de frèue recourbées en arc et 
rejointes aux deux extrémités. Comme les raquettes des- 
tinées aux coureurs, elles ne seraient pas utiles en pleine 
forêt, oii la neige molle céderait trop facilement sous le 
poids du marcheur. Elles supposent donc la neige durcie 
par le vent, ou Ijien encore un sentier battu par des com- 
pagnons de marche ou des concurrents, comme le chemin 
que doivent suivre les chercheurs d'or. 

Quant aux raquettes de fantaisie, il y en a une grande 
variété, depuis les raquettes d'amateurs et les raquettes 
de dames et d'enfants jusqu'aux minuscules raquettes, que 
les touri-stes emportent comme souvenir de l'hiver cana- 
dien et rangent parmi les chinoiseries et autres bibelots 
de leurs salons. 

La nomenclature des peaux qui servent de matière pre- 
mière pour la confection des moccasins ou souliers mous, 



186 REVUE CANADIENNE 

est plus variée encore, presque toute la faune des animaux 
portant bois des cinq parties du monde y ayant successive- 
ment contribué. 

L'histoire de cette convergence cosmopolite de pellete- 
ries homogènes vers un point aussi obscur que le village 
de Lorette ne laisse pas que d'avoir son côté [)iquant. 

Comment se fait-il donc que le fournisseur de la matière 
première d'une industrie qui, après tout, n'a pas uue im- 
portance majeure, achève de faire le tour du globe à la 
recherche de ce qu'il faut pour l'alimenter? La raison 
en est double : d'aboi'd, la dépopulation des forêts avec la 
marche en avant de la civilisation, et l'extinction progres- 
sive conséquente des races de fauves dont la peau est in- 
dispensable à pareille industrie. La seconde raison, qui 
logiquement est antérieure à la première, c'est la demande 
croissante de cette marchandise causée par la multiplica- 
tion des clubs de raquetteurs, et l'engouement plus ou 
moins factice pour les sports canadiens. 

Il y a une quarantaine d'années, quand le nombre de 
gens chaussant moccasins n'était pas légion, les chasseurs 
Lorettains, durant leur chasse d'hiver dans les forêts qui 
nous séparent de la région du lac Saint-Jean, fournissaient 
ample matière à leur industrie nationale. Peaux d'ori- 
gnaux et de caribous, <'' les premières plus épaisses et plu» 
résistables pour le pied, et celles-ci, plus fines et plus 
souples, pour les hausses du mocassin, étaient seules en 
usage. Tout au plus, la peau de mouton servait-elle 
parfois pour remplacer celle du caribou dans les s juliers de 
qualité inférieure. 

(1) L'orignal est nne variété de l'élan [Alcea malchls). Le caribou est le 
renne de l'Amérique dn Nord (fi'tfiffi/cr taramlu«). L9 major G.-K. MacMa- 
lion, du 31e répiment d'infanterie des Etats-Unis (U. S. V.), dans une étude 
sur les MoroH de Miiidanao(une des îles Philippines), peuplade originaire de 
Bornéo et attidée au mahométisme, parle d&carihoui cumine faisaut iiartie de 
la faune de l'île, et dit que les cuirasses des guerriers sont souvenr fait w de 
peau de caribou durcie. Le terme airibou est probablement employé par 
l'écrivain américain à défaut d'un mot plus approprié. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 187 

Mais bientôt les fauves de la forêt canadienne se 
faisant plus rares, et la demande s'étant subitement 
accrue par l'occupatiou militaire plus nombreuse qui sui- 
vit l'affaire du Trent et les menaces de guerre avec la 
république voisine, il fallut chercher plus loin les maté- 
riaux nécessaires à l'industrie de Lorette. Les domaines 
de Sa Majesté britannique devaient être assez vastes pour 
fournir des chaussures aux braves soldats venus pour les 
protéger. Les Montagnes Rocheuses envoyèrent la dé- 
pouille de l'élan rouge, et, plus tard, les plaines du Nord- 
Ouest, celle du bison. 

A leur tour, ces deux races puissantes disparurent assez 
promptement sous la balle du pionnier et au cri strident 
de la locomotive. Cette fois le problème se compliqua 
davantage. Les forêts du nouveau monde ne suffirent 
plus pour chausser le pied de celui qui naguère les par- 
courait en maître absolu. Il fallut traverser l'océan et 
demander à l'Afrique australe la dépouille de ses gnus, 
de ses hartebeests, de ses girafes, pour chausser l'antipode 
de l'Amérique boréale. Chose étrange ! Le fusil du 
hurgher avait abattu sur le veldt de l'Orange et du Trans- 
vaal la bête qui devait chausser son futur envahisseur. 

La chasse aux hommes a succédé à la chasse aux bêtes 
sur les kopje et les veldts du Sud-Africain. • 

Mais, quelques années avant la guerre, l'importation 
des peaux de ce pays avait cessé. Là aussi, les progrès 
de la civilisation avaient tari cette t^ource de matériaux. 

C'est du berceau du genre humain, de l'antique Asie, 
que le Huron de Lorette attend aujourd'hui le cuir de ses 
moccasins. L'élan de l'Inde orientale, qui erre sur les 
versants des Himalayas a le malheur d'être le congénère 
de l'orignal ou élan du Canada. Il faut donc qu'il paye 
de sa vie le prestige de cette royale affinité. Car l'élan 
ou l'orignal est vraiment le roi des forêts du Nord. Sa 



188 REVUE CANADIENNE 

taille colossale, sa force prodigieuse, l'envergure de son 
puissant panache, la succulence de sa chair et l'épaisseur 
de sa peau, voilà ses titres à la supériorité. C'est surtout 
cette dernière qualité qui le fait rechercher aujourd'hui 
par le fabricant de moccasins, comme elle lui faisait pré- 
férer naguère son congénère de la province de Québec, 
des forêts du Maine ou des Montagnes Rocheuses. 

La préparation des peaux pour la confection des mocas- 
sins ne compte que deux ou trois manipulations. 

L'épilation se fait en trempant les peaux dans de l'eau 
claire. Pour les assouplir, on les baigne quelque temps 
dans l'huile de morue, après quoi elles sont savonnées. On 
les repasse et polit ensuite au moyen de l'émeri. Enfin 
on les expose durant une dizaine d'heures, dans une cabane 
close, à une fumée épaisse produite par la combustion du 
bois pourri. C'est cette dernière opération qui donne au 
cuir des moccasins un arôme particulier. La peau est 
alors prête pour le tailleur. '^' 

Celui-ci a divers modèles à sa disposition, suivant l'es- 
pèce de soulier demand'^e. Les deux variétés aujourd'hui 
en usage sont le soulier à la forme, qui est le type a peu 
près universel, et le soulier nez de hœuf, dont le nom s'ex- 
plique par sa ressemblance avec cet organe de l'animal. 

Il y a deux autres variétés qui ne sont plus aujourd'hui 
dans le commerce : le soulier à Viroquoise, dont le bout 
est carré, les deux pièces de l'extrémité étant rassemblées 
et plis.sées. C'était jadis le soulier favori des raquetteurs. 
L'autre type est le Maniioha, dont l'extrémité est plus 
pointue. 

(1) Une assez forte proportion des peaux achetées sur le marché de Londres 
est avariée. Colle» qui proviennent des pays plus chauds sont assez souvent 
brûlées par la graisse qui s'y est fondue au soleil. C'était le cas, en particulier, 
pour les peaux de girafe, d'ailleurs peu propres à l'industrie des moccasins, à 
raison de leur rugosité et de leur porosité. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 



18» 



A ces deux industries, et à celle moins importiiiite des 
objets de fantaisie, est venne s'ndjoindre depuis quelques 
années la construction des canots en toile goudronnée 
qui, légers et portatifs en même temps que solides et 
étanches, semblent destinés à remplacer le traditionnel 
canot d'écorce. 

Si le sauvage était plus prévoyant et économe, il pour- 
rait, avec ces moyens de gagner, jouir d'une aisance rela- 
tive. Malheureusement, il imite son voisin, le canadien- 
français, trop souvent passionné pour le luxe et le confort 
après avoir séjourné " en Amérique," ou fréquenté ceux 
qui y avaient vécu. 



£. 8i-(^. Siiibcsaij, "îlrTc. 



(A siiiirc) 




LOUIS JOLLIET 

PREMIER SEIGNEUR D'ANTICOSTI 



', Sinte I 



XIV 



Comme pour l'expédition de Jolliet à la baie d'Hudson, 
nous sommes obligés de suivre le résumé qu'a fait M. Pierre 
Margry du journal de l'explorateur québecquois, — journal 
qui semble avoir été soit égaré, soit mis délibérément à l'abri 
des investigations des chercheurs. La Revue Canadienne a 
publié ce résvmié en 1872; nous n'en rappellerons, et très som- 
mairement, que ce qui concerne le Labrador proprement dit. 

Disons d'abord que, sous le régime français, la côte du La- 
brador commençait immédiatement à l'est des îles et îlets de 
Mingàn (concession de Jolliet et de LaLande) et se. poursuivait 
le long du golfe Saint-Laurent et du détroit de de Belle-Ile, 
puis — à partir de la " pointe du détour " — le long de l'At- 
lantique jusqu'aux terres voisines du détroit d'Hudson. (Traité 
d'Utrecht.) Aujourd'hui, on peut dire qu'il y a deux Labra- 
dor: l'un dont le nom ne figure pas sur les cartes de géogra- 
phie, mais revient à chaque instant dans le langage courant et 
populaire des habitants de la côte nord : c'est le Labrador lau- 
renticn, ou canadien, qui fait bordure à la portion nord du golfe 
Saint-Laurent ; l'autre, le seul désigné sous son ancien nom 
par les géographes, dont les côtes sont baignées par les eaux 
du détroit de Belle-Ile et de l'Atlantique: c'est le Labrador 



LOUIS JOLLIET 191 

océanique. Le premier fait partie de la province de Québec; le 
second est annexé politiquement à Terre-Neuve. {^) 

Parti de Mingan vers le commencement de juin 1694, ce ne 
fut qu'un mois plus tard, après avoir mouillé dans plusieurs 
havres pour permettre aux explorateurs d'y faire la traite et la 
pêche, (^) que le Saint-François atteignit les îles Saint-Jacques, 
en face de la baie de Missina, d'où Ton commence à apercevoir 
Terre-Neuve. (^) 

Jolliet, à l'instar des premiers explorateurs de la Nouvelle- 
France, descendit sur une de ces îles et y planta une croix. 

Dans ces haltes, et à certains jours, on dressait un autel, le 
Père franciscain célébrait le saint sacrifice de la messe, et l'on 
faisait les prières ordinaires " pour le roi. le bourgeois du na- 
vire, ses associés, et aussi pour l'heureuse réussite du vovage." 



(1) Par proclamation royale datée de la cour de Saint-James, le 7 octobre 176;< 
(l'année même de la signature du traité de Paris), l'ile d'Anticosti, le Labrador et 
une petite étendue de la côte nord du fleuve Saint-Laurent, à partir de la rivière 
Saint-Jean (un peu à l'ouest de Mingan), furent annexés au gouvernement de 
Terre-Neuve ; mais, en 182.5, un acte du parlement impérial recula les bornes du 
Canada à l'est, et les fixa à une ligne couiant depuis l'anse au Blanc Sablon jusqu'au 
^'2e degré de latitude nord. Anticosti et le Labrador laurentien revinrent alors au 
Canada et cessèrent de faire partie du gouvernement de Terre-Neuve. — (Voir 6 
George IV, chap. 50, sec. 9.) 

(2) Il ne faut pas s'étonner de voir .Tolliet faire la traite sur ces côtes. Le privi- 
lège des associés de la ferme du roi ne s'étendait que jusqu'à deux lieues au-dessous 
des Sept-lles : à l'est des concessions accordées à François Bissot, à Jolliet et à 
LaLande, le champ était laissé libre à tous les pêcheurs et traiteurs, indistinctement ; 
seulement, chacun d'eux était exposé à voir un ou plusieurs concurrents s'établir 
à ses côtés. Une petite concession portant privilège avait été faite cependant, en 
1689, près de Blanc Sablon, mais comme un des concessionnaires était François 
Pachot lui-même, ceux qui montaient son navire, le Saint- François, pouvaient y 
faire la traite en toute sécurité et légalité. 

(.3) C'est sur une île voisine de Terre-Neuve qu'un petit-fils de Louis Jolliet, que 
nous croyons être .lean -Baptiste .Jolliet de Mingan, fut tué accidentellement par le 
sieur Pierre Tessier, qui l'accompagnait, en 1738. L'infortuné jeune homme expira 
trois quarts d'heure après avoir reçu le coup fatal. — (."Vrchives du ministère de la 
marine, à Paris ; document résumé par M. Edouard Richard, archiviste du gouver- 
nement canadien.) 

(4) M. Margry ne donne pas le nom du Père récollet qui accompagnait l'expédi- 
tion. Le texte du manuscrit de .Tolliet le ferait sans doute connaître. Nous savons 
seulement que le Père .Simon de la Place, récollet, se trouvait à .anticosti, en 1689, 
et que, cette même année, il était allé annoncer l'Evangile aux Esquimaux. Le Père 
Sixte Le Tac dit expressément que le Père .Simon de la Place fut le premier mission- 
naire qui soit allé chez les Esquimaux. 



192 REVUE CANADIENNE 

Le 9 juillet au soir, on atteignit les îles de Balsamon, qui 
marquent le commencement du détroit de Belle-Ile. 

Le lo, les voyageurs rencontrèrent sur la mer " des glaces 
qui, dans le lointain, paraissaient comme des châteaux." Le 
lendemain ils passèrent en face d'une île qu'ils nommèrent la 
Citadelle. C'était un rocher à pic, de trente pieds de hauteur, 
qui formait un triangle de plus de quinze arpents, " avec des 
fossés naturels, des places d'armes tout à l'entour," pavées de 
gravier et de cailloux. Le même jour, — 1 1 juillet, — le Saint- 
François doubla " la Pointe du Détour, qui est la fin du détroit 
de Belle-Ile, nommée par quelques-uns le Cap Charles." (*) 

Les voyageurs virent alors devant eux " une anse pleine 
d'îles ; " ils mouJllèrent près des premières, à cause du vent 
du sud. 

Toute cette côte dentelée et déchiquetée du Labrador serait 
extrêmement dangereuse si elle n'était protégée contre les 
vents par une multitude d'îles et îlots qui sont pour les navi- 
gateurs un abri admirable. 

Le 12 juillet au matin, " on entendit comme deux coups de 
canon au loin. JoUiet s'embarqua dans un canot avec deux 
hommes pour aller à la découverte. Il reconnut que c'étaient 
des glaces qui avaient fait ce bruit en se brisant et en tombant 
dans la mer." 

On était enfin entré dans la mer toute parsemée d'îles de la 
côte du Labrador, et là com.mence un véritable voyage de dé- 
couvertes. Jolliet " donne des noms aux lieux comme s'ils n'é- 
taient connus de (personne et qu'il en prît possession le premier. 
Il veut aussi apprendre ce que peut produire d'avantages aux 
Canadiens le commerce avec les Esquimaux." 



(I) La baie voisine du cap Charles a ^>té indit|uée comme devant être le terminus 
d'une ligne de chemin de fer qui relierait Quiibec au Labrador océanique. Du cap 
Charles à la cote de llrlande, la traversée se ferait en quatre jours. Un autre projet 
serait de relier la baie .James à l'Atlantique par un chemin de fer qui suivrait la 
vallée de la rivière appelée EcikI Main, à l'est de la baie, puis, après avoir franclii 
un désert de sable sans montagnes, atteindrait la vallée du fleuve Hamiltou et celle 
du lac Melville, et aurait son terminus à l'estuaire Hamilton {Hamillon Inlet), 



LOUIS JOLLIET 193 

L'explorateur avait encore un autre but : celui de trouver 
un passage moins au nord que le détroit d'Hudson pour com- "y 

muniquer de l'A^tlantique à la baie James. 

Jolliet donna le nom de Saint-Louis à une baie dans laquelle 
il entra le 13 iuillet. (') On alluma des feux, on tira du ca- 
non pour attirer les Sauvages, mais personne ne parut, et l'écho 
seul répondit aux détonations. 

Le 14, " comme le vent était contraire au point de faire dou- 
ter une tempête, (^) on s'arrêta pour raccommoder la barque ; 
Jolliet monta sur une île d'où il découvrit bien dix lieues dans 
la baie vers le nord-ouest, en outre des deux qu'on avait déjà 
parcourues. Par la coupe des montagnes, il pensa que la baie 
continuait au delà. Il y vit plusieurs îlots de roche et des îles 
couvertes de grands bois d'épinettes, de trembles et de bou- 
leaux, ainsi que les montagnes voisines. Les îles des bords de 
la mer seules lui parurent peuplées et revêtues de mousse. 

La plupart de ces îles étaient fort hautes, et chacune dans son 
milieu représentait comme des montagnes d'une terre ferme. 

" Jolliet examina ainsi avec la plus grande attention le pay- 
sage, mais le soleil se coucha sans montrer les Esquimaux tant 
souhaités. 

" Enfin le 15, comme l'on quittait la baie, il aperçut au large 
une biscaïenne faisant la route de Terre-Neuve. Sa pensée 
d'abord fut que c'était un navire européen, parce qu'elle re- 
tourna sur ses pas (sic), mais, deux heures après, le Saint- 
François vit arriver les F,squimaux. 

" Il ne s'en présenta d'abord à Jolliet que deux, chacun dans 
un canot d€ lotip marin, pour traiter de quelques peaux. Les 
autres demeurèrent au loin. Ils ne voulurent pas aborder, 



(1) Ce nom a été conservé ; on le retrouve sur une carte officielle de la province 
de Québ»», publiée en 1898. 

(2) de joli archaïsme — douter une tempête — est sans doute cité textuellement du 
manusofit original. Il est regrettable (|ue M. Margry, qui a trouvé bon de publier 
intégralement des pages d'ineptie' an( nymes, dans un de ses volumes de documenta 
histofiques, n'ait pas cru devoif reproduire textuellement les manuscrits autheu 
tiques de Louis Jolliet qu'il a eur ' nti e les mains. 

Septembre.— 1901. 13 



194 REVUE CANADIENNE 

mais ils ne cessèrent tk crier, quoique plus hardis: Ahé! ahé! 
Thou, tchourakou! c'est-à-dire: " Bas les armes! Point de tra- 
hison ! " Ils étaient à portée de mousquet des Français, et 
ceux-ci voyaient bien les signes qu'ils leur faisaient d'aller à 
eux. Enfin Jolliet s'y décida. Il prit avec lui, dans le bateau, 
trois hommes et quelques couteaux pour la traite. On s'aborda 
aisément des deux parts. 

" Des deux Esquimaux, l'un, vieillard à barbe noire (qui 
avait sans doute eu des rapports avec les Espagnols)... se 
nommait Capitena Joannis; l'autre, sans barbe, s'appelait Ka- 
micterineac. Tous deux étaient grands, gras et blancs." 

Chacun d'eux était couvert d'un " capot de loup marin à ca- 
puchon, semblable à ceux des Récollets," se terminant par une 
queue ou pointe " bien passée et bien cousue." L'un et l'autre 
avaient " une culotte de peau avec le poil, et des 1)ottes de loup 
marin, le tout bien cousu et bien fait. 

" Les deux Esquimaux firent signe à Jolliet et à ses compa- 
gnons d'entrer et de mouiller dans un havre qui paraissait 
proche. L'espérance de faire quelque commerce et peut-être 
quelque découverte porta Jolliet à pénétrer dans ce havre, que 
l'on nomma, en souvenir du vaisseau et du bourgeois (Fran- 
çois Pachot), le havre Saint-François, (i) 

" Le lendemain, après une nuit tranquille, sur les huit 
heures, nos Français entendirent les mêmes cris: Ahé! ahé! 
C'étaient les deux Esquimaux de la veille qui les invitaient à 
la traite. Mais comme ils voulaient toujours ne pas venir à 
bord, Jolliet descendit sur le bateau avec quatre hommes. S'ap- 
prochant des nôtres en étendant et en agitant des peaux de 
loutres comme ils eussent fait de pavillons, les deux Esqui- 
maux ne cessaient de crier: Ahé! ahé! Thon, tchourakou! re- 
doublant fréquemment : Thou, tchourakou, c'est-à-dire : " Point 
de trahison ! bas les armes ! " Ils avaient à terre, au loin, leurs 



(1) Ce nom, inscrit sur les cartes de Jolliet, a aussi été conservé. 



LOUIS JOLLIET 195 

arcs, des flèches et un fusil. Ils faisaient signe à Jolliet d'agir 
de même. Lorsque le bateau de celui-ci fut arrivé près des 
roches, il aborda et alla seul au-devant d'eux; mais ils se re- 
tirèrent aussitôt en arrière ; tout étonnés et inquiets, ils lui 
firent signe avec la main de retourner au bateau, et lorsqu'il y 
fut, ils lui dirent avec gaîté, la satisfaction peinte sur le visage : 
Catchia! " Voilà qui est bien." Alors ils joignirent les Fran- 
çais. Mais un d'eux gardait toujours les armes et les flèches, 
pendant que l'autre traitait. Ils ne venaient que l'un après 
l'autre, disant toujours: Tchonrakoii! 

" Jolliet écrivit plusieurs mots de leur langue, qu'ils lui don- 
nèrent avec des témoignages de joie. Ces Esquimaux furent 
les deux seuls qu'il aperçut. En les quittant, ils lui firent en- 
tendre qu'ils allaient dans leur chaloupe rejoindre leurs gens, 
partis depuis peu de ce havre. Nos Français, en effet, y comp- 
tèrent onze grandes cabanes du printemps, et reconnurent là, 
comme à la baie Saint-Louis, que ceux qui y avaient séjourné 
y avaient fait des canots et raccommodé des biscaïennes. 

" Le 17 juillet, ils doublèrent le cap qui sépare le havre de 
Saint-François de la baie appelée de ce nom par eux, et y en- 
trèrent. 

" Le 18, ils traversèrent la baie Saint-Michel et y trouvèrent 
un bon mouillage, où ils furent retenus par le vent de N.-O., et 
par la pluie. Jolliet profita de cette nécessité pour envoyer un 
canot reconnaître les petites anses. Celui qui le menait remar- 
qua qu'il y avait quantité de bois sur les montaignes, et dans les 
vallées l'apparence d'une rivière. 

" Le 21, laissant une baie à gauche, dans le nord-ouest, et les 
îles que l'on nomma îles Saint-Thomas, le Saint-François entra 
dans un canal ..." 

Le lendemain, le vent étant sud-sud-ouest, " comme le Saint- 
François allait sortir des îles... l'équipage découvrit dans le 
nord-ouest une grande baie dont le fond ne paraissait point. (^) 



(1) Probablement la baie de Sandwich. 



196 REVUE CANADIENNE 

On jugea aussitôt que ce pouvait être la grande rivière que l'on 
cherchait, sur laquelle les Esquimaux devaient se trouver, sinon 
que l'on y rencontrerait du moins un passage dans les îles pour 
abréger la route. 

" Après avoir bien considéré tout, en bas et du haut des 
mâts, Jolliet résolut d'entrer dans cette rivière. Nos Fran- 
çais avaient fait environ une lieue lorsque, passant le long 
d'une île pleine de goélands, ils entendirent plusieurs voix: 
c'étaient celles des Esquimaux, qui parurent presque au 
même instant. Ils montaient deux biscaïennes qu'ils s'em- 
pressèrent de mener dans une île, puis, comme ceux qu'on avait 
vus les jours précédents, ils se mirent à crier: Ahé! allé!, en 
montrant des loups marins. Plus courageux que les autres, 
ils vinrent à bord du vaisseau au nombre de six. chacun dans 
un canot. . . Après avoir changé quelques loups marins, ils 
firent signe à nos Français de gagner la baie et qu'ils allaient 
les y suivre avec leurs biscaïennes pour leur montrer leur vil- 
lage, où l'on traiterait davantage. Jolliet le souhaitait, car, 
disait-il. tout roule sur ce mot de traite, et cependant cette 
traite n'est pas grand'chose jusqu'ici. Ils les crut donc, et peu 
de temps après il vit leurs biscaïennes arriver à la voile derrière 
le Satnt-François, qui cargua les siennes pxDur les attendre. Deux 
canots s'avancèrent alors pour montrer le passage par lequel 
il fallait entrer. . . Jolliet les laissa prendre les devants et les 
suivit avec plaisir dans le canot faisant nord-nord-ouest quatre 
lieues jusqu'aux cabanes du village." 

Un village d'Esquimaux. 

" Jolliet estimait être par 53° 44 ' de latitude. Le Saint- 
François mouilla sur les deux heures de l'après-midi devant le 
village, où, lorsque tous furent assemblés, nos Français comp- 
tèrent neuf cabanes, trois biscaïennes et un charois. Tout . 
était en bon ordre. Neuf canots vinrent trouver Jolliet et son 
monde, faisant les signaux et les harangues ordinaires: puis. 
après avoir traité, ils s'en retournèrent avec beaucoup de joie. 



LOUIS JOLLIET 197 

" Ils firent alors de la fumée sur une montagne de leur île, 
pour avertir deux canots qui étaient dans la baie. Dans l'un 
était leur chef, nommé Guignac, qui voulut venir droit au na- 
vire ; ils l'approchèrent, et ensuite ces dix canots vinrent avec 
lui, tous rangés de front, les hommes toujours haranguant et 
disant sans cesse le Tcharakou : " paix partout, bas les armes, 
point de trahison, bons capitaines de tous côtés." 

" L'abord, les embrassades, les cérémonies de joie se firent 
dans le bateau, contre le navire, après quoi ils s'en retournèrent 
donnant à entendre qu'ils reviendraient le lendemain. . . 

Ils revinrent en effet le lendemain matin. Ils se montraient 
gais et affables ; " parfois ils faisaient aux Français signe d'aller 
à leurs cabanes. Jolliet écrivit quelques mots de leur langue, 
qui lui parut aisée à apprendre." Ils vinrent de nouveau le 
soir, mais quelque chose dans le navire leur parut suspect. " Ils 
firent garde toute la nuit ; mais lorsque le jour parut, une 
grande fumée s'éleva, et soit qu'ils eussent reconnu l'esprit pa- 
cifique des nôtres, soit pour une autre raison, ils poussèrent des 
exclamations de joie et adressèrent aux Français des paroles 
de paix, les invitant à venir auprès d'eux. Ils firent chanter 
leurs femmes, dont Jolliet trouva les voix fort douces et très 
agréables. Néanmoins, après avoir considéré leurs danses et 
écouté leurs chants pendant quelque temps, il prit garde que 
ce n'était pas pour cela que le Saint-François s'en allait à la dé- 
couverte, et il cria à son tour aux Esquimaux de venir sans 
craindre ; il nomma toutes les marchandises en leur langue. 
Ceux-ci l'écoutèrent attentivement et s'embarquèrent dans 
onze canots; ils approchèrent, firent leurs échanges. Il y 
eut comme un pacte d'alliance et de paix, grâce à un petit pré- 
sent que le chef accepta en témoignage de sa joie." 

Jolliet rapporte ensuite que les explorateurs voulurent don- 
ner aux indigènes une idée de leurs propres chants. " Dans 
cette entrevue, dit M. Margry, nos Français ne voulurent pas 
demeurer en arrière avec les Esquimaux sur le point de la mé- 



198 REVUE CANADIENNE 

lodie." Le Père récolkt " entonna le Sub tiimn prœsidium et le 
Domine salvum fac sans doute aussi bien que Récollet ne put 
jamais l'entonner ", ce qui provoqua " des cris de remercîments 
et de joie "... 

" Ceci se passait sur les huit heures du matin, et après le 
dîner, c'est-à-dire vers onze heures ou midi, le R. P. Récollet, 
un fils de Jolliet et cinq hommes de l'équipage descendirent 
tous armés dans le bateau pour aller à terre et se familiariser 
plus encore avec les indigènes." 

Ils furent reçus avec affabilité. " Le chef Guignac s'en vint 
au-devant de nos Français dans son canot, leur montra le lieu 
propre pour aborder le plus près des cabanes, à une portée de 
fusil. Lorsqu'on atteignit le rivage, le chef manifesta un vrai 
plaisir de cette visite, vint prendre par la main le père Récollet 
à la descente du bateau et le conduisit au village, tandis que la 
jeunesse et les femmes visitaient les autres Français restés dans 
le bateau avec leurs armes. " Personne ne disait mot, sinon 
" doucement, et d'un visage riant, écrit Jolliet, passant la main 
"sur l'estomac et sur les bras: Catchia! catchia! voilà qui est 
" bien, disaient-ils." 

On mena le Père récollet tout droit à la cabane du chef. 
" La femme de celui-ci y entra la première, le Père vint après 
elle, puis ce fut le tour du chef. Guignac fit voir à notre reli- 
gieux tout son ménage, après quoi ils passèrent dans les autres 
cabanes, le chef tenant toujours le Père par la main, chaque 
famille faisant présent au visiteur de viande et d'huile de loup 
marin, qui était alors le meilleur de leurs vivres. Cette course 
faite, Guignac le ramena au bateau, l'em^brassa et s'en retourna, 
disant : Tchotirakoti, paix partout, Catchi, voilà qui est bien." 

JoivlvIET VISITE LE VILLAGE DES ESQUIMAUX. 

Le lendemaiTi, 25, Jolliet voulut savoir s'il serait reçu par les 
Esquimaux avec l'empressement que l'on avait témoigné au 
bon Père franciscain. Il descendit dans le bateau, avec huit 



LOUIS JOLLIET 199 

hommes, tous armés. " Guignac, l'apercevant, vint seul dans 
son canot au-devant de nos Français. Il les harangua, leur 
montra le lieu propre au débarquement, sauta le premier à 
terre, puis il s'en vint recevoir Jolliet au bateau. Alors il l'em- 
brassa et le prit par la main droite, pendant qu'un autre vieil- 
lard lui tenait la main gauche. Un second chef montrait les 
mêmes' civilités en faisant les mêmes cérémonies à M. de La 
Ferté. Tout le long du chemin, les jeunes gens que l'on ren- 
contrait faisaient de grandes amitiés aux Français. Ils les em- 
brassaient, les complimentaient, et les gestes aidaient à com- 
prendre là où la parole était insuffisante. 

" Lorsque Jolliet fut entré dans la cabane de Guignac, celui- 
ci lui montra sa femme, qui était vieille. Elle prit la main à 
notre Canadien, l'embrassa à la française. Sa fille, qui était 
mariée, en agit de même. Jolliet, voyant le gendre de Guignac 
lui faire signe que c'était sa femme, et que l'enfant de dix mois 
environ qu'elle portait était son fils, les embrassa tous trois, n'y 
trouvant rien de désagréable, et pensant, d'après les embrasse- 
ments de la grand'mère, que c'était une marque d'amitié hon- 
nête et de civilité parmi eux. 

" Guignac et sa famille menèrent ensuite nos Français par 
la main, dans les autres cabanes, où on les reçut partout très 
bien, avec les mêmes civilités. 

" Jolliet manifesta alors aux Esquimaux le désir de les en- 
tendre chanter, et les pria aussi de vouloir bien danser. Aussi- 
tôt seize femmes se mirent en rond et chantèrent, pendant 
que le second chef dansait au milieu d'elles. 

" Notre découvreur trouva que leur danse avait quelque 
chose de celle des sauvages du Canada, mais leur chant, par- 
tant de voix plus belles, lui parut .plus mélodieux. 

" Durant toute cette visite, il ne cessa d'observer tout ce 
qu'il voyait : hommes, femmes, choses. 

" Les hommes, d'après ce qu'il rapporte, étaient bien habillés. 
Chacun avait un justaucorps de loup marin, une culotte de 



200 REVUE CANADIENNE 

peau de chien, de renard ou d'ours, avec une paire de bottes, 
.e tout bien passé, bien fait, bien cousu. Les hommes ne pa- 
rurent pas à JolHet aussi basanés que nos sauvages; leurs che- 
veux noirs étaient coupés au-dessus des oreiiles; leur barbe 
était noire, mais presque tous se la faisaient." 

Nous ne ferons pas ici de digression ethnologique ; nous di- 
rons seulement que les Esquimaux n'appartietment pas à la 
même race que les Peaux-Rouges d'Amérique. L'abbé Fer- 
land semble prétendre que l'on retrouve chez eux les traits ca- 
ractéristiques de la famille des Samoyèdes et des Lapons. 
Quant au nom " Esquimaux ", il vient d'une expression abéna- 
quise qui veut dire " mangeurs de poissons crus." Les Es- 
quimaux d'autrefois mangeaient non seulement du poisson sor- 
tant de l'eau et non apprêté, mais aussi de la viande crue. 

Pour ce qui est du caractère et des " manières " des Esqui- 
maux, Jolliet " reconnut en eux une grande propension à rire, 
et un esprit comme des façons d'agir tenant plus du Français 
que du sauvage. 

" Les femmes lui semblèrent bien faites, grandes, grosses et 
grasses; il ne leur reprochait que d'avoir le nez court; cepen- 
dant, avec leur carnation parfaitement blanche, leur voix qui 
n'avait rien de rude, elles ne laissèrent pas que de lui paraître 
fort agréables, surtout par la manière dont elles disposaient 
leurs cheveux. Les jeunes femmes en faisaient une espèce de 
bouquet sur chacune de leurs oreilles ; elles tressaient le reste, 
qu'elles mettaient en rond sur leur tête, ce qui formait comme 
une beile rose épanouie." 

Il trouva le costume de ces femmes " moins sauvage que 
celui des Indiens du Canada." Eiles portaient de grandes 
bottes qui allaient toujours en élargissant et montaient jusqu'à 
la ceinture, où était fixée une lourde peau de loutre, de caribou 
ou d'un autre animal. Le buste était couvert d'un justaucorps 
qui avait des manches " comme les capots des Canadiens, et 
un capuchon comme la robe des récollets. Ce capuchon, qui 



LOUIS JOLLIET 201 

était assez grand pour qu'elles portassent leurs enfants dedans, 
leur servait aussi quelquefois à couvrir leur tête. Derrière ce 
justaucorps, une grande queue, large de plus d'un demi-pied, 
descendait à deux doigts de terre." 

On a vu, dans la lettre adressée par Jolliet à M. de Lagny, 
en 1693, que ces Esquimaux étaient polygames. Ils vivaient 
l'hiver dans des maisons, l'été sous des tentes. Celles-ci étaient 
faites en rond, et " couvertes de loup marin passé." Elles pa- 
raissaient propres et nettes. Les lits placés dans les cabanes 
étaient élevés d'un pied au-dessus de terre; on y étendait des 
peaux d'ours ou de loups marins pour servir de couvertures 
pendant la nuit. 

Ces Esquimaux mettaient leur eau dans des seaux de cuir de 
vache marine. On avait dit à Jolliet qu'ils buvaient de l'eau 
sa'.ée. " M. de La Ferté voulut s'en assurer et voir si elle était 
douce. Il en prit dans la main, mais aussitôt le chef lui fit don- 
ner une tasse de bois, dont il se servit pour boire. " L'eau 
était douce, écrit Jolliet, et la civilité remarquable." 

" Jolliet qui observait tout avec soin, visita également la 
rade, où il aperçut trois biscaïennes et un charrois. Ces quatre 
bâtiments nepfs avaient leurs grappins devant et derrière, des 
mâts, des voiles, des avirons, un baril d'arcanson, un Ijaril de 
clous à carvel et demi carvel, une barrique vide et un coffre. 
Sur une biscaïenne, Jolliet lut en gros caractères : Jestis Maria 
Joseph ! Il ne put regarder que dans celle-là, sans voir ce qu'il 
y avait dans les autres, mais tout paraissait neuf et bien peint. 
Jolliet se demanda inutilement comment et en échange de quoi 
les Esquimaux avaient pu se les procurer." 

Plus au nord. — Une vaste baie a l'occident. 

Toute la bande annonça son départ et son prochain retour. 
Hommes, femmes, enfants prirent place dans les biscaïennes 
après avoir fait aux Français " toutes sortes de civilités et d'a- 
mitiés." 



202 REVUE CANADIENNE 

Les explorateurs mirent à la voile presque aussitôt et attei- 
gnirent bientôt " un détroit situé vers le 54e degré." Les Es- 
quimaux les suivaient voiles déployées avec leurs quatre embar- 
cations, ■' et entrèrent dans une baie de plus de quinze lieues 
de profondeur, où il y avait apparence de rivière." 

Cette baie nous paraît être la Baie des Esquimaux, appelée 
aussi Estuaire Hamilton (Hainiltoii Inlct), dont le fond marque 
aujourd'hui la limite nord-est de la province de Québec, (') et 
qui reçoit les eaux du lac Melville et du fleuve Hamilton, 
venant de l'ouest. (^) 

Le vent ayant changé, les explorateurs furent obligés d'en- 
trer dans la baie, où ils pénétrèrent " environ trois lieues dans 
l'ouest. 

On y tua trois canards, mais on n'y trouva pas de morue. 
Jolliet depuis son entrée dans le Labrador, n'avait pas vu au- 
tant d'arbres qu'il en aperçut en ce lieu. 

" Il pénétra six lieues plus loin dans le N.-O., et N.-N.-O,, 
jusqu'à une pointe de bois sur laquelle deux avirons d'Esqui- 
maux, que l'on trouva, furent plantés debout, dans une île du 
côté du nord, où le Saint-François était mouillé ; on la nomma 
la Pointe-aux-Avirons." 

Le dernier jour du mois de juillet, on fit dix lieues vers le 
nord-est pour sortir de la grande baie, " large d'au moins six 
lieues et dont on ne voyait pas la profondeur dans l'ouest. 

" A midi on prit hauteur; Jolliet estima être par 55° 15 ' de 
latitude." 

Le 3 août on se trouvait à 55° 34 '. On passa la nuit dans 
une baie remplie d'îles montagneuses, qu'on nomma la Baie 
des Montagnes, et l'on entra le lendemain dans une petite baie 



(1) Voir le Statut du Canada, 61 Vict., cliap. ,3. 

(2) 11 ne faut pas confondre cette baie avec une autre Baie des Esquimaux, appelée 
aussi Baie Saint- Paul, voisine de la baie de Brador, ou baie de Phélypeaux ou baie des 
Espagnols, sur la rive nord du golfe Saint- Laurent, presque à l'entrée du détroit de 
Belle-Ile. C'est au fond de la baie de Brador que se trouvait l'ancien port de Brest 
dont il reste encore quelques traces. 



LOUIS JOLLIET 203 

que l'on appela la Baie de Pachot. Ce nom venait d'être donné 
lorsque les explorateurs entendirent la voix de plusieurs in- 
digènes, et bientôt apparurent trois biscaïennes bordées de 
peaux de loups marins et quatorze canots. Toutes ces embar- 
cations étaient remp!ies d'Esquimaux. 

Jolliet ordonna de mouiller en ce lieu, et l'on y demeura trois 
jours. 

" Le chef des Esquimaux se nommait Abenak. Tous vinrent 
plusieurs fois au navire, hommes, femmes et enfants, et chaque 
fois ce fut avec les mêmes cérémonies et les mêmes civilités 
qu'on avait remarquées chez ceux qu'on avait déjà fréquentés. 
Certains objets firent reconnaître qu'ils trafiquaient avec les 
Européens. . . 

" Le 8, le vent étant devenu favorable pour la route, on les 
quitta. Mais comme on avait fait six lieues dans le N.-N.-O., 
et que le Saint-François passait entre deux îles, il échoua. La 
marée baissait alors; il fallut demeurer jusqu'au soir et at- 
tendre l'autre marée; lorsque celle-ci arriva, l'on tira au large 
sans aucun dommage, quoique la nuit fût mauvaise. 

" Le 9, la hauteur du soleil sur l'horizon, avec l'astrolabe à 
terre, était de 50 degrés. Jolliet estimait pour la hauteur du 
pôle 55° 45, ' et la variation de l'aimant de 26 ' N.-O. 

" Par le travers de cette hauteur, il s'ofïrit à lui une grande 
baie dont il ne vit pas le fond. . . "Je ne sçay pas, dit-il, où les 
" eaux peuvent traverser, mais elles ont des vingt et trente 
" lieues de tour, il faut plusieurs voyages pour les descouvrir, 
" et sans doute qu'elles ne sont pas sans sauvages. Pour 
" du profit, je ne vois pas jusqu'icy qu'il y en ait beaucoup. Les 
" terres me paraissent fort ingrates en toutes choses." 

Le II aoiit, huit canots et quatre biscaïennes parurent dans 
la baie. Ils venaient annoncer l'arrivée prochaine du grand 
chef Amaillouk. 

Le lendemain, " aussitôt que le jour parut, on vit arriver 
vingt-deux canots et trois biscaïennes pleines de femmes, de 



204 REVUE CANADIENNE 

filles, de garçons de tout âge et de toute grandeur, jeunes et 
vieilles, petits et grands. C'était Amaillouk et ses gens. Ils 
traitèrent le peu qu'ils avaient de loups marins et chantèrent à 
leur mode, faisant paraître toujours beaucoup de joie de voir 
les Français et de pouvoir par leur intermédiaire satisfaire à 
quelques-unes de leurs nécessités." 

Ces Esquimaux étaient assez portés au larcin. Leur chef 
étant resté dans le navire, sur l'invitation de Jolliet, un jeune 
homme qui l'accompagnait s'empara adroitement d'une bous- 
sole — la boussole même de Jolliet — et la passa à sa femme 
restée dans une chaloupe auprès du navire. Celle-ci mit aussi- 
tôt cet objet brillant dans une de ses bottes. Mais elle avait 
été vue. Jolliet la fit fouiller séance tenante, et l'instrument fut 
ressaisi en dépit d'efforts aussi comiques qu'ingénieux de la 
part de la receleuse. " Ce fut un éclat de rire général tant de 
la part des Français que du côté des Esquimaux, fort portés 
par eux-mêmes à la gaîté et même à la raillerie. Le Père ré- 
collet en fit l'épreuve en cette circonstance. 

" Il était entré dans une de leurs bi'scaïennes. Là il fut d'au- 
tant mieux reçu qu'il faisait des présents aux femmes et aux en- 
fants. Mais il trouva qu'on le recevait trop bien. En effet, 
c'était parmi les femmes à qui l'embrasserait ; les unes l'em- 
brassaient d'un côté, les autres de l'autre, pendant que d'autres 
vieilles l'inquiétaient de leurs baisers, faisant semblant avec 
leurs dents de vouloir le manger. Tcharakou, paix partout, 
disait le Père; mais cela ne cessait pas, et le vénérable récollet 
se trouva fort heureux de rentrer au vaisseau. Depuis lors 
l'envie ne lui prit plus de retourner faire des présents." 

Jolliet avait eu le talent de s'initier suffisamment au langage 
des indigènes pour pouvoir, en s'aidant de quelque mimique, 
s'entretenir avec Amaillouk et ses compagnons. " Toutes les 
harangues et les cérémonies étant faites, des deux côtés, on 
quitta la baie, que Jolliet nomma la baie de Sainte-Claire." On 
était au 12 aoijt; " c'était la fête de cette sainte, qui était la 



LOUIS JOLLIET 205 

patronne de sa femme, et Jolliet se consola par un souvenir de 
ne pouvoir donner à celle-ci de plus près l'expression d'une 
affection qui durait déjà depuis vingt ans. Ce souvenir, en face 
de ses enfants et de ses amis, était encore une fête de famille." 

Les jours suivants ne furent marqués par aucun incident 
important. " On approchait des 56 degrés ; . . . on était déjà 
à plus de 106 lieues en droite ligne de Belle-lsle, à 15 ou 20 
lieues au plus du havre Saint-Pierre. Jolliet ne voyait pas 
chance de rencontrer si tôt des sauvages dont le trafic piît payer 
ce que le vaisseau coûtait tous les jours. On n'avait pas trouvé 
de morues depuis les 52° 30 '; on n'en avait vu que quelques^ 
petites aux côtes des Esquimaux; il fallait donc aller ailleurs 
en chercher pour employer le sel que l'on avait. D'un autre 
côté, les ancres semblaient trop faibles et les câbles trop usés, 
pour n€ pas obliger à prévoir de mauvais temps dans de mau- 
vais mouillages. Le retour fut donc résolu d'un consentement 
unanime, et l'on songea à trouver un havre pour mettre le na- 
vire en état de supporter le voyage. On le trouva le jour même, 
et le soir, au milieu du souper, qui était fort maigre, faute de 
gibier et de morue, on put se saisir de deux caribous, une mère 
et son petit, qui traversaient le havre. " C'était, dit Jolliet, le 
veau gras dont nous avions besoin." On se prépara alors à re- 
partir avec ces munitions, heureux, après tout, des résultats de 
cette exploration, en raison des moyens dont on disposait. 

" Quant on fait, dit Jolliet, des découvertes de cette sorte, 
" avec un navire, en travers des isles, des islots, des rochers, 
" dans des bayes de dix, quinze et vingt lieues de large, dont 
" on ne voit point k fond et pleines de battures, U faut avoir du 
" temps avec une grande expérience, un bon jugement et une 
" prudence non commune (Jolliet fait sans doute ici l'éloge de 
" son équipage) et, après avoir heureusement réussi, il faut dire, 
" pour avouer la vérité: " Soli Dco honor et gloria." 

De retour à Québec, Louis Jolliet constata que le château 
Saint-Louis, l'ancienne résidence des gouverneurs de la Nou- 



206 REVUE CANADIENNE 

velle-France, dont la construction remontait à 1637, avait 
été démoli. Frontenac venait de faire raser ce bâtiment, 
qui tombait en ruine, et un nouvel édifice était déjà commencé 
sur les fondements de l'ancien. {^) Frontenac s'était temporaire- 
ment installé dans un corps de garde voisin de l'entrée du fort, 
d'où il surveillait lui-même les ouvrages, et c'est là que JoUiet 
alla rendre compte au gouverneur de son expédition chez les 
Esquimaux. 

Les pages qui précèdent ne donnent que peu de renseigne- 
ments sur les ressources du Labrador comme pays de pêche et 
de chasse. Elles ne disent rien par exemple, des vaches marines 
que l'on capture sur ses rives, et dont les peaux mesurent jus- 
qu'à dix-huit pieds de longueur, rien non plus de la chasse au 
moyac, oiseau dont les œufs ofïrent une nourriture substan- 
tielle d'une saveur agréable, et fournit au commerce une quan-. 
tité considérable de plume et de duvet. 

La côte du Labrador est la patrie des phoques (loups ma- 
rins), que l'on peut abattre par centaines et par milliers tout le 
long de l'année, mais surtout le printemps lorsqu'ils se réfu- 
gient sur les glaces flottantes. Le golfe Saint-iLaurent est vrai- 
ment l'empire de la morue — empire que des pêcheurs étran- 
gers sont en train de dévaster au moyen d'immen.ses filets aux 
mailles d'une finesse excessive. Les eaux du golfe recèlent 
aussi beaucoup d'autres poissons : saumon, hareng, truite de 
mer, maquereau, homard, que l'on exporte, comime la morue, 
dans difïérents ports de l'Europe et de l'Amérique. 



(1) Le château Saint-Louis occupait le sommet du rocher, immédiatement au- 
dessus de la rue Sous-le-Fort. La célèbre galerie donnait sur le "précipice" que 
l'on franchit commodément aujourd'hui au moyen d'un ascenseur. Le château 
réédifié resta le centre de l'autorité du roi de France dans l'Amérique du Nord 
jusqu'au mois de septembre 1759. Agrandi sous le gouvernement anglais, il fut 
détruit par un incendie le 23 janvier 1834. 



(La fin au prochain numéro) 



LE FRERE ALEXIS RAYNARD, 0. M. L 




E n'est pas jWécisément la vie de cet humble reli- 
gieux, tout édifiante qu'elle est, que je me propose 
de narrer en ce moment. 
Elle n'offre, à \rai dire, rien de bien saLUant, qu'on ne 
rencontre chez ks autres frères Oblats du Nord-Ouest. 
Sa mort cruelle et tragique présente toutefois un inté- 
rêt particulier et se rattacïie à un drame sanglant, qui dans le 
temps a créé une sensation bien pénible. 

Cette lugubre histoire, sv:r laquelle un jour complet n'a ja- 
mais pu être jeté, mérite d'être racontée. 

Le frère Alexis, car c'est sous ce nom qu'il était générale- 
ment connu, naquit dans le département du Gard, en France, 
en 1828. Il fit son oblation dans la congrégation des Oblats 
en 1852, et fut immédiatement envoyé dans les missions du 
Nord-Ouest. 

Taillé en hercule, ayant près de six pieds de hauteur, admi- 
rable de dévouement, il fut un véritable trésor pour les mis- 
sions du Nord. 

Il se fit tour à tour catéchiste, charpentier, menuisier et bate- 
lier, le tout pour la plus grande gloire de Dieu. Il fut employé 
en premier lieu à l'île à la Crosse et au lac Athabaska; plus 
tard, ses supérieurs l'envoyèrent a i grand lac des Esclaves et 
au lac la Biche. Mgr Taché, qui s'y entendait en hommes, loue 
son grand courage et son zèle infaUgable, dans ses Vingt an- 
nées de mission. Mgr Faraud lui avait voué une affection 
vraiment paternelle, et lorsqu'il fut chargé, comme vicaire 
apostolique, des missions d'Athabaska-Mackenzie, il ne voulut 
plus se séparer de lui. 



208 REVUE CANADIENNE 

Les mortifications que s'imposait ce bon frère, rappellent 
celles des anciens anachorètes de la Thébaïde. C'est ainsi que 
pour obtenir la conversion des sauvages, il portait une ceinture 
dentelée de pointes de fer aiguës et prolongeait ses prières du- 
rant une partie des nuits. Dans ces régions inhospitalières, il 
n'avait pour nourriture ordinaire que du poisson l^lanc. 

Le pain était un mets à peu près inconnu. Et pourtant, des 
hivers durant, il passait tout le jour dans la forêt à équarrir le 
bois destiné à la construction de chapelle ou résidence des 
missionnaires et, malgré ces pénibles travaux, il observait sé- 
vèrement le jeîine du carême. Il poussait ses pénitences jus- 
qu'à s'abstenir absolument de toute nourriture, le vimdredi 
saint. Tels sont en quelques mots les principaux trait.» de la 
vie de ce religieux. 

Pour bien saisir ce qui va suivre, il ne sera pas hors d\i pro- 
pos de le faire précéder d'une petite note historique. 

Jusqu'en 1869, la Cie de la baie d'Hudson expédiait ses mar- 
chandises dans le McKenzie, par la voie du lac Cumberlaml, 
le fleuve Churchill, l'ile à la Crosse et le portage la Loche. 
C'était au milieu du portage la Loche, que les brigades du 
Nord, venaient rencontrer à tous les ans, celles du fort Garry 
pour leur remettre les riches fourrures recueillies pendant l'hi- 
ver et recevoir en échange les marchandises destinées à la 
traite. La Cie s'était chargée jusqu'alors de transporter, moyen- 
nant rémunération, bien entendu, les effets des missionnaires 
en même temps que les siens. 

A mesure que le nombre des missions augmenta, le trans- 
port des coHs devint de plus en plus difficile et en 1869, la Cie 
informa Mgr Faraud qu'il lui serait presqu'impossible de con- 
tinuer ce service. 

Monseigneur fut donc obligé de chercher une autre voie de 
communication avec le MacKenzie. C'est alors qu'il se fixa au 
lac la Biche et y établit sa résidence, pour mieux surveiller 
l'envoi des choses indispensables à ses missionnaires. De ce 
poste, les canots descendaient la rivière la Biche, et la rivière 



LE FRERE ALEXIS RAYNARD, O. M. L 209 

Atliabaska, qui conduisait au lac du même nom et de là attei- 
gnaient le fleuve MacKenzie par la rivière et le lac des Esclaves. 

Mgr Faraud n'eut garde d'oublier le frère Alexis dans cette 
occurrence. Le frère le suivit donc au lac la Biche. Pendant 
l'absence de Monseigneur, qui était allé solliciter des secours 
en France, le frère Alexis fut envoyé de nouveau au lac Atlia- 
baska. En 1875, Mgr Faraud était de retour au lac la Biche et 
l'un de ses premiers soins fut de rappeler le frère Alexis auprès 
de lui. Ce pauvre frère ne devait jamais revoir son évêque, sur 
cette terre. 

Il y avait alors à la mission de la Nativité (lac Athabaska) 
deux familles métisses du nom de Thomas Huppé et Duncan 
Tremblay. Elles étaient à l'emploi de la Cie depuis quelques 
années, lorsqu'on 1875, le terme de leur engagement étant ex- 
piré, elles décidèrent de retourner au lac la Biche, d'oîi elles 
étaient origiinaires. 

Elles s'entendirent pour faire le voyage avec le frère Alexis. 
Il y avait également au lac Athabaska une jeune fille métisse, 
âgée d'environ 14 ans, qui avait passé quelque temps dans la 
maison des Sœurs Grises et retournait chez les siens établis au 
lac la Biche. Les Sœurs Grises profitant de cette occasion la 
confièrent à Mesdames Huppé et Tremblay, qui promirent de 
l'accompagner jusque chez ses parents. 

Enfin le dernier compagnon de route était un Iroquois du 
nom de Louis. Il s'installa dans le canot du frère Alexis. Ce 
sauvage avait émigré de Caughnawaga depuis plusieurs années 
et s'était réfugié chez les missionnaires du lac Athabaska. Il 
s'était donné à eux comme auxiliaire, sans toutefois prononcer 
de vœux. 

Irascible, taciturne, l'œil fuyant, on prétend qu'on ne l'avait 
jamais vu regarder quelqu'un en face. On comprend que dans 
ces circonstances, son commerce fiit peu agréable et qu'on ne 
tenait guère à le garder à la mission. De son côté, Louis son- 
geait également à quitter le Nord-Ouest, lorsque le départ du 
frère Alexis le décida à mettre son dessein à exécution. 

Skptembhe. — 1901. 14 



210 REVUE CANADIENNE 

Le trajet jusqu'au fort McMurray se fat sans accident. A 
ce poste ils se ravitaillèrent, de manière à pouvoir dans la durée 
ordinaire de tels voyages, se rendre jusqu'au lac la Biche sans 
privations. 

La troisième journée après leur départ du fort McMurray, 
les eaux de la rivière Athabaska se mirent à monter considé- 
rablement. Cette rivière prend sa source dans les montagnes 
Rocheuses et à certaines époques durant l'été, lorsque le soleil 
fond les glaciers qui l'alimentent, ses eaux se gonflent rapide- 
ment et montent parfois dans une seule nuit de 5 à 6 pieds. 
Cette rivière, qui compte neuf rapides, est fort difficile à re- 
monter et dans les crues d'eau le courant devient si violent 
qu'il est presqu'impossible de la naviguer. 

La petite flottille fut donc forcée d'attendre la baisse des 
eaux et pendant ce temps-là les provisions s'épuisèrent. 

L'Iroquois avait bien apporté avec lui son fusil, mais à cette 
saison-là, le gibier était disparu. Huppé et Tremblay déci- 
dèrent de retourner au fort McMurray chercher des vivres., Le 
frère Alexis opinait pour le même parti, mais l'Iraquois n'en- 
tendait pas rebrousser chemin. Il insista pour continuer le 
voyage et ofïrit de prendre la jeune fille à bord de leur canot. 

Le frère Alexis ne se souciait guère de ce dernier arrange- 
ment, mais enfin ne voulant pas contrarier son compagnon de 
voyage, il finit par se rendre à ses désirs. 

Ils continuèrent donc tous trois de marcher de l'avant dans 
la direction du lac !a Biche pendant que Huppé et Tremblay 
retournaient au fort McMurray. 

Lorsque, ces derniers après un retard d'environ une semaine, 
suivirent le frère Alexis et l'Iroquois, ils furent fort surpris de 
constater que les arbres auprès des endroits 011 ils avaient cam- 
pé, étaient écorticés. A l'aide de ces indications, ils purent 
retrouver les traces de leur passage jusqu'à une petite rivière 
appelée " rivière des Maisons ", qui se jette dans l'Athabaska. 
Ils se hâtèrent d'atteindre le lac la Biche pour donner à Mgr 
Faraud ces renseignements et lui faire part de leur inquiétude 



LE FRERE ALEXIS RAYNARD, O. M. L 211 

sur le sort de ces voyageurs. Mgr Faraud, justement alarmé 
de ne point recevoir de leurs nouvelles, envoya immédiatement 
'le P. Husson avec un métis et des provisions, dans cette direc- 
tion-là. 

Le P. Husson se rendit jusqu'à la rivière des Maisons, située 
à environ 80 milles du lac la Biche, sans trouver de traces. 

Là, il découvrit une petite hutte élevée sur les bords de cette 
rivière. Dans un coin de cet abri se trouvait un foyer couvert 
de cendres, et tout autour, répandus çà et là, des phalanges, 
une omoplate et d'autres ossements gisaient épars sur le sol. 
Une vieille chaudière aux bords couverts d'une couche de 
graisse, attestait qu'on y avait fait bouillir une chair quelcon- 
que. Dans un autre endroit le P. Husson trouva un crâne en- 
veloppé dans une chemise. Le crâne était éclaté à un endroit 
et portait la marque d'une décharge de fusil. Enfin, un peu 
plus loin, une hache couverte de sang et de graisse et un écha- 
faud sanguinolent venaient comme de tristes témoins révéler 
l'horrible forfait qui avait été commis à cet endroit. Le frère 
Alexis avait été tué et mangé. 

Il n'est resté personne pour raconter le drame qui dut s'y 
passer, mais à défaut de renseignements précis et de témoi- 
gnage direct, le caractère irréprochable du frère Alexis, celui 
beaucoup moins rassurant de l'Iroquois, l'insistance de ce der- 
nier à amener avec eux la jeune métisse, enfin les objets retrou- 
vés dans cette cabane nous permettent de déchirer le voile 
mystérieux qui entoure cette lugubre histoire et de la refaire 
sinon dans ses détails, au moins dans ses traits principaux. Il 
est bien probable que les privations que l'Iroquois eut à endu- 
rer eurent pour efifet d'aiguiser les appétits mauvais, et de ré- 
veiller les instincts de férocité mal endormis de ce sauvage. 
L'obstacle qui se dressait devant lui, était naturellement le ver- 
tueux frère Alexis. Il savait qu'il aurait été prêt à sacrifier sa 
vie, pour protéger la vertu de l'hôte qui leur était confiée. En 
assassinant son compagnon, l'Iroquois y trouvait un double 
profit. Il se procurait de la nourriture pour apaiser sa faim 
et demeurait seul avec la jeune fille. 



212 REVUE CANADIENNE 

L'Iroquois se fit donc meurtrier, anthropophage et libertin. 
Pour tous ceux qui ont connu les acteurs de ce drame, cette 
hypothèse est demeurée la seule vraisemblable. D'ailleurs les 
circonstances que je viens de raconter ne prêtent point à d'au- 
tres explications. 

Le P. Husson recueilHt les tristes restes du frère Alexis et 
les apporta au lac la Biche oîi ils reçurent les honneurs d'une 
sépulture chrétienne. Une croix fut plantée sur la rivière des 
Maisons, à l'endroit où ce meurtre fut commis. Mgr Faraud 
demeura inconsolable de la perte de cet excellent religieux et 
jusqu'à sa mort, on ne pouvait évoquer le souvenir de ce bon 
frère sans que les larmes d'une douce émotion ne vinssent inon- 
der sa paupière. 

Que devinrent l'Iroquois et la jeune métisse, me direz-vous? 

La jeune métisse ne fut jamais revue et toute trace d'elle 
disparut pour toujours. L'Iroquois, après en avoir fait le jouet 
de ses passions, lui fit-il subir, ensuite, le même sort qu'au frère 
Alexis? C'est bien possible, car la chair humaine est, paraît-il, 
un mets succulent et quand une fois on y a goiité, on se sent 
pour ainsi dire obsédé du désir de recommencer le festin. Et 
puis, en la dévorant, il prenait le moyen le plus sûr de cacher 
le corpus delicti. 

Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, les trois personnes qui 
faisaient partie de ce voyage devaient toutes terminer leur ex- 
istence d'une manière tragique. 

Deux mois après cet événement, quelques familles crises 
campées sur la petite rivière des Esclaves, à quelques milles du 
lac du même nom, étaient fort importunées durant la nuit par 
les hurlements de leurs chiens. 

C'était un concert infernal qui les tenait constamment en 
éveil. 

Dans ces régions les sauvages sont tous propriétaires de 
nombreuses meutes de chiens. Ce sont leurs coursieurs et 
leurs chevaux de trait. 

Ces chiens, la plupart moitié loups, ont l'habitude de faire un 



LE FRERE ALEXIS RAYNARD. O. M. L 213 

vacarme assourdissant quand qudque être étranger se trouve 
dans le voisinage des loges de leurs maîtres. Aussi, les Cris 
étaient-ils très intrigués sur la cause qui faisait sonner l'alarme 
à leurs chiens à toutes les nuits. Voulant à tout prix mettre fin à 
cette ennuyeuse répétition, ils mirent quelqu'un à l'afifiit. Quel- 
que temps après le coucher du soleil, le sauvage qui faisait la 
vigie, aperçut une ombre qui se glissait furtivement sur la li- 
sière de la forêt, cherchant à s'approcher du camp. Il crut que 
c'était un ours en quête de quelques restes laissés autour des 
loges. Il déchargea son fusil dans cette direction et s'en alla 
ensuite se coucher. Le matin, à sa grande surprise, il cons- 
tata qu'il avait tué un être humain. Plusieurs sauvages qui 
avaient visité la mission de la Nativité, n'eurent pas de peine 
à reconnaître les traits de l'Iroquois qu'ils avaient rencontré 
nombre de fois à cette mission. Ils l'enterrèrent sur les bords 
de la petite rivière des Esclaves. Le dernier acteur de ce drame 
était disparu. 

Sur le promontoire où ce crime fut commis, à l'embouchure 
de la rivière des Maisons, la modeste croix plantée par le P. 
Husson, s'élève encore de nos jours, et domine cette hauteur. 
Les côtes à cet endroit ont environ 150 pieds d'élévation et 
les bateliers qui voyagent dans cette région désolée, s'arrêtent 
presque toujours sur ce rivage, pour camper. Il est bien rare 
qu'un. sauvage catholique passe près de là, sans venir saluer la 
croix avec le plus profond respect et sans déposer à ses pieds 
une prière pour le repos de l'âme du bon frère Alexis. 

S. -fil. 'îtllb'^OWlI'HC. 
St-Boniface, 2 avril 1901. 




LA POLITIQUE CANADIENNE ' 

JUGÉE A l'Étranger. 



Tandis que Bryan et Mac-Ki-nley menaieni sur la bruyante 
plate-forme américaine leur campagne homérique pour la pré- 
sidence des Etats-Unis, une partie moins sensationnelle peut- 
être, mais grave aussi, se jouait au Canada. Il s'agissait de sa- 
voir si les élections du 7 novembre 1900 maintiendraient au 
pouvoir le ministère Laurier, présidé par un Français, si l'é- 
lecteur canadien prendrait franchement parti dans la guerre 
sud-africaine, si l'impérialisme sortirait plus fort de cette grande 
consultation coloniale. 

L'opinion française oublie bien facilement qu'il y a là-bas 
toute une race de Français qui, entraînés par les revers de l'his- 
toire dans il'orbite d'une autre puissance, continuent depuis un 
siècle à lutter pour leur langue et leurs traditions. C'est à peine 
si quelques entrefilets dans nos journaux ont signalé la lutte 
du mois de novembre et ses résultats. Le monde anglo-saxon 
en a suivi les péripéties avec un tout autre intérêt. Depuis 
que s'est dessiné le mouvement de rapprochement des colo- 
nies anglaises et de leur métropole, le Canada a toujours été 
considéré à Londres comme un des piliers de l'Empire. Lors- 
que sir Wilfrid Laurier vint en 1897 au jubilé de la Reine, en 
compagnie des premiers ministres coloniaux, ce fut vers lui 
que se tournèrent tous les regards, comme vers le leader 
du monde colonial. Puissance déjà séculaire, le Canada, pen- 
sait-on, devait conduire le mouvement impérialiste et pré- 
céder dans cette voie le Cap et la jeune Australie. Il ne mar- 
chanda pas en efïet ses témoignages de loyalisme et de dé- 
vouement. Aussi, lorsque le récent succès du cabinet Laurier 

(1) De la Revue de» Qvieslions politiques et coloniales, de Paris. 



LA POLITIQUE CANADIENNE 215 

fut connu à Londres, la presse tout entière le célébra comme 
une grande victoire de l'impérialisme. Et cependant, sir 
Wilfrid Laurier est Français de race, catholique pratiquant. 
La majorité de ses électeurs est de même française et catho- 
lique, tandis que la phalange décidée de ses adversaires est 
composée surtout d'Anglais protestants dont les sentiments 
impérialistes ne sont pas douteux. Comment expliquer cette 
étrange contradiction? Nous allons essayer de le faire, sans 
nous dissimuler combien la tâche est délicate, car la politique 
canadienne, semblable au jeu d'échecs le plus compliqué, en- 
chevêtre si bien les facteurs de race, de langue, de religion, que 
tous les problèmes en sont faussés, toutes 'les questions brouil- 
lées et que les résultats les plus paradoxaux y deviennent pos- 
sibles. 

La constitution actuelle du Canada est un modèle de libéra- 
lisme: c'est celle d'une république fédérative où l'Angleterre 
ne fait sentir sa suprématie que par la nomination du gouver- 
neur. Le régime parlementaire y est une réalité et le ministère 
n'y est responsable que devant les élus du peuple. La liberté 
est rendue plus complète encore par une profonde décentralisa- 
tion ; chaque province est un petit Etat doué d'une autonomie 
presque complète, possédant son Parlement, son ministère res- 
ponsable, faisant ses propres lois et les appliquant à son gré. 
Décentralisation, liberté du haut en bas de l'échelle, tel est le 
mot d'ordre dont les Canadiens sont justement orgueilleux et 
te! est l'esprit du régime dont l'Angleterre a doté sa libre colo- 
nie. 

Cette constitution serait parfaite si la question des races ne 
venait dénaturer les facteurs politiques et rendre des plus diffi- 
ciles la tâche des gouvernants. Il y a au Canada 1.500.000 
Français catholiques, profondément attachés à leur langue et 
à leur religion. L'Angleterre a bien vite vu qu'elle ne pouvait 
ni les détruire ni les assimiler, mais qu'il fallait compter avec 
eux et leur faire, bon gré mal gré, une place dans l'Etat. Elle 
a délibérément adopté vis-à-vis d'eux une politique de libéra- 



216 REVUE CANADIENNE 

lisme et de justice, si bien (|u"aujaurd"liui. sans avoir conquis 
leur cœur, elle a gagné leur loyalisme, et que les Canadiens- 
Français peuvent être rangés parmi les plus fidèles sujets de 
la Reine. C'est un des plus beaux monuments de cette sagesse 
politique dont l'Angleterre a si souvent donné l'exemple et 
qu'elle semble oublier aujourd'hui. Mais, pour avoir résolu pa- 
cifiquement la question, on n'a pas transformé en Anglo- 
Saxons ces Français de vieille roche. L-es deux races ont vécu 
plus d'un siècle côte à côte, sans se mêler, et tout en subissant 
des influences mutuelles inévitables, elles paraissent, au con- 
traire, avoir accentué leurs caractères distinctifs. Il n'y a pas, 
à vrai dire, de peuple canadien : il y en a deux, l'un anglais, 
l'autre français, vivant sous k même régime, gouvernés par les 
mêmes hommes. La large décentralisation qui sépare les Fran- 
çais de Québec des Anglais d'Ontario adoucit ou prévient les 
heurts. Mais dans les affaires fédérales, les deux peuples se 
rencontrent à chaque pas, et la politique s'en trouve singulière- 
ment compliquée. Pour y voir clair, il nous faut d'abord étu- 
dier les mœurs politiques des deux races et le classement des 
partis. 

Un court séjour au Canada suffit à prouver que les Cana- 
diens-Français sont restés bien Français et qu'i'.s ont encore la 
plupart de nos qualités, comme aussi quelques-uns de nos dé- 
fauts. Et cela même est-il ipour nous déplaire? Entrons dans 
un meeting d'une petite ville de la province de Québec. Nous 
y entendrons parler notre langue avec ce bon accent normand 
qui résonne encore au Calvados et au pays de Caux ; nous y 
verrons toute une assemblée suspendue aux lèvres de quelque 
beau diseur, souvent aussi d'un orateur véritable. Le Cana- 
dien, comme le Français, aime l'éloquence, et au moins a-t-il 
cette supériorité d'écouter ceux qui parlent. Aucune fête pour 
lui n'est complète si quelques discours ne la terminent et, par 
amour du beau langage, il est prêt à écouter adversaires aussi 
bien qu'amis. C'est par d'éloquentes paroles qu'on entraîne 
une assemblée canadienne. Pas n'est besoin de l'entretenir 



LA POLITIQUE CANADIENNE 217 

d'affaires ; il faut la bercer de phrases mélodieuses et la réveil- 
ler par des tirades retentissantes. Pour la moindre affaire de 
village, il faut invoquer les plus grands principes et faire appel 
aux plus glorieux souvenirs. Comme de vrais Français, alors, 
les Canadiens enthousiajsmés félitriteront l'orateur et voteront 
pour lui. 

Un auditoire est comme le raccourci d'un peuple. C'est dire 
que les parleurs ne manquent pas au Canada français. Les avo- 
cats sont légion et chacun d'eux, pour ainsi dire, se double d'un 
politicien. C'est encore un point par lequel le Canada ressem- 
ble beaucoup à notre pays. L'éducation classique y fleurit, en 
effet, comme chez nous, et prépare surtout aux carrières libé- 
rales. Tout le monde veut être médecin, avocat, homme poli- 
tique. Si le pays y gagne des orateurs distingués, des artistes 
véritables, il y perd bien des commerçants et des industriels. 
C'est le défaut de la cuirasse des Canadiens-Français. Rien ne 
les prépare aux affaires. Le manque de capitaux, l'estime exa- 
gérée qu'ils accordent aux professions désintéressées, les dé- 
tournent plutôt de la lutte économique et ils ne font passer 
qu'au second rang ce fatidique business qui est le veau d'or des 
j\nglo-Sa.xons. 

Ce n'est pas cependant qu'ils n'aient subi dans une certaine 
mesure l'influence de l'autre race. On ne vit pas longtemps au 
contac des Anglais sans admirer leur calme, leur ordre, leur fa- 
çon expéditive de traiter les affaires. En matière politique et 
commerciale, ce sont les maîtres. Les Canadiens-Français ont 
appris d'eu.x la discipline des partis, l'ordre des discussions et 
les fortes traditions du régime parlementaire. Lorsque les 
qualités des deux races s'unissent dans un même homme, elles 
en font un homme supérieur: témoin sir Wilfrid Laurier, beau 
type de Canadien-Français modifié par l'influence anglaise, qui 
parle également bien les deu.x langues, sait être froid dcbater 
avec les Anglais, orateur entraînant avec les Français, et qui, 
rompu aux affaires par une longue vie politique, a su vraiment 
mériter le nom d'homme d'Etat. 



218 REVUE CANADIENNE 

Si les Canadiens-Français sont restés bien Français, les Ca- 
nadiens-Anglais semblent avoir redoublé leur intransigeance an- 
glaise. Pour eux, le grand souci, ce sont les affaires, et dès leur 
jeunesse ils songent à faire fortune. L'éducation pratique qu'ils 
reçoivent les prépare à la vie commerciale, le milieu dans lequel 
ils vivent les dirige tout naturellement dans cette voie. Ils ho- 
norent le commerce autant que les Français honorent les car- 
rières libérales, et leur respect de la fortune est une des bases 
de leur conception de la société. Ce ne sont généralement pas 
de grands savants; leur culture est restreinte et le souci des 
choses intellectuelles ne les trouble guère. Ils ont gardé un mé- 
pris bien anglais de l'étude désintéressée et toutes leurs éner- 
gies se canalisent vers la pratique. 

Toute leur politique est inspirée de cet esprit, mais elle se 
double d'un exclusivisme de race, d'un patriotisme jaloux et 
violent qu'on retrouve partout où il y a des Anglais. Ils sont 
nés hommes politiques; persuadés que les affaires publiques 
sont leurs affaires privées, ils les suivent de très près. Les élec- 
tions les passionnent autant que les Français et ils sont prêts à 
entendre autant de discours et à les applaudir avec autant de 
frénésie. Ce serait une erreur de croire que les Anglais ne sont 
pas influençables par la parole. Y a^t-il un pays où les discours 
politiques aient plus d'influence qu'en Angleterre? Il en est de 
même au Canada. Mais on ne s'y fera pas écouter avec des 
phrases harmonieuses; il faut parler affaires ou chatouiller l'or- 
gueil anglo-saxon. L'impérialisme, la supériorité des Anglais, 
leur droit sacré à la conquête du monde, sont les thèmes per- 
pétuels de discours, assez ordinaires, toujours les mêmes, mais 
toujours écoutés et applaudis. 

Voilà les deux peuples qui vivent sous les mêmes institu- 
tions, se rencontrent au même Parlement, collaborent aux 
mêmes lois. La paix règne et c'est un miracle, car on ne peut rê- 
ver deux races plus différentes. Cette dualité est la clef de la 
politique canadienne. L'union s'est faite par nécessité d'abord, 
puis par raison, jamais par inclination. Un Canadien-Français 



LA POLITIQUE CANADIENNE 



219 



l'exprimait un jour avec esprit : " La France, disait-il, est notre 
mère, et l'Angleterre. . . notre belle-mère." 

Dans les pays qui ne jouissent point de l'unité de race, la 
dénomination des partis est une question et un symptôme de 
grave importance. En Autriche, il y a des partis allemands, 
tchèques, polonais. En Suisse au contraire, les électeurs se clas- 
sent en libéraux, socialistes, radicaux, jamais en Français, 
Allemands ou Italiens. Que dire du Canada? Aucune réponse 
décisive n'est possible. A la surface, nous voyons seulement 
des libéraux, des conservateurs, parmi lesquels les représen- 
tants des deux races sont mélangés. Il n'est jamais officielle- 
ment question de parti français et anglais. Et cependant il 
serait inexact de dire que cette division n'existe pas, au moins 
d'une façon latente. Il n'y a pas de sympathie réelle entre An- 
glais et Français. La jalousie pourrait bien un jour devenir de 
la haine. Mais la forte éducation politique des Canadiens, leur 
sagesse, leur réel esprit de conciliation ont toujours prévenu 
l'ouverture brutale d'une querelle de races. Les questions de 
langue, de religion sont libéralement et sagement réglées. Dans 
les affaires courantes, on tâche d'oublier qu'il y a deux races et 
généralement on y parvient. Mais si un problème vraiment 
brûlant venait à se poser, il est à croire que chaque race courrait 
à son drapeau. Rappelons-nous donc qu'crfficieHement il n'y a 
que des conservateurs et des libéraux. N'oublions cependant 
pas que le Canada est peuplé d'Anglais et de Français. 



.ub-té picq-prtcb. 



(A suivre) 




L'HOPITAL GENERAL DE ST-BONIFACE*" 

DE LA RIVIERE-ROUGE 
(1845) 



(Suite) 



Monseigneur fait une touchante exhortation qui attendrit 
son auditoire. La bonne mère demeure cependant cahne, sans 
laisser paraître aucune démonstration de sensibiHté; elle 
éprouve même de la consolation, sachant bien que sa chère fille 
a choisi la meilleure part. 

Le fait du moment amène une coïncidence heureuse. En re- 
montant l'échelle généalogique de la famille de Madame 
d'Youville, fondatrice des Sœurs Grises, on y retrouve notre 
jeune Marguerite. C'est un rameau qui tient fortement à l'une 
des branches de l'arbre béni, Monsieur Connolly étant, par sa 
mère, le petit-fils de Madame Gamelin-Maugras (née M. -Clé- 
mence Dufrost de Lajeminerais), sœur de Madame d'Youville. 

La petite sœur Connolly est incontestablement l'arrière-pe- 
tite-nièce de la vénérable fondatrice, et se nomme Marguerite, 
comme elle. 

Ce nom de Marguerite reporte également notre pensée à la 
floraison abondante des prairies du nord dont parle Sœur La- 
grave dans une de ses lettres. 

" L'atmosphère de notre nouveau pays est pur, le ciel est 
" si beau ! Il n'y a presque pas de nuit dans les mois de juin et 
" de juillet. Les matinées sont délicieuses. Les zéphirs nous 

(i) Voir Revue Canadienne du mois d'avril 1901, 



L'HOPITAL GENERAL DE ST-BOXIFACE 221 

" apportent le parfum des prairies où se balancent à leur gré des 
'■ milliers de petites fleurs que le divin jardinier y cultive lui- 
" même. Aucun parterre, à mon goût, n'exhale de si précieux 
" arômes." 

Elle a bien dit, la bonne sœur Lagrave. C'est le divin jardi- 
nier qui cultive ces fleurettes du nord. Plusieurs seront pour 
Lui, comme notre jeune Marguerite, des fleurs de choix qu'il 
tiendra plus près de son divin cœur. 

Le printemps de 1845 est plein d'espérance pour nos chères 
internes de l'évêché. 

Mgr Provencher a fait démolir la vieille maison, et toutes les 
pierres sons transportées au lieu où l'on doit creuser les fonda- 
tions. Les contrats ont été acceptés, et Monseigneur a avancé 
même £50.0.0 sterling à un entrepreneur qui s'est engagé à pré- 
parer durant l'hiver le bois nécessaire à la bâtisse projetée. Il 
ne doit pas tarder à venir commencer ses travaux. Mais quelle 
déception ! . . . On apprend au mois de mai que ce contracteur 
s'est chargé d'une autre entreprise, et qu'il a dépensé les cin- 
quante louis à acheter des outils et des provisions. . . On s'en 
étonne, on espère encore, c'est inutilement, il faut se résigner; 
de plus, se soumettre à attendre une autre année. Impossible 
de ne plus rien entreprendre en celle-ci. C'est un sacrifice de 
part et d'autre, mais les sœurs sont moins affligées du retard de 
leur bâtisse que du déboursé onéreux de leur pauvre évêque, 
qui a perdu dans cette somme le fruit de beaucoup de priva- 
tions et de sacrifices. Mais l'homme de Dieu apprécie les cho- 
ses de ce monde à leur valeur: " Ne perdons pas courage pour 
" si peu de chose, dit-il aux religieuses, qui lui témoignent de 
" la sympathie. Dieu nous aidera. Courage et confiance." 

De semblables expressions sont fréquentes sur les lèvres de 
Mgr Provencher. Depuis vingt-trois ans, il a fait un gain spi- 
rituel de toutes les privations et les dépouillements qu'il a ren- 
contrés. 

Un pesant souci atteint pourtant le calme et la sérénité de 
son esprit ; il compte avec peine le trop petit nombre d'où- 



222 REVUE CANADIENNE 

vriers évangéliques qui se vouent au champ de son apostolat. 
Ce nombre va se restreindre encore; le bon P. Mayrand songe 
aussi lui, à retourner au pays. 

Monseigneur s'afflige de ce nouveau départ; mais il convient 
avec non moins de regret que ses pauvres missionnaires, épui- 
sés de force, n'ont aucune ressource auprès de lui pour se réta- 
blir. 

Une corporation religieuse serait d'un plus grand secours 
pour ses missions. 

Mgr Bourget partage ce souci. A Rome, en 1841, il solli- 
cite les faveurs du général des Jésuites qui paraît tout disposé 
à envoyer quelques-uns de ses pères à la Rivière-Rouge. " Mais, 
comme disait Mgr Provencher, le temps n'était pas venu pour 
eux." On les attendit en vain. 

Autre chose se préparait dans les desseins de l'adorable Pro- 
vidence. Le Seigneur appelait la congrégation des Oblats de 
Marie Immaculée à évangéliser le Nord-Ouest. , 

En 1844, Mgr Provencher rencontra ces religieux, établis 
dans le diocèse de Montréal depuis trois ans. Il fut ravi d'en- 
tendre dire le bien qu'ils faisaient dans la ville et les campagnes. 
Ces missionnaires lui conviennent. Il n'a plus qu'un vœu, celui 
d'en obtenir quelques-uns. 

Mgr Bourget reçoit sa confidence et en parle au P. Honorât. 

Rassuré par cette prévenante démarche, le bon évêque du 
Nord-Ouest voit lui-même le supérieur, qui le remercie cor- 
dialement de la confiance qu'il témoigne à sa congrégation et 
lui fait espérer un dénouement favorable. 

Mgr Provencher ouvrit son cœur à l'espérance sans trop s'y 
bercer, puisqu'il écrivait très peu de temps après, à Mgr Bour- 
get : " Il me faut des prêtres. Auriez-vous des Oblats à m'en- 
" voyer? " Le P. Léonard écrit aussi: " Notre Père supérieur 
" vient de me dire que trois de nos Pères iront à la Rivière- 
■■ Rouge, l'année prochaine. Je souhaite que cette heureuse 
'■ nouvelle soit vraie." 

L'heure providentielle allait enfin sonner. Le 24 juin 1845, 



L'HOPITAL GENERAL DE ST-BONIFACE 223 

le révérend P. Pierre Aubert, O.M.I., (') et le jeune frère 
Alexandre Taché (^), sous-diacre de la même congrégation, re- 
cevait du très révérend P. Guigues (^), leur supérieur (en Ca- 
nada), la mission d'aller à la recherche des brebis perdues de la 
maison d'Israël. 

Tout un ordre religieux va répondre au vœu le plus cher du 
premier évêque de Saint-Boniface. Après une si longue at- 
tente, ne peut-il pas espérer la consolante promesse faite au pa- 
triarche Abraham? Ses missionnaires ne deviendront-ils point 
aitssi nombreux que les étoiles du ciel et les grains de sable du 
rivage de la mer? 

Les deux premiers Oblats s'embarquèrent à Lachine le jour 
même où l'Eglise célébrait la glorieuse nativité de saint Jean- 
Baptiste, notre fête nationale. 

L'itinéraire de Montréal à Saint-Boniface par la voie des ca- 
nots est suffisamment connu, il serait fastidieux de le redire. 
Quelques hgnes seulement d'une lettre du révérend P. Aubert 
à son frère, religieux Oblat comme lui, nous feront part des 
sentiments des deux généreux missionnaires en abordant les 
lointains rivages. 

" L'accueil bienveillant du Prélat (Mgr Provenoher) nous fit 
bientôt oublier les fatigues de la traversée. La beauté du pays, 
l'heureux naturel des sauvages, tout a contribué à rendre heu- 

(1) Lo R. P. Anliert naquit à Digne (France), en 1814. Entré dan.s la con- 
grégation des Oblat.«, il fut ordonné prêtre le 18 août 1844, et arriva la même 
année en Canada. 

(2) Le jeune frère Taché vit le jour à la Rivière-du-Loup, district de Kamou- 
raska, ie 23 juillet 1823. Madame Taché, sa mère, étant devenue veuve, alla 
demeurer à Boucherville avec ses jeunes enfanta, chez son frère, M. de la Bro- 
querie. Le jeune Alex. Taché fit ses études au collège de Saint-Hyacinthe. Il 
entra au noviciat des Rév. Pères Oblats, à Longueuil, où il reçut le sous- 
diaconat. 

13) Joseph-Eugène-Brnno Guigues, né à Gap (France), le 28 août 1805, fit 
profession d'Oblat de Marie-Immaculée entre les mains de Mgr Charles- 
Eugène de Mazenod, le 4 octobre 1824, à Aix, en Provence. Il fut ordonné à Aix 
par Mgr Fortuné de Mazenod, évêque de Marseille, le 26 mai 1828. Il arriva 
en Canada le 18 août 1844, comme supérieur à Longueuil, où la congrégation 
des Oblats fut installée à son arrivée en Canada. Le R. P. Guigues devint le 
premier évêque de Bytown (Ottawa). 



224 REVUE CANADIENNE 

reuses les premières impressions qui nous sont venues de notre 
nouvelle patrie. 

" Les Indiens q,ue nous devons évangéliser commencent à se 
montrer à mesure qu'on avance vers le lac Supérieur; mais 
rarement trouve-t-on de nombreuses familles. Ils ne viennent 
par bandes qu'aux divers postes de la compagnie de la baie 
d'Hudson, où ils échangent les produits de leur chasse contre 
les objets qui servent à leur usage. En général, ils sont peu 
soucieux du lendemain, bien qu'ils ne connaissent point quel 
livre renferme la maxime qu'à chaque jour suffit sa peine. Ils 
savent parfaitement la mettre en pratique dans un sens maté- 
riel. Ils n'ont pas même l'idée de faire provision de vivres pour 
quelque temps. . . 

" J'ai l'intime conviction qu'un nombre suffisant d'ouvriers 
apostoliques dissiperait bientôt ici les ténèbres de l'infidé- 
lité. Mais les quelques missionnaires qui partagent les travaux 
de Mgr de Juliopoiis, ne peuvent se montrer à un poste sans se 
voir aussitôt forcés de le quitter pour d'autres, où leur présence 
est réclamée. Il n'est pas de prêtre ici qui ne fasse au moins 
cinq cents lieues par an. On est souvent obligé de revenir au 
point du départ, etc. . . Vous voyez combien il est nécessaire 
qu'on vienne à notre secours sous tous les rapports. 

" Veuillez, mon très cher frère, remercier Dieu de ce que sa 
sollicitude a éloigné de nous tout accident pendant cette longue 
course. Demandez-lui pour nous la grâce de répondre à notre 
sainte vocation, et de remplir .dignement le beau ministère qu'il 
nous a confié. 

" Croyez-moi, etc., 

"PIERRE AUBERT, 
" P. Missionnaire, O.M.I." 

Le jeune frère Taché écrivit aussi lui. Qui nia pas lu ses ou- 
vrages? Nous cédons cependant au désir de reproduire l'ex- 
pression de ses sentiments envers sa bonne mère qu'il aimait 
tant. 



L'HOPITAL GENERAL DE ST-BONIFACE 225 

" Je vous vis, ma chère mère, peu de temps avant mon dé- 
part, mais je vous vis sans vous faire mes adieux. Je croyais 
que votre cœur et le mien avaient besoin qu'on leur épargnât 
les angoisses d'une séparation qui peut être longue. 

" Nous partîmes de Longueuil ('), le 24 juin à 4 heures a.m. 
J'étais avec le P. Aubert, mon supérieur, et le très révérend P. 
Guignes; nous nous rendîmes à l'évêché de Montréal. Mon- 
seigneur Bourget nous accueillit avec bonté. Nous aillâmes à 
l'église pour recevoir la bénédiction du Très Saint Sacrement. 
Nous y trouvâmes un grand nombre de personnes réunies pour 
voir partir les missionnaires et prier pour eux. Les larmes de 
quelques bonnes femmes qui se trouvaient près de nous, me 
touchèrent bien sensiblement. Je supposais qu'elles pleuraient 
et qu'elles priaient pour celle à qui mon départ causait plus de 
peine. Je joignis mes prières aux leurs, et je suppliai Dieu de 
récompenser ma mère pour le sacrifice qu'il exigeait d'elle. . . 
Nous retournâmes à révêché, où nous reçûmes la bénédiction 
de Monseigneur, les souhaits et les adieux de tous ceux qui 
nous connaissaient. 

" De là, nous nous rendîmes à l'Hôpital Général, où l'on 
nous attendait pour le déjeuner. J'y trouvai Louis, M. Dumont, 
M. Pépin (curé de Boucherville), M. Brassard (curé de Lon- 
gueuil), qui venaient pour nous accompagner. Mon oncle de 
la Broquerie me dit que vous êtes bien résignée. Cela me 
consola beaucoup. 

(1) Longueuil fut la première résidence des Rév. Pères Oblats en Canada. 



(A suivre) 



Septembre. — 1901. 15 



LA NEWYORKICITE 



Louis Veuillot a exhalé le Parfum de Rome et les Odeurs de 
Paris, Eugène Sue en a pénétré les Mystères, le Dr Girdner, 
lui, vient de nous donner lia Maladie de New-York, la Newyor- 
kicite. 

Le suffixe grec icite, employé en médecine, signifie inflam- 
mation ; ainsi par exemple, icitc accollé à apnendice. nous 
donne appendicite, à peritoneum il nous gratifie de la peritoni- 
cite, etc. : et voilà pour l'étymologie du titre. 

Cette maladie est endémique à l'île Manhattan, mais tous 
ses habitants n'en jouissent pas cependant : voilà pour la loca- 
lisation du mal. 

Nous pouvons maintenant entrer dans l'intérieur du livre 
très curieux que la Grafton Press de la 5e Avenue vient d'a- 
voir la bonté de nous adresser. 

" Ecrit à la diajble pour l'immortalité," il a l'air d'une con- 
sultation, d'un rapport de médecin perplexe et inquiet sur son 
cas. 

Diagnostique du sujet ; symptômes intellectuels, moraux, pliy- 
siques; clinique du mal et son traitem,ent: chacun de ces mots 
est le titre d'un chapitre très intéressant. 

Cet ouvrage est le résultat de vingt-cinq ans d'études et 
d'observations d'un praticien, touchant la manière de vie des 
habitants de la Babylone métropolitaine d'Amérique. 

Le Dr Girdner étudie le Newyorkitisme comme on exami- 
nerait la condition d'un client et W le trouve soufifrant d'une 
maladie qui embrasse son triple état d'âme et (ju'il appelle 
Newyorkicite. 

Dans .son diagnostique, il ne flatte pas ses concitoyens. Son 
dessein est plutôt de châtier leur orgueil et de substituer à 



LA NEWYORKICITE 227 

leurs envolées morales, un peu de l'humilité du publicain, car 
il s'adresse surtout à ceux qui aiment les grands phylactères, 
et qui disent (leurs prières debout au coin des rues. 

Moins de matérialisme et plus de réel amour pour l'huma- 
nité, moins de plutocratie et plus d'amour du vrai, voilà la re- 
quête du Docteur. 

La Newyorkicite est, selon lui, une maladie contagieuse, aus- 
si on peut en trouver déjà des cas dans les Etats environnants, 
néanmoins, son lieu de naissance est l'île Manhattan. 

Les symptômes intellectuels de ce déplorable désordre sont 
variés, mais tous peuvent se ramener génériquement aux dé- 
ceptions de la grandeur. Une de ses principales formes est 
cette idée que tout ce qu'il y a de bien dans le continent se 
trouve dans l'enceinte bornée par l'East River et l'Hudson, la 
Battery et Spuyten Duyvil. " Le Newyorkitique imagine que 
tout millionnaire est nécessairement un gentilhomme; qu'il 
est le type le plus accompli de l'humanité, surtout s'il donne 
un petit percentage de ses revenus à la charité, du moins à ce 
qu'on appelle ainsi." 

La victime du Newyorkitisme a de nombreuses illusions, dé- 
ceptions, hallucinations, sur ce qu'elle appelle son rang ou sa 
société. Elle porte le respect des habits et de la couleur des 
robes, et elle a le culte de telle rue et de telle avenue, la 5e 
par exemple. " La valeur d'un corsage ou le prix d'une mai- 
son jouent toutes sortes de tours à l'imagination maladive du 
Newyorkitique et lui faussent ses estimations des personnes et 
des choses qui deviennent comiques n'étant basées que sur le 
prix d'argent." , 

En fait d'appétit mental et intellectuel, c'est désespérément 
anormal. De livres sérieux i'I n'en a cure; du iroman mélodra- 
matique il veut le genre vulgaire ou pernicieux des Fleurs du 
mal. Ses journaux doivent être farcis de commérages où l'on 
babille, où l'on s'habille et déshabille, de divorces, de potins 
et de scandales. Par-dessus tout il lui faut les faire et les dires 
des millionnaires, les plus petits détails, s'il est possible, de tout 
acte joué dans ces divines familles. 



228 REVUE CANADIENNE 

Un autre symptôme est la perte du jugement indépendant 
et honnête. " Ces infortunés, dit Girdner, adoptent tel parti 
ou telle croyance, en se basant uniquement sur la parenté ou 
les intérêts matériels." 

Comme résultat de cette fracture d'horizon intellectuel, con- 
tinue notre directeur de conscience laïque. " quand le New- 
yorkitique voyage pour sa santé ou son plaisir, il lui faut abso- 
lument aller en dehors du pays; il franchit l'Océan, et nous le 
trouvons dans quelque coin de l'ancien monde. Il souffre de 
chagrin de ne pas avoir de rendez-vous, d'eaux minérales, de 
scènes naturelles comparables à celles d'Europe. Son esprit 
se remplit de sottises sur la royauté et la noblesse européenne ;: 
si par hasard, il peut frôler l'épaule d'un comte ou d'un duc, sa 
couf>e de joie est pleine." 

Et ainsi un voyage en Europe, loin de lui être bon, ne l'aide 
qu'à aggraver son mal — il n'est pas satisfait. 

Si l'esprit est blessé, l'âme de New- York n'est pas moins dé- 
faite. " Le Newyorkitique admet théoriquement la paternité 
de Dieu et la fraternité de l'homme, mais il est toujours le frère 
aîné, il se sent le devoir de régler le sort des jeunes." 

Le clergyman serait peut-être à même de réprimer la vio- 
lence du mal, mais ce médecin moral en est lui aussi atteint : 
" Il rétrécit les larges doctrines de la vérité, de la justice, de 
l'amour et de la fraternité pour chaque habitant de cette pla- 
nète et il les transforme en dogmes de six sous pour recevoir 
l'approbation de l'église qui l'emploie. Son succès pécuniaire 
ou autre ne dépend pas de sa manière positive de dénoncer le 
vice ou le crime, mais de sa manière négative de ne pas l'indi- 
quer et de ne pas le condamner." 

Le Dr Girdner n'aime pas les croisades contre la débauche 
qui ont tenté des réformes dans ces derniers dix ans, et où ont 
pris part " nos meilleurs citoyens." 

Il pense que les réformateurs qui ilimitent leur champ d'ac- 
tion à certaines parties d'une ville ou à certaines formes de vice 
commencent par le mauvais bout. " Ils mettent les fondements; 



LA NEWYORKICITE 229 

en l'air. Que penseriez-vous d'un chasseur qui brûlerait toutes 
ses cartouches sur les putois et les pigeons, tandis qu'il laisse- 
rait le gros gibier détaler près de lui ? Si nos modernes réfor- 
mateurs sont sincères dans leurs efforts pour purifier l'atmos- 
phère moral, que leurs efforts soient permanents, qu'ils aient 
une commission contre le vice, qui devra en plus, examiner si 
chez nous l'on ne pratique pas l'extortion ou l'excès, et si l'on 
ne dépose pas sur certaines épaules d'hommes des fardeaux 
trop lourds à porter." 

Les charitables prodigalités des Newyorkaises ne rencon- 
trent pas non plus l'approbation du Docteur: il n'y voit que la 
blancheur des tombeaux. 

" Si le chèque donné pour l'aumône est assez gros, cela per- 
met au donateur de continuer ses mailhonnêtetés durant six 
jours de la semaine et de se poser comme une colonne de reli- 
gion et de société durant tout le septième. Chaque dimanche 
il bafouille la lecture des Dix Commandements ; mais pen- 
dant la semaine il obéit au premier en adorant le veau d'or avec 
son cœur et son âme ; il est prêt à violer de même tous les au- 
tres, tandis qu'il court après son idole." 

Dans le champ plus Oarge des affaires nationales, continue 
notre La Bruyère américain, le Newyorkitique substitue les 
chiffres aux principes éternels du droit. " Les nouvelles décou- 
vertes et les nouvelles inventions se sont suivies si rapidement 
qu'elles ont tourné la tête de ses névrosés. Ils pensent que le 
Sermon sur !a Montagne, les Dix Commandements, la Décla- 
ration de l'Indépendance, et la Constitution des Etats-Unis, 
peuvent avoir été utiles au temps où l'on se servait de la dili- 
gence et du coche, mais qu'ils sont hors d'usage maintenant." 

Les symptômes physiques de la Newyorkicite sont l'extrême 
rapidité et le manque de délibération dans le mouvement, la 
courte-vue, la contre-partie de l'étroitesse morale de vision, un 
goût très prononcé pour les stimulants artificiels et pour les 
nourritures fortement épicées. 

Après ce généreux et inépuisable examen, le Docteur écrit 



230 REVUE CANADIENNE 

son ordonnance et lia voici : " Le soin, le soin de la tête et du 
cœur est le seul remède de la maladie que nous venons de voir. 
Apprenez au Newyorkais à ouvrir toutes grandes les portes 
et les fenêtres de son esprit et de son cœur, et à se placer dans 
une attitude où il puisse recevoir l'air divin et l'éclat du soleil 
afin de détruire les molles et énervantes effluves de haine, d'é- 
gotisme et de bigotisme." 

Notre Tacite contemporain a vraiment indiqué beaucoup 
des tristes aspects de la vie actuelle, mais plusieurs d'entre eux 
sont plutôt inhérents à la nature humaine, et n'appartiennent 
pas spécialement aux formes newyorkaises. 

L'amour des richesses et la vivlgaire ostentation, le salisme 
dépravé, l'hypocrisie, ont depuis longtemps été satirisés par 
Molière et par Thackeray, et avant cela par Aristophane et 
par Suétone. 

Si cette hypocrisie s'est accrue largement en ces derniers 
temps dans les clans de l'humanité, il faut bien dire qu'elle 
n'est pas native de l'île Manhattan. 

Le docteur en omettant certains détails qui donnent la cou- 
leur locale à son sujet, aurait pu appeler son livre la Parisiani- 
cite ou la Londonnicite ou encore la maladie des temps pré- 
sents. 

Le mal psychologique dont il s'agit prévaut à New-York 
parce que c'est un grand centre. Mais le Docteur Girdner, en 
bon psychiatre qu'il est, n'aurait pas de difficulté à montrer 
après cela les beautés de New-York et ses bontés aussi. 

Le Docteur Girdner est trop spécialiste et il est trop pessi- 
miste ; il ne voit que l'organe dont il a fait une particulière 
étude. Il a concentré tout son ta-lent sur la portion maladive 
de New- York, et cela l'a forcé de négHger lies parties où pré- 
valent les conditions normales. 

Dans les causes d'abâtardissement qu'il énumère, l'auteur 
aurait pu citer l'apport d'idées subversives fait par la lecture 
des romans français. 

Dans une enquête que j'ai dressée récemment, j'ai pu m'a- 



LA NEWYORKICITE 231 

percevoir que les œuvres de Gyp, par exemple, étaient lues 
presque autant à New- York qu'à Paris, en traduction, bien en- 
tendu. 

Or, cette jolie païenne de comtesse Mirabeau-Martel est 
une dilettante qui vous apprend à danser en pleurant, c'est une 
analyste à la Daniel Lesueur, qui ronge les fibres vives de . 
l'âme, qui anémie, qui endort, qui déracine, et qui détraque et 
qui complique; à elle seule, elle a nui davantage aux Jésuites 
par son Dégénéré que Sue et Prévost par tous leurs ouvrages 
réunis. C'est à elle que l'on a dit un jour: " Madame, si j'avais 
une femme écrivant de tels livres, je ne serais pas tranquille 
lorsqu'il faudrait signer les enfants." 

Or, vO'i:''à ce dont se nourrit la Ville-Lumière. Quoi d'éton- 
nant si les conséquences en sont désastreuses sur les esprits et 
sur les âmes? 

C'est un grand malheur que l'importation de toute cette lit- 
térature faisandée, aussi ie clergé qui a toujours été le bienfai- 
teur social ])ar excellence, ne saurait trop en écarter ses ouailles 
et l'on ne saurait trop encourager le ' grand archevêque de 
Montréal dans la croisade contre les mauvais livres qu'il a en- 
treprise récemment. 

Tout ouvrage impur, avant d'être une souillure pour les 
âmes, est déjà un principe dissolvant pour les intelligences et à 
l'heure où l'on songe à orner la métropole canadienne de bi- 
bliothèque américaine, il est bon de se le rappeler. 

Si Montréal, cité de la Vierge et Rome du nouveau monde, 
veut continuer à marcher d'un pas sûr vers ses glorieuses des- 
tinées, qu'elle garde sa proverbiale honnêteté : là sera sa force 
et sa gloire. 

Cohoes (New- York), 15 août 1901. 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 



N'avezvous jamais lu celte parole 
(le l'Ecriture : " La pierre qu'ont 
rejetée ceux qui bâtissaient est deve- 
nue la pierre angulaire." 

(S. Matth., XXI, 42.) 

.1. est notoire que depuis les premiers jours de rimmigration, 
'.es catholiques franco-américains ont été considérés comme 
quantité négligeable. Car,, s'il en eiht été autrement, nous ne 
pouvons croire que les dignitaires de l'Eglise aux Etats-Unis 
les eussent, avec autant de persistance, soumis à cette pression 
américanisante, ou plutôt anglicisante, que nous combattons 
encore après trente ans de luttes pénibles et qui n'a rien perdu 
du fanatisme qui l'inspirait en 1869. Pourtant, il est facile de 
comprendre qu'un instant de réflexion de la part des américa- 
nisateurs, leur aurait prouvé qu'ils s'attaquaient à u-ne race gé- 
néreuse, féconde, qui ne s'était pas avouée vaincue après la ba- 
taille des plaines d'Abraham, et qui est, aujourd'hui, maîtresse 
de la plus belle province du Dominion. En passant la frontière, 
les Canadiens-Français ne laissaient pas leurs principes reli- 
gieu.x et sociau.x derrière eux. 

Aussi leur surprise fut-elle grande quand ils constatèrent 
que, dans un pays de liberté comme la grande république amé- 
ricaine, ils ne pourraient plus prier Dieu dans leur langtie ma- 
ternelle, qu'ils allaient se trouver dans la cruelle alternative de 
briller tout ce qu'ils avaient adoré, foi des ancêtres, coutumes 
pieuses du foyer, amour de la langue apprise sur les genoux de 
la mère, ou d'adopter la langue cpie leurs conquérants eux- 
mêmes n'avaient pas osé leur imposer après le traité de Paris 
(1763). Mais plus grand encore fut leur étonnement lor.sc|u'ils 
virent dans leurs persécuteurs les membres d'une race malheu- 
reuse et tyrannisée depuis des siècles, les compatriotes de ces 
10.000 Irlandais qui furent reçus à bras ouverts dans la pro- 
vince de Québec (1846- 1847). malgré l'épidémie qu'ils appor- 
taient avec eux et qui coûta tant de vies précieuses à notre 
cierge national. Ah ! si l'on se souvenait, il nous .semble, que 
cette période de deuil, marquée par l'immigration irlandaise à 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 233 

Québec, ne serait pas sans toucher un peu les cœurs qui, à 
cause de notre origine, ne nous aiment pas, au point de nous 
traiter avec injustice. 

Rappe'.ons, ici, dans un patriotique et pieux souvenir, les 
noms des saints prêtres qui succombèrent au chevet des pau- 
vres Hiberniens parqués sur la Grosse-Ile ou dispersés dans les 
viKes du Bas-Canada. Parmi les morts : les révérends MM. 
Pierre Roy, Ed. Montminy, Ant. Roy, J. Richard, Pierre Ri- 
chard, René Carof, le grand vicaire Hudon, etc. Puis, parmi 
ceu.x qui contractèrent la maladie, mais n'en moururent pas : 
les révérends MM. Auclair, Beaubien et Taschereau, ce dernier 
surtout qui devint plus tard le premier cardinal canadien et 
mourait, il y a quelques années (1898). après un règne glo- 
rieu.x et fécond sur le siège archiépiscopal de Québec. 

C'est ce dévouement héroïque qui inspirait les paroles sui- 
vantes au patriote irlandais William Smith O'Brien, au cours 
d'une conférence donnée à Dublin sur r.\'mérique (1859): "Je 
ne fais, disait-i., que payer au clergé catholique du BaswCanada 
une dette sacrée, en déclarant que quand nos concitoyens mou- 
raiesit par milliers à la station de la Quarantaine près de Qué- 
bec, les prêtres canadiens d'origine française se précipitèrent, 
au plus fort du danger, malgré la terreur universelle, avec un 
zèle dont ni !a parole ni la plume ne sauraient donner une juste 
idée. L'histoire des fléaux qui ont ravagé le monde, ne nous 
offre que de bien rares exemples (et encore, est-ce qu'elle en 
offre?) d'un semblal:)le dévouement. Beaucoup de prêtres sont 
tombés victimes de leur charité. Donnez à ceux d'entre eux 
qui ont survécu, et qui, maintenant encore, ne peuvent raconter 
sans horreur les affreuses soufifrances auxquelles l'insouciance 
anglaise condamnait alors nos compatriotes, donnez-leur la 
consolation d'apprendre qu'en Irlande, comme au Cana;da, 
leurs héroïques travaux ont trouvé de justes appréciateurs. 
Prodiguez et vos actions de grâces et vos bénédictions à ces 
familles canadiennes (c'est par centaines qu'on les compte), 
qui ont reçu dans leurs maisons, confondu avec leurs propres 
enfants, les orphelins de ceux des émigrés de notre pays que 
moissonnaient les maladies engendrées par la faim." 

C'est l'âme remplie de ces souvenirs que les nôtres rencon- 
trèrent l'antipaithie de ceux qui leur devaient, sinon de l'amitié, 
du moins un peu de considération. Mais on ne soufïrit pas de 
la famine parmi les Irlande- Américains en 1846, et on s'en fît 
un prétexte pour répudier la solidarité nationale qui aurait dû 
faire des Canadiens-Français les am-is attitrés de tous les Irlan- 



234 REVUE CANADIENNE 

dais du monde. L'esprit de domination aveugla '.es chefs de la 
liiérarcliie et leur fit rêver la concentration de tous les catho- 
liques du pays en un seul et même groupe, n'ayant plus qu'une 
seule et même langue: l'angiais. Et la lutte s'engagea. 

Les nôtres revendiquèrent le droit de par'.er le français à l'é- 
glise et demandèrent des prêtres de leur nationalité. Dans 
l'Etat du Vermont, l'élément français remporta de premiers 
succès, grâce au zèle et au patriotisme infatigables de Monsei- 
gneur de Goësbriand. En 1851, le Rév. M. Joseph Quevillon 
était nommé curé de la naroisse St-Joseph de Burlington. Il 
e.?t, si nous nous rappelons bien, le premier curé français qui 
ait été donné aux Canadiens établis dans la Nouvelle-Angle- 
terre. Et cet événement marque le premier pas fait par les 
nôtres vers la solution du problème religieux qui a pris nais- 
sance à cause d'eux et contre eux. C'est le premier incident 
d'une lutte que nous continuons aujourd'hui, peut-être avec 
plus de chances de succès, mais contre les mêmes adversaires 
trop ])ien représentés par leurs successeurs. 

Nous aurons prochainement l'occasion de nous demander 
quels progrès nous avons faits depuis que nous luttons. Le 
congrès de Springfield va nous permettre de compter nos for- 
ces et surtout de faire, avec plus de précision, le dénombre- 
ment de nos ennemis. C'est un avantage sur les premiers con- 
grès qui firent beaucoup de bien mais furent forcés de marcher 
à tâtons et ne se dégagèrent pas assez de certains préjugés, de 
certaines influences dont la source n'était pas éloignée du camp 
ennemi. Aussi, est-il inutile d'insister à nouveau sur son im- 
portance. Il suffit de dire que dans l'esprit de ses organisateurs 
il a surtout pour but d'étudier notre situation religieuse, et les 
questions qui s'y rattachent de plus i^rès, mais qui, en somme, 
se résument en une seule: les rapports entre catholiques irlan- 
dais et canadiens-français. Ceci est admis de tous, même chez 
les Américains, .comme en fait foi un article publié, le 7 aoiit 
dernier, par le " Transcript," de Boston, l'organe reconnu des 
lettrés de cette partie de la Nouvelle-Angleterre. Cet article 
consistait en une lettre adressée au journal bostonnais par le 
professeur Osborne. du Wesley Collège de Winnipeg. La con- 
clusion mérite d'être citée et se lit ainsi : — 

" Les Canadiens-Français des six Etats de la Nouvelle-An- 
gleterre et du New- York vont se réunir en congrès sous peu. 
Je suis porté à croire que cette assemblée sera des plus impor- 
tantes — qu'elle marquera, en fait, une époque dans l'histoire 
des Canadiens-Français en ce pays. L'objet immédiat de cette 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 235 

réunion est de convaincre le Pape — auprès de qui il sera en- 
voyé un délégué porteur d'une adresse de la part du Congrès 
— de l'importance de donner des prêtres canadiens à toutes les 
paroisses canadiennes. Il y a depuis longtemps une tension 
considérable entre , les catholiques irlandais et canadiens-fran- 
çais. Les Canadiens sont saisis de l'idée que les prêtres irlan- 
dais sont à l'affût de toutes les bonnes choses. Ils pensent que 
si Sa Sainteté envoie des prêtres italiens en Amérique pour 
s'occuper des Italiens, eux aussi devraient être pourvus d'un 
clergé de leur sang. 

'■ Je crois, cependant, que ce Congrès aura de l'importance 
dans un sens plus large. D'autres questions y seront discutées 
sans doute. La convocation de ce Congrès indique une cons- 
cience de puissance en voie de développement rapide. Je ne 
dis pas que cette conscience " s'éveil'.e ", car elle est éveillée. 
En tout cas, il va falloir désormais tenir compte en politique 
des Canadiens-Français de l'Est." 

Peut-être devons-nous à cette précieuse autant que sympa- 
thique appréciation, les développements inattendus qui ont 
surgi tout à coup autour de notre prochain congrès. Dans 
tous '.es cas, il y a entre les deux des rapprochements qui pour- 
raient nous le faire croire. Nous laissons aux lecteurs de la 
Revue, le soin d'en juger par eux-mêmes. 

L'Ordre des Forestiers Catholiques s'est subitement déclaré 
hostile au Congrès en défendant aux Cours canadiennes-fran- 
çaises des Etats-Unis de s'y faire représenter. Il parait qu'un 
article constitutionnel justifie, sur ce point, rattitude des grands 
chefs. Mais ces derniers sont allés plus loin ; ils ont pratique- 
ment dénoncé le congrès en déclarant qu'il n'avait pas l'appro- 
bation des autorités religieuses et c'est surtout sur ce fait qu'ils 
appuyaient leur injonction. Il n'en fallait pas plus pour soule- 
ver l'indignation générale parmi les nôtres. C'est ce qui est 
arrivé. La " Tribune ", de Woonsocket, dont nous avons 
l'honiieur d'être le directeur, donna l'alarme et tous ses con- 
frères, tant de la Nouvelle-Anglieterre que du Canada, entre- 
prirent avec elle une campagne vigoureuse qui se poursuit en- 
core au moment où nous écrivons ces lignes. Il y avait hosti- 
lité manifeste de la part d'une société puissante contrôlée par 
l'élément irlandais et on ramenait délibérément la question sur 
le terrain des anciennes luttes. Nous n'avions pas cherché la 
bataille, mais nous n'étions pas, non plus, disposés à la fuir. Un 
appel chaleureux fut adressé à toutes nos sociétés, qui redou- 
blèrent d'ardeur à choisir leurs délégués. Nous avons même 



236 REVUE CANADIENNE 

constaté avec plaisir que toutes les Cours franco-américaines de 
Forestiers Catholiques avaient décidé de se faire représenter à 
Springfield. Et les américanisateurs venaient de faire un pas 
de clerc et fournissaient un argument puissant en faveur de 
nos sociétés nationales contre les organisations mixtes où les 
nôtres s'étaient, en trop grand nombre, laissés entraîner, grâce 
à des apparences trompeuses, à des garanties fictives qui sont 
tom'bées d'el-es-mêmes dès qu'on les a mises à l'épreuve. 

Que résultera-t-il de tout ce potin? Il est peut-être difficile 
de le dire avec précision. Mais un résultat est déjà obtenu : le 
ralliement en masse des nôtres, ce qui ne manepiera pas de 
donner une énergie plus grande à nos revendications. Si la 
lutte devient plus acerbe nous savons que nous n'avons rien à 
y perdre et que nous ne sommes pas responsables de la position 
difficile que l'on nous a faite. Les relations entre les catho'.i- 
ques franco-américains sont tendues par la faute des derniers 
qui n'acceptent pas pour eux-mêmes ce qu'ils désirent imposer 
et, de fait, imposent aux autres. Ce qui s'est passé à East St- 
Ivouis, il y a une couple d'années, nous prouve que les Irlandais 
admettent le principe du clergé national. Pourquoi nous blâ- 
ment-ils lorsque nous demandons la même chose? Ils ont une 
société, les Hiberniens, où le plus anglifié des Canadiens ne se- 
rait pas admis. Pourquoi nous reprocheraient-ils de prêcher en 
faveur de nos sociétés nationales? Quant à la question de 
langue, ils nous rappellent troj) l'histoire du " renard ayant la 
queue coupée " pour que nous consentions à commettre. ])our 
leur plaire, l'apostasie nationale dont ils sont ridiculement 
fiers. 

Cependant, nous devons admettre que l'élément irlandais 
nous fournit quelques amis un peu rares, mais apparemment 
sincères. On peut les compter sur les doigts, mais il y en a. 
Ainsi, tout récemment, 1' " Irish World." un journal hibernien 
important, publié à New-York, représentait " tout le bien qui 
résulterait pour l'Eglise catholique aux Etats-Unis, de relations 
harmonieuses entre deux éléments de notre population, dont 
les forces numériques unies pourraient être mises avec avan- 
tage au service des intérêts de l'Eglise dans ce pays." Et il 
ajoutait: 

" Une telle union s'efïectuerait facilement si le sage conseil 
du grand saint Augustin était mis en pratique : ' Dans les cho- 
ses essentielles, unité; dans les choses non-essentielles, liberté; 
en toutes choses, charité." Dans les choses essentielles, c'est- 
à-dire en ce qui concerne la doctrine catholique, nous sommes 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 237 

déjà unis, et, selon nous, aucune raison ne devrait nous dé- 
tourner du sens commun, et surtout de la charité, quand i! s'a- 
git d'une chose non-essentie'de comme la question du langage. 
" Les Irlando-Américains, dont les pères ont été forcément 
dépouillés de leur langue maternelle, devraient être les derniers 
à persécuter nos frères canadiens-français parce qu'ils tiennent 
à ce que leurs enfants parlent le langage de leurs ancêtres. 

" Nous ne cachons pas que nous avons été fort étonné d'ap- 
prendre par la voie de " l'Indépendant," que l'usage du fran- 
çais est défendu au collège catholique de Hartford. Les étu- 
diants de ce collège ne peuvent manquer d'apprendre l'anglais, 
er nous ne voyons pas le mal qu'il y aurait pour eux de savoir 
le français, attendu que certains d'entre eux peuvent être an- 
pelés plus tard à pourvoir aux besoins spirituels de paroissiens 
franco-canadiens. 

" A cette époque où les anglomanes proclament partout que 
notre pays est anglo-saxon, le temps est mal choisi pour les 
Ce'.tes. qu'ils parlent le français ou l'anglais, de faire le jeu des- 
Américains dénationalisés en fomentant la discorde là où de- 
vrait régner l'harmonie la plus parfaite." 

Quel joli projet pour arriver dans un temps où il est irréali- 
sable ! En efïet, peut-on parler d'une entente comme celle-là, 
tant que la hiérarchie irlandaise refusera de faire droit à nos 
justes réclamations, tant qu'elle nous traitera comme les ilotes 
de l'église américaine? Sans doute, c'est déjà quelque chose 
que l'amitié d'un journal hibernien puissant. Mais où tout 
cela peut-il nous conduire, si nous ne discutons pas sur le ter- 
rain des droits égaux ? On ne s'allie pas avec ses inférieurs. 
Puis, nous en sommes un peu rendus à croire à la justesse de 
l'adage virgilien: " Timeo Danaos et dona ferentes." Il y a si 
longtemps que nous nous payons de mots dans nos relations 
avec les Irlandais américanisateurs, que nous sommes devenus 
sceptiques à leur endroit. Et nous ne sommes pas loin d'avoir 
raison. Malgré tout ce qu'on fait et dit on continue de nous 
taper dessus sans interruption. Notre langue est un cauche- 
mar qui hante les nuits de nos persécuteurs, les amis de 
r " Irish World," et on cherche à nous l'enlever, oubliant 
c|u'on ne change pas de nationalité comme on change de che- 
mise : oubliant que la langue de Bossuet, celle que nous par- 
lons encore. Dieu merci, est bien encore la plus douce, la plus 
digne de moduler une prière à Celui qui est venu dans le mon- 
de sauver toutes les races. 

Nous avons cru un -moment que le jour des persécutions: 



L 



238 REVUE CANADIENNE 

était passé, que les troubles de Fall River, de North Brook- 
field, de Danidson, ne se répéteraient plus. Et nous disions : 
" Notre Eglise catholique des Etats-Unis va enfin jouir de 
cette paix sereine, si chère aux âmes de ses fidèles." Illusion 
que tout cela ! Le fanatisme était là qui guettait. " French 
dog!" criait-on d'un côté pendant que de Chicago arrivait le 
cri de " A bas le congrès de Springfield ! " Et la lutte reprend, 
plus ardente que jamais. Pouvons-nous entendre, dans l'im- 
mense clameur qui nous environne, la voix des quelques sym- 
pathies isolées que nous avons conquises à la faveur d'un ap- 
parent armistice? La foule de nos ennemis paraissant aussi 
nombreuse qu'autrefois il ne nous reste plus qu'une seule 
chose à faire : redoubler de vigilance et ne pas nous commettre 
avec les amis de nos ennemis. En cela, nous ne sommes pas 
réfractaires aux idées de paix, nous ne sommes que sages. Et 
nous avons le droit de dire: " Pas de rapprochement où nous 
devons tout donner; pas de rapprochement surtout, à moins 
qu'il ne se fasse en respectant les droits primordiaux que 
nous garantissent la constitution du pays, la justice de l'Eglise 
et les principes immuables de la charité chrétienne. 

" C'est pour avoir oru à de fallacieuses protestations d'ami- 
tié que 10,000 Franco-Américains sont aujourd'hui enrôlés dans 
des sociétés qui leur sont hostiles. Naïfs, nous l'avons été trop 
longtemps : trop longtemps nous avons sacrifié notre droit 
pour l'amour de la paix ; trop longtemps nous avons fait preu- 
ve d'une abnégation qui, en général, ne nous attire que de nou- 
veaux déboires. Notre droit est indiscutable, nous demandons 
qu'on le respecte. Et à ceux qui dorénavant voudront, comme 
le loup de la fable, s'introduire au miHeu de nous, grâce à un 
déguisement, nous dirons d'abord: " Montrez patte blanche! " 

Et c'est à ce point de vue, nous l'espérons, que le congrès de 
Springfield envisagera notre situation. Les derniers événe- 
ments ont prouvé qu'il arrivait à temps; à lui de démontrer 
qu'il est digne de son temps, digne de ses organisateurs. Car, 
suivant nous, s'il n'était pas un succès, il serait un désastre. 
Mais ce n'est pas tout de se réunir, ce n'est pas tout de décou- 
vrir ses ennemis, il faut encore s'assurer de la victoire. Il ne 
s'agit pas ici de diagnostiquer une maladie nouveWe, ni de 
trouver un remède nouveau. Nous connaissons tous le mal 
dont nous soufifrons; nous connaissons également le remède 
à appliquer. Pour nos paroisses franco-américaines nous vou- 
lons un clergé national. Comment l'obtiendrons-nous? Nous 
voulons l'avancement de nos sociétés nationales. Comment y 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 239 

parvenir? Voilà ce qu'il faudra trouver. Que chaque délégué, 
que. chaque orateur apporte dans ses travaux congressionnels 
tout le soin que peuvent lui inspirer l'amour des siens et la 
fierté de sa race. Qu'il soit l'ouvrier fidèle de la parabole des 
talents et entende à son tour ceux qui l'ont envoyé lui dire le 
" Euge, serve bone et fidelis ", qui sera le plus beau couronne- 
ment de ses efforts. 

Le congrès de Springfield n'a pas pour mission de chasser 
le fanatisme de la surface de la terre. Il lui suffira de prouver 
que la justice y joue encore un rôle important. Après lui, il y 
aura encore des abus, mais il sera grand s'il fait disparaître les 
plus criants, ceux qui nous font le plus souffrir. Après lui. 
comme avant lui, le mal continuera sa marche sans entraver 
celle du bien ; la roue continuera de tourner et Dieu sait tou- 
tes les désespérantes contradictions que l'égoïsme et l'esprit de 
parti réservent à l'avenir. Encore on prostituera les saintes 
choses, les principes sacrés de l'éternelle justice; mais toujours 
la vérité sera chère aux âmes bien nées qui voudront la servir 
en aimant leurs frères; toujours la liberté sera tendrement vé- 
nérée par ceux qui l'aiment avec passion et comprennent trop 
bien ses divines prérogatives pour la faire servir de voile à d'i- 
navouables mesquineries d'écoles; toujours l'Eglise catholique 
continuera sa marche triomphante à travers iks âges, sans s'ar- 
rêter aux obstacles jetés sur sa route par l'indiscrétion des 
siens. Les peuples verront encore des révolutions les .ébranler 
jusque dans leurs fondements, mais le bien, mais le vrai, en dé- 
pit de tout fanatisme, en dépit de toute révolution, résisteront 
à tous les chocs, survivront à tous les cataclysmes, se conserve- 
ront, sans interruption, brillants et purs jusqu'à ce que le temps 
de la grande moisson étant venu, alors que toute chose verra 
son accomplissement, le Maître vienne séparer l'ivraie du bon 
grain. 

Ayons foi dans l'avenir, parce que le droit est de notre côté. 
Persécutés, rejetés aujourd'hui, faisons en sorte que demain 
nous soyons la pierre angulaire de l'édifice sublime à la cons- 
truction duquel nous devons, en dépit de tout, contribuer f>our 
notre part. 

Woonsocket, R. T., 26 août 1901. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 



Encore lord Rosebery. — Le parti unioniste. —La représentation irlandaise. — 
Le serment du roi. — Défenseur de la foi. — John Morley et Justin McCar- 
thy. — La question des congrégations en France. — Une direction pontificale. 
— Académiciens et ministre. — L'impératrice Frédéric. — Ses luttes avec 
Bismarck.— La mort de Crispi.-- Mgr Isoard. — Le prince Henri d'Orléans. 
La vie de Louis Veuillot. — Le recensement du Canada. 

Nous avons parlé dans notre dernière clironique dti mani- 
feste publié par lord Rosebery au sujet de la crise du parti libé- 
ral anglais. Il a prononcé, depuis, au Club libéral de la Cité, 
un discours dans lequel il a accentué ses déclarations. On a 
1)eaucoup remarqué les paroles suivantes prononcées par le 
noble lord : 

" Je ne désespère pas de voir le parti libéral délivré de tous 
ses éléments antinationaux et certain, par suite, de i'aoDui du 
pays sur toutes les questions concernant l'étranger ou l'em- 
pire, se mettre sérieusement à l'œuvre de la réforme intérieure. 
Est-ce trop que d'espérer le retour à un tel parti de ces libé- 
raux unionistes, plus libéraux que quelques-uns de leurs dé- 
putés (Très bien ! très bien !), qui ne croient pas avoir perdu 
tout droit au premier adjectif de leur nom compliqué et sont 
réduits au rôle de .supports d'un gouvernement tory? (Applau- 
dissements nourris.) 

" Pour conclure, je ne puis pas comprendre caniment on a 
jamais pu s'attendre à me voir rentrer volontairement dans l'a- 
rène politique, mais m'y voir rentrer en ce moment de mon pro- 
pre gré dans l'état actuel <lu parti libéral, encore moins ! 
(Rires.) Non, messieurs, je le répète, pour le présent tout au 
moins, je dois suivre ma route .seul, labourer mon propre sillon. 
Plaisant ou non, tel est mon destin; mais, avant d'arriver au 
bout du sillon, il se peut que je m'aperçoive que je ne suis plus 
seul (Applaudissements nourris.) Gela, c'est une autre affaire; 
sinon, je resterai très satisfait en .société de mes livres et de 
mon foyer. (Rires.) Dans l'autre cas, je verrai. (Applaudisse- 
ments nourris.) " 

Ces déclarations semblent indiquer que, si lord Rosebery 



I 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 241 

n'est pas disposé à redescendre en ce moment dans l'arène po- 
litique, il n'a pas juré de n'y redescendre jamais. Certains jour- 
naux prétendent que l'ancien premier ministre songe à former 
un nouveau parti avec les mécontents du parti gouvernemental 
et de l'opposition. 

Pendant ce temps le gouvernement va son chemin et, grâce 
à la division de ses adversaires, il évite tous les écueils sur les- 
quels il pourrait sombrer. Il lui arrive parfois des accidents, 
comme on l'a vu le 12 août courant à propos du bill des manu- 
factures. Une clause décrétant que les filatures devraient fer- 
mer leurs portes le samedi à midi au lieu d'une heure, a été 
adoptée malgré le gouvernement, par 163 voix contre 141. 
!Mais ce n'était pas là une question de confiance, et le Home 
Secretary a déclaré qu'il acceptait l'amendement. L'opposition 
a applaudi et s'est bruyamment réjouie de cet incident qui n'en 
valait guère la peine. 

Le duc et la duchesse de Marlborough ont donné une gran- 
de fête politique au parti unioniste, dans leur magnifique rési- 
dence de Blenheim. MM. Balfour et Chamberlain, et plusieurs 
milliers de leurs partisans y ont assisté. Il y a eu lunch en plein 
air. excursion en bateaux sur le lac, audition d'orgue. Des dis- 
cours importants ont été prononcés. M. Balfour a déclaré que 
le lien politique entre les conservateurs et les libéraux unio- 
nistes a été autrefois une alliance, mais qu'il est maintenant 
une union indissoluble. M. Chamberlain a fait entendre cette 
phrase : " Il y a quinze ans nos adversaires étaient un parti 
puissant et uni sous la direction de Gladstone ; maintenant ils 
ne sont plus qu'un " rump ", — littéralement un "croupion." 
Il a de plus fait entendre que, suivant lui, l'Irlande a une repré- 
sentation parlementaire plus considérable que celle à laquelle 
lui donne droit sa population. On en a conclu que le gouver- 
nement méditait de diminuer le nombre des députés irlandais. 
Les journaux nationalistes ont commencé à jeter feu et flam- 
mes à ce propos. Si le cabinet avait l'imprudence de risquer une 
telle tentative, on pourrait s'attendre à de belles tempêtes. 



La solution de la question relative au serment du roi semble 
plus éloignée que jamais. Le projet de déclaration soumis par 
le comité a été amendé en retranchant le mot " adoration " 
que l'on appliquait au culte de la sainte Vierge. Mais les ca- 
tholiques ayant encore manifesté leurs objections à la déclara- 

Septembre. — 1901. 16 



242 JIEVUE CANADIENNE 

tioii blasphématoire contre la transsubstantiation, il semble que 
le bill n'ira pas plus loin et que la vieille formule va être main- 
tenue. Nous espérons que les catholiques anglais ne laisseront 
pas tomber l'agitation sur cette question. 

Un incident vient de imettre en plein jour l'illogisme de la 
majorité protestante du parlement. La chambre des com- 
munes a rejeté, le 13 août, une motion de M. John Redmond 
pour retrancher du titre royal les mots " défenseur de la foi." 
Or, on sait en quedes circonstances cette appellation glorieuse 
avait été accordée au souverain d'Angleterre. En présence des 
pamphlets hérétiques de Luther, Henri VIH, encore ortho- 
doxe, avait conçu le désir de réfuter le moine allemand révol- 
té. Il avait écrit, — avec l'aide de Wolsey et de l'évèque de 
Rochester, — un traité intitulé " Assertio septem sacramento- 
rum adversus Martinum Luthermn." Le royal controversiste 
y défendait contre l'hérésiarque les sept sacrements de l'Eglise, 
y compris l'Eucharistie. C'est à cette occasion que le Pape lui 
décerna le titre de " Défenseur de la foi." Voici ce qu'on lit à 
ce sujet dans Y Histoire d' Angleterre de Lingard : 

■■ Clarke. doyen de Windsor, porta l'œuvre royale à Rome. 
et, en plein consistoire, la soumit à l'inspection et à l'approba- 
tion du pontife, en lui donnant l'assurance que son maître, de 
même qu'il avait réfuté les erreurs de Luther avec sa plume, 
était prêt à combattre avec son épée les disciples de l'héré- 
siarque, et à faire marcher contre eux toutes les forces de son 
royaume. Clément reçut ce présent avec de nombreuses ex- 
pressions d'admiration et de reconnaissance; mais Henri s'at- 
tendait à quelque chose de plus flatteur pour sa vanité que de 
simples remerciements. Les rois de France étaient depuis 
longtemps désignés par le nom de " très chrétiens," ceux d'Es- 
pagne par celui de " catholiques." Quand Louis XII convo- 
qua le synode schismatique de Pise, on soutint qu'il avait perdu 
tout droit au premier de ces titres, et Jules II le transféra à 
Henri, mais sous la condition que le transfert serait tenu secret 
jusqu'à ce que les services du roi pussent justifier aux yeux des 
hommes la faveur du pontife. Après la victoire de Guincgate, 
Henri demanda la publication de cette concession; mais Jules 
était mort : Léon déclara ignorer l'affaire, et on trouva moyen 
d'apaiser le roi par la promesse de quelque autre distinction 
équivalente. Wolsey avait récemiment appelé sur ce sujet l'at- 
tention de la cour papale, et Clarke, lorsqu'il alla porter l'ou- 
vrage du roi, demanda pour lui le titre de " défenseur de la 
foi." Cette nouvelle dénomination rencontra d'abord quelque 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 243 

opposition ; mais on ne pouvait décemment la refuser, et Léon 
la conféra par une bulle formelle à Henri qui en obtint la con- 
lirmation de Clément VH, successeur de Léon." 

Il est bizarre de voir aujourd'hui le parlement anglais s'a- 
charner à conserver au roi un titre gagné en défendant tous les 
sacrements de l'Eglise, et refuser en même temps la suppres- 
sion d'une formule par laquelle le roi est forcé de dénoncer le 
sacrement de l'Euciiaristie. Il faudrait pourtant choisir: abo- 
lissez la dénonciation du sacrement, ou abolissez le titre obtenu 
en défendant le sacrement ! 

Pour le quart d'heure la question du seriment royal va rester 
dans le sfahi quo, car le parlement a été prorogé le 17. Mais 
nous espérons que les chambres eh seront de nouveau saisies à 
la prochaine session. 

Un mot de littérature avant de quitter l'Angleterre. On an- 
nonce que John Morley ne pourra publier que dans un an sa 
■' Vie de Gladstone." Il a de si nombreux matériaux à sa dispo- 
sition qu'il lui faut plus de temps qu'il ne pensait pour terminer 
son œuvre. Elle sera, à vrai dire, l'histoire philosophique du 
parti libéral depuis un demi-siècle. 

Justin McCarthy, délaissant l'histoire contemporaine, recule 
jusqu'au règne de la reine Anne, sur lequel il va publier bien- 
tôt deux volumes. 



En France c'est la question des congrégations qui occupe 
toujours le premier plan dans les préoccupations publiques. 
Nous donnions dans notre dernière chronique une information 
de la l'critc française, d'après laquelle il paraissait que le Pape 
allait prescrire aux ordres religieux d'adopter une attitude uni- 
forme en demandant l'autorisation exigée par la loi. Cette in- 
formation n'était pas absolument exacte. Le Saint-Siège a 
adressé aux congrégations une lettre de direction, par l'inter- 
médiaire de la Congrégation des évêques et réguliers. Et cette 
lettre ne contient pas un ordre mais une permission. Elle est 
rédigée en réponse à un doute formulé comme suit : 

" Les congrégations qui ne sont pas encore reconnues offi- 
ciellement en France peuvent-elles demander l'autorisation 
dans les termes voulus par l'article 13 de la loi nouvelle et le 
règlement qui accompagne cette loi? " 

Le règlement dont il est ici question est celui que le minis- 
tère a promulgué en même temps que la loi. En voici les trois 
premiers articles : 



244 REVUE CANADIENNE 

" Article premier. — Les directeurs et administrateurs des 
congrégations déjà existantes, les fondateurs, s'il s'agit d'une 
congrégation nouvelle, adresseront au ministre de l'intérieur 
la demande tendant à obtenir l'autorisation prévue par l'article 
13 ci-dessus visé. 

" Article deuxième. — A cette demande ils joindront : 

"1° Deux exemplaires certifiés conformes des statuts de la 
congrégation ; 

" 2° Un état de ses biens, meubles et immeubles, ainsi que 
des ressources consacrées à la fondation ou à l'entretien de ces 
établissements; 

" 3° Un état de tous les membres de la congrégation indi- 
quant leur nom patronymique, celui sous lequel ils sont con- 
nus dans la congrégation, leur nationalité, leur âge et lieu de 
naissance et, s'il s'agit d'une congrégation déjà formée, la date 
de leur entrée. 

" Art. troisième. — Les statuts devront faire connaitre no- 
tamment l'objet assigné à la congrégation ou à ses établisse- 
ments, son siège principal et celui des établissements qu'elle 
aurait formés ou se proposerait actuellement de former, les 
noms de ses administrateurs ou directeurs. 

" Ils devront contenir l'engagement, par la congrégation et 
par ses membres, de se soumettre à la juridiction du lieu." 

Comme on le voit, ce règlement aggrave la loi, et en rend 
l'application encore plus onéreuse pour les congrégations. 

La Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers a répon- 
du comme suit à la question qui lui était posée: 

" Ce doute ayant été examiné sérieusement dans une réu- 
nion particulière de cardinaux, le Saint-Père a décidé que, par 
l'organe de la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers, 
il serait donné la réponse suivante : 

" Le Saint-Siège réprouve et condamne toutes les disposi- 
tions de la nouvelle loi qui lèsent les droits, les prérogatives et 
les libertés légitimes des congrégations religieuses. Toutefois, 
pour éviter les con.séquences très graves et empêcher en 
France l'extinction des congrégations qui font un si grand bien 
à la société religieuse et à la société civile, il permet que les 
instituts non reconnus demandent l'autorisation dont il s'agit, 
mais seulement aux deux conditions suivantes: 

" 1° Que l'on présente non pas les anciennes règ'es et cons- 
titutions déjà approuvées par le Saint-Siège, mais seulement 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 245 

une rédaction de statuts qui réponde aux divers points de l'ar- 
ticle 3 du règlement susnommé; ces statuts pourront sans dif- 
ficulté être soumis préalablement à l'approbation des évêques ; 

" 2° Que dans ces statuts que l'on présentera, il soit promis 
seulement à l'Ordinaire du lieu cette soumission qui est con- 
forme au caractère de chaque Institut. Par conséquent, sans 
parler des Congrégations purement diocésaines qui dépendent 
complètement des évêques, que les congrégations approuvées 
par le Saint-Siège et visées par la Constitution Apostolique 
Conditœ a Christo, publiée par Notre Saint-Père le Pape Léon 
XIII le 8 décembre 1900, promettent soumission aux évêques 
dans les termes de cette même Constitution ; quant aux Ordres 
réguliers, qu'ils promettent soumission aux Evêques dans les 
termes du droit commun. Or, d'après ce droit commun, 
comme vous le savez fort bien, les Réguliers dépendent des 
Evêques pour l'érection d'une nouvelle maison dans le diocèse, 
pour les écoles publiques, les asiles, les hôpitaux et autres éta- 
blissements de ce genre, la promotion de leurs sujets aux or- 
dres, l'administration des sacrements aux fidèles, la prédica- 
tion, l'exposition du Saint-Sacrement, la consécration des 
églises, la publication des indulgences, l'érection d'une con- 
frérie ou pieuse congrégation, la permission de publier des 
livres; enfin, les réguliers dépendent des évêques pour ce qui 
regarde la charge d'âmes dans les endroits où ils sont investis 
de ce ministère." 

.^linsi donc le Pape permet aux congrégations de demander 
l'autorisation ; mais il ne leur permet pas de présenter au gou- 
vernement leurs règles et constitutions approuvées par le 
Saint-Siège ; il les autorise simplement à mettre devant le mi- 
nistre de l'Intérieur une rédaction de statuts correspondant à 
l'article 3 du règlement. Et pour la déclaration de soumission 
à !a juridiction des évêques. Sa Sainteté entend qu'elle soit 
renfermée dans les limites du droit commun, et qu'elle ne s'é- 
tende à aucune des exemptions canoniques sanctionnées par 
l'Eglise. 

Parmi les congrégations, les unes vont se résoudre, paraît-il, 
à demander l'autorisation, les autres vont s'abstenir, convain- 
cues d'avance de l'inutilité d'une telle démarche. Il ne faut pas 
oublier que ce n'est pas le gouvernement qui a le pouvoir 
d'autoriser. Ce sont les chambres seules. Il faut donc que les 
congrégations passent au creuset parlementaire. Or, avec un 
parlement composé comme le parlement actuel, dominé par les 
loges, inspiré par la haine de l'Eglise, quel sort attend la plu- 



246 REVUE CANADIENNE 

part des instituts religieux qui se présenteront pour être auto- 
risés? Imaginez-vous les Brisson, les Viviani, les Marcel Sem- 
bat, scrutant les statuts et les constitutions monastiques ! A 
quelles insanités, à quelles énormités, à quels outrages, à quels 
dénis de justice ne peut-on pas s'attendre ! Ainsi plusieurs 
ordres religieux sont décidés à quitter la France. Les Jésuites 
se préparent à la dispersion. Les Bénédictins de Solesmes et 
de Ligugé organisent déjà leur .déménagement. Il est certain 
que des centaines de congrégations vont en faire autant. 
Quelle énorme déperdition de forces ix)ur la France ! 



L'esprit d'ostracisme et d'intolérance du ministère Waldeck- 
Rousseau se manifeste dans toutes les sphères. C'est ainsi 
que le ministre de l'Instruction publicme, M. Leygues, a récem- 
ment donné l'exclusion à deux membres de l'Institut, MM. 
Emile Faguet et Gebhart, proposés pour présider à la distri- 
bution des prix aux lycées Chariemagne et Henri IV. Le pre- 
mier est membre de l'Académie française, et le second, membre 
de l'Académie des Sciences morales et politiques. Ils sont, pa- 
raît-il. suspects de nationalisme. De là leur mise à l'index. 
L'Académie française a ressenti ce procédé et protesté par la 
résolution suivante : 

" L'Académie, étonnée que l'un de ses membres ait été écar- 
té de la présidence d'une distribution de prix dans un lycée de 
Paris, exprime tous ses regrets." 

L'Académie des Sciences mor'ales et politiques a adopté la 
même résolution. Cet incident a créé toute une sensation dans 
le monde intellectuel. Commentant l'acte de M. Leygues. 
Jules Lemaître, le fin critique, a écrit dans VEcho de Paris: 

" Et par qui le ministre a-t-il remplacé Gebhart et Faguet ? 
Par le préfet de police et par le préfet de la Seine. Pourquoi 
pas par deux gendarmes? 

" Je ne sais encore par qui on reraplaeera Marcel Dubois. 
Probablement par le vénérable de la Loge de Sèvres. 

" J'espère qu'on ira jusqu'au bout, et que les proviseurs de 
Chariemagne .et de Henri IV vont être expédiés dans quelque 
Carpentras. . . 

" Nous ne sommes pas encore tout à fait accoutumés à voir 
la République commettre, contrairement à ses principes les 
plus déclarés, des actes d'un arbitraire aussi gratuit et aussi 
mesquin. De telles vilenies ne sont pas moins significatives et 
nous touchent presque autant que des crimes. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 247 

■' L'Académie e'.le-méme s'est émue de l'affront misérable 
fait à l'un de ses membres. Et pour que l'Académie s'émeuve! 

■' La République qu'on nous a faite depuis deux ans est une 
bien sotte et bien odieuse plaisanterie." 

A la séance de distribution des prix du concours général, 
M .Leygues a été salué par le cri <le : " Vive Faguet ! " 



La mort a fait disparaître plusieurs personnalités marquantes 
durant les dernières semaines. La mère de l'empereur d'Alle- 
magne et la sœur du roi d'Angleterre, l'impératrice Frédéric, 
est décédée le 5 aoi^it, au château de Friedrichsof. Elle était 
née le 21 novembre 1840 du prince Albert de Saxe-Cobourg 
Gotha, et de Victoria, reine de la Grande-Bretagne et d'Ir- 
lande. Elle portait les noms de Victoria-Adelaïde-AIarie- 
Louise. Le 25 janvier 1858, elle avait épousé le prince Fré- 
déric-Guil.aume, fils de Guillaume 1er, roi de Prusse, et plus 
tard empereur d'Allemagne. L'impératrice Frédéric comman- 
dait le respect et la symipathie par les éminentes qualités d'es- 
prit et de cœur dont ia Providence l'avait douée. Epouse dé- 
\ouée. elle avait fortifié son mari dans ses tendances humani- 
taires et dans son esprit de réaction contre le système de com- 
pression et d'ostracisme brutal dont Bismarck était l'âme. 
Durant de longues années il y eut une lutte sourde entre le 
puissant ministre et la princesse royale. Cette lutte prit vm 
caractère émouvant et tragique à la fin du règne de Guillaume 
1er et à l'aurore du règne éphémère de Frédéric III. Ce der- 
nier succombait lentement aux atteintes d'un cancer à la gorge. 
Pendant que la femme forte luttait héroïquement pour arra- 
cher son mari à la mort, Bismarck s'efforçait de l'écarter du 
trône en essayant d'extorquer au prince moribond une abdi- 
cation en faveur de son fils, celui qui est devenu Guillaume IL 
Il réussit même à'broiiiller le fiîs avec la mère. Mais, juste re- 
tour des choses humaines, quelques années plus tard, Bismarck 
était frappé lui-même par ce fils devenu son maître. M. Ernest 
Daudet rappelle ces souvenirs dans le Gaulois. 

" Dans cette lutte, écrit-il, il y avait des coups terribles. La 
princesse impériale 'était résistante et dans les privilèges de 
son rang trouvait de solides éléments de défense. Bismarck 
avait pour Ivi l'empereur Guillaume et le fils de Frédéric, celui- 
ci trop jeune pour échapper à sa domination, celui-là trop 
vieux et depuis trop longtemps asservi pour en sentir le joug 



248 REVUE CANADIENNE 

ni pour le secouer. Les deux combattants étaient donc armés 
l'un et l'autre. Mais les coups portés par le chancelier étaient 
les plus rudes, car il ne iménageait rien, tandis que la princesse 
devait songer sans cesse à son mari, que ces rivalités et ces in- 
trigues désolaient, et dont «lies contribuaient à altérer la santé 
déjà si fragi.e. En ce temps-là, dans la solitude de ses nuits, 
eUe a versé d'amères larmes. Ees (personnages de sa maison, 
lorsqu'ils entraient chez elle le matin, la trouvèrent souvent le 
visage blême et les yeux rougis, confiant à ses plus intimes ses 
préoccupations et ses angoisses, comparant Bismarck à Crom- 
well." 

Au sujet de l'abdication qu'on essaya d'obtenir de Frédéric 
1.11, M. Daudet donne ces détails: 

" Bismarck conçut l'audacieux projet d'obtenir son abdica- 
tion et à cette démarche, il employa, qui? Le propre fi.s de, ce 
mourant qui recueillait l'héritage paternel un pied dans le cer- 
cueil. On a raconté que, sur son conseil, le nouveau prince im- 
périal alla trouver sa mère et lui demanda d'intervenir pour dé- 
cider l'empereur proclamé de la veille à abdiquer. On ajoute 
que pour toute réponse, elie lui ordonna de sortir de sa pré- 
sence et que de cette scène, dont les détails sont restés incon- 
nus, date le refroidissement des relations de la mère avec le 
fils, qui ne devait plus cesser." 

L'impériale défunte était bonne. Durant l'Année terrible, 
elle écrivait à son mari le conjurant d'atténuer autant qu'il le 
pourrait les horreurs de la guerre. On raconte d'elle un trait 
touchant. " C'était quelques années après les événements de 
1870. L'armée allemande faisait ses grandes manœuvres d'au- 
tomne. Pour la première fois depuis les désastres de la France, 
un officier français y assistait. Mission pénible et délicate pour 
laquelle avait été désigné le colonel Grandin. qui, par la suite, 
devint divisionnaire. 

" A certain jour, il y avait grande revue de cavalerie. Il fai- 
sait un temps épouvantable. On attendait l'empereur Guil- 
laume ler, qui devait inspecter les escadrons assemblés. 

" Tout à coup, on vit arriver, galopant sous la pluie, en tête 
d'un peloton et dra]>ée dans un grand manteau, une femme, la 
princesse Victoria, la future impératrice. Elle piqua droit sur 
le groupe des attachés étrangers et, s'arrêtant devant le colonel 
Grandin : 

" Colonel, lui dit-elle, je suis particulièrement heureuse de 
vous voir aujourd'hui, aujourd'hui 9 septembre. 

" Et comme le brave officier s'inclinait profondément, non 
sans montrer quelque surprise : 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 249 

" Oui, le 9 septembre, anniversaire de la prise de Sébastopol, 
expliqua la princesse impériale. Ce jour-là, nos deux pays ont 
remporté ensemble une grande victoire. 

'■ Ainsi, la fille <le la reine d'Angleterre avait compris quels 
sentiments devait éprouver un otficier français à se trouver, 
presque au lendemain des épreuves infligées à sa patrie, tout 
seul, comme perdu, au milieu de l'anmée allemande. 

'■ Et elle lui apportait ce précieux réconfort : le rappel d'une 
belle victoire française. 

" Le général Grandin se plaisait à raconter cet émouvant 
épisode de sa carrière." 

Ce simple trait fait ressortir toute la délicatesse de senti- 
ments et la bonté de cœur de la noble princesse. 

L'impératrice Frédéric laisse plu.sieurs enfants: i. Frédéric- 
Guillaume n, empereur actuel d'Allemagne; 2. Henri, prince 
de Prusse, né en 1862. marié en 1888 à Irène, princesse <le 
H esse ; 3. Princesse Charlotte, mariée à Bernard de Saxe- 
Meiningen ; 4. Princesse Victoria, mariée à x\dolphe, prince de 
Schaumbourg-Lippe; 5. Princesse Sophie, mariée à Constan- 
tin, duc de Sparte; 6. Enfin, princesse Marguerite, mariée à 
I'"ré(léric-Charles, prince de Hesse. 



Presque en même temps que cette noble femme, Francesco 
Crispi disparaissait aussi de la scène de ce monde. L'ex-pre- 
mier ministre du royaume d'Italie a été l'un des plus notables 
malfaiteurs politiques du 19e siècle. Conspirateur, révolution- 
naire, insurgé, démolisseur de trône, puis courtisan, partisan de 
la monarchie, ministre de deux rois, répresseur implacable des 
soulèvements populaires qu'il provoquait jadis, sa vie a été un 
tissu d'aventures étranges, dramatiques, et trop souvent scan- 
daleuses. Né en 1819, il étudia le droit à l'université de Pa- 
lerme, où. à 18 ans. il tomba éperdument amoureux d'une jolie 
Palermitaine âgée de 16 ans et l'épousa. Elle mourut au bout 
de deux ans. De bonne heure Crispi se jeta corps et âme dans 
les conspirations et les menées ténébreuses des sociétés se- 
crètes. Il était de tous les complots, et on le déclara bientôt le 
plus dangereux des ennemis du roi de Naples. Lors du mou- 
vement insurrectionnel de 1848, il prit une part active aux tra- 
vaux du parlement sicilien et devint secrétaire général de la 
guerre dans le gouvernement révolutionnaire de Sicile. En 
1849, après le triomphe du roi Ferdinand et l'avortement de la 



250 REVUE CANADIENNE 

révolution, Crispi fut emprisonné, puis forcé de s'exiler. Il 
passa dix ans à Paris, où ii vécut dans la pauvreté et en conspi- 
rant toujours. l\\ avait épousé une jeune blanchisseuse dont il 
s'était épris pendant son incarcération. En 1859, les événe- 
ments le rappelèrent en Italie. Il fut l'un des agents les plus ac- 
tifs du soulèvement de la Sicile, appeia Garibakli, prit part à 
l'expédition des Mille, et à l'organisation du gouvernement in- 
surrectionnel à Palerme. Lorsque la Sicile fut annexée au nou- 
veau royaume d'Italie, élu député de Palerme au parlement 
italien, il devint le chef de l'opposition constitutionnelle. Un 
moment il se rallia au cabinet Rattazzi en 1867. Mais, à part 
cette trêve, Crispi combattit tous les ministères jusqu'en 1876. 
L'avènement du cabinet de gauche Depretis-Nicotera lui ou- 
vrit alors le chemin à la présidence de la chambre des députés. 
En 1877 il fut chargé d'une mission auprès des gouvernements 
européens, pour protester contre ce que les usurpateurs italiens 
appelaient les menées uitramontaines en faveur du pouvoir 
temporel du Pape. Au mois de décembre de cette année il de- 
vint ministre de l'Intérieur dans le cabinet Depretis. Sur les 
entrefaites il avait prétendu rompre son mariage avec la fem- 
ime qui avait partagé ses mauvais jours et qui faisait tache au 
milieu de ses splendeurs présentes. Puis, peu après, il se rema- 
ria. Cet événement fit scandale ; il fut obligé de sortir du mi- 
nistère et fut poursuivi pour bigamie. Acquitté, il resta pour- 
tant en dehors du cabinet jusqu'en 1887. Il reprit alors le por- 
tefeuille de l'Intérieur, et devint premier ministre à la mort de 
M. Depretis. C'est à ce 'moment qu'il inaugura sa politique 
mégalomane, se lança dans les inmienses travaux publics et les 
grands armemients qui ont grevé l'Italie d'une dette écrasante. 
Il fut un agent actif de la Triple Alliance, et montra plus d'une 
fois des sentiments d'hostilité envers la France. En 1891 un vote 
hostile le renversa du pouvoir; mais le roi le rappe'.a en 1894. 
Durant son second ministère il engagea, Tltalie dans une guerre 
avec l'Abyssinie: L^echec dé.sastreux subi par les troupes ita- 
liennes à Adouah en 1896. le firent choir une seconde fois. Peu 
après éclatèrent les scandales de la Banque Romaine: il fut 
prouvé que Crispi avait puisé, suivant l'expression d'un jour- 
nal parisien, dans les coffres de cette institution, " avec un 
manque de scrupules et une aisance de manières cjui montrè- 
rent une grande supériorité de main sur les pratiques hon- 
teuses de nos panamistes." Cet ennemi de l'Eglise, cet instru- 
ment des loges, ce révolutionnaire de haute lice, est mort 
comme il avait vécu, en sectaire et en impie. L'influence et la 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 251 

fortune longtemps insolente de ce scélérat politique seront 
l'une des hontes de l'Italie contemporaine. Edouard Drumont a 
l'ait de Crispi cette sanglante oraison funèbre: 

" Nul peut-être n'a rempli plus consciencieusement que 
Crispi le curriculum vitœ du francnmaçon de haute marque; c'est 
le type complet. Il a conspiré éperdument dans sa jeunesse, 
déclamé contre les tyrans, indiqué aux camarades le moyen de 
fabriquer des bomibes. Une fois au /pouvoir, il a traqué impla- 
cablement ceux qui suivaient son exemple; il a fait fusiller 
sans pitié les ouvriers qui demandaient du pain, il a traité les 
paysans de Sicile comme on traitait jadis les esclaves antiques 
et les a enfermés dans ces efîfroyables ergastules où la lumière 
du jour ne pénétrait que par un étroit soupirail. 

" La vie privée a répondu à la vie publique. Crispi a été bi- 
game et même trigame ; il a abandonné lâchement cette bonne 
Rosalie Montmasson, qui nourrissait le futur ministre de son 
travail de couturière, alors qu'il traînait la misère à Paris. Il a 
prévariqué, concussionné ; il a panamisé avec un cynisme extra- 
ordinaire ; il a mis au pillage la Banque Romaine et il a été, 
pour ses tripotages et ses malpropretés, ignominieusement flé- 
tri par la Chambre... Il meurt chevalier de l'Annonciade et 
cousin du roi. . ." 



C'est une oraison funèbre d'une autre allure et d'un autre 
ton qu'il faudrait consacrer à la mémoire de Mgr Isoard, évè- 
que d'Annecy, mort le 5 août, à l'âge de 81 ans. La France 
catholique a perdu en lui un de ses plus grands évêques. Né en 
1820, il ne put recevoir le sacerdoce qu'en 1853. par suite du 
mauvais état de sa santé. En 1866 il fut nommé auditeur de Rote 
à Rome, pour la France. Il occupa ce poste important jusqu'en 
1879 où il fut nommé évêque d'Annecy. Depuis cette date, il 
s'est consacré tout entier à son diocèse et à son ministère pas- 
toral. 

Mgr Isoard était un théologien éminent, un docteur inté- 
griste, résolument hostile aux atténuations de la vérité, et au 
système du moins possible en matière religieuse. Les in- 
novations aventureuses et hasardeuses, les congrès de reli- 
gions, les congrès sacerdotaux, l'américanisme trouvèrent en 
lui un contradicteur et un censeur redoutable. Il avait été ce- 
pendant un des premiers à applaudir au fameux toast d'Aleer 
du cardinal Lavigerie, et à seconder la politique du ralliement 



252 REVUE CANADIENNE 

à la forme républicaine. Mais en acceptant !a république, il 
n'acceptait pas la domination tNTannique des jacobins qui la sé- 
questrent à leur profit. Il leur jeta un jour cette véhémente et 
foudroyante apostrophe : 

" Vous n'êtes point la République, \ous n'êtes .point la Fran- 
ce; vous n'êtes pas des maîtres et nous ne sommes point des 
sujets. -Nous ne vous demandons rien; nous ne demandons 
rien; nous ne demandons pas à traiter avec vous: nous n'en 
avons nul besoin. La Constitution de tout Etat républicain 
donne à tous les citoyens le droit et les moyens de prendre 
leur place au débat. Nous voulons la prendre." 

Deux des ouvrages les plus miportants laissés par Mgr 
Isoard sont: Le Système du moins possible dans la société chré- 
tienne, et Si l'ons connaissiez le don de Dieu. 



Le mois d'août a vraiment été un mois funèbre par le nom- 
bre de figures marquantes qu'il a vues disparaître. Un autre 
de ces illustres défunts est M. le prince Henri d'Orléans, décé- 
dé le 9 du courant à Saigon. Le prince Henri était le fils du 
duc de Chartres, frère cadet du comte de Paris ; par consé- 
quent il était :e cousingermain du duc d'Orléans, le prétendant 
monarchiste. Le défunt était né en 1867. C'était un vaillant 
explorateur, et il avait acquis déjà une glorieuse réputation par 
ses expéditions scientifiques dans les Indes, en Afrique et dans 
l'Extrême Orient. Il était en ce moment en route pour la Co- 
rée. Il ne reste plus au duc et à la duchesse de Chartres que 
trois enfants: le prince Jean, né en 1874; la princesse Marie- 
Amélie, née en 1865, mariée en 1885 au prince Waldemar de 
Danemark; enfin la princesse Marguerite, née en 1869, ma- 
riée au commandant de Mac-Mahon, duc de Magenta. 



Nous tenons à signaler ici la publication du tome second de 
la vie de Louis Veiiillot, par M. Eugène Veuillot; un beau vo- 
lume de 578 pages, orné d'un excellent portrait du grand écri- 
vain. Nous l'avons lu avec le plus profond intérêt. C'est la 
période de 1845 à 1855 qui y est étudiée. Années mouvemen- 
tées, fécondes en luttes et en campagnes mémorables; années 
brillantes et sombres, mélangées de joies pures et de cruelles 
épreuves. Dans ces pages attachantes on voit grandir le rôle 
et le talent de Louis Veuillot, se développer son caractère. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 253 

s'accroître son influence et sa renommée. Comme la vie pu- 
blique de l'illustre polémiste a été mêlée à tous les événements 
importants de son époque, c'est une leçon d'histoire en même 
temps qu'une étude biographique que nous donne M. Eugène 
Veuil'.ot, avec une compétence devant laquelle devra s'incliner 
la critique, et un talent sur lequel l'âge ne semble avoir aucune 
l)rise. 

Une des parties les plus intéressantes de ce volume, c'est le 
récit des relations intimes et tourmentées de Louis Veuillot 
avec Montalembert. Des détails absolument inédits nous y 
sont donnés. Les alternatives de cordialité et de froideur, d'u- 
nion et de mésintelHgence. de ruptures et de raccordements, 
sont racontées par le menu. Le caractère de Montalembert ne 
paraît pas ici sous un jour très favorable, malgré la modération 
à laquelle le biographe de Louis Veuillot s'est astreint sans 
effort, après tant d'années écoulées. Il est certain que le grand 
orateur, doué d'un admirable talent et d'une belle âme, avait 
un caractère très difficile. Irascible, inégal, impérieux, à la 
fois absolu dans ses idées et mobile dans ses attitudes, il était 
d'un commerce fort orageux. Louis Veuillot eut peut-être 
quelques torts envers Montalembert, mais celui-ci en eut da- 
vantage envers le journaliste qui fut l'un de ses plus fidèles 
compagnons d'armes, et peut-être le plus puissant artisan de sa 
gloire. Il n'a jamais été écrit rien d'aussi favorable à sa répu- 
tation et à son prestige que les enthousiastes et merveilleux ar- 
ticles consacrées par Louis Veuillot aux grandes journées par- 
lementaires de l'orateur catholique. 

Un exemple montrera com1)îen il était difficile de s'accorder 
avec Montalembert. Villemain, le ministre de l'Instruction pu- 
blique, contre qui les catholiques étaient très montés, à un cer- 
tain moment, est soudainement affligé d'une attaque d'aliéna- 
tion mentale. Montalembert croit qu'il est de bonne tactique 
de mentionner le fait dans V Univers et d'y signaler un avertis- 
sement providentiel. Louis Veuillot refuse. De là, refroidisse- 
ment et quasi-rupture. L'incident est rapporté au long dans 
une lettre de Veuillot: " Il y a huit jours, M. de Montalembert 
me faisait des compliments que je n'acceptais pas sans réserve. 
Qu'est-il donc arrivé depuis huit jours? Un incident presque 
ridicule. M. de Montalembert, dont vous connaissez la promp- 
titude, a voulu nous faire dire en toutes lettres crue Villemain 
est fou et donner tous les détai's de sa folie: je m'y suis refusé. 
Mon sentiment m'y poussait et la famille de ce malheureux: 
nous en faisait prier. Voilà le dissentiment, voilà ma tyrannie. 



I 



254 REVUE CANADIENNE 

Je n'ai jamais connu entre M. de Montalembert et moi que des 
difficultés de ce genre." Ce sont là des détails pris sur le vif et 
qui sont inappréciables pour l'étude d'un caractère. 

La question de la fameuse loi d'enseignement de 1850 est 
traitée à fond dans ce volume. On y trouve encore des pages 
attachantes sur le coup d'Etat de 185 1, sur la polémique rela- 
tive à la question des classiques et sur plusieurs autres épisodes 
qui ont marqué dans l'histoire intellectuelle, religieuse et poli- 
tique du 19e siècle. Entre temps, et comme pour nous reposer 
des luttes et des graves débats, l'auteur nous ouvre l'intérieur 
de Louis Veuillot, et nous laisse entrevoir le charmant et tou- 
chant tableau de sa vie de famille. Cette partie de l'œuvre de 
M. Eugène Veuillot est une des plus captiv^antes. Elle illumine 
d'un pur rayon la physionomie vigoureuse du formidable com- 
battant. Elle nous démontre que le soldat intrépide était dou- 
blé d'un époux et d'un père admirables. Nous avons parfois en- 
tendu dire par des personnes, sympathi(|ues d'ailleurs à Louis 
Veuillot : " Comme on sait peu de choses de sa femme ; elle 
semble avoir tenu peu de place dans sa vie." Dieu merci, cette 
lacune est maintenant comblée. Ceux qui liront ce second vo- 
lume, ceux qui savoureront quelques-unes des lettres émouvan- 
tes écrites par Veuillot à sa " douce Mathilde," ceux-là sau- 
ront enfin de quelle trempe était ce cœur vaillant, quels trésors 
il recelait, et de quelles profondes tendresses il était l'intaris- 
sable source. 

M. Eugène Veuillot écrit dans son introduction : " Ce vo- 
lume donne beaucoup aux questions du temps dans leurs rap- 
ports avec les intérêts religieux et aux luttes qui, de 1845 à 
1855, divisèrent les catholiques. Toute une phase très agitée 
de l'histoire de l'Eglise en France est touchée dans ces pages. 
Je me suis appliqué à les écrire avec justice; et si j'ai tenu à 
marquer mes préférences, j'ai tenu également à. respecter la vé- 
rité. La nécessité d'exposer avec les développements néces- 
saires tant de faits importants et d'en éclairer les dessous, m'a 
forcé de restreindre la place donnée aux travaux littéraires et 
aux relations personnelles de Louis Veuillot. Je ne les ai pas 
écartés cependant. De belles œuvres, de saines joies, de pré- 
cieuses amitiés, de profondes douleurs ont marqué peur mon 
frère ces dix années. Je m'arrête aux plus graves. Ce que j'ai 
ajourné pouvait attendre. Le troisième volume, où j'ai tant de 
choses à dire, comblera ces lacunes qui ne sont pas des oublis." 
Ce troisième volume, il nous tarde de le lire. C'est une œuvre 
forte et belle que M. Eugène Veuillot élève à la gloire de son 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 255 

iiiustre frère, et nous faisons des vœux pour que la Providence 
prolonge sa vigoureuse vieillesse (*) assez longtemps pour lui 
permettre d'écrire au bas de sa dernière page : cxegi nioiiuiiicn- 
tum. 

* * * 

Au Canada, la grande question du moment c'est le recence- 
ment et la déception que ses résultats ont fait éprouver. Les 
chiffres qui viennent d'être livrés au public indiquent que la po- 
pulation du Canada est de 5,338,883. Elle était de 4,833,239 
en 1891. L'augmentation n'est donc que de 505,644. Bien des 
gens prétendaient qu'elle serait de près de 6,000,000. L'écart 
entre l'espoir et la réalité est considérable. 

Voici quelle est la population par provinces : Ontario, 
2,167,978 : Québec, 1,620,974 ; Nouvelle-Ecosse, 457,116 ; 
Xouveau-Brunswick, 331,093: Manitoba, 246,000; la Colom- 
bie anglaise, 190,000; l'île du Prince-Edouard, 103,258; les 
Territoires organisés, 145,000; les Territoires non organisés, 
75,000: total. 5.338,883. 

Voici maintenant quelle a été l'augmentation de la popula- 
tion dans chaque province, depuis 1891 : Québec, 132,439 ; 
Colombie anglai.se, 91,827; Manitoba, 83,858; les Territoires 
organisés. 78,000: Ontario, 53,657; les Territoires non orga- 
nisés. 43,832 : le Nouveau-Brunswick, 9,830 ; la Nouvelle- 
Ecosse, 8,720. L'île du Prince-Edouard a diminué de 5,820. 
Comriie total d'augmentation, c'est la province de Québec qui 
tient la tête : comme augmentation proportionnelle ce sont les 
Territoires, la Colombie et Manitoba. Les Territoires et la 
Colombie ont plus que doublé leur population en dix ans; le 
Manitoba a augmenté la sienne de 63 pour cent environ. La 
population de Québec s'est accrue d'à peu près 9^/^ pour cent, 
et celle d'Ontario de 2]^ pour cent seulement. Cette dernière 
province éprouve un cruel désappointement. Elle se voit mena- 
cée de perdre cinq députés à la Chambre des Communes. Plu- 
sieurs de ses principaux journaux jettent feu et flamme et atta- 
quent violemment le recensement comme entaché d'inexacti- 
tude. 

On conçoit que la perspective de perdre cinq députés ne soit 
pas gaie pour la grande province, Mais la question est encore 
douteuse. Comme on le sait, la population de la province de 

(M M. Eugène Veuillot est n^ en 1818 ; il a donc aujourd'hui 83 ans. Il était 
de cinq ans plus jeune que son frère. 



256 REVUE CANADIENNE 

Québec sert de base à la répartition des sièges parlementaires 
aux Communes, pour 'les autres provinces. La représentation 
de Québec est fixée invariablement à 65 députés. Après chaque 
recensement on divise par 65 le chiffre de la population de 
cette province. L« quotient indique couTbien elle renferme de 
mille âmes par député. Disons par exemple que la population 
actuelle de Québec divisée par 65 donne 25,000 âmes. Cha- 
cune des autres provinces n'aura droit qu'à un député par 
25,000 âmes. Et si la représentation actuelle d'une province 
dépasse cette proportion, elle doit être réduite ; dans le cas 
contraire elle doit être augmentée. Or, actuellement, en vertu 
de cette règle, il semble c|ue la représentation d'Ontario de- 
vrait être diminuée de cinq députés. Cependant, il y a une au- 
tre clause qui est maintenant invoquée pour sauver Ontario de 
cette réduction. C'est la sous-section 4 de l'article 51 de l'Acte 
constitutif de l'Amérique Britannique du Nord. La voici : 
" Lors de chaque nouvelle répartition, nulle réduction n'aura 
lieu dans le nombre des représentants d'une province, à moins 
qu'il ne soit constaté par le dernier recensement que le chiffre 
de la population de la province, par rapport au chiffre de la po- 
pulation totale du Canada à l'épociue de la dernière répartition 
du nombre des représentants de la province, n'ait décru dans la 
proportion d'un vingtième." On argumente en ce moment au- 
tour de cette clause. La proportion de la population d'Ontario 
comparée à la population totale du Canada a^t-elle diminué 
fl'un vingtième depuis 1891 ? TeLle est la question (|ue l'on 
discute. 

En général, la poulation urbaine a beaucoup plus augmenté 
que la population rurale. La cité de Montréal proprement dite 
a 266,826 âmes. Mais en calculant les municipalités qui en font 
vraiment partie au point de vue politique, industriel et com- 
mercial, elle est de 323,000, soit une augmentation de 73.221 
sur le chiffre de 1891. Toronto a 207,971 âmes; Québec, 68,- 
834: Ottawa, 59,902; Hiamilton. 52,559; Wiraiipeg, 42,336; 
Halifax. 40,788; St-Jean, 40,711; Victoria, 20,821, etc. 

Au résumé, l'augmentation de la population du Canada est 
appréciable. Pour un vieux pays elle serait très satisfaisante. 
Mais elle ne correspond pas à ce que l'on pourrait attendre 
d'un jeune et vaste pays comme la confédération canadienne. 

Québec. 24 août 1901. 



LOUIS .lOLLIET 

PREMIER SEIGNEUR D'ANTICOSTI 



(Suite et fin) 



XV 



L'exemple et les récits de Louis Jo'.liet déterminèrent sans 
doute un certain nombre d'hommes entreprenants à aller ex- 
ploiter les ressources des côtes labradoriennes. Le Gardeur de 
Courtemanche obtint, vers 1702, plusieurs concessions impor- 
tantes, dont l'une un peu à l'est de Natashquan, et une autre 
plus près du détroit de Beîle-Ile. D'autres concessions avec pri- 
vilèges furent accordées subséquemment, sur la rive nord du 
golfe et du détroit, aux sieurs de Brouague, Lafontaine de Bel- 
court, Pommereau, La Valtrie, Vincent, de Beaujeu, Estèbe, 
Foucault. Godfroy de Saint-Paul, ainsi qu'à la veuve Fornel et 
à quelques autres ; mais le sieur Constantin paraît être le seul 
voyageur de cette époque reculée qui ait suivi jusqu'au bout la 
voie tracée par Louis Jolliet et soit allé explorer les côtes de 
l'Atlantique habitées par les Esquimaux. 

Le bureau des archives de la marine, à Paris, contient plu- 
sieurs cartes de Jolliet qui ont été d'une grande utilité auk géo- 
graphes du dix-huitième siècle pour la description générale du 
nord de l'Amérique. La dernière en date porte le numéro 225, 
et est intitulée: " Carte de la Baie d'Hudson et du Labrador," 
avec la dédicace suivante: "A Monsieur, Monsieur de Ville- 
bois, par son très humble et très obéissant serviteur Jolliet. A 
Kebec, le 23 octobre 1699." 

Octobre.— -1901 17 



258 REVUE CANADIENNE 

Louis Jolliet était décidément le premier entre ses pairs dans 
la colonie. Le gouverneur, l'intendant, les directeurs de la 
ferme du roi avaient en lui une égale confiance. Au mois de 
novembre 1695, un vaisseau chargé de fourrures expédiées 
pour le compte des fermiers du domaine, étant sur le point de 
partir de Québec pour la France, le commandant, M. des Ur- 
sins, demanda un pilote expérimenté pour conduire ce vaisseau 
hors du golfe, jusqu'en plein océan. Il n'y avait alors personne 
à Québec qui 'connût le fleuve et le golfe Saint-Laurent aussi 
bien que Jolliet ; les autorités de la colonie le prièrent donc de 
diriger lui-même la flûte La Charente vers les rives de France, 
ce qui devait lui permettre et lui permit en efïet d'expliquer 
ses cartes et d'exjx>ser ses projets à M. de Lagny, intendant 
général du commerce. (^) 

Le navire quitta Québec vers la fin de novembre, et, d'après 
certaines indications de l'une des cartes dont nous avons déjà 
fait mention, Jolliet dut le sortir du golfe par le passage que 
Jean-Alphonse, le pilote de Roberval, appelait l'Entrée des Bre- 
tons, au sud de Terre-iNeuve, qui était alors la voie ordinaire 
suivie par les voyageurs de long cours, en s'orientant sur l'Ile- 
aux-Oiseaux et les îles Brion et Saint-Paul. (-) 

Le voyage s'effectua heureusement. Jolliet, muni de lettres 
flatteuses de la part du gouverneur et de l'intendant, fut reçu 
avec déférence au ministère de la marine, où, d'après un au- 
teur, on lui conféra le titre de pilote royal. 

Notre explorateur eut le Moisir de se rendre au lieu de la 
naissance de son père, (la province de Brie d'après l'abbé Tan- 
guay, l'Aunis d'après l'abbé Bois,) où sans doute il tlevait 
avoir encore des parents. Nous sommes sans renseignements 
sur ce point. 



(1) Le comte de Frontenac écrivit à M. de Lagny, le 2 novembre 1695 : " M. de 
Champigny n'est pas moins disposé que je le suis i'i ayder Jolliet en tout ce qui se 
pourra, et il le mérite assurément." 

(2) Les autres passages pour sortir du golfe sont le détroit de Belle-Isle et le dé- 
troit de Canseau. 



J 



LOUIS JOLLIET 259 

Le cuite des ancêtres, qui est un des traits caractéristiques 
des familles franco-canadiennes, n"avait pas alors acquis !e de- 
gré d'intensité qu'il a aujourd'hui parmi nous. On dirait que la 
rupture des liens politiques qui nous attachaient à la France a 
eu pour efïet de rendre plus cher encore les liens du sang qui 
nous unissent à notre ancienne mère-patrie. La science géné- 
alogique devait donc être «loins en honneur dans notre Nou- 
velle-France il y a deux siècles qu'elle ne l'est aujourd'hui. 

De retour à Québec, l'année suivante, Louis Jolliet trouva 
sa famille augmentée par une alliance à laquelle il avait sans 
doute donné son consentement avant son départ. Le 30 avril 
1696, sa fille Marie-Geneviève, âgée de quinze ans et quelques 
mois, (') avait épousé, à Québec, le sieur Jean Grignon, jeune 
négociant natif de La RocheP-ie, en France, dont le père avait 
établi des relations commerciales avec le Canada. (^) 



Franque'iin avait quitté Québec depuis quelque temps, lais- 
sant sans titulaire la charge de professeur d'hydrographie qu'on 
lui avait confiée. Nous voyons par une liste annotée des hom- 
mes méritants de la colonie, envoyée en France vers 1696, que 
Jolliet n'avait pas abandonné son projet de former dans la capi- 
tale de la Nouvelle-France une classe d'élèves destinés à se li- 



(1) Elle était née à l'Islet le 12 janvier 1681, et y avait été baptisée le 17 du 
même mois. 

(2) Une fille fie .lean Grignon et de Marie-Geneviève .Jolliet ( Louise Grignon) 
épousa le baron de Castelneau. Le nom de la baronne de (jastelneau figure avec 
ceux des héritiers de Lonis Jolliet et de Jacques de LaLaude dans un acte de foi et 
hommage relatif à l'île d'Anticosti, aux îles et îlets de Mingan, etc., portaut la date 
du 28 mai 1781. 

Marie(;eneviéve Jolliet, épouse de Jean Grignon, est la seule de sa famille qui se 
soit établie avant la mort de son père. Trois autres enfants de Louis Juillet — 
Claire, Jean Baptiste et Charles — se marièrent après l'année 1700 : 

Claire épousa Joseph Fleury de LaGorgendière, sieur d'Eschambault, le 11 mai 
1702. .Ses nombreux enfants s'allièrent aux familles Langlois, Boudreau, Tasche- 
reau, T'éron de Grandmesnil, Rigaud de Vaudreuil, Marin de LaMalgue, Trottier 
Dufy-Désaulniers, Prost (de Saint-Domingue) 

Jeaii/iaplhte (Jolliet de Mingan) épousa Marie Mars le 11 septembre 1708. Ses 
enfants s'allièrent aux familles Larchevêque, Taché, Volant, Boisseau. 

CAetctei (Jolliet d'Anticosti) épousa Jeanne Lemelin le 7 novembre 1714, et eut 
aussi plusieurs enfants, qui s'allièrent aux familles C'aron, Abraham, Cotton, Mar- 
coux, (Juichet, Sore. 



I 



260 REVUE CANADIENNE 

vrer à la navigation. Voici un extrait de cette liste annotée qui, 
nous dit M. Phi^éas Gagnon, est conservée dans la collection 
Moreau de Saint-Méry, aux archives coloniales de France: 

" Le sieur Jolliet. Iiabitant du Canada. — Il r fait la première 
découverte du Mississipi. Il a fait depuis la carte du Saint-Lau- 
rent et celle des côtes du Labrador. Il est passé en France sur 
la flûte " La Charente," ayant eu ordre de M. de Champigny 
de la sortir de la rivière de Québec, ce qui était fort difficile à 
cause de la saison trop avancée. — Supplie de lui donner l'em- 
ploi d'hydrographe à Québec qu'avait le sieur Franquelin." 

Louis Jolliet reçut le titre de professeur d'hydrographie 
pour le roi à Québec par document daté du 30 avril 1697. 

Cette même date se trouve sur l'acte de concession d'une pe- 
tite seigneurie, non éloignée de Québec, accordée à Jolliet par 
Frontenac et Champigny, le gouverneur et l'intendant. 

Des trois seigneuries que posséda Jolliet, cette dernière est 
la seule qui ait porté son nom, bien que ce soit la seule qu'il 
n'ait jamais lui^^^ême exploitée. Q) Elle était contiguë à la sei- 
gneurie de Lauzon, devenue la propriété d'Etienne Charest, 
beau-frère de Jolliet, ou de ses enfants. Notre explorateur 
avait-il songé à fonder un établissement agricole dans le voisi- 
nage de ces parents de sa femme ? S'il eut un moment cette ]:)en- 
sée, il ne fit rien pour la mettre .sérieusement à exécution. 
Nous donnons ici, à titre de document historiographique le 
texte de l'acte de concession de cette seigneurie: 



(1) La paroisse de Sainte-Claire, cointi^ de Porchester, se trouve dans les limites 
de cette seigneurie, concédi'e le 30 a\ ril l(i!)7, (|ue des membres de la famille Tas- 
chereau, descendants de Louis •Jolliet, ont possMi'e depuis un siècle et au del;\. On 
lit dans les " Note» sur les registres de Notre-Dame de Québec " de l'abhé Ferland : 
" On pourra observer connne certains noms de baptême, une fois introduits dans une 
famille, s'y maintiennent de génération en génération. Cîlaire-Franvoi.'se Bissot avait 
reçu le nom de sa marraine. Claire-Françoise ('lément du Wault. femme de sieur 
Ruette d'Auteuil : ce nom de Claire passa à sa fille Claire Jolliet, à sa petite-fille 
Claire Fleury d'Eschambanlt, et à une de ses arrière-petites-filles ; il a depuis été 
donné {(Sr M. le juge Taschereau à une paroisse érigée dans la seigneurie de Jolliet." 

Il ne faut pas confondre la seigneurie de Jolliet. voisine de la seigneurie de Lauzon, 
dans la région de Québec, avec la seigneurie de f/vValtrie, où M. ISarthélemi Joliette 
fonda, au siècle dernier, la ville qui porte aujourd'hui son nom. 



1 



LOUIS JOLLIET 261 

" Louis de Buade, comte de Frontenac, gouverneur et 
lieutenant général pour le roy en toute la France Septentrio- 
nale ; 

" Jean BocharT, chevalier, seigneur de Champigny, Noroy 
et Verneui!, conseiller du roy en ses conseils, intendant de jus- 
tice, police et finances au dit pays ; 

" A tous ceux qui les présentes lettres verront, salut : 

" Sçavoir faisons que, sur la requête à nous présentée par le 
sieur Louis Jolliet, tendante à ce qu'il nous plût de luy vouloir 
accorder les islets qui sont dans la Rivière des Etchemins au 
dessus du premier sault, contenant trois quarts de lieues ou en- 
viron, avec trois lieues de terre de front sur pareille profon- 
deur, à prendre demie lieue au dessous des dits islets en mon- 
tant la dite rivière, tenant d'un costé à la seigneurie de Lozon 
et de l'avitre aux terres non concédées, le tout à titre de fief et 
seigneurie, haute, moyenne et basse justice ; pour par le dit 
sieur Jolliet s'y faire un étalblissement et y mettre des habitans ; 
à quoi ayant égard. Nous, en vertu du pouvoir à nous con- 
jointement donné par Sa Majesté, avons donné, accordé et 
concédé, donnons, accordons et concédons par ces présentes 
au dit sieur Jolliet les dits islets contenant trois quart de lieue 
ou environ, avec les dites trois lieues de terre de front sur pa- 
reille profondeur, en la manière que le tout est cy dessus dési- 
gné, pour en jouir par luy, ses hoirs et ayant cause en proprié- 
té à toujours, à titre de fief et seigneurie, haute, moyenne et 
basse justice, avec droit de chasse, pêche et traite avec les sau- 
vages dans toute i'étendue de la dite concession, à la charge de 
porter la foy et hommage au château Saint-Louis de Québec, 
duquel il relèvera aux droits et redevances accoutumées; que 
les appellations du juge qui y sera étably ressortiront nuement 
en la prévôté du dit Québec ; de conserver et faire conserver 
par ses tenanciers les bois de chêne propres pour la construc- 
tion des vaisseaux de Sa Majesté; de donner avis au roy ou au 
gouverneur du pays, des mines, minières ou minéraux si au- 
cuns se trouvent dans la dite étendue; d'y tenir feu et lieu et 



262 REVUE CANADIENNE 

de le faire tenir par ses tenanciers, de déserter et faire déserter 
'la dite terre incessamiment, à peine d'être déchu de la posses- 
sion d'icelle; et enfin de laisser les chemins et passages néces- 
saires pour l'utilité publique, le tout sous le bon plaisir de Sa 
Alajesté, de laquelle il sera tenu de prendre confirmation des 
présentes dans un an. 

" En foy de quoy nous les avons signées, à icelles fait appo- 
ser les sceaux de nos armes et contresigner par nos secrétaires. 

" Fait et donné à Québec le dernier avril mil six cens quatre- 
vingt dix-sept." 

Ainsi signé : Frontenac. 

BocHART Champigny. 

Toutes les seigneuries du Canada proprement dit étaient 
mouvantes du château Saint-Louis de Québec : mais comme la 
foy et hommage devait être portée devant l'intendant, c'est au 
palais de celui-ci que se rendaient les seigneurs de " l'ancien 
régimie " pour cette cérémonie. Dans chaque cas l'intendant 
dispensait le vassal, " pour cette fois seulement," de se rendre 
au château Saint-Louis. Q) 



(1) Le premier acte de foi et liommage se rapportant aux fiefs ou seigneuries 
d'Anticosti, des isles et islets de Mingan et de la rivière Etchemin qui soit conservé 
dans nos archives canadiennes, date <le 1725. On nous saura gré de le transcrire ici : 

" Domination française, vol. II, page 128. 

" Du douze avril 17'25. (Devant Michel Bégon, intendant.) 

" En procédant à la confection du Papier Terrier, etc., est comparu en Notre 
hôtel Sr Joseph Fleury de la ftorgendière, négociant en cette ville (de Québec), au 
nom et comme ayant épousé Dlle Claire .loUiet, fille et héritière de feu Sr Louis 
JoUiet et Dame t'iaire Bissot, sa femme, ses père et mère, et encore héritière de 
feux Srs Louis JoUiet, son frère aine, et François Jolliet d'Abancour, son autre frère, 
décédés garçons, et en ces qualités propriétaire pour un tiers dans les trois fiefs ci- 
après expliqués, l'un sans nom, situé dans la Rivière des Etchemins, et les deux 
autres nommés l'un l'isle d'Anticosty et l'autre les Islets de Mingan, situés au bas du 
fleuve St-Laurent, le d. comparant faisant aussi pour Charles Jolliet Sr d'Anti- 
costy et Jean Jolliet Sr de Mingan, ses beaux frères, liéritiers, comme la dite DUe 
Claire Jolliet, leur sœur, chacun pour un autre tiers dans les d. fiefs ; 

" Lequel Sr comparant, es ri. noms, Nous a dit iiu'il comparoist pour rendre et 
porter au Roy, entre nos mains, la foy et hommage qu'il est tenu rendre et porter 

Sa Majesté au (;hâteau StLouis de Québec, à cause des d. fiefs, et à cet effet 
Nous a reprébenté pour titres de propriété d'iceux, savoir (Suit une énuméra- 



LOUIS JOLLIET 263 

Le dix-septième siècle achevait de disparaître dans la nuit 
du passé; Frontenac était mort à Québec le 28 novembre 1698, 
plein de jours et de gloire, laissant les actes de sa vie à la dis- 
pute des hommes. (^) Jolliet, lui aussi, disparut de la scène du 
nonde avant la fin de la dernière année du siècle qui avait 
vu naître, puis s'organiser notre Canada à l'image de la France. 
11 mourut entre le 4 mai 1700, date d'un acte des registres pa- 
roissiaux de Québec où apparaît sa signature, et le 18 octobre 
de la même année, date d'une lettre des MM. de Callières et de 
Champigny où il est fait mention de son décès. 

Voici l'extrait de cette lettre du 18 octobre 1700 auquel nous 
faisons allusion: 

" Le sieur Jolliet, qui enseignait l'hydrographie à Québec, 
étant mort, et les Pères Jésuites s'ofifrant d'en tenir une classe, 
nous suppHons Votre Majesté de leur en faciliter les moyens 



tion des titres îles trois fiefs, avec désignations,) . . . . Nous suppliant, le d. Sr com- 
parant, qu'il Nous plaise le recevoir à la d. foy et hommage ; 

" Et à rinstant s'estant mis en devoir de vassal, teste nuë, sans espée uy espé- 
rons, et un genouil en terre, auroit dit à haute et intelligible voix qu'il rendoit et 
portoit entre Xos mains la foy et hommage qu'il est tenu, es d. noms, rendre et por- 
ter au Roy au Château Sjt- Louis de Québec, à cause des d. fiefs situés dans la 
Rivière des Etchemins, Anticosty et Mingan ; à laquelle Foy et Hommage Nous 
l'avons reçu et recevons par ces présentes, sauf les droits du Roy et de l'autruy en 
toutes clioses, et a fait le serment entre Nos mains de bien et fidèlement servir Sa 
Majesté et de Nous avertir et Nos successeurs s'il apprend qu'il se fasse quelque 
chose contre son service, l'avons dispensé pour cette fois seulement d'aller au d. 
Château St- Louis de Québec, à la charge de bailler et fournir son aveu et dénom- 
brement dans les quarante jours, suivant la Coutume de Paris. Dont et du tout il 
Nous a requis acte que Nous luy avons octroyé, et a signé." 

(Signé) De la Gorhendière. 
(Signature de l'intendant :) Bécox. 

(1) Voir, au premier volume des Rteherrhea HinloriiiiieK, l'éloge funèbre du eomte 
de Frontenac, et, dans le même volume, la réfutation de ce panégyrique. 

L'illustre gouverneur avait une foi très vive et fit une mort édifiante. On a dit et 
répété qu'il demanda, avant de mourir, que son cœur fût envoyé à sa femme, et que 
celle-ci ne voulut pas accepter cet hommage posthume. M. J. -Edmond Roy a 
soufflé sur cette légende et rétabli les faits. " Frontenac, dit-il, demanda par tes- 
tament que son cœur fût placé dans une boite d'argent pour qu'on le transportât 
dans la chapelle que MM. de Montmort possédaient dans l'église de Notro-Dame- 
des-Champs, â Paris. Madame de Montmort, sa sœur, et l'abbè Dobazine, son oncle, 
étaient inhumés dans cette chapelle ; il crut aller au devant des désirs de sa femme 
en faisant cette demande. Le supérieur des Récollets de Québec, le P. Joseph 
Denis de la Ronde, se chargea d'exécuter son vœu suprême. Il passa en France et 
<léposa sa funèbre dépouille là où l'avait désiré celui (jui fut le bienfaiteur de son 
ordre au Canada. — (Courrier du Canada du 23 octobre 1890.) 



264 REVUE CANADIENNE 

en leur accordant les quatre cents livres par an dont le sieur 
Jolliet jouissait. Cette instruction serait très utile à la colo- 
nie." (1) 

Nos registres, dit l'abbé Ferland, " ne présentent aucun acte 
qui puisse faiire connaître la date et le lieu de la sépulture de 
Louis Jolliet. . . Il est probable qu'il sera décédé dans son île 
d'Anticosty, où il se rendait chaque année pour la traite et la 
pêche du loup marin." 

M. Faribault a aussi exprimé la même opinion : mais ni lui, 
ni l'abbé Ferland, ni sir Hippolyte Lafontaine. qui a aussi fait 
des recherches à ce sujet, n'ont pu découvrir de documents 
conduisant à une certitude absolue. 

M. Margry, dans un écrit qui a été reproduit ]:)ar la " Revue 
Canadienne" en 1872, s'exprime ainsi: 

" Feu mon honorable ami M. l'abbé Ferland supposait qu'il 
(Louis Jolliet) était décédé dans son île d'Anticosti. Un docu- 
ment me permet de dire qu'il fut inhumé dans une des îles Min- 
gan, celle qui est située devant le Gros Mécatuia." 

Quel est ce document? Pourquoi M. Margry ne l'a-t-il pas 
fait connaître? M. l'abbé Ferland, nous le savons, estimait que 
M. Margry était beaucoup trop réticent à l'endroit des archi- 
ves dont il avait la garde ; la manie cachotière du fonctionnaire 
parisien dura jusqu'à la fin de sa vie. L'affirmation de M. Mar- 
gry pourrait suffire, à la rigueur, s'il nous avait accoutumé à 
reconnaître en lui un esprit judicieux, doué de cette faculté de 
discernement qui, d"a]>rès La Bruyère, est p'.us rare c|ue les dia- 
mants et les perles; mais M. Margry, écrivain dénué du sens 



(1) Ce fut Franquelin, le prédc'cesseur de Jolliet c^omnie professeur d'hydrogra- 
phie, qui fut aussi son successeur. Le 5 octobre 1701, MM.de Callièreset de Cham- 
pigny écrivent au ministre : 

" Le sieur Franquelin, à qui Sa Majesté a accordé la place de maître d'hyilrogra- 
phie vacante par la mort de Jolliet, ne doit pas venir cette année en ce pays, quoi- 
qu'il en ait reçu les appointemens. Comme les Pères Jésuites ont continué cette 
école il Qué))ee depuis la mort du dit sieur Jolliet, et qu'ils en tenaient même une à 
Montréal, dans l'espérance qu'ils pourraient avoir cette place, nous croyons. Mon- 
seigneur, qu'il y aurait de la justice qu'ils en reçussent les appointemens pendant 
une année qu'ils ont enseigné." 



LOUIS JOLLIET 265 

historique, si nous pouvons ainsi parler, ne vaut guère que 
par ce qu'il cite, lorsque ce qu'il cite a de la valeur. 

Le Gros Mécatina est à plus de cent milles à l'est des îles de 
Mingan ; toutefois nous croyons que Jolliet avait établi une 
station de pêche dans l'île qui fait face à cette montagne de la 
Côte Nord, et nous savons que — abusivement, sans doute, — 
ses héritiers considéraient cette île comme faisant partie des 
îles et îlets de Mingan. 

Jolliet eut-il auprès de lui un prêtre pour l'assister à ses der- 
niers moments?. . . Dans ses grands voyages historiques, il 
avait toujours été accompagné d'un missionnaire; au Missis- 
sipi c'était le Père Marquette, à la Baie d'Hudson c'était le 
Père Silvy, au Labrador c'était un Père récollet, et lorsqu'il se 
décida à aller séjourner dans l'île d'Anticosti pour la première 
fois, il amena avec lui un religieux franciscain, peut-être le 
même que celui qui l'accompagna au Labrador. Le document 
dont parle M. Margry fait-il connaître les circonstances qui ont 
accompagné l'événement qu'il rapporte? 

Quoi qu'il en puisse être, il est certain que Louis Jolliet est 
mort à une date inconnue de la dernière année du dix-septième 
siècle — entre le 4 mai et le 18 octobre. — et il est de toute 
vraisemblance que l'illustre découvreur repose dans cette ré- 
gion du golfe Saint-Laurent où tant de fois il conduisit sa nef 
aventureuse, sur une de ces îiles, si belles de leur sauvage beau- 
té, que les brumes enveloppent parfois d'un blanc linceuil, et 
dont les rives répercutent sans cesse le cri monotone des goé- 
lands mêlé à la plainte harmonieuse des vagues de la mer. 

Quelques historiens ont représenté Jolliet comme une vic- 
time de l'ingratitude des hommes. S'il a été victime de quel- 
qu'un, c'est de lui-même, de son zè e pour la science, de sa pas- 
sion pour les voyages lointains et difficiles. Dans ses " Notes " 
sur la Nouvelle-France, M. Harrisse a écrit : " Louis Jolliet 
était un très honnête homme, aussi zélé qu'instruit ; " l'explora- 
teur québecquois était, de plus, extrêmement désintéressé : s'il 
efit donné à la poursuite de la fortune la moitié de l'énergie 



266 



REVUE CANADIENNE 



qu'il apporta à continuer ses voyages d'observations et de dé- 
couvertes, il eût pu réparer les pertes que lui fit subir la flotte 
de Phips et arriver à une grande aisance. Il n'amassa pas de ri- 
chesses, mais il sut laisser à son fils l'habitude des oc- 
cupations viriles et à tous ses enfants une situation qui leur 
permit de contracter d'honorables alliances. Ses contempo- 
rains ne lui furent pas hostiles: c'est plutôt la postérité qui, jus- 
qu'à la mémorable fête célébrée à l'Université Laval le 17 juin 
1873, s'est montrée trop oubilieuse à son égard. 

Le mystère qui entoure la fin de la carrière de Louis JoUiet, 
le cadre dans lequel se déroulèrent les derniers événements de 
sa vie, les diverses péripéties de ces événements eux-mêmes, 
tout cela est empreint d'une grandeur que les poètes ne man- 
queront pas d'exploiter. M. Louis Fréchette a déjà chanté le 
découvreur du Mississipi dans de belles strophes plusieurs fois 
éditées : qui maintenant chantera le premier habitant d'Anticos- 
ti, l'explorateur des solitudes boréales et du Labrador océa- 
nique ? 



ëtitG;>t iSaqnoti. 




NOTRE-DAME DE LORETTE EN LA 
NOUVELLE-FRANCE 



(Suite) 



CHAPITRE DOUZIEME. 



LA LANGUE ET LES CHANTS DES HURONS. 




OTpf NE étude .approfondie et scientifique de la langue 
huronne n'entre évidemment pas dans le cadre 
du présent travail. Outre que cp serait une 
^^ œuvre de spécialiste en philologie et en linguis- 
tique, elle présente des difficultés quasi insurmon- 
tables. Il n'existe pas, en effet, de grammaire 
méthodique de la langue, ni de dictionnaire huron-fran- 
çais proprement dit, car on ne saurait regarder comme 
tels quelques vocabulaires incomplets et des listes de 
mots-racines. De toutes les langues indigènes importantes 
de l'Amérique celle des Hurons a été la moins étudiée dans 
les temps modernes. La raison eu est facile à trouver: 
c'est que cette langue, depuis plus d'un siècle, est véri- 
tablement une liingue uu)rte.'" Tandis que la survivance 



(1) A la fin du 18" siècle, la lanjriie huronne était la seule en usage lians la 
tribu de Lorette, comme il appert de l'acte d'une convention entre les Hurons 
(Je ce village et les habitants de-î diflërentes cotes de Charlesbourg, relative- 
ment à l'agrandissement de la cha|>elle de la mission, en vue de la formation 
d'une paroisse nouvelle. II est, en effet, dit dans ce document, que les clauses 
en ont été interprétées " par Louis Monique de mot à moten langue Huronne" 
aux chefs signataires de l'acte, " en la présence de la majeure partie du village 
Huron en assemblée." 

Dans une harangue adressée en 1850 à Mgr Turgeon, archevêque de 
Québec, à l'occasion d'une visite à la chapelle des Hurons, l'orateur de la 



268 REVUE CANADIENNE 

des Iroquois, des Algonquins, des Montagnais et des 
Abnakis dans la province de Québec, a nécessité des 
travaux de grammaire et de lexicologie, destinés à fixer 
ces langues et à leur conserver, avec un vocabulaire à peu 
près complet, leur caractère essentiel et distinctif, la 
langue baronne a été forcément négligée et oubliée, faute 
de voix pour la parler et d'oreilles pour l'entendre. 
Sauf quelques plaquettes, reproduites plutôt à titre de 
curiosité bibliographique que pour leur utilité, sauf la 
réimpression du Voyage de Sagard, avec le dictionnaire 
quasi-énigmatiqne qui termine son livre, et l'impression, 
en 1831, d'une traduction anglaise de la grammaire 
huronne du P. Chaumonot (?) par John Wilkie,^'* la biblio- 
graphie de cette langue ne se compose que de manuscrits 
du 17** et du commencement du 18® siècle. 

" La grammaire huronne " du P. Garnier, mentionnée 
dans la vie du P. Chaumonot. et " Les principes de la 
langue huronne " du P. Jérôme Laiemant, dont parle le 
P. Jacques Laiemant, dans une de ses lettres, ainsi que 
des travaux analogues de la Vén. Marie de l'Incarnation, 
ont disparu. 

Resterait à consulter les Elementa grammaticœ huro- 
nicœ du P. Pierre Potier et les Radiées linguœ huronicœ, 
du même auteur, lesquelles sont vraisemblablement 
une reproduction du travail du P. Etienne de Carheil.*^' 
Il y a aussi plusieurs dictionnaires ou plutôt vocabulaires 
manuscrits d'une grande valeur. Celui du récollet 

circonstance, parlant au nom de la tribu, déplora dans les termes suivants, 
la disparition de leur lanjrue nationale: 

" Notre race diminue toujours, et notre langue est presque éteinte. Nous 
nous plaignons, nous autres jeunes, que nos pères ne nous l'aient pas montrée, 
et aussi, de ce que nous n'avons pas eu de missionnaire qui aurait pu l'ap- 
prendre et nous la faire apprendre. 11 a fallu tout apprendre en français, les 
prières et le catéchisme ; cela a bien aidé à la perdre ! " 

(1) Publiée dans le volume ii des Transactions of Ihe Lilerary and Historical 
Society of Québec, 1831. 

(2) Voir Pn.LiNO, B'Miogruphy of Iroquoian Languagea, pages 25 et 135. 



I 



NOTRE-DAME DE LORETTE 269 

Joseph LeCaron, dont la première rédaction remonte à 
1616, après avoir été augmenté avec l'aide d'un petit 
Huron qu'il avait amené à Québec, et à l-i suite d'un second 
voyage au pays des Hurons, fut présenté au Roi en 1625. 
Il semble avoir été perdu. Les dictionnaires ou vocabu- 
laires connus sont au nombre de quatre.*^' Ils sont tous 
exclusivement français-hurons, et avec quelques cahiers 
manuscrits de sermons et de cantiques, ils complètent la 
nomenclature de la bibliographie de la langue huronne. 

Ce qui manque à tous ces documents pour faciliter une 
étude de la langue, soit en elle-même, soit en comparai- 
son avec d'autres, ce sont les paradigmes ou déclinaisons*^ 
et conjugaisons types dont toute grammaire systématique 
est néces.saireuieut fournie. Faut-il en blâmer leurs 
auteurs? Rien ne serait plus injuste et déraisonnable. 
Ceux-ci, en effet, mus par le désir de s'outiller le plus tôt 
possible pour leur mission apostolique, avaient intérêt à 
se pourvoir d'un trésor de mots et de locutions propres à 
traduire eu langue indigène la doctrine chrétienne. Or, 
vocabulaires et racines suffisaient à pareil but. Leur 
pédagogie allait donc au plus pressé, et ils laissaient aux 
missionnaires, leurs collaborateurs, des manuels moins 
didactiques et moins savamment gradués que s'il se fût 
agi d'enseigner le huron à des élèves d'un cours régulier. 

Si l'on y ajoute les difficultés natives d'une langue 
dont la structure n'a aucune analogie avec les mieux 
connues du monde ancien, on comprendra pourquoi les 
sources de cette langue offrent si peu d'encouragement à 
quiconque tente de les exploiter. 

Et pourtant, à cause de sa haute antiquité et de sa 

(1) Le Séminaire de Québec en possède deux, dont l'un attribué au P. de 
Brébeuf. (?) 

(2) L'absence de déclinaison tient à l'essence même de la langue, car, dit 
le P. Lafitau, " les langues huronne et iroquoise n'ont, à proprement parler, 
que des verbes qui en composent tout le fonds ; de sorte que tout se conjugue 
et rien ne se décline." (Lafitau, Mœurs des sauvages.) 



270 REVUE CANADIENNE 

parenté étroite avec d'autres langues indigènes dont elle 
est la mère, elle mériterait d'être plus connue. 

Tout, en effet, semble prouver que la langue huronne- 
iroquoise fut celle des premiers maîtres du Canada, dont 
le domaine comprenait surtout le bassin nord du grand 
fleuve, d'où les Iroquois des Cinq Cantons, rejetons de la 
même famille, et destinés à devenir un jour les oppres- 
seurs et les exterminateurs de leur mère commune, 
émigrèrent pour élire domicile sur la rive opposée du 
Saint-Laurent, dans le vaste territoire qui forme aujour- 
d'hui l'État de New- York.'" 

Les naturels qui reçurent Jacques Cartier en 1535 à 
Stadaconé et à Hochelaga étaient incontestablement de 
la famille huronne-iroquoise. Il suffit, pour s'en con- 
vaincre, de comparer les mots du " lâgage des pays & 
Royaulmes de Hochelaga et Canada," '■'^^ recueillis par 
Jacques Cartier, avec les mots correspondants de la langue 
des Wyandots (ou Wendats) demeurant dans la province 
d'Ontario, et avec ceux des vocabulaires trouvés à la 
Jeune-Lorette.'^' 

La fin du passage suivant de Charlevoix semble affaiblir 
la conclusion tirée d'un tel rapprochement ; mais pour ne 
pas céder devant l'apparente contradiction entre les deux 
groupes de mots, il faut tenir compte des difficultés d'une 

(1) " 1^8 anciens habitants du pays avaient (^mij^ré vers le Sud. La rivière 
dite encore riviire. des Iroqucris les avait amenés au pays appelé depuis 
l'Élat de Neu'-York. C'est là qu'étaient leurs Cinq Cantons à l'époque de 
Lescarbot et de Champlain." Citation d'une étude sur la linguistique et 
l'ethnographie, par l'abbé Cuoq, P.S.S., dans les Annales de Philosophie 
chrétienne, vol. 79, p. 190. 

(2) PiLLiNO (ouvrage cité, p. 27) donne un fac-similé du titre du " Brief récit, 
etc." des voyages de Cartier. 

(3) Un philologue américain, M. Horatio Haie, a dressé le tableau compa- 
ratif des noms de nombre et des mots désignant les parties du corps de 
l'homme, etc., contenus dans la liste de Cartier, et des mêmes mots tels que 
usités cliez les Wyandots de la réserve du township d'Andordon, près 
d'Amherstburg, Ontario. Voir le professeur Daniel Wilson, On tlie Huron- 
Ironuois of Canada. (Transactions of the Royal Society of Canada, vol. ii, sec. 2, 

p. i9.) 



NOTRE-DAME DE LORETTE 271 

orthographe toute phonétique et d'une langue veuve de 
labiales et de plusieurs autres consonnes. 

" La langue huronne, dit l'historien jésuite, est d'une 
abondance, d'une énergie et d'une noblesse, qu'on ne 
trouve peut-être réunies dans aucune des plus belles que 
nous connaissons, et ceux à qui elle est propre, quoique 
réduits à une poignée d'hommes, ont encore dans l'âme 
une élévation qui s'accorde bien mieux avec la majesté de 
leur langage qu'avec le triste état où ils sont réduits. 
Quelques-uns ont cru y trouver des rapports avec l'hé- 
breu ; d'autres, en plus grand nombre, ont prétendu qu'elle 
avait la même origine que celle des Grecs; mais rien n'est 
plus frivole que les preuves qu'ils en apportent. Il ne 
faut point surtout compter sur le vocabulaire du Frère 
Gabriel Saghard, Récollet, qu'on a cité pour soutenir ce 
sentiment ; encore moins sur ceux de Jacques Cartier et 
du Baron de la Hontan. Ces trois auteurs avaient pris à 
la volée quelques termes, les uns du huron, les autres de 
l'algonquin, qu'ils avaient mal retenus, et qui souvent 
signifiaient toute autre chose que ce qu'ils croyaient."'" 

Il paraît certain aujourd'hui que le huron aussi bien que 
toutes les autres langues indigènes de l'Amérique septen- 
trionale, n'a aucune affinité avec les langues sémitiques 
de l'Asie, ni avec les langues indo-européennes. La langue 
des Esquimaux se rattache néanmoins au type mongol, ce 
qui peut s'expliquer pur l'habitat, de l'une et l'autre race 
sur le littoral arctique de l'Amérique et de l'Asie, et par 
la facilité de transmigration qu'offre le voisinage des deux 
continents près du cercle polaire. La seule langue parlée 
en Europe, avec laquelle les langues américaines aient 
quelque affinité, est la langue des Basques, langue parfaite- 
ment isolée et distincte, parlée au nord-est de la péninsule 
ibérique (l'Espagne) et la partie avoisinante de la France. 

(1) Charlevwx, Hist. de la Nouv.-France, tome n, p. 196. 



272 REVUE CANADIENNE 

Cette ressemblance, paraît-il, est une ressemblance de 
structure plutôt que de sons. 

La langue huronne, comme celle de tout peuple menant 
la vie naturelle, est éuiineinment coucrète, dépourvue 
d'abstractions et de généralités. De là, une grande diffi- 
culté pour rendre les choses de l'ordre supra-sensible. Le 
présent, réel et actuel, vit dans le langage. " Dans le 
huron, dit Charlevoix, tout se conjugue ; un certain arti- 
fice y fait distinguer les noms, les prouoms, les adverbes, 
etc., des verbes. Les verbes simples ont une double con- 
jugaison, l'une absolue, l'autre réciproque. Les troisièmes 
personnes ont les doux genres, car il n'y en a que deux 
dans ces langues, à savoir, le genre noble, et le genre 
ignoble. Pour ce qui est des nombres et de." temps, on y 
trouve les mêmes différences que dans le grec. Par ex- 
emple, pour raconter un voyage, on s'exprime autrement, 
si on l'a fait par terre, ou si on l'a fait pnr eau. Les 
verbes actifs se multiplient autant de fois qu'il y a de 
choses qui tombent sous leur action ; comme le verbe qui 
signifie manger, varie autant de fois qu'il y a de choses 
comestibles. L'action s'exprime autrement à l'égard d'une 
chose animée et d'une chose inaniuiée : ainsi voir un 
homme, et voir une pierre, ce sont deux verbes. Se ser- 
vir d'une chose qui appartient à celui qui s'en sert, ou 
à celui à qui on parle, ce sont autant de verbes diffé- 
rents." <'> 

" Pour apprendre la langue huronne, dit Bressani, * il 
a fallu, outre la grâce de la vocation, un travail excessif. 
La connaissance de cette langue a été le fruit de l'humilité 
du P. de Brébeuf qui, à l'âge de près de 40 ans, s'est sou- 
mis pendant trois ans aux plus dures humili.ttions, au mi- 
lieu de la cendre et de la fumée, pour trouver ce trésor," 

(1) Hift. df la Nouv.-France, tome ii, p. 197, 

(2) Relaliont, Ire édition canadienne, p. 144. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 273 

N'est-ce pas le cas de se rappeler cette belle parole de saint 
Augustin : TTbi amatnr non lahoratar? 

Il était réservé à son compagnon de labeur et d'aposto- 
lat, au P. Chaumonot, le fondateur de laNouvelle-Lorette, 
de se rendre maître de la langue, et d'en rédiger la gram- 
maire pour l'usage de tous les missionnaires de la tribu. 

"Alors, dit ce bon Père, je m'appliquai à faire et à compa- 
rer les préceptes de cette langue, la plus difficile de toutes 
celles de l'Amérique septentrionale. ... Il n'y a dans le 
huron ni tour, ni subtilité, ni manière de s'énoncer dont 
je n'aie eu la connai^ance. Comme cette langue est, pour 
ainsi dire, la mère de plusieurs autres, nommément des 
cinq iroquoises, lorsque je fus envoyé aux Iroquois, que je 
n'entendais pas, il ne me fallut qu'un mois à apprendre 
leur langue." '" 

" Tous les Jésuites qui apprendront jamais le huron, 
dit le continuateur de l'autobiographie du P. Chaumonot, 
l'apprendront à la faveur des préceptes, des racines, des 
discours et de plusieurs autres beaux ouvrages qu'ils nous 
a laissés en cette langue. Les sauvages eux-mêmes avouent 
qu'il la parlait mieux qu'eux, qui se piquaient la plupart 
de bien parler, et qui parlent en effet avec beaucoup de 
pureté, d'éloquence et de facilité." '^' 

En feuilletant les écrits vénérables laissés par ces hom- 
mes apostoliques, on ne peut se défendre d'un sentiment 
d'admiration pour des oeuvres relativement si parfaites à 
une époque où la philologie était encore inconnue et la 
lexicographie dans sa première enfance. *^' Au souvenir 
de leurs souffrances, de leurs fatigues, de leur dévouement 
jiisqu'à l'effusion du sang pour gagner les idolâtres à leur 

(1 J AulobioijrajihÀe du P. Chaumonot, citée par RoclieiiKinteix, tome i, p. 402. 

(2) Cité par Rochementeix, ihid. 

(3j Le premier dictionnaire français-anglais et anglais-français ne date que 
de lUU. 

Octobre.— 1901. 18 




274 REVUE CANADIENNE 

maître Jésus, on est tenté de baiser avec vénération ces 
pages jaunies par le temps et l'usage, ces volumes rudi- 
mentaires dont les feuillets parfois reliés en peau de cari- 
bou trahissent la pauvreté de leurs auteurs. Qui pourrait 
compter le nombre d'âmes que chacune de ces pages bénies 
a permis d'initier aux vérités du salut et d'introduire au 
bercail de l'Eglise du Christ ? 

* * * 

Frappés de la beauté des voix des sauvages et de leur 
aptitude pour le chant, les Jésuites surent promptement 
utiliser ce don de la nature pour faciliter les voies de la 
grâce, traduisant en cantiques mélodieux les vérités chré- 
tiennes et les affections pieuses. '' Ils ont, dit la Mère 
Duplessis *'', tourné en langue sauvage les hymnes, les 
proses et les antiennes de l'Eglise, avec quantité de motets 
pour toutes les fêtes de N.-S., de la sainte Vierge et des 
Saints; et ces pauvres gens les chantent sur les tons de 
l'église, à merveille; ils chantent quelquefois en parties 
fort harmonieusement; d'autres fois les hommes font un 
choeur, et les femmes, un autre." 

Ce qui était vrai à l'époque ou elle écrivait ainsi (1723), 
l'était déjà depuis longtemps auparavant. Le P. Enjalran, 
à peine arrivé au Cjinada, traduisait dans les termes sui- 
vants son admiration pour le chant des Hurons et autres 
sauvages réunis à Sillery : <^' 

" On est ravi d'entendre les divers choeurs que font les 
hommes et les femmes pour chanter pendant la messe et 
à vêpres. Les religieuses de France ne chantent plus 
agréablement que quelques femmes sauvages qu'il y a, et 
universellement tous les sauvages ont beaucoup d'aptitude 

(1) Lettre citée par Rochementeix, tome III, p. 380. 

(2) Sa lettre est datée du 15 octobre I67G. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 275 

et d'inclination à chanter les cantiques de l'Église qu'on a 
rais à leur langue. " , 

Fidèles à ces touchantes traditions, les Lorettains mé- 
ritent encore aujourd'hui leur réputation de chantres. 
Rien n'est si mélodieux que leurs cantiques en langue 
huronne chantés sur les vieux airs api^ortés de France 
par les premiers missionnaires. On sent qu'un souffle de 
christianisme a transfiguré ces voix sans toutefois les 
priver de leur accent caractéristique. 

Si les chants d'église sont si mélodieux, en revanche la 
nature affirme ses droits dans les chants de guerre et 
autres exécutés par les Huruns aux jours de gala. La 
description qu'en fait le P. Charlevoix en 1721, après une 
visite à Lorette, n'a rien perdu de son actualité. 

" Rien, dit-il, n'est moins divertissant que ces chants 
et ces danses. D'abord tous sont assis à terre comme des 
singes, sans aucun ordre ; de tems en tems un homme se 
lève, s'avance lentement au milieu de la place, toujours, 
dit-on, en cadence, tourne la tête de côté et d'autre, 
chante un air qui n'est rien moins que mélodieux, pour 
quiconque n'est pas u>i sauvage, et prononce des paroles 
qui ne signifient rien. Tantôt c'est un chant de guerre, 
tantôt une chanson de mort, quelquefois une attaque, ou 
une surprise ; car comme ces gens-là ne boivent que de 
l'eau, ils n'ont point de chanson à boire, et ils ne se sont 
pas encore avisés de mettre leurs amours en chant. 
Tandis qu'on chante, le parterre ne cesse point de batti'e 
la mesure, en tirant du fond de la poitrine un hé, qui ne 
varie point. Les connoisseurs disent qu'ils ne perdent 
jamais la mesure ; je m'en rapporte à eux. 

" Quand l'un a fini, un autre prend sa place, et cela 
dure jusqu'à ce que l'assemblée les remercie, ce qui arri- 
verait bientôt sans un peu de complaisance qu'il est bon 
d'avoir pour ces gens-là. C'est en effet une musique bien 
ennuyante et bien désagréable, du moins à en juger par ce 



276 REVUE CANADIENNE 

que j'en ai vu. Des gosiers serrés, une monotonie con- 
tinuelle, des airs qui ont toujours quelque chose de 
féroce, ou de lugubre. Mais leur voix est toute autre, 
quand ils chantent à l'église. Pour ce qui est des femmes, 
elles l'ont d'une douceur qui surprend ; elles ont même 
beaucoup de goût et de disposition pour la musique. " *^' 

La musique des danses et des chants de guerre de? 
Hurons n'avait jamais été notée. Elle s'était transmise 
par la mémoire et la tradition orale de génération en 
génération. Mais voici qu'avec la disparition accélérée 
de la tribu originale, ces airs menaçaient d'être complè- 
tement oubliés et perdus. Et pourtant leur conservation 
intéresse à un haut point l'histoire de la mélodie au.«si 
bien que l'ethnographie. Des musiciens de marque, à 
Paris, avaient déjà prié M. Ernest Gagnon, historiographe 
distingué autant que savant musicien, de recueillir ces 
rythmes indigènes. Cédant à leur désir et à un légitime 
intérêt pour tout ce qui concerne l'histoire des aborigènes 
du Canada, M. Gagnon put noter ceux de ces chants qui 
sont Le plus caractéristiques. Une récente entrevue avec 
l'abbé P. Vincent, le seul peut-être qui possède exacte- 
ment le souvenir de ces airs nationaux, a permis à l'habile 
musicien de compléter une audition de même genre faite 
il y a bon nombre d'années. 

Avant de faire connaissance pour la première fois avec 
ces airs originaux et typiques, on lira avec un vif intérêt 
l'appréciation qu'en fait M. Gagnon. '^' 

" Les chants des Hurons de Larette, écrit Monsieur 
Gagnon, ont subi, d'une manière générale, les intluences 
tonales et rythmiques résultant de l'audition fréquente 

(1) Hitt. de la Nouv.-France, tome Ilf, p. 84. 

(2) Les pages citées ont été écrites spécialement pour cette étude liistorique. 
Avec un déHinléressement qui n'a d'égal que sa parfaite courtoi.sie, M. Gagnon 
a bien voulu réserver aussi pour ce cliapilre la primeur de sa transcription 
des chants hurons. 



I 



NOTRE-DAME DE LORETTE 277 

des ch.ants européens. Quelques-uns cependai t sont d'une 
originalité frappante, comme le chant de la " danse ronde " 
et le chant de la " découverte ", que l'on verra plus loin. 

" Tous les chants profanes des Hurons doivent être ac- 
compagnés des chichigouunes ou des tambours. 

*' Le chichigou'ine ordinaire est une corne de bœuf par- 
tiellement remplie d'osselets ou de petits cailloux, que 
l'on agite à intervalles réguliers et rapprochés, pour mar- 
quer les subdivisions des périodes rythmiques et les batte- 
ments des pieds des danseurs. Chez les Iroquois, on se 
servait de courges (citrouilles ayant la forme de gourdes) 
pour remplacer les cornes de bisons. Le c/whigonaue est 
un instrument exclusivement rythmique. Les Sauvages 
de la Nouvelle-France ne faisaient usage d'aucun instru- 
ment mélodique ou harnioni(jue. 

" Le tambour jouait un grand rôle dans les pratiques 
superstitieuses des Sauvages. La forme des tambours 
hurons était à peu près celle des tambours basques. 

" Les mélodies transcrites ci-après se chantent avec une 
foule de petites notes qui en font le charme, comme disait 
le Père Marquette en parlant des chants des Illinois, mais 
qui échappent à toute notation. 

" Cela me rappelle un souvenir personnel assez lointain 
que l'on me permettra de consigneriez C'était en 1859 ; 
j'arrivais de France et d'Italie, et je voulais faire une 
étude des tonalités en consultant les gosiers indigènes. Je 
me rendis à Lorette et j'y fus présenté à Madame Philippe 
Vincent, femme du chef de ce nom, appelée aussi Orité, 
ou la Tourte. Je fis connaître l'objet de ma visite, et 
Madame Vincent voulut bien me chanter, à plusieurs re- 
prises, avec une parfaite complaisance, la mélodie si origi- 
nale Okioriona ouarissuoué, avec accompagnement de 
chichigouane. Lorsque je crus avoir noté cet air avec 
le ry^'hme et les intervalles voulus, je le chantai à mon 
tour et je demandai à la chanteuse huronne si j'avais 



278 REVUE CANADIENNE 

réussi à le bien saisir. Mon interlocutrice, qui ne savait 
pas déguiser la vérité, secoua la tête et me dit ce mot char- 
mant : " Vous le chantez bien, mài^ vous ne le menez pas 
bien." 

" Les appogiatures minuscules, les sonorités nasales, les 
heurts, les notes coulées avec inflexions du terroir, je 
n'avais rien noté ni rendu de tout cela. Je ne le menais 
pas bien : on ne pouvait mieux dire. 

" Les Hurons actuels de Lorette ne connaissent p.as la 
signification des paroles qu'ils chantent sur leurs airs 
indigènes profanes. Leurs ancêtres comprenaient-ils eux- 
mêmes ces paroles ? Lescarbot déclare que les Souriquois 
d'il y a trois siècles ne comprenaient rien à ce qu'ils chan- 
taient dans leurs jongleries. Il dit aussi que le mot 
alléluia était souvent répété par ces Sauvages infidèles 
dans les chants qui accompagnaient leurs " magies," et il 
suppose que le démon leur suggérait ce mot afin de se faire 
louer dans les termes mêmes employés par les fidèles pour 
louer le Seigneur. 

" Nos Hurons de Lorette ignorent les pratiques super- 
stitieuses des peaux-rouges d'autrefois. Kalm écrivait, 
en 1749, que ces Indiens de Lorette étaient presque entiè- 
rement francisés ; et cependant, après un siècle et demi, 
en 1900, les habitants de la bourgade ont encore quelque 
chose du type et de l'allure de l'Indien d'autrefois. 

'•' A part les quatre chants qui suivertt, les Hurons de 
Lorette ne chantent plus guère danià leur idiome particu- 
lier que des messes, des hymnes, des motets adaptés au 
plain-chant et un certain nombre de cantiques îijustés sur 
des airs français. Les livres de chant des Hurons remon- 
tent à la période des martyrs : ce sjnt des traductions et 
des compositions que l'on a attribuées au Père Chaumonot, 
au Père Ragueneau et au Père de Brébeuf lui-mêiHe." 



notrë-daMe de lorette 



279 



DANSE RONDE 



CHANT IIURON 



Chauté par Orité — la Tourte — femme du chef Philippe Vincent. 
Moderato. 




'~^- 



^— N- 



-0--—0 



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M 



- kio - ri - oua oua - ris - sa - - oué, ïai - sa - 




--»*'- 



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^--1^=1^1 




koué, Yé o - kio - ri - oua ouaria - sa - - oué, O - 

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fct: 



kio-ri-oua - ki oua- ris • sa - oué. ■ kio-rioua-ki oua-ris - 

3 rT\ 



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A— ^- 



ë—É' 



-A-A-^r— ^-^^- 



'^~ 



-ip-#-^— ^— ^— -fv-#— ^-^- 



kio - ri - oua - ki oua - ris - sa - - oué. 



Dans le chant qui précède, chaque battement du chichigouane représente 
la valeur d'une croche. 



DANSE DU CALUMET 

ciiANT HURON d'orlglne Iroquolse 

Chanté par M. Prosper Vincent {Saouatanin — l'Homme du Souvenir) fils du 
chef Philippe Vincent. 

Con apirito. 




0^0 -&—-■ 






-0^-0. 



Hé-ia, Hé - ia- 



You - ken-non - oué. Hé - ia. Hé- 



280 



REVUE CANADIENNE 



-3^. 






::t: 



You - ken - non - oué. 



:SE^. 



Pil==3 



■ — G>- 



Hé - ia, hé - 




,_X-^_. 



1 



You kennon - oué, 



Hé - ia, hé 



You ken-non 



oué. 



On répète indéfiniment peudant que l'on improvise une pantomime. 

Dans ce chant de la " Danse du Calumet " chaque battement du chichigouane 
représente la valeur d'une noire. 



AUTKE DANSE DU CALUMET 

CHANT IIURON 

Chanté par M. l'abbé Prosper Vincent, " l'Homme du Souvenir ". 
Moderato. 




am, hi • éh, ho ■ oui yé - héh 




—*—É 






oui yé - héh ! 



Hi 



am, hi - éh. 



ho 



oui yc 



héh! 



On répète ce chant indéfiniment, tant que dure la danse-pantomime du 
ilumet, chaque battement du chichigouane représentant la valeur d'une 



Calumet, 
croche, 



NOTRE-DAME DE LORETTE 



281 



DANSE DE LA DÉCOUVERTE 

CHANT HUROS 

Chanté par le chef F.-X. Picard ( Tahourenché — Point du Jour). 
Moderato. 
ff 






--■X 



— m— 



Oué - ni • a, oué - ni • a, oué - ni - a, oué - ni - a, 



-^—^ 



oué - ni - a, 






oué - ni - a, 



fe-^- 



I±2IZ.^= =^ 



^p 



oué - ni - a, oué - ni - 



fz::=st.*_i: 



You 



oua ta - né - ha, 



You 



-• 0- 

1 — 

-I 1— 



-s^-- g— 



id: 



:^=-:^: 



oua ta - né - ha, 



-•— *— ci- 

oué - ni - a, oué - ni - a, 



-^— ^— ^ — ^— +-r« — ^V-^ — I — I — ht— 



=^==^^-^=1=q: 



oué - ni - a. 



oué - ni - a, oué. - ni 



On recommence indéfiniment ; puis le danseur fait signe qu'il a découvert un 
ennemi ; alors on chante ce qui suit : 

Allegro. 



^ 



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282 



REVUE' CANADIENNE 



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rin, You kin - chi - oan • non 



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oua, oua, oua, oua, oua, oua, oua, oua ! (Cris de rinerre.) 

Lancez une note très forte en fausset, et frappez en même temps sur votre 
bouche avec la main, à plusieurs reprise : vous aurez le cri de guerre des 
Hurons. 



Dans le journal manuscrit de F.-X. Tahourenché, on 
trouve le texte suivant de la même chanson de guerre, 
avec traduction et rubrique pour le chanteur et le 
danseur. 

lo. Sesnia (8 fois) : ndio Satonnia (bis), Sesnia (5 fois). 

Explication. C'est un guerrier qui dit : 
" Je peux aller à la guerre." 

Il arrive devant les chanteurs et dit : 

Thiaha AleliiSahe , 

" Je t'avertis. Je pars. " 

2o. InonSakeren onkSet sikennonSak (Bis). 
" Je vais faire coup tout-à-l'heure. " 

Il revient au chanteur et dit : 

Atiklo koSanen akhelen Sastonleronon. 
" J'ai vu un grand nombre d'ennemis." 

Il se traîne sur le ventre pour surprendre ses ennemis ; 
il tire. 

3o. Sesheshia (Bis). 

Il se réjouit de ses prisonniers et de ses chevelures. Il 
revient encore au chanteur et dit : 

Alatakiedaon akie. 
"Je vous amène des prisonniers." 

Le chanteur dit : 



Etsihenret. 
'' Fais le cri de guerre." 



|t-(5. £iM6aatj, 



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"i^ttc. 



(A suivre) 



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A DES SŒURS D'APOTRES 



^mrM '^^'^ ^l^^ comiprenez k sainte parole, 
'/IwJ'L ^°"^ *3-" contemplez la chaste auréole 

De Jésus Martyr, 
Vous n'avez pas dit cette plainte immonde 
Qu'hélas répétaient les joyeux du monde 

Les voyant partir. 
Vous n'avez pas dit : " C'est pour des chimères 
Que vous briserez le cœur de vos mères, 

Jeunes gens sans cœur? " 
Vous n'avez pas dit : " Amis qu'on abuse. 
Restez avec nous, ici l'on s'amuse, 

Haine à la douleur." 
Pour vous et pour nous la grâce divine 
A mis dans la plaie où plonge l'épine 

Un baume sacré. 
Pour eux la souffrance est une misère. 
Mais nous, nous l'aimons comme un saint mystère: 

Jésus a pleuré. 
Du monde odieux fuyons toute chose; 
Sur le sein du Christ notre espoir repose 

Et c'est le bonheur. 
D'autres rient hélas ! ibien triste est leur âme. 
Ici-bas le cœur a ce qu'il réclame 

En vous seul. Seigneur. 
Et ce qui pour nous est douceur suprême. 
C'est de retrouver tous ceux ique l'on aime 

Chastes et pieux. 
Autour de Jésus, charmante famille. 
Comme auprès d'un feu qui chante et qui brille, 

Des enfants joyeux. 



£ a^^é 2chu. 



LA POLITIQUE CANADIENNE 

JUGÉE A l'étranger. 



(Suite et fin) 



Quels sont les principes qui distinguent là-bas un conserva- 
teur d'un libéral? Il est fort malaisé de le dire. Les libéraux 
ne sont pas toujours libéraux et les conservateurs le sont quel- 
quefois. Ils gouvernent le pays les uns après les autres sans 
qu'il soit facile de voir en quoi leur politique diffère. Les libé- 
raux étaient autrefois libre-échangistes. Maintenant qu'ils 
sont au pouvoir, ils maintiennent le régime de protection établi 
par leurs prédécesseurs. En réalité, comme du temps de 
Thiers, c'est l'éternelle liistoire de la chanson que chacun pré- 
tend chanter mieux que l'autre. Lorsque les libéraux sont au 
pouvoir, les conservateurs les accusent de dilapider les finances, 
de rompre l'équilibre du budget, de ruiner le pays. Quand les 
conservateurs gouverneront à leur tour, ils subiront sans doute 
les mêmes attaques. Ce qui empêche les partis canadiens de se 
constituer un progrmme, c'est l'extrême diversité de leur per- 
sonnel. Parmi les libéraux, il y a des Français catholiques, des 
Ecossais presbytériens, des Anglais évangéliques, des Irlan- 
dais, et l'on pourrait en dire autant des conservateurs ! Com- 
ment espérer que des hommes aussi différents par la race, la 
langue, la religion pourront s'entendre sur un ensemble com- 
plet de réformes précises? C'est pourquoi les partis canadiens 
n'ont pas de programme historique et ne peuvent pas en avoir. 

On est tenté de s'imaginer que, dans ces conditions, les li- 
mites des partis sont aussi indéterminées que leurs programmes 
et que les hommes politiques canadiens passent d'autant plus 



LA POLITIQUE CANADIENNE 285 

facilement d'un camp dans l'autre qu'ils y retrouvent des idées 
analogues et les mêmes procédés de gouvernement. Les choses 
ne se passent pas ainsi cependant, et le parti canadiai est consti- 
tué avec une rigueur que l'Angleterre elle-même ne connaît 
pas. C'est une institution quasi sacrée, qu'on n'abandonne qu'au 
prix de sa réputation et de son avenir. On lui doit jusque dans 
les moindres votes une fidélité complète, et toute fantaisie indi- 
viduelle est sévèrement jugée. Il faut voir la façon dont les jour- 
naux traitent le membre infidèle ! Aucun sarcasme, aucune at- 
taque ne lui sont épargnés.' Les mots de transfuge, de traître ne 
semblent pas assez forts pour qualifier la lâcheté de son action : 
indignation assez ridicule si l'on songe que, dans les circons- 
tances ordinaires, on peut changer de parti sans changer appré- 
ciablement de programme ! Chose plus compréhensible si l'on 
considère que le parti est une sorte de club, de confrérie, d'as- 
sociation d'hommes marchant à la conquête du pouvoir et par- 
tageant ensemble la bonne et la mauvaise fortune. On peut 
dire de la sorte que, dans la vie politique canadienne, les hom- 
mes jouent souvent un plus grand rôle que les idées. Il n'y a 
pas toujours de grave question sur le tapis et, sur les affaires 
courantes, le programme des deux partis est la plupart du 
temps analogue. On vote alors sur les hommes plutôt que sur 
]e:5 principes: le parti qui possède des orateurs connus, des 
hommes d'Etat déjà célèbres, un chef surtout dont le nom et 
le talent s'imposent, a grande chance de triompher, indépen- 
damment, pourrait-on dire, du programme qu'il soutient. Il 
faut donc se garder, lorsqu'on juge la politique canadienne, des 
distinctions trop précises et des conclusions trop nettes; on se- 
rait sîir de tomber dans l'erreur. 

C'est à la suite des élections libérales de 1896 que sir Wilfrid 
Laurier arriva au pouvoir. Il avait trouvé des partisans aussi 
bien parmi les Anglais d'Ontario que parmi les Français de la 
province de Québec. Sa grande et sympathique personnalité 
n'avait pas été étrangère à son succès et le Canada tout entier 
ne jurait que par lui. On inclinait alors, parmi les libéraux, à 



286 REVUE CANADIENNE 

une entente économique avec les Etats-Unis. Ce fut dans ce 
sens que sir Wilfrid Laurier travailla tout d'abord. Mais, avec 
sa finesse habituelle, il ne tarda pas à se rendre compte qu'il 
n'obtiendrait rien de Washington et que la barrière douanière 
américaine résisterait victorieusement aux efforts de sa diplo- 
matie. Il se retourna délibérément vers l'Angleterre et, depuis 
lors, les rapports les plus intimes n'ont cessé d'exister entre la 
métropole et sa grande colonie. Au jubilé de la Reine, sir Wil- 
frid Laurier fut reçu avec des égards extraordinaires. Venant 
d'un Français, ses déclarations loyalistes firent un effet considé- 
rable et dès ce moment il fut, à tort ou à raison, considéré 
comme le chef de l'impérialisme canadien et colonial. A son 
retour au Canada, il proposait et faisait voter au Parlement un 
tarif de faveur pour les marchandises anglaises, sans demander 
le moindre avantage en retour. C'était un cadeau dans toute 
la force du terme, et l'Angleterre y vit à juste titre un preuve 
supplémentaire du loyalisme canadien. Les Anglais n'avaient 
pas assez de louanges pour Laurier; quant aux Français qui 
suivaient sa politique économique, sans être pour cela des im- 
périalistes convaincus, ils se disaient : " C'est un Français, un 
des nôtres, soutenons4e." Le premier ministre avait réahsé 
ce miracle de contenter tout le monde. C'était trop beau pour 
durer. La guerre sud-africaine vint brouiller les cartes et ré- 
veiller des passions que la sagesse des générations précédentes 
avait su endormir. 

Sir Wilfrid Laurier était Français et catholique ; mais, avec 
sa conscience éclairée et droite, il se considérait comme pre- 
mier ministre du Canada tout entier. Si ses préférences allaient 
plutôt, comme on peut le supposer, vers les Français et l'éloi- 
gnaient des jingoes et de l'impérialisme intransigeant, il se ren- 
dait bien compte que sa situation de premier ministre français 
d'une colonie anglaise l'obligeait à une prudence, à un tact tout 
particuliers. Il n'avait pas vis-à-vis de l'impérialisme la liberté 
d'allures qu'aurait pu avoir un Anglais. Malgré ses beaux états 
de service, des adversaires hargneux pouvaient à la moindre 



LA POLITIQUE CANADIENNE 287 

faiblesse crier à la grande trahison du Français Laurier et en- 
traîner une bonne partie de l'opinion jingoe. Il fallait beaucoup 
de diplomatie pour louvoyer au milieu de tous ces écueils. D'un 
côté comme de l'autre, il était loin d'avoir ses coudées franches : 
s'il cédait trop aux Anglais, la fraction avancée des Français de 
Québec montrait les dents; s'il résistait aux prétentions im- 
périalistes, les Anglais d'Ontario ameutaient l'opinion aux cris 
de french domination. Laurier sentit qu'une attitude intransi- 
geante lui était impossible et qu'elle serait même nuisible à l'é- 
lément français en faisant douter de son loyalisme. Il lâcha 
pied et se laissa entraîner par le courant impérialiste. 

C'est à ce moment qu'éclata la guerre sud-africaine et qu'il 
fallut décider si le Canada y prendrait part. La grande majo- 
rité des Anglais-Canadiens voulait donner à l'Ang'teterre une 
preuve de sympathie. Parmi eux cependant, une minorité ap- 
préciable n'approuvait pas la guerre, ou craignait le précédent 
d'un envoi de troupes qui plus tard pourrait entraîner le Cana- 
da dans de nouvelles guerres. L'opinion française presque en- 
tière condamnait la politique de M. Chamberlain, mais dans les 
milieux politiques français on sentait bien qu'une opposition 
déclarée serait dangereuse. Sir Wilfrid Laurier pensa de 
même, et comme l'Angleterre attendait beaucoup de lui et le 
lui faisait fort bien sentir, il se fît presque plus royaliste que le 
roi et prit l'initiative de l'organisation d'un corps canadien pour 
la guerre sud-africaine. 

Les Français du Canada ont un sens très remarquable de la 
politique et de ses compromis nécessaires. Bien que pro-Boers 
pour la plupart, ils suivirent leur chef. Il ne se produisit que des 
oppositions individuelles, au nombre desquelles il faut citer la 
courageuse protestation de M. Bourassa, député de Labelle, 
qui donna sa démission et se présenta devant ses électeurs pour 
les faire juges de .sa conduite et créer nn mouvement d'opinion. 
Il fut renommé avec une énorme majorité et rentra triompha- 
lement au Parlement. Beaucoup pensaient au fond comme lui, 
même parmi les Anglais. Cependant la discipline du parti fut 



288 REVUE CANADIENNE 

plus forte que les préférences individuelles et M. Bourassa ne 
fut pas suivi. On admira son talent et son courage, mais la ma- 
jorité libérale lui en voulut un peu d'avoir été trop franc et d'a- 
voir fait passer la défense des principes avant les intérêts du 
parti: on le regretta d'autant plus que M. Bourassa représen- 
tait évidemment l'opinion de la province de Québec. La situa- 
tion du ministère len parut ébranlée. On se demanda si Laurier 
ne paraîtrait pas désonnais trop français aux Anglais, trop an- 
glais aux Français, et s'il retrouverait aux élections de 1900 sa 
majorité de 1896. Les événements viennent de prouver que ces 
craintes étaient vaines. 

Après les élections du 7 novembre 1900, sir Wilfrid Laurier 
conserve le pouvoir avec une majorité d'environ 60 voix dans 
une Chambre de 213 députés. C'est une .des victoires les plus 
complètes que le parti libéral ait jamais remportées, d'autant 
plus que les principaux leaders conservateurs sont battus dans 
leurs propres circonscriptions. Ce qui est particulièrement in- 
téressant dans ces élections, c'est le changement notable qui en 
résulte dans la composition de la majorité parlementaire. La 
grande province anglaise d'Ontario, qui en 1896 donnait 12 
voix de majorité à Laurier sur 92 sièges, a passé aux conserva- 
teurs, et le ministère y est en minorité de 20 voix. Toutes les 
autres provinces au contraire ont voté pour les libéraux. A 
Québec, c'est un triomphe : sur 65 sièges, ils en enlèvent 58. 
Dans ces conditions, le ministère peut compter sur un nouveau 
bail de cinq ans. 

Cherchons maintenant la cause de ce <lé'i>lacement de suf- 
frages. Québec a voté pour Laurier, Ontario contre. Cepen- 
dant Laurier passe pour impérialiste. Comment se fait-il que 
la province anglaise par excellence l'ait abandonné? C'est sans 
doute au fond une (juestion de races. Il y a entre les deux pro- 
vinces une jalousie constante. Les Anglais d'Ontario ont tou- 
jours été exclusifs et mal disposés pour leurs voisins français. 
La différence de langue et de religion est une cause de sépara- 
tion profonde. A Toronto, ville anglaise et protestante par ex- 



LA POLITIQUE CANADIENNE 289 

cellence, on soulève et on entraîne l'opinion en dénonçant la 
tyrannie catholique des Français de Québec. C'est un de ces 
leitmotivs de la politique canadienne qui reviennent à chaque 
élection et qui réussissent toujours. Cette fois-ci, au miHeu des 
excitations brutales de la guerre, de pareils encouragements à 
la discorde, répétés à l'envi par une presse sans scrupules, ont 
eu plus d'influence encore que d'habitude. A ces " purs " du 
nationalisme britannique, sir Wilfrid Laurier n'a pas paru assez 
pur, et ils l'ont mis en minorité d'autant plus facilement que le 
parti libéral ontarien manquait justement de ces chefs impo- 
sants qui sont si nécessaires au succès dans les élections cana- 
diennes. 

A Québec, la victoire libérale est complète. Ce n'est pas que 
les Canadiens-Français aient entendu voter pour l'impérialisme : 
ils y sont opposés, tout le monde le sait. Mais ils se sont dit 
qu'après tout il valait mieux soutenir un des leurs et maintenir 
un premier ministre français au pouvoir que de faire le jeu des 
véritables impérialistes anglais en combattant le cabinet libé- 
ral ; c'est ainsi qtle les Français se sont trouvés être en appa- 
rence les plus fidèles soutiens de l'impérialisme britannique. 

Les résultats des élections ont été diversement jugés. " Vic- 
toire française ! " crient avec rage les Anglais d'Ontario battus 
et pas contents. " Victoire' impérialiste au contraire!" disent 
les journaux de Londres, pour qui sir Wilfrid Laurier reste l'in- 
carnation de l'impérialisme colonial. 

Où est la vérité ? A ne regarder que les résultats électoraux, 
c'est évidemment une grande victoire des Français. Ils ont 
fait passer presque tous les leurs, ils ont montré ce qu'ils sont, 
ce qu'ils peuvent, surtout ce qu'ils pourront plus tard, s'ils con- 
tinuent à se développer comme Ils l'ont fait jusqu'ici. A ce 
point de vue, les élections de 1900 sont faites pour leur donner 
grand courage, car elles prouvent de quel poids le vote fran- 
çais pèse dans la politique canadienne. 

Mais au fond, la note juste est celle qu'ont donnée les jour- 
naux anglais. " Réjouissons-nous, dit par exemple la West- 

OCTOBBE. — 1901. 19 



290 REVUE CANADIENNE 

mhisicr Gazette, du succès de sir Wilifrid Laurier; il est tout 
dévoué à notre politique impérialiste et il est le seul homme 
d'Etat canadien capable de la faire accepter par les Canadiens- 
Français." Voilà un raisonnement très fin et très vrai. Lau- 
rier n'est sans doute pas impérialiste dans l'âme ; mais il l'est 
par la force des choses; les Anglais voient donc en lui, à juste 
titre, un allié. D'autre part, il est parfaitement exact que les 
Canadiens-Français accepteront de lui, parce qu'il est Fran- 
çais, ce qu'ils condamneraient ouvertement chez un premier 
ministre anglais. Par suite de cette combinaison compliquée, 
les Français se trouvent donc, en fin de compte, travailler pour 
l'impérialisme. 

Sir Wilfrid Laurier, objectera-t-on, ne pourrait-il pas s'ap- 
puyer résolument sur sa majorité française de Québec pour réa- 
gir contre le courant impérialiste? Un Anglais le ferait peut- 
être, mais la chose est impossible à un Français ; ce serait creu- 
ser un goufïre entre Ontario et Québec, développer et exaspé- 
rer cet antagonisme latent des deux races qu'vme sage politique 
a su apaiser jusqu'ici. Dieu merci, les Canadiens-Français ont 
toujours été assez sages pour renoncer à cette tactique intran- 
sigeante. Ils s'y briseraient à coup sûr, car les Anglais ne se 
résigneraient jamais à cette french domination qui leur serait in- 
tolérable. Les Français l'ont compris et ils préfèrent exercer 
dans l'Etat une influence moins provocante et plus réelle, sa- 
chant bien que le temps travaille pour eux et ciu'iis sont désor- 
mais un facteur sans lequel on ne peut ])lus compter. 

Sir Wilfrid Laurier est entièrement dans ces idées. C'est un 
homme de paix et de conciliation, un diplomate de premier or- 
dre, qui ne brusquera jamais les choses et saura prévenir ou 
adoucir les heurts et les froissements. Les hasards de la poli- 
tique l'ont amené à faire pour l'impérialisme plus qu'aucun de 
ses prédécesseurs anglais. C'est lui qui a rapproché le Canada 
de l'Angleterre et qui a fait à la mère patrie le cadeau d'un tarif 
préférentiel. C'est lui qui, au jubilé de la Reine, a mené le 
chœur des impérialistes coloniaux, et c'est encore lui qui a en- 



LA POLITIQUE CANADIENNE 291 

voyé des troupes canadiennes dans l'Afrique du Sud. Si quel- 
ques mécontents, dans rOntario, trouvent que ce n'est pas 
assez, ils sont vraiment bien difficiles et les Anglais de Londres 
ne pensent pas comme eux. Sir Wilfrid Laurier est pcrsona 
grata auprès du ministère impérial et quelque chose en rejaillit 
sur ses amis français de la province de Québec. Ceux-ci le 
comprennent à merveille. Ils se disient qu'il v^aut mieux être 
au pouvoir avec un programme de compromis que de s'épuiser 
dans une opposition stérile. L'impérialisme s'appuie sur eux; 
mais sous son ombre ils grandissent et prospèrent. La sagesse 
opportuniste des Anglais les a pénétrés et à leur école ils ont 
appris toutes les ressources de la politique. 

Quelques Français de France pourront regretter cette tac- 
tique de temporisation. II faut avouer que, malgré son compro- 
mis regrettalile avec un principe dangereux, elle est la seule 
utile aux intérêts de la race française canadienne. A la faveur 
de la paix, les Français s'accroissent rapidiement et sûrement, 
ils prennent dans les conseils de l'Etat une place de plus en 
plus considérable et peuvent avec confiance regarder l'avenir. 
Les intransigeants qui voudraient opposer les Français aux An- 
glais et soulever une guerre de race, sous prétexte q,ue les Fran- 
çais sont dès maintenant assez forts pour lutter sous leur pro- 
pre drapeau, commettent une erreur coupable et dangereuse. 
Du reste, ils n'existent pour ainsi dire point au Canada. S'il y 
a des défenseurs éloquents des principes, comme M. Bourassa, 
il n'y a point parmi les Canadiens-Français de semeurs de haine 
et de révolte. Que les Canadiens continuant donc la politique 
conciliante et pacifique qui leur a si bien réussi depuis un siè- 
cle. Ils ne peuvent mieux faire pour leurs propres intérêts et 
])our le développement de la race française en Aimérique. 



Qiibté Oicgtticb. 




ENCORE UN MOT SUR "L'AIGLON" 



Les Etats-Unis ne comptent aucune autorité compétente, 
aucun législateur suffisamment élevé aux yeux de la nation, 
pour avoir le droit d'émettre des sentiments absolus au sujet 
d'une œuvre d'art. 

" Et c'est heureux, dit M. Howells dans le Nczu York Herald, 
que nous n'ayons pas d'autocrate attitré pour régler la pluie 
et le beau temps. Tous nous avons ainsi des droits égaux de 
parler à la communauté. Il est bon de laisser à l'initiative per 
sonnelle la liberté complète." 

" Et c'est heureux, disait jadis Byron, avec sa petite note 
d'élégante méchanceté habituelle, car il faut croire à une fem- 
me, à une épitaphe, à n'importe quelle fausseté avant de croire 
à la critique : 

" Believe a woman or an epitaph, 

" Or any other thing that's false, before 

" You trust in critics." 

Est-ce heureux vraiment? Ce serait bien difficile à juger, 
car si d'une part le peuple a besoin d'une conduite pour diriger 
son goût, ses inclinations, son engouement, il est certain que 
la critique use trop souvent de son pouvoir mauvais pour lancer 
un ouvrage de peu de valeur, et étouffer un chef-d'œuvre. • 

Pour les intelligences qui ne veulent pas voir par elles- 
mêmes — ou qui ne savent pas — la critiqire aura toujours son 
utilité actuelle: on aimera toujours à marcher sur les brisées 
d'un autre, le principe du moindre effort n'est pas près d'être 
aboli. 

Ceci posé, nous sommes bien à l'aise pour apprécier la cri- 
tique de M. Howells sur l'Aiglon de Rostand. 



ENCORE UN MOT SUR " L'AIGLON " 293 

Selon lui " L'Aiglon is made up of the lumber of Bonapar- 
tism. The p!ay is puerilized by the puerility of the protagonist : 
rather tall words, but they express niy meaning. I consider 
that melodrama is inferior art." 

O bon maître, il ne faut pas confondre la puérilité avec l'en- 
fance. Vous avez déjà vu, n'est-ce pas, l'image où le duc de 
Reichstadt se dresse dans l'es plaines de Wagram, les bras éper- 
dument tendus en haut, sur son cheval d'officier; et bien, 
c'est là tout le sketch du drame, le drame de l'hérédité physio- 
logique, qui met aux prises le sang des Habsbourg et des Bona- 
parte, le drame de l'hérédité morale qui expie sur le fîls les 
fautes du père. Comme Rostand l'a dit lui-même : 

Grand Dieu ! ce n'est pas une cause 
Que j'aUaque ou que je défend, 
Car ceci n'est pas autre chose 
Que l'histoire d'un pauvre enfant. 

En tout cela je ne vois rien de puéril, rien, pas même les enfan- 
tines réparties du petit roi de Rome, porteur de l'avenir. 

Des grands mots, dites-vous, mais ils sont en rapport avec la 
taille du sujet le plus formidable que Dieu ait donné à la nation 
française et à l'humanité pour manifester sa puissance provi- 
dentielle. Sans doute ils sont d'une splendeur qui éblouit, mais 
ils sont aussi d'une vérité qui émeut jusqu'au plus intime de 
l'âme et, vrai, je ne puis pas davantage être d'accord avec vous 
quand vous dites : " Rostand's play is literary, but he has a 
false view of human nature. Of course he is absolutely sincère 
in his perception, but it is a false conception none the less, in 
my opinion." 

Il paraît que M. Rostand doit venir prochainement aux 
Etats-Unis: il faut espérer que pour ce moment-là. M. Howells 
aura modifié son opinion. 

Cohoes (N. Y.), ler septembre 1901. 



I 




DESILLUSION 



Avec trente-tleux gravures, par M. Mas. 




"-*^^' ÉTAIT un dimanche de novembre, un jour gris, froid, 
morne, où sous la couche de brouillard qui le noyait 
^ d'ombre, Paris perdait la gaîté de son animation cou- 
f V tumière. 

Alexis d'Erizel, dans la petite chambre maussade 
qu'il habitait au troisième, sur la cour, rue du Croissant, 
fumait une cigarette, près du poè'e demi-éteint, qui chaufïait à 
bon compte son modeste appartement, et 'devant la tôle sombre 
qui répandait incognito la chaleur autour d'elle, sans en laisser 
deviner le rayonnement, mélancoliquement, il songeait. . . 

Il songeait à sa prime jeunesse, à la province où elle s'était 
écoulée, à la lueur des grands feux de bois de la maison fami- 
liale, qui réchauffaient, par leur vision, aussi bien l'âme que le 
corps, à ce confort relatif où il avait vécu son enfance, à ses 
parents disparus, à ses rêves évanouis. . . Il songeait!. . . 

Il se revoyait écolier dans la bonne ville d'Abbeville. où son 
père était receveur d'enregistrement. Grâce à ses a])pointe- 
ments, venant aider ses modestes revenus, M. d'Erizel vivait à 
l'aise ; sa femme partageait ses goûts simples, ils n'avaient 
qu'un fils, Alexis, et étaient heureux. . . 



DESILLUSION 295 

Comment à ce fils, — alors que tous deux ignoraient l'ambi- 
tion et, se contentant à merveille de leurs modiques ressources, 
n'attachaient à la fortune que le prix qu'il convient, ne la re- 
grettant ni ne la désirant — comment à ce fils naquit cet amour 
immodéré de l'argent, qui fut le mobile de toutes ses actions? 
par quel atavisme mystérieux ou lointain s'était allumée en lui 
cette soif de l'or, qui, dès les premières manifestations de la 
raison, avait dominé, au moins dans ses projets d'avenir,- tous 
ses autres sentiments? Nul n'aurait pu le dire. 

Aussi haut cai'il pouvait remonter dans ses souvenirs, Alexis 
d'Erizel y retrouvait le désir d'être riche. 

Il n'avait soufïert, pourtant, aucune de ces privations qui 
peuvent éveiller la pensée d'un dédommagement ou d'une re- 
vanche. Il avait été aimé, soigné, choyé comme un petit roi, 
un refus ne s'était jamais opposé à ses juvéniles caprices, il 
avait été un privilégié de l'enfance. Jamais, non plus, il n'a- 
vait entendu ses parents se plaindre d'un sort dont ils étaient 
sagement satisfaits, et cependant, déjà, dans ses raisonnements 
enfantins, revenaient souvent ces mots : " Quand je serai 
riche ! " prononcés avec l'autorité d'une certitude formelle. 

Malheureusement, cette ambition qui eiit dîi, par un ration- 
nel désir de réalisation, exciter son courage à il'étude et le déve- 
loppement de ses facultés intellectuelles, était restée, toute sa 
jeunesse, latente en lui. Il désirait la fortune, mais l'attendait 
de pied ferme, sans faire un pas au-devant d'e.le, sans acquérir 
l'instruction c(ui pouvait l'aider à y parvenir. 

Sa nature paresseu.se et nonchalante, ne trouva pas un sti- 
mulant suffisant dans le but qu'il s'était proposé, et auquel l'as- 
surance vaine de l'atteindre l'empêchait de tendre efficacement. 

Ses études furent longues et incomplètes et il arriva au jour 
de choisir sa voie, de se faire une position, sans y penser, et 
sans s'être muni du bagage scientifique indispensable. La né- 
cessité était là qui le talonnait. Il ne pouvait songer à vivre de 
ses rentes, trop restreintes. Son père, à la retraite maintenant, 
et dont l'aisance se trouvait, de ce chef, un peu diminuée, n'é- 



296 REVUE CANADIENNE 

tait pas en mesure de lui servir une suffisante pension ; et, du 
reste, l'eût-il pu, qu'il ne l'eût pas voulu; il avait travaillé toute 
sa vie et entendait que son fils l'imitât. Il multiplia donc les dé- 
marches et, au bout de quelques mois, — Alexis, ayant satis- 
fait aux exigences du service militaire qui, à cette époque, se 
bornaient à un an de séjour sous les drapeaux, — Alexis entra 
au ministère des Finances, aux appointements de 1.200 francs. 
C'était loin de ses rêves d'or ! 

Il s'en aperçut le premier soir où, loin des siens, il se trouva 
dans sa petite chaimbre à 30 francs par mois, seul loyer que lui 
permît sa bourse. Et il commença dès lors à regretter le passé, 
et tant d'années perdues en une insouciante paresse, sans qu'il 
lui parût possible de les regagner par le travail . . . 

C'était toujours là un moyen d'arriver à la fortune qu'instinc- 
tivement il repoussait, et cet autre, l'économie, ne lui était pas 
moins antipathique. Il aurait voulu devenir riche tout à coup, 
fabuleusement riche, sans prendre aucune peine, et l'être, non 
pour thésauriser, mais pour s'accorder toutes les facilités, tou- 
tes les jouissances, tous les plaisirs et tous les luxes réservés 
aux seuls millionnaires. 

Cet état d'esprit devait fatalement le mener au jeu et l'y con- 
duisit en effet. Mais pas au tapis vert, à la satisfaction malsaine, 
sans doute, et poignante de tenir des cartes qui, suivant que 
l'une ou l'autre tomberont de vos doigts, décideront de votre 
destinée ... Ce plaisir le laissait indifférent ; c'est à la Bourse 
qu'il porta ses efforts. 

Ils furent d'abord très restreints: quelques louis qu'il ro- 
gnait à grand'peine sur ses appointements et la petite somme 
que lui donnait son père. La chance sourit à ses essais timides ; 
peu à peu Alexis vit s'arrondir son petit capital de spéculation. 
Dès lors, il reprit courage ; avec plus de confiance que jamais 
il accompagna tous ses projets de son fameux " Quand je serai 
riche ! " car il se croyait en main le moyen de le devenir. 

Il continua donc de jouer avec une prudence que lui imposait 
la modicité de ses ressources, et que le succès ne cessa de cou- 



DESILLUSION 297 

ronner. Il n'y avait, lui sem'blait^l, plus que patience à prendre, 
végéter encore quelques années, puis, lorsqu'il serait maître de 
son patrimoine, pouvant répéter sur une échelle plus vaste ses 
opérations, elles le mèneraient vite à l'opulence. 

Cette perspective lui faisait d'avance considérer très froide- 
ment le jour où il serait orphelin. Non qu'il n'aimât pas ses pa- 
rents, mais c'était un garçon absolument dénué de sensibilité : 
la passion de la richesse, qui dominait sa vie, avait étoufïé en 
lui l'expansion de tout autre sentiment. Il ne désirait pas la 
mort de ses parents, mais comme c'était une circonstance iné- 
vitable, il s'y soumettait d'avance, songeant, non au chagrin 
qu'elle lui causerait, mais aux avantages qui en pourraient ré- 
sulter pour lui. 

Ce jour vint trop vite : l'un après l'autre, dans l'espace de 
deux ans, il vit, l'œil sec, disparaître son ipère, puis sa mère, et 
dès lors en possession de tout son avoir, il commença les spé- 
culations qui, à son sens, .devaient le décupler. 

Pressé d'arriver au but, il se départit un peu de sa primor- 
diale prudence. Il en fut bientôt puni par quelq,ues pertes sé- 
rieuses, qui eussent dii Jui apprendre la sagesse ; il n'en fut rien. 
Il ne pensa, au contraire, qu'à les réparer, oubliant que les cau- 
ses multiples, — et toujours ignorées quant au fond mysté- 
rieux des choses, — qui les lui avaient infligées, avaient autant 
de chance de se répercuter que de disparaître. 

Il y eut pourtant quelques alternatives, quelques hauts et bas 
dans cette entreprise. Quelle que soit la science que l'on puisse 
posséder des questions financières, elle n'en fait pas moins de 
toute spéculation, — où l'imprévu et l'inconnu ont deux parts 
égales. — un jeu de hasard. Il gagna, puis il perdit; regagna, 
reperdit de nouveau, et, en deux ans, la petite fortune, labo- 
rieusement amassée pour lui par ses parents, sombra entière 
dans le goufïre. 

Devant la catastrophe finale, son optimisme l'avait abandon- 
né, il ne disait plus: " Quand je serai riche! " mais; " Si j'avais 
été riche ". Et il désespérait, maintenant, de l'être jamais. 



298 REVUE CANADIENNE 

Au milieu de ces orages financiers, ses bénéfices n'avaient ja- 
mais été assez considérables ni assez stables pour lui permettre 
d'abandonner ses modestes fonctions. II les remplissait métho- 
diquement, sans entrain, sans zèle, mais assez consciencieuse- 
ment pour avoir obtenu l'avancement d'usage. 11 était mainte- 
nant sous-chef de bureau, il avait changé d'appartement, des- 
cendu un étage, pris sa pension dans un restaurant un peu plus 
confortable. Dans quelques années, un autre avancement, an- 
térieurement prévu, lui permettrait sans doute de descendre 
encore d'un étage et de diner sur le boulevard, c'était tout ce 
que l'avenir lui réservait de meilleur, tout ce qu'il pouvait en 
espérer. 

Il s'en rendait conij^te, et cela le navrait ... II avait aussi 
fondé quelque espoir sur un mariage riche, mais, après les au- 
tres, celui-là encore s'était dérobé. Sans doute il eîit trouvé à 
se marier, car il était joli garçon, bien élevé, sérieux, rangé, et 
n'avait pas dépassé la trentaine ; mais, pour lui qui n'avait que 
sa place, une dot de cent mille francs était le summum par ex- 
cellence, et il ne lui suffisait pas. Traîner misère à deux? Ah! 
mais non ! La négation des joies de l'afïection, de la famille, du 
foyer, le laissait indifférent. I! ne voyait, dans k mariage, s'il 
ne lui apportait la fortune, qu'une femme à nourrir, des enfants 
à élever, des privations à s'imposer, des inquiétudes à subir; et 
la compensation d'une tendresse sincère et partagée, d'une 
main amie dans la sienne, de bras d'enfants autour du cou, 
était, à ses yeux, absolument insuffisante. 

Il avait cherché à s'introduire dans le monde des million- 
naires, avait fait valser de délicieuses misses américaines, mais, 
malgré sa bonne volonté, tous ses flirts n'avaient eu c|ue la du- 
rée d'un soir de bal. Lorsqu'au lendemain de ces fêtes, encou- 
ragé par les faveurs obtenues, il avait timidement fait entendre 
qu'il désirait plus et mieux, immédiatement on avait fermé la 
porte au nez de ses ambitions. Dans un salon, le joli homme, 
élégant, distingué qu'il était, avait droit de cité, mais lorsqu'on 
l'apprenait modeste employé de ministère, — " rond-de-cuir ", 



DESILLUSION 299 

comme disaient irrévérencieusement quelques-unes de ces de- 
moiselles, — et sans fortune, toutes les héritières lui tournaient 
le dos. 

Il en enrageait ! x\h ! s'il avait pu pendant six mois mener 
l'existance brillante qui l'aurait rapproché de ces étrangères, 
monter à cheval, le matin, au Bois, avec elles; Les suivre aux 
courses, au théâtre, partout où leurs caprices, souvent ruineux, 
pouvaient les mener?. . . Six mois seulement, faire figure, tenir 
bon à côté d'elles, cela eût bien été le diable qu'il n'en décro- 
chât pas une ! 

Mais comment faire?. . . Il n'avait p'.us rien, rien. Et eût-il 
même, par miracle, économisé et, avec cela, gagné au jeu la 
somme suffisante pour risquer ce hasard suprême, qu'il n'eût 
pu se rendre libre sans quitter son gagne-pain quotidien, et 
c'eût été démence de le sacrifier à l'a'léa d'un succès si problé- 
matique. 

Et dire qu'il en serait toujours, toujours ainsi!... C'était 
cette pensée qui, en ce soir de novembre, rendait si tristement 
songeur Alexis d'Erizel. La veille, il avait encore eu une dé- 
convenue : une veuve très riche, sur l'âge de (laquelle il fermait 
volontairement les yeux, avait semblé, depuis quelque temps, 
agréer ses hommages; il avait jugé le moment opportun pour 
en déclarer le motif, et s'était fait rembarrer. Oh ! mais rem- 
barrer !. . . 

— Je croyais pourtant lui plaire, murmurait-il, mâchonnant 
sa cigarette. Il est donc dit que pas une femme, si elle a quel- 
cjues rentes sérieuses, ne s'éprendra de moi, tandis que de pe- 
tites sottes sans le sou m'adorent ! Cette jeune dinde d'Anaïs 
Thirvenet, par exemple, je l'affole. Elle est jolie comme un 
amour avec ses yeux noirs et sa peau blanche ; hier, en faisant 
ma déclaration à Mme Frusselle, je la regardais, pour m'inspi- 
rer, car, en sa robe rose, elle était à croquer, mais si elle croit 
c|ue je vais l'épouser avec ses trois mille francs de revenu!. . . 

Alexis en était là de ses réflexions lorsqu'un coup discret, 
frappé à sa porte, vint l'en tirer. 



300 



REVUE CANADIENNE 



— Entrez ! 
C'était le concierge. 

— Une lettre pour Monsieur, dit-il ; connue je vais à l'étage 
supérieur, j'ai pensé être agréable à Monsieur en la lui mon- 
tant. 

— Merci bien, répondit Alexis, tout surpris d'une préve- 
nance à laquelle son cerbère ne l'avait pas habitué. 

Il en trouva l'explication dans le blason qui fleuronnait l'en- 
veloppe. 




— Oh! oh! fit-il. le bonhoniiue a dairé là une lettre d'un 
personnage d'importance, et, comme il est opportuniste, il 
pr€nd ses précautions. Mais qui donc m'écrit ? Je ne comiais 
ni ce cachet, ni cette main, et le timbre de la poste est effacé. 

Prenant son canif, Alexis ouvrit le message : il était très bref. 

— Tiens, fît-il indifférent, Elisabeth est morte, je ne m'atten- 
dais guère à cette nouvelle. 

Il replia la lettre et. pour toute oraison funèbre, roula une 
nouvelle cigarette. 



DESILLUSION 301 

La comtesse Elisabeth de Cramans, dont un ami de la fa- 
mille lui annonçait le décès, était sa cousine germaine. La 
sœur de son père, Mlle d'Erizel, qui avait été merveilleusement 
jolie, avait épousé, par amour, vers ses vingt ans, un industriel 
du Nord, plusieurs fois millionnaire. Ce ménage n'avait eu 
qu'une enfant, Elisabeth, qu'ils avaient mariée au comte Cé- 
saire de Cramans. 

Ils étaient morts tous deux, maintenant, et voici, qu'inopi- 
nément, après trois ou quatre ans de mariage, leur fille allait 
les rejoindre dans ila tombe. 

Alexis aimait sa cousine autant qu'il était susceptible d'ai- 
mer quelqu'un, c'est-à<lire par rapport à lui, aux avantages 
qu'il pouvait retirer de cet attachement, ou aux bienfaits reçus 
qui, à ses yeux, le légitimaient. C'est par ces derniers liens 
qu'il était uni à Mme de Cramans. Elle était très bonne pour 
lui, l'avait plusieurs fois reçu dans sa terre de Mirebois, qu'elle 
habitait une partie de l'année, passant l'autre dans le Midi, non 
qu'elle fût délicate, mais par goût de grande dame à qui la for- 
tune permet l'accompHssement de toutes ses fantaisies. Elle ne 
revenait à Paris qu'au printemps. 

Là, Alexis la voyait encore, elle l'invitait souvent, elle s'é- 
tait même, mais sans succès, occupée de son avenir. . . 

Ce souvenir lui valut du jeune homime, à la réflexion, un lé- 
ger soupir de regret. Vraiment, la perdant, il perdait . . . Son 
mari, avec lequel elle était si tendrement unie qu'on les citait 
comme un exceptionnel ménage d'amoureux, s'était toujours 
montré très accueillant pour Alexis, mais il était à présumer 
que, sa femme disparue, il ne se préoccuperait plus guère de ce 
parent, auquel il ne s'intéressait que pour elle. Ale.xis, du 
moins, jugeant les autres d'après lui, le supposait ainsi. Et sa 
mémoire lui retraçant les fins dîners de l'hôtel de la rue de Ma- 
rignan, les coupons de loge à l'Opéra ou aux Français, les 
chasses d'automne à Mirebois, il conclut, plus affirmativement 
encore, que la mort de la comtesse de Cramans était une perte 
pour lui. 



302 REVUE CANADIENNE 

Ce sentiment lui fit ouvrir la lettre, si légèrement parcourue, 
])our savoir quel jour sa cousine avait fermé les yeux. 

Il relut. 

" Monsieur, le comte de Cramans, accablé par la plus grande 
et légitime douleur, me charge de vous faire part de la perte 
cruelle qu'il vient de faire en la personne de la comtesse de 
Cramans, enlevée hier soir à sa tendresse, à la suite de couches 
difficiles. Les obsèq,ues de cette femme de bien. (|ui ne laisse 
après elle que des regrets et des souvenirs de sa bonté, auront 
lieu le mardi 26, à 1 1 heures, en l'église de Mirebois. Des voi- 
tures seront à la gare. . . etc." 

— Ah bien ! fit Alexis s'interrompant, s'ils croient, le comte 
et son ami que, dans cette maison, et par cette température, je 
vais me transporter à deux ou trois cents kilomètres dans une 
campagne .perdue, pour enterrer ma cousine ? Grand merci ! 
On fera bien la cérémonie sans moi. Je vais envoyer un mot 
à Césaire, lui expliquer que je suis retenu, empêché. . . 

Ayant consulté sa montre et constaté qu'il aurait encore le 
temps d'écrire cette lettre et de la porter à la poste avant l'heu- 
re de son dîner, il déchira, par la lueur soudaine d'une allu- 
mette, l'ombre grandissante de l'api^artement, mit le feu à une 
I>etite lampe, posée sur l'étroit bureau qui en occupait le coin 
le plus sombre, et, prenant une feuille de papier, commença, de 
sa belle écriture large et nette d'employé exipéditionnaire. 

" Mon cher cousin." 

Puis, M s'arrêta, les idées ne lui venaient pas. L'absence to- 
tale de toute sensibilité le rendait inapte aux termes de condo- 
léance, aux formules de sympathie, aux banales consolations. 
Ignorant les douleurs du cœur, il jugeait exagérées et ridicules 
les protestations de tristesse ressentie, de part prise au grand 
malheur, de larmes versées, et il restait devant sa page blanche, 
ne trouvant rien à dire. 

Pour s'inspirer, il pensait à sa cousine, à ce qu'il avait su de 
sa vie, de son amour pour son mari, de l'union de leur ménage. 
A ce sujet, quelques mots vinrent sous sa plume. . . Il .songea 



DESILLUSION 303 

alors à la soudaineté de sa mort, au moment où un nouveau lien 
allait resserrer ceux qui unissaient l'heureux ménage. Il igno- 
rait les espérances de famille de sa cousine, mais l'ami avait par- 
lé de couches difficiles. II pouvait donc encore placer l'enfant 
récemment né au rang des consolations à ofïrir. . . 

Mais, à cette pensée, il eut un sursaut : cet enfant vivait-il 
qu'on n'en disait rien, pas même son sexe? S'il n'existait plus? 
Elisabeth, qui n'en avait point eu encore, mourait sans héritier 
direct?. . . 

L'émotion fit trembler ses doigts : sans autre héritier direct 
que lui, lui, son seul parent proche ! Il était donc possible que 
l'immense fortune que la comtesse de Cramans tenait de ses 
parents lui revînt à lui, leur neveu? 

Il essuya, sur son front, une sueur. . . 

Jamais il n'avait songé à cette hypothèse. Elisabeth était 
plus jeune que lui, robuste et bien portante. Mariée depuis 
cinq ans, elle avait eu déjà un espoir de maternité, qui avait été 
déçu avant l'heure de sa réalisation. Personne ne mettait en 
doute qu'il ne se renouvelât bientôt, ce qui était arrivé; mais 
l'enfant existait-il ?. . . 

Alexis réfléchit un moment, puis, déchirant la lettre com- 
mencée : 

— J'irai à l'enterrement, dit-il. 

II 

Il partit dans la nuit et le lendemain, à lo heures du matin, 
débarquait à la halte qui desservait le village et le château de 
Mirebois. 

Nombreux étaient les voyageurs pour la même destination, 
mais il n'en connaissait aucun. Il monta au hasard dans la pre- 
mière voiture où il trouva une place libre, et parcourut ainsi, 
silencieusement, à l'allure fatiguée des chevaux de louage, le 
court trajet du chemin de fer au château, trajet qui s'efïectuait 
surtout à travers l'immense parc. 



304 REVUE CANADIENNE 

Alexis le considérait par la vitre embuée, qu'il essuyait sou- 
vent pour reconnaître une allée, un carrefour, où il s'était pro- 
mené, où il avait chassé. Il cherchait à évoquer les souvenirs 
des jours meilleurs où il était venu, à Mirebois, trouver l'ac- 
cueil amical et joyeux de sa cousine, pour éloigner, par ces ré- 
miniscences, l'impression pénible du lugubre retour en ce logis 
hospitalier, car elle le poignait un peu. D'autres pensées occu- 
paient encore son esprit et l'aidaient à se distraire de l'émotion 
involontaire contre laquelle il voulait réagir; d'autres pensées, 
les dominantes en lui, toujours, celles qui l'avaient amené ce 
matin-là, dans ce coin perdu d'Artois: des pensées d'intérêt. 
L'enfant existait-il ou non? Il eut un instant la tentation de le 
demander à ses compagnons de voyage, mais lui, que l'on sau- 
rait bientôt un parent proche, très proche, entamer la conver- 
sation par cette question, qui pouvait trahir ses secrètes préoc- 
cupations, c'était équivoque, et Alexis possédait trop le sens 
des convenances pour la risquer. Il patienta donc, mais, lors- 
qu'au tournant d'une avenue le château apparut, tout blanc, 
éclairé par le soleil d'automne, encadré de l'or bruni des rares 
feuilles qui demeuraient encore aux arbres des massifs, il eut 
un trouble intime et profond en songeant que, si le petit être 
problématique qui avait causé ce deuil n'existait pas, ce ma- 
gnifique domaine, héritage des parents de la comtesse de Cra- 
mans, pouvait, un jour, être le sien. 

Quelques obstacles qu'il ipût y avoir encore, même en ce cas, 
à une telle probabilité, elle n'en remua pas moins profondé- 
ment Alexis, et il était tout pâle lorsque le landau de remise, 
contournant le château, vint s'arrêter devant une des ailes de 
l'autre façade. 

Là, c'était le deuil, la tristesse, la mort. Tandis que le côté 
opposé prenait, du soleil qui le baignait, un aspect joyeux, mal- 
gré ses fenêtres closes, celui-ci entièrement tendu de noir jus- 
qu'au premier étage, avait un air lugubre et désolé. Un grand 
catafalque, aux lourdes draperies festonnées d'argent, couvrait 
tout le perron, sur lequel, à l'abri de cette tente protectrice, le 



DESILLUSION 305 

cercueil était exposé au milieu d'une véritable jonchée de 
fleurs. Ce n'était pas seulement les couronnes qui s'empilaient 
les unes à côté des autres, presque les unes sur les autres, tant 
elles étaient nombreuses, mais le sol était couvert de fleura cou- 
pées et rares. Chrysanthèmes immenses et bizarres, roses et 
mimosas des ciels lointains, violettes parfumées, camélias aux 
pétales de satin, jacinthes délicates, œillets aux nuances vives 
étaient jetés là en brassées, sans ordre ni mesure par l'insou- 
ciance d'une main pour laquelle rien n'a plus de prix, étant 
l)ârtie celle qui lui était tout, et ([ui veut faire, à son dernier 
chemin de la terre, htière de tout ce qu'il y a en ce monde de 
doux, de beau, de précieux. 

Descendant de voiture, les voyageurs s'approchèrent du ca- 
tafalque et se découvrirent. Alexis les suivit. Ils s'arrêtèrent 
quelques instants, regardant et admirant autant que blâmant. 

— Quel luxe, dit l'un d'eux, c'est insensé ! 

— Absolument, répondit un autre, mais que voulez-vous, il 
l'aimait tant! 

— C'était justice, elle le lui rendait bien et était si charmante! 
C'est égal, c'est une véritable prodigalité que ces fleurs. 

— Bah ! il peut le faire. 

Et ils s'éloignèrent, sans une prière pour la pauvre petite 
morte, qui dormait au milieu des roses. 

Alexis les accompagnait toujours : ils entrèrent par une des 
portes de l'aile. Un domestique les guida dans un long corri- 
dor, qui les amena au liall central, où se trouvait l'escalier 
d'honneur, et sur lecjuel s'ouvrait, à gauche, l'enfilade des sa- 
lons de réception. 

Le comte de Cramans se tenait dans !e dernier, entouré de 
f|llelques amis. Adossé à la cheminée, sa haute taille écrasée 
par la douleur, son visage, d'une noblesse et d'une régularité 
de traits exceptionnelles, et pâle comme un suaire, avait une 
marque de désespoir qui le contractait affreusement. Sa volon- 
té, une volonté mâle, presque héroïque dans la cruelle circons- 
tance présente, immobilisait son expression dans une fixité 
Octobre.— 1901. 20 



306 



REVUE CANADIENNE 



froide, mais qu'on devinait si douloureuse qu'elle poignait rien 
qu'à regarder. 




Alexis s'avança. Le comte lui tendit la main. A sa vue, un 
nuage passa sur ses traits, qui sembla une seconde les détendre, 
les larmes furent près de jaillir de ses yeux secs et brûlés, les 
sanglots, de sa bouche, crispée sous la moustache noire. Ce ne 
fut (|ù'un éclair, et il se ressaisit. 



DESILLUSION 307 

Cependant, Alexis, ému davantage par cette peine digne et 
profonde que par une explosion de chagrin plus coutumière, 
balbutiait : 

— Quel coup! imon cher Césaire, avec quelle peine j'ai ap- 
pris. . . je m'attendais si peu! 

Le comte resta un moment sans répondre, l'émotion l'étouf- 
fait. Dès qu'il la put surmonter, d'une voix brève, entrecoupée 
par des silences, en lesquels il comprimait ses sanglots, il dit : 

— Hélas! cela a été si rapide!. . . Du premier moment, elle 
a été perdue. . . tous les soins inutiles. . . En deux jours. . . 
moins que cela. . . et en pleine connaissance. . . elle s'en est al- 
lée, chère créature ! 

Il s'interrompit et abaissa son front sur sa main. . . Lorsqu'il 
le releva, des larmes brillaient sous ses paupières, où sa volonté 
les retenait. 

— Et, risqua Alexis en tremblant, l'enfant?. . . 

— L'enfant n'a pas vécu, répondit tout d'un trait le comte, 
d'une voix rauque. 

De nouveaux arrivants séparèrent M. d'Erizel du pauvre 
veuf, et il s'en fut dans un coin essuyer son front moite de 
sueur. Il n'y avait pas d'enfant ! Sans doute existait quelque 
viager, quelque douaire peut^tre, et encore s'il avait été assuré 
par contrat de mariage, car certes, la pauvre comtesse ne son- 
geait pas à mourir et n'avait pas fait de dispositions testamen- 
taires . . . Mais, même un viager lui laisserait une esoérance . . . 
lointaine, selon toute probabilité, et encore qui savait? Elisa- 
beth était bien partie, elle si fraîche, si robuste ! Son mari, écra- 
sé de douleur, lui survivrait-il ? . . . 

Alexis, hanté par ces pensées, s'était un peu écarté et on res- 
pectait son isolement. Son nom avait couru, quelques voisins 
le connaissaient, on le savait le iplus proche parent de la pauvre 
morte et on avait des égards pour ce qu'on jueeait sa douleur. 

Il suivit le funèbre convoi derrière le comte de Cramans. 
dont le pas automatique et la démarche chancelante étaient 
épouvantables à voir. Des larmes eussent été moins pénibles 



308 REVUE CANADIENNE 

(lue cette résistance à l'accablement de la douleur. Lorsqu'à 
l'église le malheureux s'écroula sur son prie-Dieu de velours 
non pour prier, hélas ! car il n'était pas croyant, mais pour san- 
gloter, tout le monde pleura avec lui. Et Alexis, mordillant sa 
moustache, un peu gagné superficiellement par cette contagion 
de larmes, murmurait au fond de lui-même: 

— Il l'aimait trop ; il ne lui survivra pas ! 

Jusqu'au cimetière, le comte, toujours héroïque, conduisit sa 
bien-aimée. Il la vit descendre sous la pierre glacée du caveau 
de famille où elle allait l'attendre, et au moment où la dalle 
allait s'interposer entre le cercueil renfermant les restes adorés 
et son regard angoissé, il eut un geste de folie ; une hallucina- 
tion de désespoir ipassa dans ses yeux agrandis, d'une main fié- 
vreuse il arracha autour de lui à quelques somptueuses couron- 
nes des fleurs, des roses, des violettes, des pensées, et les meur- 
trissant en ses doigts crispés, il les jeta, après les avoir baisées, 
sur le chêne incrusté d'argent, puis stoïque, sa brève exaltation 
subitement apaisée, il reprit tout seul, sans attendre le signal, 
les yeux mi-clos, titubant aux aspérités du chemin, la route du 
château. 

Tout le monde le suivit, comme lui muet et angoissé. On se 
sentait en face d'un tel désespoir que cette évidence suspendait 
'es distractions inévitables, les causeries banales, la légèreté in- 
différente de ces sortes de cérémonies. 

Au château, où il rentra par le perron, débarrassé du cata- 
falque, mais où il restait encore des traces de fleurs, des pétales 
effeuillés, échappés au balayage rapide, il vint reprendre sa 
place à la cheminée, et chacun passa devant lui qui, la gorge 
serrée, tendait la main, saluait, mais était hors d'état de pro- 
noncer une parole. 

Le défilé près de finir, le comte fit signe à Alexis, qui se rap- 
prochait de lui et, tout bas: 

— Je ne puis plus, dit-il, mes forces sont à bout, je remonte 
chez moi ; unissez-vous à mes amis pour faire les honneurs d'un' 
lunch, servi là-bas. 



J 



DESILLUSION 309 

Et il s'esquiva. On l'entendit monter d'un pas chancelant et 
s'enfermer chez lui. 

Comme il l'en avait prié, Alexis s'occupa d'offrir quelque ré- 
confortant aux personnes qui, venues de loin pour assister à ce 
service, n'avaient pu déjeuner. Malgré ce qu'a d'affreusement 
réaliste, ce besoin humain de se restaurer après les secousses. 
même les plus tristes, ces repas funéraires sont une nécessité 
à laquelle il est impossible, à la campagne, de se soustraire. Un 
buffet amplement servi et quelques petites tables dressées 
ôtaient à cette obligation l'odieuse solennité des traditionnelles 
agapes, souvent trop copieuses. Le comte n'étant plus là, un 
peu délivré de l'oppression que mettait sur toutes les poitrines 
le spectacle de sa douleur, on causait. 

Presque dans chaque groupe, on parlait de la fin soudaine de 
la jeune femme, de sa bonté, de sa grâce, des regrets qu'elle 
laissait, elle que tout le monde aimait. Les femmes, surtout, 
s'attendrissaient: 

— Un .si bon ménage ! ils s'aimaient tant ! Jamais une heure 
l'un sans l'autre, ne vivant que l'un pour l'autre ; après quatre 
ans de mariage, s'adorant comme au premier jour. 

— C'en était un peu ridicule, dit la marquise de Perses, qui 
menait mauvais ménage. 

Et après un temps, elle ajouta et fut unanimement approu- 
vée : 

— Mais cela faisait envie! 

Après ces constatations, vinrent les suppositions. 

— Ce pauvre comte, que va-t-il devenir? Sans sa femme, 
c'est un corps sans âme. — Elle était le but unique de sa vie ; 
il a perdu, la perdant, toute raison de se reprendre à l'exis- 
tence. — Avez-vous vu .son désespoir? cela faisait d'autant plus 
mal qu'on sentait tous ses efforts pour le dominer. — Il n'y est 
pas parvenu. — Comment voulez-vous? je trouve, moi, qu'il a 
été stoïque, le pauvre homme. — C'est vrai, il est si malheu- 
reux ! — Et ce .sont toujours ceux-là, qui s'adorent, qui sont 
séparés. — Permettez, cette règle n'est pas sans exception : 



310 REVUE CANADIENNE 

ainsi Mme de Lendre, qui vient de perdre son mari ? — Vous 
êtes une mauvaise langue. — M. de Cramans, lui, n'est pas de 
ceux qui oublient. — Oh! non, et c'est pour lui un coup fatal, 
mortel peut-être. — Oh ! mortel ! fît un sceptique. — Laissez, 
reprit une femme, je le connais bien, il aimait la comtesse au 
pohn de ne pas lui survivre. Il taira sa peine, la renfermera en 
lui-même, et elle le dévorera secrètement. — Avez-vous remar- 
qué sa pâleur? Hier, il a eu une syncope, quand on a mis sa 
femme au cercueil . . . Allez ! il ira bientôt la rejoindre . . . 

Si l'on avait dit, à ce moment, à Alexis, qu'il souhaitait la 
mort de son parent, il eût tressauté d'indignation et, pourtant, 
ces derniers mots entendus lui causèrent une satisfaction non 
consentie et très secrète. Peut-être — il se l'expliqua du moins 
ainsi, — parce que cette assertion corroborait son opinion per- 
sonnelle et qu'on aime toujours trouver des gens de son avis? 
Bref, la pensée que la mort, dans ce grand château, un mois 
auparavant encore si plein de joie et d'espérance, ferait coup 
double et ne séparerait pas longtemps ceux qui s'aimaient, prit 
dans son esprit la place acquise plutôt aux certitudes qu'aux 
présomptions. 

Cependant, le repas léger et succulent terminé, chacun pen- 
.sait à s'en aller avec cette hâte très humaine qu'on a de fuir 
le voisinage des deuils et des douleurs. On s'informa s'il était 
possible de serrer encore une fois la main du comte. Il n'avait 
pas près de lui de parents proches. Orphelin, comme sa femme 
enfant unique, et presque sans famille, des amis surtout l'en- 
touraient. L'un d'eux, consulté, répondit qu'il valait mieux ne 
point chercher à revoir le malheureux et lui épargner cette nou- 
velle émotion, devant laquelle il s'était, à bout de courage, dé- 
robé. Personne ne se le fit <lire deux fois, et, successivement, 
chacun regagna la station de chemin de fer ou, en voiture, les 
châteaux des environs. 

^Htotic cFfo-ratt. 
(A suivre) 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 



Instruisez-vous, afin de rester catho- 
liques et Français. 

Honoré Mercier. 

Nous avons sous les yeux le texte d'un charmant discours 
prononcé par M. le Dr J. M. Beausoleil, à son retour d'Europe, 
le 22 octobre 1896. M. Beausoleil, après plusieurs années de 
séjour dans la Ville-Lumière, revenait à Montréal, émerveillé 
de tout ce qu'il avait vu. heureux de posséder le dernier mot 
de la science médicale d'alors. Les amis entourèrent ce nou- 
veau Prométhée, ayant dérobé le feu du ciel sans être foudroyé 
par Jupiter, et lui offrirent un banquet intime, q.ui eut alors un 
certain retentissement, mais dont le souvenir était peut-être 
près de sombrer dans l'oubli de cinq années de luttes quoti- 
diennes pour la vie, lorsque le hasard nous fournit l'occasion 
de citer à nouveau les enseignements qui y furent alors donnés 
et auxquels le temps n'a fait qu'ajouter plus d'actualité. Et on 
nous saura gré, sans doute, de rappeler ici les paroles pronon- 
cées dans cette circonstance par le brillant Esculape, d'autant 
p!us qu'elles servent admirablement bien la thèse que nous vou- 
lons soutenir dans cet article. Nous citons : ■ — 

" Grâce aux progrès scientific|ues des cin(|uante dernières 
années, disait M. Beausoleil, l'agriculture, l'industrie, le com- 
merce se sont développés sur des bases nouvelles parfaitement 
sûres. L'économie pdlitique, la science sociale, ont trouvé 
leurs lois, l'hygiène est devenue une science. La vulgarisation 
de ces données a permis à la lumière de pénétrer jusqu'aux plus 
humbles couches sociales. La presse a porté sur ses ailes les 
idées générales qui font la. force des peuples comme celle des 
individus. La science n'est plus le partage d'une caste : elle 
s'est démocratisée. C'est elle la co'onne lumineuse qui doit 
nous guider vers la terre promise: c'est elle la manne du dé- 
sert ! 



312 REVUE CANADIENNE 

" Messieurs, il y a aujourd'hui deux ans, un littérateur fran- 
çais proclamait " la banqueroute de la science." A l'exemple 
de cette Athénienne dont parle l'histoire, la science humble, 
modeste mais convaincue, répondit dans un sourire délicat : 
" Vous n'êtes pas d'ici." 

" S'il est vrai que ia science est la compréhension des rap- 
ports, elle ne peut déchoir; et, tant qu'il existera des cher- 
cheurs d'équations, la science vivra et sera honorée. 

" Vous n'ignorez pas que les procédés d'analyse ont dérangé 
bien des calculs faits " à priori," qu'ils ont été la ruine d'une 
multiplicité de conventions adoptées sans examen. Le con- 
trôle expérimental, voilà la pierre de touche de ce qui est. 

" Mais, je ne veux pas restreindre ces remarques à une cer- 
taine classe d'études; au mot science, substituez le mot " ins- 
truction, savoir." Le savoir est le premier besoin de l'homme; 
besoin de tous les jours, en tous les lieux. 

" L'enfant a droit à une part d'instruction, laquelle doit con- 
courir à son développement intellectuel, physique et moral. 11 
ne s'agit pas ici de lecture, d'écriture, de calcul — simples ins- 
truments — il s'agit d'un enseignement technique qui lui per- 
mette d'accomplir les devoirs de sa carrière. L'intérêt collectif, 
comme l'intérêt individuel, l'exige. 

" L'Europe sait ce qu'il en coûte de négliger l'instruction pu- 
blique. Aussi, les pages de son histoire sont-elles écrites avec 
du sang. Si notre mère patrie a été souvent bouleversée par le 
souffle des révolutions, eWe île doit à l'insuffisance d'un ensei- 
gnement convenable. 

" C'est ce qu'elle a compris après la terrible leçon de 1870. 
Elle a multiplié non seulement ses chaires d'enseignement pri- 
maire, secondaire et supérieur, mais elle dispense à ses enfants 
un enseignement technique et pratique d'agriculture, d'arts et 
de métiers. La somme des impôts que chaque citoyen paie re- 
tourne au service de la collectivité ; à l'instar de ce cjui se passe 
dans la nature: tous les cours d'eau tendent à l'Océan pour re- 
venir à la terre sous forme de pluie fécondante." 

Culture intellectuelle, culture physique, enseignement qui 
permette à chacun des nôtres de " remplir les devoirs de sa car- 
rière tout en ne renonçant pas aux légitimes ambitions de cha- 
cun, voilà bien le mot d'ordre que les circonstances seml>lent 
donner à nos chers compatriotes des Etats-Unis. Placés de- 
puis déjà un demi-siècle au milieu d'un peuple industriel avant 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 313 

tout, ils ont mis peut-être un peu trop de temps à sonder le ter- 
rain sur lequel ils marchaient, à comprendre les côtés pratiques 
des efforts faits dans leur entourage, et à s'assimiler les quali- 
tés mûries par un sang qui n'était pas le leur mais faisant le 
fond de coutumes dont ils devaient prendre leur part afin de 
lutter à armes égales dans le pays même des " stnigglc for lifc." 
Sans doute, il n'est pas ([uestion ici des coutumes ancestrales 
apportées par chacun de nous dans la grande république. Ces 
coutumes sacrées qui constituent, en quelque sorte, l'arche 
sainte où nous conservons religieusement le dépôt sacré de nos 
aspirations nationales, les traits caractéristiques et indélébiles 
■de notre race, sont pour nous un héritage cpie nous tenons de 
trop haute et trop vieiiMe source pour que nous songions un 
seul instant à en amoindrir l'importance ou en ternir le cachet. 
Grâce à elies nous pouvons offrir à nos conquérants, sur la terre 
d'Amérique, le spectacle su1)lime et unique dans l'histoire, d'une 
race résistant à la propre faiblesse des siens et trouvant dans 
son cœur, après le plus cruel des abandons, pour siirvivre à 
tous les cataclysmes, résister à toutes les persécutions, imposer, 
en fin de compte, ile respect aux fiers Sicambres qui les mena- 
çaient du " 2'œ victis; " grâce à elles nous avons formé une des 
branches les plus vigoureuses de l'arbre américain et conquis 
une place enviable au soleil de la nation qui nous a tendu la 
main, qui nous fait encore bénéficier de sa large hospitalité. 

Mais le milieu où nous vivons, en nous créant des besoins 
nouveaux, a, par le fait même, indiqué à notre initiative des 
voies nouvelles, fourni à nos efforts des buts nouveaux qiue 
nous sommes trop souvent portés à croire inaccessibles. Pour- 
tant nous n'avons qu'à tendre la main pour saisir les armes qui 
rendront moins i>énibles nos combats pour la vie et nous pro- 
mettent les triomphes qu'elles ont déjà valus à tant d'autres. 
Accepter les faits accomplis devient alors non seulement un 
acte de prudence mais un signe de sagesse exceptionner.e chez 
ceux qui adoptent cette ligne de conduite. On a beau dire, l'é- 
volution sociale se fait avec une puissance irrésistible dans no- 
tre siècle d'électrique activité et le conservatisme revêt assez 
souvent une apparence de rétrogression qui est de longue date 
])assée de mode. Plus que jamais on est forcé d'admettre l'ax- 
iome disant que " tout ce qui ne croit pas décroit." 

C'est surtout le cas pour les classes ouvrières, pour les tra- 
vailleurs que le statu quo conduit inévitablement à la misère. 



314 REVUE CANADIENNE 

En effet, l'ouvrier peut-il raisonnablement se refuser à toute 
idée de perfectionnement dans ses manières de procéder quand 
son entourage subit sans relâche la poussée du progrès? Evi- 
demment non. Autrement il se trouverait bientôt dans la posi- 
tion de cet homme qui était né un quart d'heure trop tard et 
qui n'avait jamais pu rattrai>er ce quart d'heure. Le monde 
marchant sans lui, le laisserait bien loin sur la route à caresser 
des méthodes vieillies, des procédés dont un passé déjà loimtain 
s'est emparé. A côté de la machine perfectionnée il faut le tra- 
vail perfectionné, il faut l'expérience mécanique de l'ouvrier, 
cette habileté manuelle qui, devenant presque un art, sera 
comme l'éclatante revanche de l'esprit sur le métal qui semble, 
■de nos jours, avoir dérobé la pensée de l'homme. 

Et les moyens d'atteindre ce résultat ? Il n'y en a qu'un : 
l'éducation technique, ce raffinement de l'habileté manuelk qui 
en faisant de chacun un maitre dans son métier ])ourra " cons- 
tituer l'homme le plus indépendant qui ait jamais existé." C'est 
d'ailleurs un point sur lequel tous les économistes sont d'accord 
et sur lequel nous avons cru devoir attirer l'attention de nos 
compatriotes. La condition particulière où ces derniers se trou- 
vent, surtout aux Etats-Unis où, dams plusieurs endroits, ils ont 
le monopole des travaux de fabrique, leur impose l'obligation 
d'étudier avec soin cette nouvelle proposition du problème so- 
cial. Nous traversons une époque d'évolution générale, l'indus- 
trie soumise aux données de la science s'avance vers des som- 
mets plus élevés et il faut marcher avec elle. Au reste, nos com- 
patriotes prolétaires ont déjà subi cette influence entraînante 
du progrès et nous les savons aujourd'hui largement représen- 
tés parmi ceux qui donnent le ton. Les inventeurs canadiens 
ont fait plus que leur part des inventions qui ont transformé 
via mécanique et sont .même en train de faire subir ime trans- 
formation radicale à l'industrie manufacturière c|u'iils soutien- 
nent de leurs bras. Il suffirait <le généraliser le înouvement. 

Un économiste écrivait récemment : 

" L'habitude est une seconde nature. On peut même dire 
que souvent elle s'implante en place de la nature, qu'elle do- 
mine le libre arbitre et lui fait accomplir des actes logiquement 
inexplicables. On trouve des gens qui font le contraire de ce 
qu'ils voudraient, et même qui semblent s'en j^laindre. C'est 
vrai, disent-ils, mais que voulez-vous? C'est l'habitude. On 
n'en finirait pas si l'on prouvait par des exemples combien cette 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 315 

force est grande." Mais pour être grande, cette force n'en est 
pas plus invincible pour tout cela. Il suffit d'un peu de bonne 
volonté pour la dominer entièrement et, au besoin, pour la faire 
servir au plus grand bien de la cause qu'elle était tout naturel- 
lement encline à combattre. Le but est trouvé, atteignons-le. 

Quelques-uns se déclareront peut-être satisfaits de l'ordre 
actuel des choses et nous répondront : " Cela durera bien au- 
tant que nous." Ce n'est pas certain. Dans tous les cas cela ne 
durera pas autant que nos fils. Et personne n'a le droit de ré- 
pudier cette solidarité qui unit les familles et impose aux pa- 
rents le devoir ide prévenir autant que possible et les déboires 
qui pourraient attendre leurs fils sur la route qu'ils ont eux- 
mêmes parcourue avec tant de difficultés. L'ouvrier doit tenir 
à ce que son fi!s atteigne, dans son art, un degré de perfection 
qui ie met en parfait accord avec les progrès accomplis. Le 
XXe siècle est, de consentement général, le siècle de l'ouvrier 
qui a déjà à sa disposition une science " démocratisée." Pour- 
quoi n'en profiterait-il pas? Pourquoi nos compatriotes surtout 
ne prendraient-ils pas les devants sous ce rapport et ne donne- 
raient-ils pas à leurs enfants cette éducation technique qui en 
fera les premiers ouvriers du pays comme elle a fait des Gene- 
vois les premiers horlogers du monde? Là où ils se trouvent, à 
quelque métier qu'ils appartiennent, qu'ils soient les premiers ! 
Ils vivent dans un pays neuf où des millionnaires eux-mêmes 
ne croient pas les travaux manuels indignes de leur attention. 
Un fils de Vanderbilt est l'inventeur et le constructeur d'une 
locomotive qui va, sans aucun doute, afïecter, dans des propor- 
tions considérables, les idées déjà reçues dans le monde des 
chemins de fer. Et c'est l'éducation, l'éducation particulariste 
que nous retrouvons au fond de tous ces 'succès de l'ouvrier. 

Deux opinions que nous allons citer nous donnent à ce sujet 
une idée exacte de ce que doit être l'éducation de l'ouvrier si 
elle veut réellement le mettre en état de remplir toutes les con- 
ditions de sa carrière et lui assurer, dans une juste mesure, le 
libre exercice de ses droits au bonheur. L'homme, suivant de 
Bona'.d. étant une intelligence servie par des organes, il im- 
porte de trouver le moyen de développer la première et les se- 
conds de manière à servir les intérêts des individus dans les 
milieu.x où ils s'agitent, dans les diverses couches socia'.es où 
ils évoluent. Voici, d'abord, le plan que propose M. Edmond 
Desmollins. un économiste français qui est déjà connu des lec- 
teurs de la Revue: 



316 REVUE CANADIENNE 

" Notre but, dit-il, est d'arriver à un développement harmo- 
nieux de toutes les facultés humaines. L'enfant doit devenir 
un homme complet, afin qu'il soit en état de remplir tous les 
buts de la vie. Pour cela, l'école ne doit pas être un milieu ar- 
tificiel dans lequel on n'est en contact avec la vie tjiue par les 
livres; elle doit être un petit monde réel, pratique, qui met 
l'enfant avissi près que possible de la nature et de la réalité des 
choses. On ne doit pas apprendre seulement la théorie des 
phénomènes, mais aussi leur pratique, et ces deux éléments 
doivent être joints intimement à l'école, comme ils le sont au- 
tour de nous, afin qu'en entrant dans la vie, le jeune homme 
n'entre pas dans un monde nouveau auquel il n'a pas été pré- 
paré, et où il est comme désorienté. L'honTme n'est pas une 
pure intellig'ence, mais une intéitigence unie à un corps, et on 
doit aussi former l'énerg-ie. la volonté, la force physicpie, l'ha- 
bileté manuelle, l'agilité. . ." 

M. Macivnight, dans la dernière livraison de il'" Anglo-Ame- 
rican Magazine," précise davantage et idonne aiix ouvriers des 
conseils qui forment un excellent corollaire des idées de M. Des- 
mollins, cité plus haut. .\ son dire, et il a certainement raison, 
l'éducation technique s'impose à tout travailleur qui veut se 
maintenir à la hautevir des services qu'on attend de lui et qui 
doit, sans cesse, viser plus haut, monter en perfection à mesure 
que le progrès transforme le travail. Mais citons plutôt AI. 
MacKnight : 

" La valeur de l'éducation technique, dit-il, sert de thème à 
la plupart des études de nos économistes. Le monde moderne 
exige la science — technique s'entend — des méthodes et des 
améliorations les plus récentes. Il exige cette science même 
chez le plus humble ouvrier si ce dernier veut réellement réus- 
sir dans la vie et se maintenir dans une position honorable en 
face de la compétition. L'habileté manuelle constitue, elle aus- 
si, un élément nécessaire de l'éducation générale, à cause de l'é- 
quilibre plus parfait qu'elle donne aux facultés et au caractère. 
Et il ne faut pas oublier que cette éducation technique doit être 
surtout pratique dans la nature, si elle ne veut pas s'adresser 
qu'aux esprits exceptionnellement aptes à apprendre comme 
c'est ordinairement le cas pour ceux qui sont exclusivement 
astreints à l'éducation par le livre." 

Voilà un programme tout tracé que nous offrons à nos com- 
patriotes dans l'espoir qu'ils sauront y trouver les moyens d'à- 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 317 

mé.iorer leur sort tout en contribuant pour leur part à l'a- 
grandissement de la prospérité nationale. Dans le Massachu- 
setts on a déjà compris l'importance de cette éducation tech- 
nique. La législature de Boston, il n'y a pas encore deux ans, 
sur les instances réitérées de notre excellent compatriote M. 
Dubuque et de quelques autres amis des ouvriers, autorisait 
l'établissement, à FaU River, d'une école industrielle au coût de 
quelque cent mili'.e dollars. La même chose était déjà un fait 
accompli pour Lowell. Pourquoi cet exemple ne serait-il pas 
suivi par les autres Etats de l'Union? Tout mouvement entre- 
pris dans cette direction devrait rencontrer la plus chaleureuse 
approbation de tous les véritables amis du progrès. 

Comme nous le disions récemment dans la " Tribune," de 
Woonsocket, nous ne sommes plus au temps où les révolutions 
devaient édifier dans le bruit et le carnage îles temples où la 
liberté sainte était offerte au culte des peuples. Aujourd'hui, 
on se bat contre l'envahisseur, on défend sa liberté à la maison, 
mais on songe peu à prendre les armes jx>ur la conquérir, tant 
les combats pacifiques de la raison ont d'empire sur les âmes et 
savent inspirer de salutaires espérances. Chacun a conscience 
des droits primordiaux qu'il possède sous le soleil et cherche 
à en convaincre son voisin, celui quelquefois qui, en secret, lui 
aurait forgé des chaînes. Le droit des peupiles à la liberté est 
admis comme celui des individus à l'existence et au bonheur. 
Et ceux qui ignorent ce principe, en volant une province ou 
un morceau de pain, sont impitoyablement dénoncés à l'éter- 
nelle Justice qui tôt ou tard finit par s'affirmer. La guerre sud- 
africaine universellement détestée et maudite, la réprobation 
qui accueille les " trust " nous en offrent une preuve indéniable. 

De toutes les guerres, la plus pénible, la plus déplorable c'est 
bien celle qui s'impose chaque jour à l'ouvrier sous la forme 
impérieuse du " struggle for life." Quant aux exigences impo- 
sées au travailleur par la conservation de son e.xistence et celle 
des êtres chéris qui dépendent de lui vient s'ajouter l'égoïsme 
(lu capital sans âme, la situation devient sinistre. L'ouvrier, ré- 
duit à l'état de machine par un progrès sorti de son cerveau et 
tourné contre lui, s'étonne quelquefois de l'injustice du sort 
c|ui le frappe, et semble lui disputer les privilèges que lui garan- 
tit le ciel en lui permettant de naître. Souvent une révolte se 
produit dans son âme sous le coup de la souffrance des siens 
et il demanderait à la violence le soin de le venger s'il ne crai- 



318 REVUE CANADIENNE 

gnait pas lui-même de tomber dans des excès dont d'autres au- 
raient à souffrir injustement. D'ailleurs il se sent faible. 

Cependant il lui reste une arme pacifique : l'union. Sa fai- 
blesse unie à la faiblesse de ses frères, sa souffrance unie aux 
souffrances sœurs donneront un accent plus profond à sa voix 
aux heures des revendications. C'est de là qiUe sont nées toutes 
les unions ouvrières qui couvrent aujourd'hui le monde et com- 
battent l'injuste exploitation de l'homme avec une énergie qui 
devrait inspirer des craintes à ceux qui ont le cynisme d'écraser 
le pauvre sous le poids d'une opulence qu'il a produite mais 
dont il n€ jouit pas. 

Mais, suivant l'Ecc-ésiaste (XXXIV, 9): "Celui qui n'a 
pas souffert, que sait-il ? " Le capitaliste sait-il quelque chose 
des souffrances de ceux qui sèment son chemin de roses? S'il 
le savait on verrait du coup se produire, sans effort, la réconci- 
liation de ceux, qui sont destinés à travailler avec ceux qui sont 
destinés à jouir. 

Entre d'excès de misère imposé à celui qui travaille et pro- 
duit et l'excès de jouissance accordé à celui qui achète ce tra- 
vail et cette production, il y a un abîme à combler par un ca- 
taclysme ou par les ouvriers de la paix. Et si le XXe siècle 
doit être l'époque des libertés populaires, que le bouleverse- 
ment qui devra se produire dans la société pour le plus grand 
bien du riche comme du pauvre, se fasse sans secousse, sans 
violence, sous l'iniipulsion généreuse des cœurs. 

L'humanité aura atteint le degré de perfection ((u'elle cher- 
che depuis des siècles et ce sera une suprême consolation pour 
ceux qui auront souffert de voir que leur liberté a pour base 
les principes immuables donnés au monde par Ce'.ni qui a pro- 
mis le ciel aux humbles et aux pacifiques. 

Ce sera l'âge d'or ramené sur la terre avec l'amour dans le 
cœur des hommes; les joies du présent feront oublier les lar- 
mes du passé; chacun aimera son frère et le monde aura fait 
un pas de plus dans la voie du suprême perfectionnement. Et 
qui sait si cet idéal rêvé par les économistes ne doit pas être le 
produit exclusif de l'éducation technique répandue parmi les 
ouvriers? D'ailleurs cette éducation implique chez ceux qui en 
seront doués une idée de perfection qui les placera du coup au 
premier rang. Cette raison seule suffit pour la rendre désirable 
et nous engager à répandre sa doctrine parmi nos compatriotes. 
Notre système d'éducation primaire répond déjà aux besoins 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 319 

du moment. Complétons-le par l'éducation technique qui fera 
de nos compatriotes le pilier de l'industrie partout où ils de- 
vront manier un outil ou tracer un plan, qui fera de notre popu- 
lation franco-américaine une pépinière d'artistes industriels, 
d'iiommes parfaitem^ent équilibrés dont aucune faiblesse causée 
par l'ignorance ne viendra paralyser les efforts. 

Napoléon disait: " J'ai deux cents millions dans mes cofîres 
et je les donnerais tous pour le maréchal Ney." Le grand em- 
pereur, dans ses paroles, lançait le cri suprême que le monde 
ne cesse de répéter depuis: " Donnez-nous un homme! " Nous 
sommes à l'époque des spécialistes et nous n'avons plus qu'une 
route à suivre : être de notre époque, spécialiser. Le monde in- 
dustriel exige des hommes supérieurs, dont la main est habile, 
l'œil exercé, l'intelligence primesautière et bien développée. 
Soyons ceux-là. Sans doute un pareil résultat ne peut pas être 
atteint d'un seul coup. Il ne s'agit pas de trouver une route nou- 
velle. Perfectionnons nos moyens actuels d'action qui sont un 
peu comme les grandes routes dont parle Descartes, ces che- 
mins " qui tournaient entre des montagnes et deviennent, peu 
à peu, si unis, si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est 
beaucoup meilleur de les suivre que d'entreprendre d'aller plus 
droit, en grimpant au<lessus des rochers et descendant jusque 
au bas des précipices." En un mot, ne soyons pas réfractaires 
à l'évolution qui nous entraîne et, si c'est possible, soyons au 
premier rang de ceux qui répondent à sa puissante impulsion. 
Le résultat serait déjà magnifique si la génération actuelle 
pouvait, un jour, réclamer l'honneur d'avoir aplani les voies 
à celle qui la suivra, et bénie serait-elle si devenant le Chris- 
tophe Colomb d'un autre monde, après avoir montré à ses 
compagnons de voyage les difficultés de la traversée qu'ils font 
de conserve, elle leur ouvrait les radieu.ses perspectives d'un 
nouvel avenir. 

Woonsocket, R.-L, 26 septembre 1901. 




A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 



L'assassinat du président McKinley. — Un crime anarchiste. — Lincoln et 
Gariield. — La constitution américaine. — M. Roosevelt. — Les présidents 
des Ktats-Unis. — En France. — Les congrégations religieuses. — La visite 
du Tsar. — L'incident Cassagnac-Déroulède. — La paix à Pékin. — La guerre 
en Afrique. — Une proclanialion. — Le duc d'York au Canada. 

Le grand événement du mois c'est l'assassinat du président 
des Etats-Unis, tombé sous les coups d'un scélérat, au milieu 
d'une solennité brillante et pacifique. M. McKinley s'était ren- 
du à Buffalo pour honorer de sa présence la grande exposition 
pan-américaine. Le 5 septembre, il y avait prononcé un dis- 
cours important dans lequel il avait fait un grand éloge de 
James Blaine, homme d'Etat américain décédé il y a plusieurs 
années, candidat malheureux à la présidence en 1889. Le 
])résident avait aussi parlé de la politique commerciale et fis- 
cale des Etats-Unis, et il avait prononcé, sur ce sujet les pa- 
roles suivantes qui avaient produit une vive sensation : " Notre 
puissance de production a pris un si énorme développement 
et nos produits se sont multipliés à un tel point que le pro- 
blème de nouveaux marchés réclame une attention pressante, 
immédiate. Seule une politicpie large et éclairée peut conser- 
ver ce que nous avons acquis. Par des arrangements commer- 
ciaux intelligents, qui n'arrêteront pas notre prodirction, nous 
trou\erons de nouveau.x débouchés pour notre excédent tou- 
jours croissant. Nous ne devons pas nous reposer dans cette 
sécurité imaginaire que nous pourrons toujours tout vendre et 
n'acheter que peu ou rien. Nous devrions prendre à nos clients 
tous ceux de leurs ])rodnits cpie nous pouvons em])loyer sans 
nuire à notre ])ropre industrie et à notre main-d'œuvre. La ré- 
ciprocité est la conséquence naturelle de notre prodigieux dé- 
veloppement commercial. L'excédent de production (|ue nous 
ne pouvons consommer à l'intérieur, nous devrions l'envoyer 
à l'étranger." Ces déclarations avaient été commentées par 
toute la grande pre.sse américaine et européenne. Le lende- 
main, 6 septembre, M. McKinley avait retourné à l'exposition. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 321 

et c'est au cours de cette seconde visite, au moment où il était 
entouré par une foule joyeuse et distribuait de cordiales poi- 
gnées de mains à droite et à gauche, qu'un misérable anar- 
chiste, nommé Czolgosz, lui a tiare deux balles, dont l'une a pé- 
nétré dans la poitrine et l'autre dans l'abdomen. On a d'abord 
espéré que l'illustre victime survivrait à ses blessures. Mais, 
au bout de quelques jours, les médecins ont pefdu toute illu- 
sion, et M. McKinley est mort le 14 septembre. 

Nous empruntons à l'un de nos confrères de la presse quo- 
tidienne les notes biographiques suivantes: " William McKin- 
ley était le 24e président de la Républiqiue américaine. Né 
dans le village de Niies, comté de Trunibull, Ohio, le 26 fé- 
\Tier 1844, il avait fait ses études au collège Alleghany, et il ne 
les avait pas encore terminées lorsqu'éclata la guerre civile et 
retentit l'appel aux armes. Le jeune McKinley n'avait alors 
que 18 ans. Sans hésitation, il abandonna ses livres pour pren- 
dre le fusil et aller se ranger sous le dfapeau. Sa compagnie fit 
partie du 20e régiment d'infanterie d'Ohio. Sergent en avril 
1862, il fut promu au grade de second lieutenant, pendant le 
mois de septembre suivant, et un mois plus tard il devint ler 
lieutenant. Le 25 juillet 1864, il était promu au grade de capi- 
taine, et un peu plus tard, en récompense de sa conduite à 
Cedar Creek et Fishers Hill, il fut élevé au grade de major sur 
la recommandation du généra! Sheridan. Selon tous ses bio- 
graphes, McKinley fut toujours un soldat sans peur et sans re- 
proches. 

" Il avait 22 ans lorscju'il aJbandonna la carrière militaire. Il 
n'avait pas de profession. En sortant de l'armée il se trouvait 
sans moyen d'existence. Il se livra immédiatement à l'étude 
<lu droit, fut admis au Barreau en 1868 et alla exercer sa profes- 
sion à Canton, Ohio. 

" Il entra dans ia politique en 1877. Il n'avait que 33 ans 
lorsqu'il fut élu-àGanton comme représentant au Congrès. Il 
a été pendant dix îKis président du comité des voies et moyens 
à Washington, et C'est surtout pendant qu'il ocupait cette char- 
ge (ju'il a acquis cette popularité qui devait bientôt le porter 
au fauteuil présklentiel. En 1890, défait à Canton comme re- 
présentant au Congrès, nous le trouvons, trois ans plus tard, 
gouverneur de l'Ohio. En novembre i8g6, il était élu, pour la 
première fois, président des Etats-Unis, contre W. J. Bryan, 
et réélu, le 6 novembre dernier, contre le même adversaire." 
Octobre— 1901. 21 



322 REVUE CANADlENxNE 

L'acte législatif qui a commencé à rendre célèbre M. McKin- 
ley fut le fameux tarif qui a porté son nojii. C'était un tarif de 
protection à outrance. Il fut adopté par le Congrès en 1890, 
grâce aux eiîorts de M. McKinley, alors président du comité 
des voies et moyens. Suivant l'expression de son principal au- 
teur, il n'était pas fait pour les peuples étrangers, mais pour le 
peuple américain, yuelques années plus tard, M. McKinley 
affirmait que son tarif avait augmenté les gages des travail- 
leurs, favorisé l'établissement de grandes industries, donné 
partout de l'ouvrage aux artisans, grossi le revenu public, et 
cela sans augmenter le prix des produits indigènes. Au Cana- 
da, cette politique fiscale, qui élevait une muraille entre nous 
et nos voisins, nous força à chercher de nouveaux débouchés. 

L'événement capital de la présidence que la balle d'un as- 
sassin vient de terminer si tragiquement, a été sans contredit 
la guerre hispano-américaine. Elle a marqué le point de départ 
d'une ère nouvelle pour les Etats-Unis, l'ère de l'impérialisme 
et des conquêtes lointaines. M. McKinley ne s'était pas engagé 
dans cette voie de propos délibéré. Au début il ne voulait pas 
la guerre cubaine, et l'on assure qu'il était partisan de la poli- 
tique pacifique. Mais les circonstances, exploitées par une 
presse sans frein, — la presse jaune. ^ créèrent un courant d'o- 
pinion tel qu'il ne put y résister. Ce fut pour lui un malheur; 
car la guerre hispano-américaine, examinée à la lumière de la 
raison et du droit international, sera considérée par l'histoire 
équitable comme un abus de la force, comme un acte de flibus- 
terie militaire. 

Il n'y a pas de doute que l'anarchisme a été la puissance insti- 
gatrice du crime qui a plongé dans le deuil la nation améri- 
caine. Les peuples civilisés devraient se liguer pour écraser les 
fanatiques adeptes de cette mon.strueuse doctrine. L'opinion 
publique aux Etats-Unis est exaspérée, et le Pouvoir pourra 
compter sur l'approbation de toutes les classes pour l'adoption 
des mesures préventives et répressives les plus rigoureuses. 

M. McKinley est le troisième président des Etats-Unis qui 
succombe sous les coups d'un assassin. Le premier fut Abraham 
Lincoln. Il avait été réélu président de l'Union, pour un se- 
cond terme, en novembre 1864. Après avoir déployé une in- 
domptable énergie et des talents administratifs de premier or- 
dre, il touchait au moment où la guerre civile allait prendre fin. 
'Richmond, la capitale des Etats du Sud. avait été prise le 12 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 323 

avril 1865; le général Lee avait capitulé, le 9 du même mois, 
entre les mains de Grant. Lincoln voyait triompher sa poli- 
tique. Le 14 avril, il était particulièrement joyeux, et résolut 
d'aller passer la soirée au théâtre. . Pour un chrétien, c'était un 
jour bien mal choisi: c'était le Vendredi Saint! " On donnait 
une pièce assez gaie, intitulée Our american cousin, écrit un bio- 
graphe ; ■■ on était au troisième acte et le président penché en 
avant, la tête appuyée dans sa main avec le sans-façon qui lui 
était habituel, riait franchement, les yeux tournés vers la scène. 
Tout à coup on entendit un coup de feu. Au même instant, un 
homme saute de la loge sur la scène, et brandissant un poi- 
gnard, s'écrie en regardant les spectateurs : " Sk semper tyran- 
nis! Le Sud est vengé." Ces mots, entendus distinctement de 
toute la salle, y éclatèrent comme un coup de tonnerre. La sou- 
daineté de l'action, le ton déclamatoire des paroles, firent croire 
un instant à un épisode théâtral. Mais ce fut la durée d'un 
éclair. L'inconnu s'élança dans les coulisses. Un avocat, M. 
Stewart, se précipita en même temps sur la scène; il allait at- 
teindre le meurtrier, lorsque celui-ci lui échappa en lui fermant 
la porte au visage. Le temps de rouvrir cette porte, l'assassin 
avait disparu ; mais il avait été reconnu pour un acteur nommé 
J. Wilkes Booth." La balle avait atteint le président à la tête ; 
il expira le lendemain matin. Son meurtrier, qui s'était sauvé 
au milieu de la stupeur universelle, fut pourchassé par la police, 
découvert au fond d'une grange dans le Maryland, et tué 
d'un coup de feu par l'un de ceux qui le poursuivaient. 

Le second président des Etats-Unis assassiné durant son 
terme d'office a été James Garfield. Il avait été élu président 
le 4 novembre 1880. Le 5 juillet suivant, un avocat décavé et 
quelque peu déséquilibré, nommé Guiteau, tira sur lui deux 
coups de revalver, dans la gare du chemin de fer Baltimore et 
Potomac. Garfield succomba à ses blessures, au bout de deux 
jours et demi. Son meurtrier fut pendu au mois de juillet 1882. 

Conformément à la constitution américaine, c'est le vice- 
président, M. Roosevelt, qui a succédé de plein droit au pré- 
sident décédé. Voici en efïet ce qu'on lit à l'article deux, sec- 
tion première, de cette constitution: " Au cas de la déchéance 
du Président, ou de sa mort, de sa démission, de son incapacité 
à exercer les pouvoirs et à remplir les devoirs de cette charge, 
le Vice-Président en sera investi : et le Congrès peut, par lé- 
gislation, pourvoir aux cas de déchéance, de mort, de démis- 



I 



324 REVUE CANADIENNE 

sion, d'incapacité, à la fois du Président et du Vice-Président, 
en déclarant quel officier agira alors comme Président, et cet 
officier agira comme tel jusqu'à ce que l'incapacité soit dispa- 
rue ou qu'un Président soit élu." 

Le vice-président des Etats-Unis est de droit président du 
Sénat. Lorsqu'il devient président de la République, comme 
dans le cas actuel, le Sénat s'élit un nouveau président. Jus- 
c|u'en 1886, un statut décrétait que si le vice-président, devenu 
président, disparaissait à son tour, le président du Sénat était 
appelé à la suprême magistrature. Mais à partir de cette année, 
un nouveau statut a décidé que, dans ce cas, ce serait le secré- 
taire d'Etat qui deviendrait président, et, après lui, d'autres 
inembres de l'administration d'après l'ordre de leur dignité. 

C'est la cinquième fois qu'un vice-président des Etats-Unis 
parvient au premier rang par la mort du président. En 1841, 
le président William Henry Harrison, qui venait d'être élu, 
mourut et fut remplacé par le vice-président John Tyler. En 
1850, le président Zachary Tayior, intronisé en 1849, fut em- 
porté lui aussi par la nia'.adie et fut remplacé par le vice-prési- 
dent Millard Fillmore. En 1865, Abraham Lincoln, réélu au 
mois (le novembre 1864, fut assassiné et remplacé par le vice- 
l)résident Andrew Johnson. En 1881, le président James Gar- 
field. élu en 1880, tomba sous les balles de Guiteau. et fut rem- 
placé par le vice-président Chester Arthur. 

M. Roosevelt est le vingt-cinquième président des Etats- 
Unis. (^) Il aura quarante-trois ans le 27 octobre prochain. Il 
fit ses études à l'université d'Harvard où il gradua en 1880. En 
i88r, il fut élu à la Chambre des représentants par le 21e dis- 
trict de New- York. En 1886, il fut candidat à la mairie de 
New- York. En 1889, le président Harrison l'appela aux fonc- 
tions de commissaire du service civil qu'il remplit jusqu'en 
1895. Il devint alors président des commissaires de police de 

(1) Voici la liste complète des présidents : Georze Washington, 1789-1797 ; 
.Tnhn Adams, 1797-1801 ; Thomas .lofforson, 1801-1809 ; James Madison, 1809- 
1817; James Monroe, 1817-1825; John Qnincy Adams, 1820-1829; Andrew 
Jackson, 1829-1837 ; Martin Van-Bnren, 1837-1841 ; William-Henry Harrison, 
ISii; John Tvler, 1841-1845; James-K. Polk, 18451849; Zachary Tayior, 
1849-1850; Millard Fillmore, 1850-18.53; Franklin Pierce, 1853-1857; James 
Bnchanan, 1857-1801 ; Abraham Lincoln, 1801-1805 ; Andrew Johnson, 1865- 
1869; Ulysse Grant, 1869-1877; Rntherford-B. Hayes. 1877-1881; James- 
Abram Garfield, 1881 ; Chester-A. Arthur, 1881-1885 ; Stephen-Grover 01e- 
veland, 1885-1889 ; Benjamin Harrison, 1889-1893 ; Stephen-Grover Cleveland, 
1893-1897 i William McKinley, 1897-1901 ; Théodore Roosevelt, 1901. 



I 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 325 

New- York. Il montra dans ce poste beaucoup d'énergie et 
d'activité. Quand M. McKinley arriva au pouvoir, il le nomma 
assistant-secrétaire de la marine. M. Roosevelt fut l'un des 
hommes publics américains qui firent le plus d'efforts pour je- 
ter leur pays dans la regrettable campagne de Cuba. Lorsque 
fut déclarée la guerre où il avait une si large part de responsa- 
bilité, il voulut au moins payer de sa personne, donna sa dé- 
mission, leva à ses frais le fameux régiment des Rough Riders, 
et partit pour l'armée. Il se comporta brillamment à l'attaqvie 
de San-Juan, et lorsque la guerre fut terminée, il était l'tm des 
hommes les plus populaires des Etats-Unis. En 1898, il fut 
élu gouverneur de New- York, et à l'élection présidentielle de 
1900 il fut choisi comme vice-président des Etats-Unis. Le pis- 
tolet de Czolgosz vient de faire de lui le premier citoyen de la 
république américaine. Après avoir prêté le serment d'allé- 
geance, il a prononcé les paroles suivantes: " En ce moment 
de profonde et terrible affliction nationale, je veux déclarer que 
mon but sera de continuer sans changement la politique du 
président McKinley, pour la paix, la prospérité et l'honneur 
de notre chère patrie." 

M. Roosevelt, outre sa carrière militaire, administrative et 
politique, a aussi fourni une carrière littéraire. Voici quelques- 
uns des ouvrages dont il est l'auteur: History of thc Naval War 
of 18 12; 1886, Life of Thomas H. Benton, dans les séries des 
Hommes d'Etat américains; 1887, Life of Govenwr Morris; 
1888, Ranch Life of the Hiinting Trail; 1889, Thc IVinning of 
the West; 1890, History of Nezv York City; 1892, Bssays on 
Practica! Politics; 1893, Thc Wildcrness Hunter; 1894, le troi- 
sième volume de The IVinning of the West; 1898, Hcro Talcs 
of American History: 

Le nouveau président est un homme de talent et d'initiative. 
Impulsif et prompt à l'action, amoureux de la lutte et d'hu- 
meur quelque peu aventureuse, possède-t-il la pondération et 
la rectitude de jugement si importante dans l'e.xercice de ses 
hautes fonctions? L'avenir nous l'apprendra. Peut-être les 
graves responsabilités qui lui incomj^ent à J'improvisfe vont- 
elles mûrir ses facultés et tempérer son caractère ardent. 



A mesure que se rapproche !a date du ler octobre, la que.-^ 
tion des congrégations en France préoccupe davantage les es 



k 



326 ' REVUE CANADIENNE 

prits religieux et les vrais patriotes. Les trois mois accordés 
pour demander l'autorisation expireront ce jour-là. Dès à pré- 
sent, il est manifeste qu'un grand nombre d'entre elles vont 
prendre la route de l'exil. • M. Henri des Houx écrit à ce sujet 
dans le Figaro: 

" Le Saint-Siège a laissé les ordres religieux français libres 
de se soumettre à la loi ou de s'exiler. 

" Les Dominicains demandent l'autorisation ; les Bénédic- 
tins, les Chartreux, les Trappistes, sans doute, préfèrent s'expa- 
trier. Chacun use d'une liberté permise, avec l'intention cer- 
taine de servir, ipar des voies dififérentes, l'intérêt de l'EMise 
et celui de Tordre. 

" Mais on sait déjà que 'la plupart des grands monastères se; 
ront bientôt déserts. Des processions de citoyens français s'a- 
cheminent vers les frontières, interrom])ant de grandes entre- 
prises de science, de travail, de charité, dont l'étranger bénéfi- 
ciera. 

" On a accusé tous ces moines d'être des parasites sociaux. 
Parmi ceux qui portaient cette accusation, beaucoup sont des 
ouvriers aux mains blanches, qui ne tirent leurs ressources que 
des prélèvements opérés sur les salaires d'autrui. 

" Eh bien ! on va voir si ces moines étaient des parasites. 
On mesurera le vide q,ue leur départ va laisser en France . . . 

" Je ne parle pas des Chartreux, dont le départ est un mal- 
heur public pour la France. 

"Croit-on qu'autour de Solesmes, de Ligugé, des grandes 
abbayes que la loi dévaste, on ne crée pas de la misère? 

" De combien de miHions faudra-t-il augmenter le budget 
de l'assistance publique dans les campa^gnes, avant d'égaler le 
budget des bienfaits monastiques? On regrettera ces moines, 
qu'il faudrait inventer, s'il n'existaient pas. 

" On ne tardera pas à savoir ce que coûte une loi injuste. 
EFe indigne d'abord ; ensuite, elle ruine," 

Le numéro des Etudes Religieuses du 5 septembre s'ouvre par 
un article intitulé : Les derniers jours d'un condamne. En voici 
les premières lignes : 

" La loi oui remet à la discrétion des pouvoirs puiblics le sort 
de deux cent mille religieux ou religieuses de France, accorde 
rmatre-vingt-dix jours, à ipartir du ler juillet, aux congréga- 
tions non autorisées pour déposer la demande d'autorisation 



\ 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 327 

désormais obligatoire. Passé ce délai, celles qui n'auraient 
point fait les diligences nécessaires " sont réputées dissoutes 
de plein droit. Il en sera de même de celles auxquelles l'auto- 
risation aura été refusée." 

" C'est à chacune des congrégations de savoir ce qu'elle a 
à faire et de prendre, dans la plénitude de son indépendance, le 
parti qui lui semblera le meilleur. Mais il ne fait doute pour 
personne que, dans le nombre, il y a des victimes marquées 
d'avance pour le sacrifice. Qu'elles demandent l'autorisation 
ou qu'elles ne la demandent pas, leur sentence est prononcée. 
Qui sont celles-là? Y en a-t-il deux, comme, l'ont dit certains 
journaux? Y en a-t-il plusieurs? C'est le secret des dieux, en- 
tendez des ministres, sénateurs et députés qui se sont réservé, 
dans toute la force du terme, le droit de vie et de mort vis-à-vis 
des instituts religieux. 

" Mais, en toute hypothèse, du moment que 'l'un d'eux doit 
être frappé, il faut sans doute que '.es jésuites le soient : 

Et s'il n'en est qu'un seul, nous serons celui-là. 

" J'en demande pardon à ceux q|Ui servent dans un autre ré- 
giment que le mien. J'estime avec la plus complète sincérité 
qu'ils méritent tout autant que nous les haines dont on nous 
honore; je constate seulement un fait devenu assez banal pour 
([ue l'amour-propre n'ait plus à s'en prévaloir. La Compagnie 
de Jésus est en possessipn de recevoir les premiers coups." 

Le Temps de Paris donnait, il y a une quinzaine de jours, des 
informations qui semblaient avoir un caractère officieux. D'a- 
près ce journal, à ce moment, sept congrégations d'hommes 
seulement avaient fait parvenir au ministère de l'Intérieur leur 
demande à fin d'autorisation. Une seule importante, celle des 
Dominicains, figurait parmi ces sept congrégations. 

Parmi les religieux qui se préparent à partir, on mentionne 
ceux de la Grande-Chartreuse, près de Grenoble. Le Conseil 
général de l'Isère a poussé le fanatisme jusqu'à émettre le vœu 
que la loi leur fût appliquée dans toute sa rigueur. Le Gaulois 
publie, à ce propos, les renseignements qui suivent : " Un prê- 
tre du pays a expliqué que le vote du conseil général de l'Isère 
avait particulièrement surpris et peiné, et même écœuré les 
Chartreux. Indépendamment de leur industrie spéciale, les 
Chartreux répandaient beaucoup d'activité dans la région; et, 



328 REVUE CANADIENNE 

sous forme d'aumônes, de subventions à des liôpitaux et à des 
œuvres charitables, ils dépensaient, dans l'Isère, de 900,000 à 
1,300,000 francs ■ par an. (Ils payaient à l'Etat 2 millions de 
droits ou de contributions.) 

" Or, le vœu qui les chasse a été adopté par 3 1 voix 
contre 4; et les Chartreux ont reconnu, parmi leurs adversaires, 
des conseillers généraux tels que le maire de Vinay, " qui ve- 
nait à peine d'obtenir pour l'égiise de sa commune une subven- 
tion de 60,000 francs." 

Il est profondément triste de voir le gouvernement de la 
France chasser ainsi du sol de la patrie les meilleurs citoyens 
français. 



La visite du tzar a fait quelque diversion aux pénibles préoc- 
cupations que font naître naturellement ces événements lamen- 
tables. Ee souverain de la Russie, après avoir eu une entrevue 
avec l'empereur d'Allemagne à Dantzig, est arrivé à Dunker- 
que le 18 septembre, accompagné de la tzarine. Le président 
de la République, M. Loubet, était arrivé la veille. Une flotte 
française, magnifique par le nombre et la force de ses unités 
de combat, a été passée en revue par le.moijarique .russe 'et le 
président. Dans l'après-midi du même jour ils se sont rendus 
à Compiègne, et ils ont couché au château historique qui porte 
ce nom, et qui fut, sous le second empire, ;a résidence favorite 
de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie. Le 19 ont eu lieu 
les grandes manœuvres de l'armée de l'Ouest. L'empereur de 
Russie a pu voir sous les armes 140,000 hommes auxquels 
étaient réparties l'attaque et la défense d'un point stratégique 
important, le fort de Vitry. Les manœuvres ont été couron- 
nées d'un succès complet. C'était un grandiose spectacle que 
celui des évolutions de cette armée superbe, réunie en ])leine 
paix, pour montrer ce qu'elle pouvait faire en temps de guerre. 
Les dépêches annoncent que le tzar a suivi de près les opéra- 
tions, galopant en avant parmi les soldats comme s'il voulait 
se rendre bien compte de 'leur valeur et de leur efficacité. Dans 
l'après-midi, l'empereur et l'impératrice et le président se sont 
rendus à Reims où ils ont été reçus à la cathédrale par le car- 
dinal Langénieux, qui leur a fait visiter ce monument où revi- 
vent quatorze siècles de l'histoire de France. Le 21 septembre, 
à Betheny, près de Reims, a eu lieu une autre grande revue 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 3^9 

militaire, (jui a été suivie d'un dîner au cours duquel le prési- 
dent de la République a porté au tzar et à la tzarine le toast 
suivant : 

" Sire, en remerciant Votre Majesté et Sa Majesté l'Impéra- 
trice, au nom de la République Française, d'avoir bien voulu 
assister aux manœuvres imposantes de ces derniers jours, ma 
pensée retourne en arrière et se reporte au grand acte poli- 
tique qui les a précédés et qui leur doaine toute leur significa- 
tion. 

" Préparée et conclue par votre auguste père, l'empereur 
Alexandre III, et le président Carnot, et proclamée solennelle- 
ment à bord de " rAmiral'.-Pothuau " par Votre Majesté et le 
président Faure, l'alliance de la Russie et de la France a eu le 
temps d'affirmer son caractère et de porter ses fruits. 

" Si personne ne peut douter de l'idée essentiellement paci- 
fique qui a présidé à sa conception, personne ne peut manquer 
de constater que cette alliance a contribué puissamment à main- 
tenir l'équilibre des forces de l'Europe dans un état de paix 
qui, pour être fructueux, ne doit pas rester précaire. 

" L'alliance s'est développée avec les années et toutes les 
questions qui se sont soulevées l'ont trouvée sur ses gardes et 
résolue à concilier ses propres intérêts avec ceux du monde 
entier. Elle est modérée parce qu'elle est puissante et elle est 
appelée à régler les difficultés en s'inspirant des idées de justice 
et d'bumanité. (Sensation.) 

" Le bien qu'elle a fait est une garantie qu'elle fera encore 
davantage et c'est dans cette confiance, que, après avoir payé 
un tribut à la mémoire du noble fondateur de l'œuvre, dont ce 
jour est une magnifique consécration, je lève mon verre à la 
gloire et au bonheur de Votre Majesté, de l'Iimpératrice et de 
toute sa famille, ainsi qu'à la grandeur et à 'la prospérité de la 
Russie, l'amie et l'alliée de la France." 

Ce discours officiel était incontestablement très heureux 
d'inspiration et de forme. L'empereur de Russie, Nicolas II, 
a répondu en ces termes : 

" Monsieur le Président, au moment de quitter la France, 
où nous avons reçu de nouveau un si cordial et chaud accueil, 
je désire vous exprimer notre sincère reconnaissance et les sen- 
timents qui nous animent. Nous <;ons€rverOins tolijôi1rs,'*!*Tm-' 
péfatrice et moi, le précieux souvenir de ces quelques jours si 



I 



330 REVUE CANADIENNE 

pleins d'impressions profondément gravées dans nos cœurs et 
nous continuerons à nous associer de près ou de loin avec tout 
ce qui touche le bonheur de la France. Les liens qui unissent 
nos deux nations ont été de nouveau affirmés et ont reçu une 
récente confirmation dans les manifestations de mutuelle sym- 
pathie qui ont été faites si éloquemment et ont trouve un puis- 
sant écho en Russie. 

" L'union intime des deux grandes puissances animés par les 
intentions les plus pacifiques et qui tout en faisant respecter 
leurs droits ne cherchent en aucune façon à jxirter atteinte aux 
droits des autres, est un précieux élément d'apaisement i>our 
toute l'humanité. 

" Je bois à la prospérité de la France, à la prospérité d'une 
nation amie et alliée, à la vaillante armée et à la superbe flotte 
de la France. Pemiettez-moi de vous renouveler tous nos re- 
merciements et de lever mon verre en votre honneur." 

Cette visite du tzar, si elle a réjoui tous les bons Français, a 
jeté les socialistes dans une rage extrême. Plusieurs groupes 
collectivistes ont protesté violemment contre les honneurs ren- 
dus au despote du Nord. A ce propos, la situation de l'un des 
ministres, collègue de M. Waldeck-Rousseau, s'est trouvée as- 
sez singulière. On comprend que nous voulons parler de. M. 
Millerand. ' Ce monsieur est un des chefs du parti socialiste. 
Quand il était dans l'opposition, il a injurié à maintes reprises 
l'empereur de Russie, et dénoncé l'alliance franco-russe. Bien 
pus, en 1897, quand le gouvernement Méline demanda à la 
Chambre de voter les crédits pour le voyage du président 
Faure à St-Péter.sbourg, vingt-neuf députés seul'ement donnè- 
rent un vote hostile, et M. Millerand était un de ces vingt-neuf 
récalcitrants. En même temps il publiait dans son journal des 
articles rùssophobes. Après avoir rappelé ces souvenirs, quel- 
ques jours avant la visite du tzar, un journal de Paris publiait 
ces lignes: 

" Il se confirme que " tous les ministres sans exception " se- 
ront invités par M. Loubet à l'accompagner à Dunkerque pour 
saluer Nicolas II. 

" Nous osons espérer cpie M. Millerand, cpii, après avoir ou- 
tragé l'empereur de Russie à bouche et à plume que veux-tu, 
comme député et comme journaliste, et l'avoir, traîné sur la 
claie depuis quinze jours par ses feuilles les plus notoircmcni 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 331 

dévouées, par les organes officieux dont l'inspiration est direc- 
tement puisée au ministère qu'il dirige, n'aura pas l'effronterie 
de déférer à l'invitation du président de la République. 

■' Si le commerce déprimant des . anarchistes ,.du pavillon 
d'Armenonville et des renégats socialistes lui a laissé quelques 
lueurs de sens moral, il trouvera une crise de rhumatisme aussi 
opportune que diplomatiqiue pour s'abstenir de paraître devant 
notre hôte." 

Les dépêches ne nous ont pas appris si, oui ou non. le collec- 
tiviste Millerand, l'associé ministériel du néfaste Waldeck, a eu 
!a décence de s'abstenir. 



La visite impériale a encore été l'occasion de divers autres 
incidents.. Plusieurs journaux avaient lancé l'idée que le prési- 
dent devrait profiter de cette circonstance pour gracier tous 
les condamnés politiques, entre autres ceu.x du procès de la 
Haute-Cour, MM. Déroulède, Marcel Habert, Jui'.es Guérin, de 
Lur-Saluces, etc. Il parait que M. Wakleck-Rousseau et ses 
collègues ne goûtaient que médiocrement cette idée, mais 
qu'elle souriait assez à M. Loubet. M. Paul Déroulède, en ré- 
ponse à certaines interrogations,, parut disposé à accepter la 
remise- du reste de son terme d'exil si oiii le lui offrait, et à ren- 
trer en France, sans cependant mettre bas les armes ni cesser 
sa lutte pour la république plébiscitaire. Un article, publié 
dans le Drapeau par le poète banni, donnait cette note. Com- 
mentant cet article, Paul de Cassagnac écrivit dans V Autorité: 

" Hein! comme nous sommes loin du temps où Déroulède 
donnait le signal de ce hurlement également patriotique : " A 
bas Panama ! " 

" J'avoue que cela m'afflige chez Déroulède et que le plaisir 
sincère que j'aurai à voir revenir ce brave et loyal homme — si 
b.uriuberlu qu'il soit — me sera gâté par l'empressement cpi'il 
met à aller au-devant de la grâce. 

■' L'amnistie, oui. 

" La grâce, non ! Car elle suppose la culpabilité avouée. 

"Et puis on revient diminué, amoindri, j^rivé de ses droits 
politiques, tel un banqueroutier. 

" Enfin, quand on vise au héros, on ne rentre point par la 
même porte que Dreyfus. 



332 REVUE CANADIENNE 

" C'est une porte basse qui oblige à courber la tête. 

" On subit parfois une grâce. 

" On ne l'accepte jamais, et surtout on ne va pas au-devant 
par l'affichage de sentiments qu'on s'efïorce de rendre chevale- 
resques et qui ne sont que puérils." 

En lisant ces lignes, Paul Déroulède, chez qui l'exil semble 
avoir poussé à l'extrême l'irritabilité et la nervosité, est tombé 
dans un accès de rage, et il a adressé au Drapeau un article qui 
se termine par ces lignes furibondes : . 

" Et maintenant que j'ai mis les choses au point en ce qui 
concerne mon attitude vis-à-vis de M. Eoubet, maintenant que 
j'ai nettement fait voir à mes amis et à mes ennemis, de bonne 
foi, par quelle infâme perfidie on a essayé de me faire sortir de 
la réserve que je m'étais imposée, en travestissant odieusement 
mes paroles, il me reste le devoir d'arracher le masque de pseu- 
do-bravoure, de soi-disant honnêteté, de prétendu loyalisme et 
même de fausse noblesse dont s'afifuble depuis tantôt vingt ans 
une des plus hideuses figures de politicien véreux. 

" M. Paul Granier, dit de Cassagnac, agent orléaniste, agent 
dreyfusard, agent ministériel et, ce qui est pis encore, agent 
provocateur, vous êtes un misérable ! " 

Cette virulente apostrophe n'a point fait perdre son sang- 
froid au directeur de V Autorité. Au lieu de s'emporter, comme 
il l'eût fait sans doute autrefois, il a répliqué avec beaucoup de 
calme : 

" Je crois que M. Déroulède. depuis son duel manqué avec 
M. Bufïet et manqué uniquement par sa faute, par la jrompe et 
l'apparat qu'il cherchait à mettre à la rencontre, ne désire 
qu'une occasion de s'en prendre à moi. 

" Je sais aussi qu'il cherche à faire du l^ruit autour de son 
nom et de sa politique, mais je suis bien résolu à ne pas lui ser- 
vir de peau d'âne. Déroul'.ède, qui a, rorriipu bruyamment avec 
les royalistes pour prouver qu'il n'est pas d'accord avec eux, 
alors qu'on sait très bien qu'il marchait avec eux dans l'afïaire 
de Reuilly, veut briser maintenant avec les plébiscitaires. A 
son aise. 

"Mais je n'ai pas„à faciljjtèr Ses petites -combinaisons politi- 
ques. Au contraire, je suis tout disposé à îles déranger; chaque 
fois que Déroulède fera une gafîe — cela lui arrive souvent — 
je la signalerai, mais sans me croire, pour cela, obligé de faire 
des milliers de kilomètres pour aboutir à un duel avorté." 



J 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 333 

En somme on pourrait répéter à propres de cet incident : 
" beaucoup de bruit pour rien ; " car M. Loubet n'a point usé 
de droit de grâce. M. Waldeck-Rousseau aura sans doute es- 
timé que la rentrée trop prompte des condamnés de la Haute- 
Cour eût pu l'empêcher de faiii-e sonner aussi haut son titre de 
sauveur de la République. 



En Chine le protocole de paix a été signé à Pékin le 7 sep- 
tembre. Li-Hung-Chang et le prince Ching représentaient le 
Fils du Ciel. Le premier paraissait très faible et deux hommes 
durent presque !e soulever de sa chaise. On Ht dans une dépê- 
che de Pékin : 

" Aux termes du protocole, les troupes doivent évacuer les 
places publiques, y compris la Cité défendue et le Palais d'Eté, 
avant le 17 courant. De plus, tous les corps de troupes qui se 
trouvent dans les provinces, à l'exception des garnisons per- 
manentes, doivent être retirés avant le 22 septembre. 

" Les Français ont complètement évacué Pao-Ting-Fou et 
la voie ferrée conduisant à cette ville pendant la semaine der- 
nière. "Les Anglais et les Américains ont été autorisés à occu- 
per les temples jusqu'à l'achèvement des baratjuements. Les 
ministres de Russie et du Japon vont partir prochainement 
pour leurs nouveaux postes." 



Si l'on signe la paix en Chine, elle ne semble pas près de ré- 
gner dans le Sud-Africain. Il y aura bientôt deux ans que les 
hostilités sont commencées entre l'Angleterre et les deux répu- 
bliques, et les indomptables Boërs tiennent encore campagne 
avec une incroyable ténacité ! Les dépêches annonçaient der- 
nièrement qu'ils avaient fait trois compagnies prisonnières et 
capturé plusieurs canons. Elles ajoutaient que le général Botha 
à la tête de 1500 hommes se préparait à envahir de nouveau le 
Natal. 

Les journaux français ont publié une proclamation que les 
chefs burghers ont lancée au commencement du mois d'août 
dernier et q,ui fait présager toute autre chose que leur soumis- 
sion prochaine. En voici le texte, que notre presse, croyons- 
nous, n'a pas encore reproduit: 



334 KEVUE CANADIENNE 

•' Par la présente proclamation, nous décidons que le 8 août 
sera un jour d'actions de grâces, afin de remercier Dieu : 

" 1° Pour toutes les grandes et petites victoires que nous 
avons remportées dans ces derniers temps; 

" 2° Pour la miraculeuse façon dont nous avons échappé à 
l'écrasante supériorité des forces anglaises; 

'■ Pour ce que la providence paternelle de Dieu a fourni le 
nécessaire à nos besoins quotidiens, en vêtements, aliments et 
munitions ; 

" 4° Pour l'échec subi par l'ennemi dans ses tentatives de dé- 
pouiller notre pays de ses provisions en vue de nous prendre 
par la famine ; 

" 5° Pour le magnifique esprit d'endurance et de courage 
montré par nos hommes et nos enfants, que la captivité même 
avec toutes ses misères, ne peut affaiblir; 

" En un mot, pour notre survivance comme peuple dans 
cette lutte gigantesque, qui dure depuis près de deux ans, et 
d'où il ressort que Dieu n'a nullement envie de nous perdre, 
mais désire notre retour à l'existence et à Lui." 

La proclamation fixe ensuite le g août comme jour de péni- 
tence. 

" Nous demandons pardon au Seigneur pour tous les péchés 
que nous avons commis. Nous reconnaissons que nous avons 
notamment péché en n'observant pas le repos du dimanche par 
ivrognerie, par incrédulité, par manque de loyauté envers nos 
frères ; nous reconnaissons que nous avons péché en déposant 
les armes, en nous montrant cupides, en commettant des vols, 
en blasphémant, etc. 

" Mais nous ne voulons pas énumérer tous nos péchés, ils 
sont légion. Comme gouvernement et comme peuple nous de- 
mandons pardon à Dieu ! Nous le supphons de donner à notre 
gouvernement, à notre pouvoir législatif, la grâce d'avoir 
comme but suprême, dans toutes leurs actions, la glorification 
du Seigneur! 

" Ont signé : 

" Schalk Burger, faisant fonction de président de la Répu- 
blique sud-africaine ; 

" M. T. Steijn, président de l'Etat libre d'Orange; 

"Christian de Wet, ooimmandant général des forces de l'Etat 
libre d'Orange; 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 335 

'■ Louis Botlia, cotrumanidant général des forces de la Répu- 
blique sud-africaine; 

" J. A. Sniuts, procureur. d'Etat de la Réputtique sud-afri- 
caine." 

C'est le lo octobre 1899 que la guerre a éclaté en Afrique. 
Qui aurait pu prévoir alors que la résistance des Boërs serait 
aussi longue, aussi tenace, aussi formidable? 



Détournons nos regards de l'/^frique, et contemplons un 
spectacle plus rassérénant. Depuis dix jours, Leurs Altesses 
Royales, le duc et la duchesse d'York, sont arrivés au Canada, 
et leur passage au milieu de nous est marqué par une série de 
démonstrations grandioses. L'héritier présomptif de la cou- 
ronne britannique esit reçu par le peuple canadien avec tous les 
honneurs qui lui sont dus. Québec, Montréal, et Ottawa, lui 
ont donné des fêtes dont il conservera sans doute un vivace 
souvenir. Arcs de triomphe, dîners de gala, illuminations, feux 
d'artifice, présentations d'adresses, immense concours de po- 
pulation, rien n'a manqué à ces réceptions brillantes. 

L'Université Laval a donné au cluc le titre de docteur en 
droit. 

• A l'occasion de la visite du prince héritier, des décorations 
€t des honneurs ont été accordés à plusieurs Canadiens. Le 
lieutenant-gouverneur de la province de Québec a été nommé 
chevalier commandeur de l'ordre de St-Michel et St-George, 
et s'appellera désormais Sir Louis Jette. Le chancelier d'On- 
tario, M. Boyd, a reçu le même titre. Le président du Paci- 
fique. M. Shaughnessy, est créé " knigirt bachelor " du même 
ordre, ce qui lui donne droit de s'appeler Sir Thomas Shaugh- 
nessy. Le recteur de l'Université Laval, M. l'abbé Mathieu, le 
major Mande, secrétaire militaire du gouverneur général, le 
maire de Toronto, M. Howland, le principal Grant, de Kings- 
ton, le principal Peterson. de l'Université M-cGill, et M. Joseph 
Pope, sous-secrétaire d'Etat à Ottawa, sont faits commandeurs 
de l'ordre de St-Michel et St-George. 

- Il paraît que les maires de Québec et de Montréal ont cru 
devoir refuser ce dernier titre, comme inférieur à la dignité de 
leur position. 

Québec. 25 septembre 1901. 



A TRAVERS LES LIVRES ET LES REVUES 



Saint Antoine de Padone (1195-1231), par M. l'abbé Albert Lepitre, docteur 
es lettres, professeur à l'université catholique de Lyon. 1 vol. in-12 de 
vni-205 pages, de la collection " Le.1 Saints." Librairie Victor Lecoffre, 
rue Bonaparte, 90, Paris. Prix : 50 cts. 

On attendait avec impatience une vie scientifique de saint Antoine de 
Padoue. L'action surnaturelle du grand thaumaturge e?t bien populaire 
â l'heure actuelle, et la piété des foules perpétue, dévelopjie même ce qu'on 
peut appeler sa légende. Mais que [leut^on aflirmer, historiquement, autheri- 
tiquement de l'dlustre compagnon de saint François d'Assise? on ne le savait 
jçuère jusqu'ici. 11 y avait là un travail très ardu à entreprendre. M. le cha- 
noine Lepitre, professeur à l'Institut catholique de Lyon, a \)ien voulu' s'en 
charger. 11 était soutenu. par une-connaissahce approfondie de tous les docu- 
ment!', les faux, les vrais, les suspects et aussi de tous les travaux que les 
meilleurs érndits d'Allemagne avaient composés sur le sujet. Entre cette cri- 
tique si volontiers négative et la piété docile qui accepte sans trop do discer- 
nement tous les récits, pourvu qu'ils soient édifiants, M. Lepitre a su garder 
une juste mesure. Assurément quelques âmes seront un peu déçues de voir 
mettre en doute un grand nombre de miracles : mais finalement elles se 
diront que si tout a été passé à un crible très étroit, ce qui reste est désormais 
assuré de défier tout scepticisme. Et alors chacun se félicitera d'avoir devant 
sui un personnage réel, dont les traits, dont l'altitude, dont l'action, appa- 
raissent dans leur vérité. On se dira qu'un pareil travail sur un toi ensemble 
de légendes discutées, exigeait plus de discussions critiques que n'en compor- 
taient beaucoup d'autres vies de la collection. Ce que le nouvel historien 
laisse subsister de la renommée du bienheureux suffit d'ailleurs amplement à 
justifier l'admiration et la dévotion du peuple chrétien. 



Prère et Sœur, par le R. P. Jean Charruau, S. J., in-12. Ancienne -maison 
Charles Douniol, P. Téqui, libraire-éditeur, 29, rue de Tournon, Paris. 
Prix : 85 cts. 

Voulez-vous lire une histoire qui vous fera tour à tour rire et pleurer? 
Ouvrez le livre du P. Charruau, et je suis convaincu que vous ne me repro- 
cherez pas de vous avoir fait une promesse trompeuse. 

Ce récit vivant et pittoresque attache le lecteur dès les premières pages et 
le conduit, pour ainsi dire, sans qu'il s'en doute, jusqu'au dénouement. 

* * * 

Clovls, par Go<Jefroi Kurth, professeur à l'université de Liège. Deuxième 
édition, revue, corrigée et augmentée. Deux beaux volumes in-S". Librai- 
rie de Victor Retaux, éditeur. Prix : $2.00. 

L'Institut de France a accordé à cet ouvrage lé 1" prix d'antiquités natio" 
nales; nous n'avons pas besoin d'ajouter à ce fait pour montrer toute l'impor- 
tance et l'intérêt qu'offre cet ouvrage et pour le recommander à nos lecteurs. 



N. B. — Tous les livres mentionnés ci-dessus sont en vente il la librairie 
C O. Beauchemin et fils, 256 et 258, rue Saint-Paul, Montréal. 



t t 



NOTRE-DAME DE LORETTE EN LA 
NOUVELLE-FRANCE 



(Suite) 







CHAPITRE TREIZIEME. 

CHEFS DE LA TRIBU HURONNE DE LORETTE — HOMMES ILLUS- 
TRES — TYPES ET FAMILLES — DÉNOMBREMENT 

EXPÉDITIONS GUERRIÈRES. 

'A tradition nous a conservé les noms de tous les 
grands chefs des Hurons depuis 1650 jusqu'à nos 
jours. 

'• Le premier chef ou capitaine chrétien de 
^ Sillery se nommait Shastaretsi. Il mourut à la 
® Vieille-Lorette, où Ignace TsaSenhohi (le Vautour) 
lui succéda comme grand chef. Vint ensuite Paul 
TsaSenhohi, mort à la Jeune-Lorette. Fut ensuite nommé 
grand chef Thomas Martin ThodatoSan. Ensuite Nico- 
las Vincent TsaSenhohi '^' fut élu grand chef par la tribu 
liuronne de la Jeune-Lorette. et reconnu par le grand/eu 
de CanaSakeronon, ^Sault Saint-Louis ou KhânaSaga.) -^' 

(1) Cette trailition orale, recueillie de la bouche des anciens Hurons et écrite 
en 1825 par Vincent Sasennio, a été conservée par l'abbé P. Vincent. 

f2) D'après l'auteur de la description d'un tableau représentant ie groupe 
de.s principaux personnatres de la tribu de Lorette, Nicolas Vincent aurait eu 
comme prédéces.>ieur immédiat dans la charge et la dignité de grand chef, 
son oncle José Vincent. 

(3) Ce même Nicolas Vincent, parlant on hurcn devant im comité de la 
Législature de Québec en 1819, et interprété par Louis Vincent, reud compte 
dans les termes suivants de l'élection des chefs. A la question :" Comment 
est nommé le Conseil ?" il répond : " Voici la manière, mes Frères; lorsqu'il 
meurt un chef le Conseil en nomme un autre et l'annonce à la nation assem- 
blée. Mais lorsque le Capitaine ou Grand Chef meurt, on envoie des messa- 
gers aux Sept Nations ou villages de sauvages chrétiens dans le Bas-Canada, 
avec commission de dire que le Mât est to nbé et qu'ils viennent aider à le 
relever. Une députation de chaque s'assemble au village. Le Grand Chef 
est nommé par le Conseil de la nation et présenté aux députés des autres vil- 
lages." 

Novembre. — 1901. 22 



338 REVUE CANADIENNE 

Simon Komain Tehariolin lui succéda, et fut reconnu par 
la nation huronne et par le grand feu le 17 juillet 1845. 

François-Xavier Picard Tahourenché fut nommé grand 
chef et reconnu par les Ilurons de Lorette en juin 1870. 
Il était déjà chef des guerriers de la nation depuis 1840. *" 

A sa mort, en 1883, Maurice Sébastien Aghionlin fut 
élu grand chef à vie, par le conseil des chefs. Depuis, 
" l'acte des Sauvages, 1880," règle la nomination des 
grands chefs et des chefs. 

L'histoire nous a coneervé les noms de plusieurs chefs 
hurons qui se distinguèrent par leur bravoure et par leurs 
vertus chrétien:ies. Les Relations nous font connaître ces 
âmes vaillantes, prémices du sang des martyrs et soutiens 
des missionnaires dans les épreuves de leur pénible apos- 
tolat. 

C'est Totiri, capitaine huron, du bourg de Saint- Joseph, 
qui embrassa un des premiers le christianisme et conver- 
tit la moitié de sa cabane en chapelle. Quand les païens 
voulurent la détruire et forcer auparavant leur capitaine 
d'en sortir, " J'en sortirai, répondit le fier chrétien, quand 
les Pères qui nous instruisent quitteront eux-mêmes la 
bourgade, et ce sera pour les suivre en quelque lieu qu'ils 
aillent. Je suis plus attaché à eux qu'à ma patrie et à 
tous mes parents, car ils nous portent les paroles d'un 
bonheur éternel. Mon âme ne tient pas à mon corps; un 
moment peut les séparer, mais jamais on ne me ravira 
ma foi." 

C'est Joseph €hihaten8a, dont la sainteté fut si mani- 
feste que les missionnaires l'invoquèrent après sa mort.'^' 

(1) Ce personnage, qui ne manquait pas d'instruction et qui même avait été 
maître d'écolo, rapporte dans son journal intime les principaux détails de la 
cérémonie de son élection. Quelques éphémérides, empruntées à la même 
source, ne seront pas sans intérêt pour le lecteur. (Voir Appendice à la tin 
du volume.) 

(2) SiiBA, Catholic MUtions, p. 204. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 339 

C'est Téondéchoren, c'est Tsondatsaa, qui, adonnés au 
vice avant leur conversion, deviennent des exemples de 
probité et de constance. 

Mais celui dont le nom est resté le plus célèbre, et dont 
la mémoire est encore vivante dans la tribu, c'est Ahasis- 
tari, le brave d'entre les braves. Miraculeusement pré- 
servé de maint danger avant que la " bonne nouvelle " 
eût retenti à ses oreilles, cet homme remarquable avait 
eu comme une intuition du vrai Dieu que les Pères ve- 
naient lui faire connaître et aimer. C'est à sa main toute 
puissante et paternelle qu'il attribua ses victoires sans 
nombre et sa préservation de la mort dans les circonstances 
les plus périlleuses. 

"Lorsque, dit-il au missionnaire, j'ai entendu parler des 
grandeurs du Dieu que vous prêchez, et de ce que Jésus- 
Christ a fait étant sur la terre, je l'ai reconnu pour celui 
qui m'avait conservé, et me suis résolu de l'honorer toute 
ma vie. Allant en guerre, soir et matin, je me recom- 
mandais à lui ; c'est de lui que je tiens toutes mes vic- 
toires ; c'est en lui que je crois, et je vous demande le 
baptême, afin qu'après ma mort il ait pitié de moi." '^' 

Il n'y a pas dans l'histoire de haut fait comparable 
au dévouement de Daulacet de ses compagnons. Une lutte 
si disproportionnée, une bravoure si sublime jettent dans 
l'ombre la gloire de Léonidas aux Thermopyles. Quelle 
race de héros que celle de ces hommes qui furent les pion- 
niers de la Nouvelle-France ! Leur audace peut paraître 
insensée, mais elle sauva la colonie de la hache des Iro- 
qois justement effrayés d'une telle valeur. 

Or, un chef huron de Québec, Anahotaha, eut une large 
part dans ce glorieux épisode de nos annales. Son rôle 
est d'autant plus brillant qu'il résista à toutes les offres de 

(1) Rochemonteix, ouvrage cité, tome ii, pages 17 et 18. 



340 REVUE CANADIENNE 

l'ennemi, et refusa de suivre les trois quarts de sa bande 
de quarante guerriers dans leur lâche trahison. "' 

Au moment suprême où, par suite d'un malheureux 
accident, l'explosion d'un baril de poudre sema la mort et 
la confusion parmi les rares défenseurs du fort, un neveu 
d'Anahotaha, qui était passé aux Iroquois, invita son oncle 
à se rendre, en lui promettant la vie sauve. " J'ai donné 
ma parole aux Français, répondit le chef, je mourrai avec 
eux." Peu a^rès il tombe mortellement frappé, et supplie 
ses compagnons d'armes de lui mettre la tête sur les char- 
bons afin que les Iroquois n'aient pas l'honneur de lui 
enlever la chevelure. *-* 

Le lecteur se rappelle la vaillante et noble figure de 
Thaouvenhos, si bien mise en relief par le P. Davaugour 
dans son tableau de la chrétienté de Lorette au commence- 
ment du 18e siècle. '^^ 

A ces noms fameux il convient d'ajouter quelques célé- 
brités plus modernes de la bourgade de Lorette. 

En 1781, Louis Vincent Sa8atanneu, après un cours 
d'études au collège de Dartmouth, dans la Nouvelle- 
Angleterre, y conquit le degré de Bachelier-ès-Arts. C'est 
le pionnier du Baccalauréat dans la Nouvelle-France. ** 

En 1825, André Romain Tsohahisen, second chef du 
conseil, se rendit en Angleterre avec Nicolas Vincent, 
grand chef, Stanislas Kostka Ahihathenha et Michel 
Tsi8eï (Sioui) Tehachiendalé, pour les affaires du village 
huron de Lorette. Ils furent admis à la cour du roi 
George IV, et le haranguèrent en termes éloquents. 

(1) Quand Anahofaha et ses guerriers se joignirent il Daulac, en 1660, les 
Hurons demeuraient à Québec, où ils résidaient depuis leur départ de l'île 
d'Orléans, le 4 juin 1656. 

(2) Voir Ferland, Cours d'histoire du Canada, tome i, p. 458. 

(3) Voir chapitre cinquième. 

(4) Le diplôme de Bachelier de Louis Vincent figure sur la liste des dons au 
musée de la Société littéraire et historique de Québec en 1831. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 341 

Il reste à mentionner une figure d'artiste : c'est celle 
de Zacharie Vincent Tehariolin. Le peintre canadien, 
Plamondon, après avoir peint son portrait, qui obtint en 
1838 le grand prix offert au concours par la Société litté- 
raire et historique de Québec, donna à son modèle des 
leçons de peinture. Celui-ci fit de nombreuses copies de 
l'original, qu'il n'emprunta pas au tableau de Plamondon 
devenu la propriété du gouverneur Loi'd Durham, mais 
qu'il peignait d'après nature en s'aidant d'un miroir. 
C'est ce portrait qui inspira à l'historien Garneau ses plus 
beaux vers dans les deux chants Le dernier Ilaron et Le 
vieux chêne, '" 

O guerriers, levez- vous; 

dit le sauvage attristé, 

Couvrez cette campagne, 
Ombres de mes aïeux ! 

Mais la voix du Huron se perdait dans l'espace 

Et ne rL'veillait plus d'i'chos, 
Quand, soudain, il entend comme une ombre qui passe, 

Et sous lui frémir des os. 

Le sang indien s'embrase en sa poitrine ; 

Ce bruit qui passe à fait vibrer son cœur. 

Perfide illusion ! au pied de là^coUine, 

C'est l'acier du faucheur. 

Mais Tehariolin était-il vraiment le dernier représen- 
tant de sa race ? C'est une question difficile à résoudre, 
étant données les alliances fréquentes des sauvages avec 
les français et même avec des anglais capturés en guerre 
et adoptés par la tribu. '^' 

(1) Voir la critique de ces poëmes par P.-J.-O. Chauveau, dans la Notice bio- 
graphique de l'historien, p. xi.ii. 

(2) Si l'on en croit le " Québec Star "du 8 avril 1829, ?(■ dernier des Ilurons 
serait mort le 2i) mars précédent. '' Dikd. — On Friday, 29tli ult., at Indian 
Lorette, near tins city, 8en8aclalironhé, or Gabriel Vincent, third cliief of the 
Hurons residing at that village. He was the only remainina Indian of the 
village wlio had desconiled in a direct line, wilhout interniixtnre of blooil, 
irom the original iribe inhabiting the borders of Lako Huron. He was aiso 
one who retaine<l most of the habits, and the only one who reared bis family 
in the u.^e of the language of his forefathers, the younger inhabitants of the 
village nowspeaking the French language only and not understanding their 
own. After a successful and arduous chase on snowslioesof threeelks, on the 
sùuth side of the river, he was attacked by a pleuri>iy, and passing three days 



342 REVUE CANADIENNE 



* * * 



Chez la plupart des nations de l'Amérique du Nord on 
divisait généralement les tribus en compagnies, et on don- 
nait à ces compagnies le nom générique d'un animal, d'une 
plante ou d'un autre objet de la nature. Ainsi, chez les 
Hurons, il y avait les compagnies des Loups, des Che- 
vreuils, des Ours et des Tortues ; quelques-uns disent qu'il 
y avait la compagnie des Castors. '^" 

L'enfant appartenait à la compagnie de sa mère : ainsi, 
si une mère était de la compagnie des chevreuils, ses en- 
fants appartenaient à la même compagnie en vertu de 
l'axiome sauvage, " c'est la femme qui nourrit la terre.'' 
Il n'y avait pas à proprement parler de noua de famille. 
Le conseil des chefs était autorisé à donner un nom à 
chacun des enfants lorsqu'ils atteignaient un certain âge. 
Ce nom se donnait d'après les aptitudes particulières de 
l'enfant, ses qualités, son occupation. ^-* 

D'où viennent les noms de famille que portent quelques 
membres de la tribu de Lorette ? Evidemment des étran- 
gers avec qui ils ont contracté mariage. Déju, durant la 
première moitié du 18e siècle, leur type s'était notable- 
ment altéré par ces unions. Le natura,liste Kalm, obser- 
vateur judicieux et narrateur e.vact, en rend compte en 
ces termes : 

" Cet indien,'^' dit-il, était un anglais de naissance qui 
fut pris par les .sauvages il y a trente ans, alors qu'il 

in the woods iina.ssistod, disease had tuken firin hold of liiiii, so tliat in a few 
day.s sickness cariied liini ofl'at 57, yet in tlie prime of life." 

Il est juste d'ajouter, à l'appui de la thèse du journal, que Gabriel Vincent 
était père de Zacharie Tehariolin, et que le type du fils était celui d'un sauvage 
tout-à-fait pur sang. 

(1) D'après Garneau (tome i, p. 377), le castor était le tigne héraldique des 
Hurons. 

(2) Ces renseignements ont été empruntés aux notes manuscrites de l'abbé 
P. Vincent. 

(3) Il s'agit d'un guide que le gouverneur lui avait donné. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 343 

n'était encore qu'un petit garçon, et adopté par eux, sui- 
vant leur coutume, pour tenir la place d'un des leurs tué 
par l'ennemi. Depuis ce temps il est toujours resté avec 
eux; devenu catholique romnin, il s'est marié avec une 
femme indienne, s'habille comme un indien, parle anglais 
et français et plusieurs des idiomes sauvages. 

" Les tribus amies des Français ont fait beaucoup de 
prisonniers des deux sexes dans les colonies anglaise.?, les 
ont adoptés et mariés avec les gens de leur nation. Il 
s'en suit que le sang "indien en Canada est très mélangé 
de sang européen, et une grande partie des sauvages main- 
tenant vivants peuvent se dire d'origine anglaise 

Il y a aussi un grand nombre de Français qui sont allés 
habiter avec les indiens et ont adopté leur manière de 
vivre." *" 

Un tableau dessiné par un artiste étranger, Henry 
D. Thielcke, et reproduit à quelques rares exemplaires 
par la lithographie, représente un groupe caractéristique 
des Hurons de Lorette en 1839-40. Ce tableau est dû à 
la munificence d'un citoyen de Québec, d'origine anglaise, 
Robert Symes, qui le fit faire à l'occasion de son installa- 
tion comme chef honoraire de la tribu. '^' 

Une notice de l'époque, traduite de l'anglais, fera con- 
naître aux lecteurs les divers personnage,'^ du tableau. 

" Comuiençant à la droite du tableau, dit la notice, la 
première figure (lue l'oeil rencontre est celle d'une sauva- 
gesse, dont le noui indigène signifie ' celle qui agite Itts 
eaux.' La tête en demi-teinte dans l'arrière-plan est celle 

(1) Kalm, ouvrage cité, p. 11(>. Le monastère des Ursulines de Québec a 
abrité plu.sieiirs jeunes tilles unfjjlaises enlevées à leur.-; familles par les Aliena- 
(|ui-. Trois d'entre elles devii;rent relij:ieuses : Mary Ann Davis, Durothy 
.]eiyan(?iet Ksther Wheelwriiilit, dont l'histoire est phi-< émouvante qu'un 
roniiin. L'illustre évêquo Ple.-^sis était petit-tils de Martlia Frencli, une cap- 
tive. Le nom Hôtesse ou Oti'i fij^urait réceminent parmi ceux des llnrons 
de Loretle ; c'est celui d'un célèlire jiénéral américain de nos jours. ]1 y eut 
parmi les prisonniers de guerre des i)ersonnes de ce nom. 

(2) Cette gravure est dédiée par l'artiste à la reine douairière, Adélaïde. 



I 



844 



REVUE CANADIENNE 



de Paul Zacharie Hôtesse (Otis), dont le nom hiiron veut 
dire ' celui qui passe au-dessus des faîtes des maisons.' 
Son grade est celui de chef des guerriers de la compagnie 




Installation de Robert Synics comme clicf liiuiortLirc ik.-^ Ihmms du Lorette, en 1S;Î8. 

des Tortues ; il est fils d'un chef du conseil, et agit comme 
interprête de la langue iroquoise. Puis le regard tombe 
sur le portrait en pied du grand chef Nicolas Vincent 



NOTRE-DAME DE LORETTE 345 

TsaSenhohi, 'le Vautour.' Son oncle (José Vincent) fut 
grand chef jusqu'à sa mort, après quoi le neveu succéda à 
son titre par l'élection des Six Nations qui seules peuvent 
accoïder cette haute distinction. Les chefs de conseil sont 
élus par les conseillers de la tribu qui en possèdent le 
droit par inhérence, et les guerriers choisissent parmi ceux 
de leur compagnie le chef des guerriers, qu'ils présentent 
à la sanction et approbation du conseil. Le grand chef 
appartient à la compagnie des Chevreuils. 

" Puis vient un jeune chef de guerriers. Il s'appelle 
François-Xavier Picard Tahourenché, c'est-iVdire ' l'aube 
du matin.' Il est de la compagnie des Loups. En avant 
de lui se tient André Romain Tsohahisen, ' celui qui est 
près du chemin.' Il est premier chef du conseil et appar- 
tient à la compagnie des Chevreuils. La tête en arrière 
de la figure centrale, immédiatement à gauche d'André 
Romain, est celle de Psul Picard. Il est fort respecté de 
tous ceux qui le connaissent. Son nom sauvage est 
OhdaSanonk, ' il a la rivière dans la bouche.' Il est marié 
à la sœur du grand chef et son père était chef du conseil. 
Il est de la compagnie du Chevreuils. Stanislas Kostka, 
second chef du conseil, vient ensuite. Son nom, Ahra- 
thenha, signifie ' celui qui gravit promptement une émi- 
nence.' Son père fut grand chef; il appartient à la com- 
pagnie des Ours; c'est le médecin de la tribu. 

"Le jeune indien coiffé d'un couvre-chef de sa propre 
manufiicture figure dans le tableau comme type du sau- 
vage Huron dont la lignée n'a subi aucune alliance avec 
les blancs. L'artiste y tenait comme souvenir historique 
de la race. Le nom de ce personnage est Zacharie Vin- 
cent Tehariolin, ' non-divisé ' ou ' sans mélange ;' il est 
de la compagnie des Tortues. Le portrait en pied qui 
vient ensuite est celui de Michel Sioui. Son nom indien, 
Theachiendalé, signifie ' celui qui a deux noms.' Il est le 
troisième chef du conseil et appartient à la compagnie des 



346 REVUE CANADIENNE 

Tortues. On le représente introduisant un jeune indien 
à qui il désigne, comme modèle propre à exciter son ému- 
lation, un chef nouvellement élu. La figure placée immé- 
diatement à la gauche de Michel Sioui est celle de Laurent 
Picard, qui porte, en langue sauvage, le nom expressif 
de Atedjaka, c'est-à-dire ' guerrier parfait.' Il est de la 
compagnie des Chevreuils, et, comme son frère Paul 
Picard, est fils d'un chef du conseil. Devant lui se tient 
Christine Vincent, fille du grand chef, appelée en huron 
Athianonk, ' celle qui prend soin de la source d'eau.' Elle 
est de la compagnie des Loups. Françoise Bastien, veuve 
de Basile Picard et veuve de Laurent Picard, n'a pas de 
nom sauvage, mais appartient à la compagnie des Che- 
vreuils. Elle .se penche en avant pour attirer l'attention 
de son enfant sur la figure principale du tableaxi. L'ex- 
pression du visage de la petite Marguerite dénote à' la 
fois la surprise et la timidité." 



Jusqu'en 1851 on distribuait annuellement à la plupart 
des familles du village de Lorette des articles divers 
qu'on désignait sous le nom de " présents du Roi." Pen- 
dant longtemps ce fut le colonel Napier qui présida à la 
distribution de ces dons, qui consistaient en munitions de 
chasse (poudre, balles, plomb, etc.,) en couvertes de laine, 
drap bleu, indienne, couteaux, chaudières de cuivre, etc. 
On donnait aussi aux chefs, après leur élection, et de la part 
du souverain régnant, une riche et belle médaille en argent, 
frappée à l'effigie du roi ou de la reine d'Angleterre. 

Le 21 mai 1845, il y avait au village huron de la Jeune- 
Lorette 61 hommes, 62 femmes, et 68 enfiints ayant droit 
de recevoir les " présents du Roi." 

Le gouvernement du Canada, tout en faisant ce.sser la dis- 
tribution de munitions et d'étoffes aux iïuronsde Lorette, 
continue de donner une subvention annuelle pour le mis- 



NOTRE-DAME DE LORETTE 347 

feionnaire et pour l'école du village. En agissant ainsi, 
il peut servir d'exemple à la nation voisine dont le fana- 
tisme a récemment(depuis le 30 juin 1900) retranché toute 
allocation aux écoles catholiques établies dans l'intérêt 
des sauvages de la République américaine. '" 

La France, très chrétienne avait prodigué son or et son 
sang pour agrandir le royaume du Christ dans le nouveau 
monde. La conversion des infidèles, tel avait été aussi 
le mobile de Christophe Colooîb, du grand découvreur et de 
la catholique Espagne dont l'étendard abritait la flotte. 
La charité qui avait poussé ces nations fidèles à engendrer 
des âmes à la foi, réussit également à les y conserver, et 
en sauvegardant également leurs mœurs, à maintenir et 
à prolonger leur existence nationale. 

Sans prétendre excuser la cruauté de certains conquw- 
tof7o?-s, plus avides de richesses que de mérites, on ne peut 
nier l'action conservatrice de la religion dans les pays 
dont le découvreur et le missionnaire ont pris possession 
en y arborant l'étendard de la croix ; tandis qu'ailleurs 
l'aborigène est voué à une extermination trop rapide pour 
être e.xplicable par les seuls empiétements d'une civilisation 
incompatible avec la nature et des habitudes séculaires. 

La condition des Philippins, d'abord si méconnue, et 
récemment mise en lumière par des esprits impartiaux du 
monde officiel de Washington, confirme admirableinent 
cette assertion. 

Le dernier dénombrement du village huron de la Jeune- 
Lorette (mai 1901), donne le chifï're de 448 âmes. La 
tribu a encore trois réserves : l'' la i-éserve du village de 
Lorette (30 acres) ; 2° la réserve des" Quarante arpents," 
dans le comté de Québec (1,352 acres) ; 3° la réserve de 
Rocmout dans le comté de Portneuf (9,600 acres). *-' 

(1) Voir La Vérité de Québec, 31 mars l'JÛO. 

(2) Bulletin des Recherches historiques. 



348 REVUE CANADIENNE 



* * * 



Vu la privation de documents, l'histoire militaire de 
Lorette est fort difficile à tracer. Les détails ne man- 
quent pas sur le rôle guerrier des Hurons de Michilli- 
mackinac et du Détroit. Par leur position et leur impor- 
tance ces groupes durent prendre une part active dans les 
guerres contre les Iroquoi? à la fin du 17e et au commen- 
cement du 18e siècle. Plus tard, après avoir lutté contre 
les Anglais sous le célèbre chef Pontiac, les braves Ouian- 
dottes devaient combattre sous le drapeau britannique en 
1812, et contribuer à la victoire du Général Brock au 
Détroit. *" 

Ceux de Lorette luttèrent également contre les Iro- 
quois à difl'érentes reprises. 

" Dans l'armée que leva le gouverneur Denonville pour 
envahir le pays des Senecas, les Ii'oquois des Réductions 
et les Hurons de Lorette (l'ancienne) combattirent à côté 
des Canadiens et des milices régulières de la France- 
Tegaret8an, ou le "Soleil", conduisait cinquante braves 
de la Montagne, Garonhiagué, un nombre égal de Cnugh- 
naSaga, et cinquante autres suivaient GonhiagSi (le Ciel) 
de Lorette." '2) 

Durant la gueri'e contre les Iroquois, en 1691, parmi les 
sauvages domiciliés au Fort Chambly, Oureouharé, chef 
d'une grande réputation, commandait les Hurons de 
Lorette au combat de la Prairie de la Magdelaine. 

On trouve encore les guerriers de Lorette, en 1093, 
faisant partie de l'aruiée qui, sous M. de Callières, devait 
faire irruption dans le Canton des Agniers. 

En 1696, sous le même gouverneur, ils font partie d'une 
troupe composée d'eux-mêmes et d'Iroquois fidèles, et 
commandée par Messieurs de Beauvais et Le Gardeur, 

(1) Voir Gazette de Québec, 27 a.\riï 1812. 

(2) Shea, Catholic Missions, p. 317. 



NOTRE-DAME DE LORETTE 349 

frères, tous deux lieutenants. Ils marchent contre les 
Iroquois Onnontagués dans la guerre de M. de Fronte- 
nac. '1' 

Au commencement du 18e siècle les Hurons de la 
Jeune-Lorette prirent part à quelques unes des incursions 
des Abenaquis dans la Nouvelle Angleterre. La lettre 
du P. Davaugour '^ en fait foi, et la présence parmi eux 
de types anglais signalés par Kalm confirme son asser- 
tion. 

Ces même? guerriers se distinguèrent plus tard, en 1755, 
à la Monongahéla et à Chouaguen (Oswego.) 

Ils prirent part à la désastreuse bataille des Plaines 
d'Abraham, où leur tactique sauvage de se jeter à plat 
ventre pour tirer et se mettre en embuscade dans les 
taillis, nuisit à l'ordre du combat et jeta la confusion dans 
les rangs. Mais ils prirent leur revanche en combattant 
glorieusement sous les ordres de Levis à la journée de 
Sainte-Foye. <^' 

En 1812 et 1813, deux chefs, dont l'un était André 
Romain Tsonhahisen, et six guerriers de Lorette aidè- 
rent les Anglais et les Canadiens dans la guerre contre les 
Américains. (8astonteronons. ) Ils marchaient sous le 
commandement du Capitaine Davis, et construisaient des 
cabanes de six lieues en six lieues pour y loger les trou- 
pes, car on était en hiver. 

Le gouverneur anglais, sir George Prévost, remercia les 
chefs et se déclara content de leurs services. '^' 

(1) Charlevoix, Hist. de la N. France, tome ii, pp. 102, 126, 168. 

(2) Voir chapitre cinquième. 

(3) Un illustre orateur, dans une circonstance mémorable, rendit hommage 
à la vaillance des Hurons, " les fidèles alliés de nos ancêtres, qui donnèrent 
leur part de sang et cueillirent leur part de gloire sur tous les champs de ba- 
taille de l'Amérique." (P.-J.-O. Chauveau à l'inauguration du "monument 
des braves.") 

(4) L'Honorable Colonel Louis de^Salaberry, surintendant du département 
sauvage, témoigne ainsi des dispositions des Huronsrélativement à la guerre: 
" Ils sont très',fidèles^ et dévoués au service de Sa Majesté. Durant la der- 



350 REVUE CANADIENNE 

Depuis cette époque, leur ardeur guerrière a dû se 
ralentir. Le clairon du combat ne retentit plus à leur 
oreille. " Les fusils du Roi " ne servent plus que pour 
abattre le gibier et tirer des salves aux jours de réjouis- 
sance publique. 

Lord Dalhousie, gouverneur de 1820 à 1828, signala 
l'esprit guerrier qui les animait encore au commencement 
du 19e siècle, alors que, cependant, ils n'étaient plus 
qu'une poignée d'hommes, et que la civilisation et la vie 
sociale les avaient depuis longtemps détournés de la 
guerre. 

Un touriste anglais, quelque peu crédule, accusait même 
le missionnaire de Lorette de favoriser les instincts belli- 
queux de leurs ouailles. " Nous croyons même savoir, écrit- 
il, qu'ils (les missionnaires) encouragent plutôt qu'ils ne 
répriment l'esprit guerrier de leur troupeau. Il parait, en 
effet, qu'à leur fête religieuse annuelle appelée la grande 
fête de Dieu, les Indiens ont coutume de se rendre à l'é- 
glise en ordre militaire, précédés de leurs chefs, portant 
armes, et au son des tambours et des fifres." ^^' 
On ne saurait être plus naïf. 

nière guerre (1812-13), ces sauvages n'ayant pas été appelés aux frontières, ils 
se plaignirent à moi de cette négligence, et je fis à Sir George Prévost une 
représentation à ce sujet, à laquelle Son Excellence répondit en substance 
qu'elle était très éloignée d'avoir l'intention de les négliger, mais qu'il était 
(le son devoir de réserver quelques fidèles et bons guerriers pour garder les 
frontières de Québec, et que c'était pour cette seule raison qu'elle ne les avait 
pas appelés aux frontières dans le District do Montréal." (Journaux de la 
Chambre d'Assemblée du Bas-Canada, vol. 28, 1819, app. R.) 

(1) N. P. WiLLis, CanadianScenery, tome i, p. 102. Jusqu'en 1830 les sauvages 
relevant entièrement de l'organisation militaire, on les considérait comme 
des soldats en service permanent. Le surintendant était un officier de l'ar- 
mée. (L. Gerin, Mém. de la Soc. Royale du Canada, 1900, i^. 114.) 

(A suivre) 




DESILLUSION 



Avec trente-deux gravures, par M. Mas. 



(Suite) 

Alexis restait fort perplexe. Devait-il s'en aller ainsi comme 
les autres, comme un étranger, lui, peut-être l'hé. . . Mais de 
ce mot: " héritier," il arrêta dans sa pensée la formule impru- 
dente. 

— Dirai-je adieu à mon cousin? demanda-t-il à M. de Sa- 
rieux qui, voisin de campagne de Mirebois, y semblait en ce 
jour suppléer le maître de maison. . . 

— Vous, peut-être, répondit-il, risquez... 

Alexis se fit conduire à la chambre du comte. Il frappa deux 
fois et, comme on ne lui répondit pas, bravement il entra. Il 
aperçut, dans la demi-obscurité des volets clos, le comte étendu 
sur un fauteuil, tenant entre ses mains son visage qu'il ne rele- 
va pas au bruit de la porte. 

Fort eml>arrassé de son personnage, M. d'Erizel restait de- 
bout près de M. de Cramans, qui semblait ne l'avoir vu ni en- 
tendu. 

— Césaire, dit-il enfin doucement, pardonnez-moi de vous 
troubler, je ne voulais pas repartir sans vous avoir revu. 

Les longues mains fines et soignées se détachèrent du visage 
pâle, qui apparut à Alexis avec l'expression égarée de la han- 
tise d'un cauchemar. Sur lui se fixèrent les beaux yeux noirs 



352 REVUE CANADIENNE 

éperdus, dont le regard témoignait du vertige, comme si un 
tournoiement épouvantable en avait troublé la raison. 

Il se fit un silence, et le comte, ramené à la notion des choses 
présentes, se souleva un peu et tendit la main au jeune homme. 

— Ah! vous partez, Alexis, déjà! excusez-moi, j'ai perdu 
la notion du temps, de l'heure, de tout. . . Merci d'être venu, 
merci pour elle, qui vous était attachée sincèrement. 

Alexis balbutia quelques paroles de réciprocité émue, de 
condoléance affectueuse. 

- — Merci, reprit encore le comte fermant les yeux, votre 
sympathie m'est précieuse et, en souvenir d'elle, vous m'êtes, 
vous me serez toujours cher. . . 

Alexis en témoigna sa reconnaissance. 

— Si vous me le permettez, ajouta-t-il, embarrassé pour 
quitter M. de Cramans et ne sachant que dire, plus tard, je re- 
viendrai vous voir. 

— Oui, répondit le comte, plus tard; bien volontiers, je vous 
recevrai. Je ne vous retiens pas aujourd'hui, j'ai besoin de soli- 
tude pour me retrouver dans cet abîme de désespoir où j'ai été 
si soudainement plongé que ma pauvre tête s'y perd. Mais plus 
tard, oui, plus tard, revenez, nous parlerons d'elle; je n'ai plus 
que des souvenirs, désormais, pour remplir ma vie . . . 

Et lui tendant de nouveau la main, dans un geste qui était 
un congé, le comte salua de la tête Alexis, qui s'éloigna. 

Il allait donc partir, il fallait même qu'il partît, mais comme 
cela, sans rien savoir de positif de ce que, au demeurant, il était 
venu pour apprendre!. . . Et bien des jours se passeraient dans 
cette incertitude s'il ne la faisait cesser aujourd'hui, profitant 
de sa présence dans ce pays, car qui savait ciuand il y revien- 
drait, ni s'il y reviendrait jamais? 

Une idée subite se présente à son esprit: le notaire? Mais 
comment savoir quel était celui qui, chargé des affaires de fa- 
mille, avait dû faire le contrat? Alexis n'admettait pas la pos- 
sibilité d'un testament, Elisabeth s'étant mariée à Mirebois. 

Il paya d'audace et abordant M. de Sarieux: 



DESILLUSION 



353 



— Je viens de faire mes adieux à mon pauvre cousin, il m'a 
donné une commission verbale pour son notaire, mais il était 
si_ affaissé qu'il ne m'en a pas dit le nom, et moi, si ému, que je 
n'ai pas songé à le lui demander. Savez-vous qui, en ce pays, 
s'occupe de ses affaires? 

— Parfaitement, c'est maître Ribet, de Longcours-au-Bois; 
il était ici tantôt, il doit être reparti, car je ne le vois plus. 

— J'irai le trouver, alors. 

— Voulez-vous qu'on vous y conduise ? 

— Merci, j'irai seul, je vous prierai même de ne pas parler 
de cette démarche, mon cousin désirant qu'elle reste secrète. 
Je préfère qu'il ignore que j'ai dû vous interroger. 




— Soyez tranquille, fit M. de Sarieux, sans témoigner le 
moindre étonnement, car il était très naturel que le comte ait 
quelque affaire d'intérêt à régler avec le seul parent proche de 
sa femme. 

Alexis, ne voulant mettre personne dans sa confidence, reprit 
le train à la gare d'arrivée en même temps que tout ]e monde, 
mais, à la deuxième station, il descendit et, revenant un peu 
sur ses pas pour dépister toute curiosité, il gagna à pied le vil- 
lage de Longcours-au-Bois. 

Novembre.— 1901. 23 



354 REVUE CANADIENNE 

Il faisait nuit lorsqu'il y arriva. Il se dirigea vers la place où 
un rayon de lune, frappant deux panonceaux, lui indiqua l'é- 
tude. Il y pénétra. Les clercs venaient de partir, Mtre Ribet 
s'y trouvait seul. 

Sans embarras visible, Alexis lui exposa le motif de sa visite. 

— j€ suis, lui dit-il, Alexis d'Erizel, cousin germain de la 
comtesse de Cramans. Une afïection étroite nous unissait. Si 
la mort ne l'eût surprise, je ne serais pas étonné, qu'à la pen- 
sée de disparaître, elle n'ait eu quelque recommandation parti- 
culière et confidentielle à m'adresser, et ne l'ait fait par 
écrit. Dans le doute, et bien que la chose soit délicate, il est 
de mon devoir de m'informer si elle n'a pas pris quelque dis- 
position de ce genre et, pour cela, je ne pouvais mieux faire, 
sachant que vous vous occupez des afïaires de mon cousin, que 
d'avoir recours à vous. Monsieur, à votre obligeance et, sur- 
tout, à votre discrétion. 

— Vous avez eu parfaitement raison. Monsieur, repartit le 
notaire, de compter sur l'une et l'autre, et je puis répondre à 
votre confiance par un renseignement précis. Je ne sais pas si 
Mme la comtesse de Cramans a exprimé spécialement quelque 
volonté dans un autre écrit que celui que j'ai entre les mains, 
mais je ne le pense pas, puisqu'elle a fait un testament. 

— Un testament ! — Alexis faillit se trahir, — un testament ! 
je n'aurais pas cru. . . et il n'y a rien de particulier. . . rien à 
mon égard? 

— Non, Monsieur, mais, du reste, votre qualité de parent 
proche de Mme la comtesse de Cramans m'autorise à vous en 
donner connaissance, puisque, indirectement, il vous intéresse. 
Je vais donc vous le chercher. 

Laissant Alexis, sous^k coup de la plus poignante incertitude, 
le notaire sortit de l'appartement. Il y revint bientôt tenant à 
la main une enveloppe cachetée de noir et ouverte par le haut, 
dont il tira la feuille timbrée. Et de sa voix indififérente d'hom- 
me de loi, il en commença la lecture: 

" Moi, Elisabeth Sergier, comtesse de Cramans, en quelque 



DESILLUSION 355 

lieu et quelque époque que je mourrai, déclare que ce sera tou- 
jours dans la foi catholique, apostolique et romaine, à laquelle 
je serai toute ma vie fidèle, et désire être inhumée, suivant les 
rites accoutumés de ma religion, dans la chapelle funéraire du 
château de Mirebois où une iplace sera réservée, près de moi, 
pour mon bien-aimé époux, s'il me survit. De même que je 
désire être enterrée à côté de lui s'il m'a précédée dans la 
tombe, afin que rien ne nous sépare ni dans la mort, ni dans la 
vie." 

Suivaient quelques dispositions pieuses d'aumônes et de 
prières, puis, de sa grande écriture ferme, la comtesse avait 
ajouté : 

" Si, lorsque je mourrai, nous n'avons point d'enfant, je 
donne en toute propriété, sans aucune restriction ni charge, 
tout ce que je possède aujourd'hui et puis posséder dans l'ave- 
nir, immeubles, valeurs, meubles et bijoux, etc., à mon cher 
mari, le comte Césaire de Cramans, qui pourra en user abso- 
lument à son gré. Je l'engage seulement, et sans l'y obliger 
nullement, à disposer, pour après lui, de ma fortune en faveur 
de l'œuvre des mariages. Faciliter dans notre pays, par des 
dots, les aidant à vivre et à élever leurs familles, l'union chré- 
tienne de gens qui s'aiment, afin que le bonheur que nous avons 
eu en ménage se répercute autour de nous et en souvenir de 
nous. De même, j'aimerais, qu'après nous c^ux, notre château 
de Mirebois devînt un hospice religieux pour les vieux ména- 
ges qu'on ne séparerait point. Mais de cela je ne fais non 
plus à Césaire de Cramans aucune obligation. Je ne mets au 
legs que je lui fais de ma fortune entière qu'une seule condi- 
tion, c'est que, s'il se remariait, cette fortune complète, im- 
meubles, valeurs, objets personnels, retournerait immédiate- 
ment, propriété et jouissance, à mes héritiers selon la loi." 

Venaient ensuite d'autres dispositions en cas d'existence 
d'enfant, et la comtesse terminait par quelques dons sans im- 
portance à ses domestiques et à ses pauvres. 

Une nouvelle perspective s'ouvrait désormais devant Alexis. 



356 REVUE CANADIENNE 

Il en repoussa momentanément le mirage pour concentrer tou- 
tes ses facultés sur la révélation qui venait de lui être faite, 
afin d'achever de s'éclairer complètement. 

— De quelle date ce testament ? dit-il, il me surprend ; ma 
pauvre cousine s'attendait donc à mourir? 

— Il est daté du 15 juillet 188... au moment où Mme la com- 
tesse de Cramans a eu un accident. 

— Et il n'y en a pas d'autre depuis ? 

— Absolument pas: j'en suis certain. 

— La teneur en est étrange, reprit Alexis; le contrat de ma- 
riage de ma cousine ne donnait donc pas, comme d'usage, la 
jouissance de sa fortune à son mari? 

— Si, mais en cas de convoi, ce bénéfice cessait. 

— Toujours? 

— Toujours, répondit le notaire. 
Et d'un ton pénétré, il ajouta: 

— Mme la comtesse de Cramans était ime créature excep- 
tionnelle, elle ne vivait que par le cœur et adorait son mari 
d'une afïection exclusive et jalouse, dont cet acte est bien le 
témoignage. 

Edifié maintenant, Alexis se leva pour partir. 

— Monsieur, dit-il à Mtre Ribet, j'espère pouvoir compter 
sur votre discrétion: je tiens absolument à ce que mon cousin 
ignore ma démarche auprès de vous. 

— Oh ! Monsieur, protesta celui-ci, le secret professionnel ! 
Vous pouvez être entièrement tranquille. 

Et ayant reconduit avec une véritable obséquiosité M. d'E- 
rizel qui, pressé de rejoindre la voie ferrée, s'en allait à grands 
pas, iVItre Ribet eut, dans l'ombre, la grille refermée, un iro- 
nique haussement d'épaules : 

— S'il croit, celui-là, que le comte de Cramans va se rema- 
rier pour lui faire plaisir! 



DESILLUSION 357 



III 



Bien qu'ayant voyagé presque toute la nuit, la matinée était 
déjà avancée lorsqu'Alexis d'Erizel, ayant déjeuné en chemin, 
rentra chez lui. Dans l'escalier, il croisa la famille Thirvenet, 
locataire d'une partie du premier étage de la maison qu'il ha- 
bitait. 

Ce quasi-voisinage les avait mis en relations d'autant plus 
suivies, que M. Thirvenet, chef de bureau au ministère des Fi- 
nances, se trouvait le collègue du jeune homme. 

Il avait un fils, magistrat en province, et une fille, cette jolie 
Anaïs qu'Alexis, dans sa fatuité de beau garçon, croyait folle 
de lui. C'était peut-être beaucoup dire, mais assurément il lui 
plaisait, et M. et Mme Thirvenet, qui s'en étaient aperçus et 
désiraient marier leur enfant à son govit, avaient fait à AI. d'E- 
rizel quelques politesses qu'il avait acceptées, et quelques avan- 
ces auxquelles il n'avait pas répondu. 

Ce matin-là, les rencontrant sur le palier, forcément il dut 
s'arrêter pour leur livrer passage. 

— Conument allez-vous, dit M, Thirvenet, et quelle surprise 
de ne pas vous avoir vu hier au bureau, vous, la ponctualité 
même? 

— Le motif en e.st triste, répondit Alexis après avoir salué, 
je reviens de l'inhumation d'une de mes cousines, la comtesse 
de Cramans. 

— Une parente proche? interrogea Mme Thirvenet avec un 
intérêt poli et apitoyé. 

— C'était la fiile d'une sœur de mon père, une charmante 
femme de vingt-huit ans. 

— C'est une fin bien prématurée, observa M. Thirvenet. 

— Et bien inattendue, répondit Alexis ; ma pauvre cousine 
est morte en couches. Son mari est au désespoir, et je reviens 
moi-même tout bouleversé de ce coup soudain, et du spectacle 
de cette douleur. 

— Il y a de quoi, fit M. Thirvenet. 



35.S 



REVUE CANADIENNE 



— Soyez sûr, Monsieur, que nous compatissons 1)ien. . . crut 
devoir dire Mme Thirvenet. 

— Oh ! oui, appuya Anaïs, levant sur le jeune homme ses 
beaux yeux noirs avec une véritable expression de sympathie. 

Et voyant qu'on se séparait, elle ajouta très vite: 




— Vous voilà en deuil ; vous ne viendrez sans doute pas 
chez Mme Daustine? 

— Assurément non, repartit vivement Alexis, je serai au 
moins plusieurs semaines sans aller dans le monde. 

— Oh ! fit l'ingénue, avec une intonation naïvement désolée. 
Et il passa dans ses deux yeux, rieurs, d'ordinaire, une larme, 

que n'y amenait point la seule mort de Mme de Cranians! 

Alexis, à ce témoignage d'un sentiment qu'il n'ignorait 
point, répondit par un regard et un sourire (|ui n'étaient pas 
pour l'atténuer, et il prit congé, tout en murmurant à part lui : 

— Si elle se figure, la mignonne, qu'elle va me prendre au 
filet!... Moins que jamais maintenant ! 



DESILLUSION 359 

Il rentra dans son appartement sur ces derniers mots, qui 
peignaient nettement son état d'esprit. " Moins que jamais, 
maintenant ! Maintenant que j'ai retrouvé un espoir de devenir 
plusieurs fois millionnaire." 

Car, cet espoir, il l'avait désormais au fond de son cœur. Il 
ne s'agissait plus, 'fKJur le réaliser, que le comte de Cramans 
ne survécût pas à sa femme, comme un instant il l'avait cru, il 
fallait, au contraire, qu'il vécût, qu'il se reprît à la vie, qju'il se 
consolât, qu'il oubliât, ... et qu'il se remariât ! . . . 

Ces conditions semblaient à Alexis plus aisées à remplir que 
la première. Il me s'agissait plus d'attendre ce fait surnaturel et, 
— à moins d'exception monstrueuse, — échappant à la volon- 
té de tous : une mort, mais une résolution bien humaine, qui 
rentrait dans l'ordre des choses possibles, sinon probables; et, 
de même qu'il lui était interdit d'aider à la première solution, 
de même il lui était très aisé de s'employer à amener la se- 
conde. Il ne pouvait pas pousser son cousin dans la tombe, il 
n'était pas de loi au monde qui l'empêchât de le pousser au 
mariage. 

Qu'il réussît à l'y amener? il n'en doutait pas. Son opti- 
misime d'autrefois, qui renaissait de ses cendres pour le lui faire 
espérer, s'unissait à l'opinion qu'il se faisait de tous les hom- 
mes en général et du comte en particulier. Pour les juger, il 
regardait en lui-même, et n'admettait pas l'existence d'un 
amour éternel, résistant au temps et à l'absence, d'une fidélité 
survivant à la séparation. Il accordait bien au comte une sen- 
sibilité, une passion dont il se sentait incapable, mais il ne 
croyait pas cjue ses sentiments, qu'il qualifiait d'exaltation pas- 
sagère, pussent lutter contre l'action dissolvante des jours qui 
passent et contre l'intérêt personnel qui, tôt ou tard, parle 
haut. Or, cet intérêt, pour le comte qui avait été heureux avec 
une femme qui l'aimait, qui avait eu, grâce à elle, un intérieur 
charmant, c'était de retrouver l'une et l'autre, au lieu de se 
consumer en regrets stériles à un foyer désert. 

Malgré la clause du testament qui, en ce cas, devait l'appau- 



360 REVUE CANADIENNE 

vrir, Alexis était persuadé que, le jour où il le voudrait, M. de 
Cramans rencontrerait dix femmes pour une, prêtes à sécher 
ses larmes et à porter son nom, car, non seulement il était per- 
sonnellement presque aussi riche que la comtesse, mais il était 
encore séduisant et bien fait pour être aimé. 

Il avait trente-cinq ans anviron, alors, et quelques mois avant 
cette catastrophe qui l'avait ébranlé — comme une tempête 
efïeuille et ébranche, sans pourtant l'abattre, un arbre vigou- 
reux et sain, dont la prochaine sève réparera les désastres, — 
on ne îles lui eût pas donnés. 

Grand, brun, élégant, souverainement distingué, il était par- 
tout remarqué pour son grand air et sa beauté d'homme, une 
beauté mâle, aux traits réguliers, qu'adoucissaient ses mer- 
veilleux yeux noirs, au regard pénétrant et charmeur. 

La note dominante de son intelligence, très fine, très culti- 
vée, était, par contraste avec son physique, une délicatesse 
vraiment féminine. Il en résultait, pour lui, un tact affiné, une 
acuité de sensations qui les lui rendaient plus nombreuses et 
plus intenses. Il n'en faisait rien paraître ; de même que. plus 
qu'instruit, savant, sa simplicité n'en laissait ordinairement 
rien présumer, de même il enveloppait de réserve ses grandes 
qualités d'esprit et de cœur. D'elles aussi il était modeste, en 
avait la pudeur, qui lui faisait facilement garder pour lui des 
impressions qu'il jugeait, non sans raison, incompréhensibles 
pour la majorité des gens. 

Mais, lorsque mis en confiance par une amitié, une sympa- 
thie, ou même une similitude de vues, devinée en ses interlo- 
cuteurs, il se laissait aller à l'expansion, il découvrait un vrai 
trésor de sensibilité et de tendresse, une haute élévation de 
sentiments, une ingéniosité d'aperçus, une originalité de sen- 
sations, tout à fait exceptionnelles. 

Sa nature douce n'excluait ni la fermeté ni l'autorité. Il pos- 
sédait l'une et l'autre, mais n'en abusait pas. Il avait, au con- 
traire, le talent de se faire pardonner, à force d'humilité sincère 
et d'amabilité, sa supériorité en toutes choses. C'est là une ha- 



DESILLUSION 361 

bileté rare chez les favorisés de ce monde, qui leur assure de 
nombreux amis, en respectant l'amour-propre que chacun 
porte en soi, et qui, chez quelques-uns, prend ombrage des 
avantages des autres. 

Il était donc généralement très apprécié, surtout par les 
femmes, qui se sentaient de lui coniiprises et admirées. Lui 
aussi les aimait; justement en raison de sa féminité exquise, 
leurs tendances, leur commerce, leur amitié, leurs habitudes, 
leur conversation l'intéressaient. Mais d'amour? ayant mis 
très haut son idéal, il n'en avait jamais aimé réellement qu'une, 
la sienne. 

Son mariage avait été un roman. 

Il avait vingt-huit ans et, après les études les plus sérieuses, 
des voyages, des explorations avaient utilement rempli les an- 
nées de sa jeunesse, lorsqu'au retour d'une expédition africaine, 
où il avait tenu un rôle honorable, encore tout bronzé par le 
soleil de feu des longs déserts brûlants, il avait rencontré à 
Arras, où il faisait un séjour chez un de ses oncles, Mlle Elisa- 
beth Sergier, dont les parents habitaient, pendant l'été, le châ- 
teau de Mirebois, à 5 kilomètres de là. Elle était délicieuse- 
ment jolie. 

Sans doute, il avait vu des jeunes filles aussi séduisantes, 
mais celle-là, probablement, lui était destinée, car, dès la pre- 
mière heure, lui qui jusque-là avait gardé son cœur, s'en éprit 
follement. 

Elle était blonde, avec de grands yeux bleu clair qui, mal- 
gré leur innocence, vous remuaient jusqu'au fond de l'êtne. 
Vive, gaie, confiante, un peu exubérante, elle avait toutes les 
qualités qui manquaient à Césaire. Fut-ce ce contraste qui 
l'attacha si fortement à elle, en qui il trouvait le complément 
de sa propre nature? Il ne la connaissait pas de quinze jours 
qu'il repartait pour Versailles où habitait sa mère, la comtesse 
douairière de Cramans, afin de la supplier de venir demander 
pour lui la main d'Elisabeth Sergier. La comtesse, ayant pris 
quelques renseignements, ne se fit pas prier pour accéder au 



862 . REVUE CANADIENNE 

désir de son fils. On ne fit pas davantage de fâchons pour ac- 
cueillir favorablement sa démarche; en moins d"nn mois, le 
mariage fut conclu. 

Un dîner de famille devait réunir les deux familles à Mire- 
bois. D'avance, Mme de Cramans était venue s'installer à Ar- 
ras, chez son frère, d'où Césaire ne l>ougeait plus guère que 
pour aller chaque jour retrouver Elisabeth. Pourtant, depuis 
la veille, il était parti pour aller chercher à Paris la bague et les 
fieurs qu'il était désormais autorisé à ofïrir. On l'attendait à 
cinq heures à Mirebois où sa mère devait le rejoindre. La sur- 
prise de cette dernière, y arrivant vers sept heures, et ne l'y 
trouvant pas, n'eut d'égale que celle des Sergier de ne pas le 
voir avec la comtesse, comme ils le pensaient, depuis que la 
voiture envoyée à la gare, à sa rencontre, était revenue vide. 
De part et d'autre, on s'inquiéta de cette ab.sence, puis avec 
l'optimisme enraci'né des gens heureux, on lui découvrit une 
rassurante raison : L'étourdi avait manqué le train ! 

On retarda le dîner et l'on renvoya les chevaux au-devant 
de l'express de huit heures. Encore une fois, ils ne ramenèrent 
aucun voyageur. . . Alors on s'alarma davantage, Mme de 
Cramans plus que les autres. Que voulait dire cela? Etait-il 
advenu quelque accident au pauvre garçon? Avait-il confondu 
les dates et cru que le dîner n'était que pour le lendemain ? On 
se le demandait tout haut, mais, tout bas, dans les coins, les in- 
différents et les envieux, les malveillants et les jaloux, chucho- 
taient : S'était-îl dédit, le comte Césaire? 

Il fallut bien se mettre à table et il n'y eut rien de plus con- 
traint ni de plus triste que ce dîner de fiançailles sans fiancé. 

En en sortant, Elisabeth qui, très pâle, faisait pourtant 
bonne contenance, s'approcha de François d'Abrèze, le fils de 
cet oncle qui recevait Césaire à Arras, et courageusement lui 
dit: 

— Monsieur François, il est arrivé quelque malheur à M. de 
Cramans. 

— Vous croyez ? 



DESILLUSION 363 

— J'en suis sûre. Je n'ose le dire à sa mère pour ne pas 
l'angoisser davantage, mais je voudrais bien qu'on se rensei- 
gnât. 

— Je vais partir,. Mademoiselle, répondit le jeune homme. 

II se mit en route pour Paris. Les données étaient vagues 
pour retrouver son cousin, il ne savait même pas où il était des- 
cendu. 

— D'ordinaire, c'est au Grand Hôtel, qu'il s'installe, lui 
avait dit Mme de Cramans. 

Le jour se levait lorsque François d'Abrèze arriva boulevard 
des Capucines. Il s'informa. Oui, M. de Cramans, l'autre nuit, 
avait bien occupé une chambre, mais il était parti dans la ma- 
tinée de la veille, après avoir réglé son compte. 

Il s'était donc mis en route? qu'est-ce qui avait pu l'y re- 
tenir? 

François se demanda s'il n'y avait pas eu quelque accident 
de chemin de fer qu'il ignorait. Il se fit conduire à la gare du 
Nord pour se renseigner. La réponse négative le jeta dans une 
perplexité terrible. . . La pensée de s'adresser à la pohce l'en 
tira soudain. Il n'avait plus que cette ressource et en usa aus- 
sitôt. Deux heures après sa démarche à la préfecture, il fut in- 
formé que son malheureux cousin, victime d'une chute de voi- 
ture, était mourant, mort peut-être à l'hôpital Beaujon, où, 
d'urgence, on l'avait transporté. 

Lorsque François y arriva, le pauvre Césaire était dans un 
état comateux qui lui enlevait toute connaissance. 

Par ceux qui le soignaient, dont un interne, il apprit l'acci- 
dent. Le cheval du fiacre qui reconduisait M. de Cramans à la 
gare du Nord ayant ipris peur, s'était emballé, et, dans sa course 
folle avait accroché un tramway à vapeur qui, par le choc pe- 
sant de sa puissante masse, avait réduit en miettes le léger vé- 
hicule. Césaire, projeté au loin par la violence du premier 
heurt, était allé tomber dans les jambes des chevaux d'un om- 
nibus, qui venait en sens inverse, et là il avait été piétiné, 
meurtri, écrasé. On l'avait retiré inanimé et porté à l'hôpital, 
où, à l'arivée, une hémorragie avait failli l'emporter. 



36+ 



REVUE CANADIENNE 



Maintenant, le vomissement de sang arrêté, on espérait 
quelciue peu le sauver, malgré de graves lésions à la poitrine. 




Et il était là depuis presque vingt-quatre heures, mourant, 
sans avoir pu prononcer une parole, dire son nom. faire appe- 
ler sa mère. . . Sa valise avait dû être perdue dans le tumulte. 



DESILLUSION 365 

on n'en savait rien. La poche de poitrine de son vêtement, 
éventrée par l'horrible chute et les piétinements affreux, avait 
dû laisser échapper des papiers, un portefeuille peut-être, sans 
doute effeuillés au vent, car on avait trouvé dans ses autres 
poches bien des menus objets, mais aucun n'indiquant l'iden- 
tité du malheureux. 

L'adresse du tailleur, au col de la jaquette, et Jes armes de la 
bague chevalière qu'il portait au doigt, étaient les indices seuls 
pouvant le faire reconnaître. On pensait à les utiliser dans la 
mesure du possible lorsque François arriva et fut accueilli 
comme un sauveur par le personnel de l'hôpital, ennuyé de 
l'anonymat du blessé. 

Quelques heures plus tard, sa mère était auprès de lui, et 
celle qui n'était pas encore officieUement sa fiancée l'accompa- 
gnait. . . Elle avait voulu, au mépris des habituelles convenan- 
ces, revoir celui à qui elle s'était promise, et le premier regard 
du pauvre garçon, revenant à la vie, fut pour les deux chères 
tendresses qui, désormais, la remplissaient. 

Contre presque tout espoir, le malheureux jeune homme fut 
sauvé, mais son existence n'était plus immédiatement eii péril 
que sa santé générale la compromettait encore. Des lésions au 
poumon, il restait des traces graves, une toux d'alarme, des 
crachements de sang, sinistres avertisseurs, réclamant des 
soins assidus. Ils furent prodigués à Césaire. Dès que cela fut 
possible, on le transporta — non à Versailles — il n'eiit pu 
supporter le voyage, — mais dans un appartement à Paris, où 
sa mère s'installa pour Je soigner. 

Elle n'était pas souvent seule à son chevet. . . Lorsque les 
médecins eurent déclaré qu'il n'y avait plus de danger pro- 
chain, M. Sergier emmena sa fille, mais, au bout d'une semaine, 
elle demanda à revoir son fiancé, et ses parents, tout en sen- 
tant l'imprudence d'une pareille démarche, n'osèrent la refuser 
à la généreuse impulsion de leur enfant. EMe vint donc une 
fois encore près du blessé, puis, la saison s'avançant, et l'épo- 
que où les Sergier rentraient chaque année à Paris, Elisabeth 



3G6 REVUE CANADIENNE 

obtint qu'on la devançât un peu pour se rapprocher de Césaire. 

Une fois installée là-ibas, elle prit l'habitude d'aller chaque 
jour, avec sa mère, prendre des nouvelles de son ami et lorsque, 
étant mieux, il put jouir enfin de sa présence, d'y passer toutes 
ses après-midi. 

On en parlait bien un peu, en blâmant Mme Sergier, mais 
elle n'avait plus le courage d'éloigner l'un de l'autre ces jeunes 
qui s'aimaient, alors qu'elle voyait, surtout, quel bien faisaient 
au comte Césaire les visites de sa chère fiancée, et pensait au 
coup mortel qu'assurément elle lui porterait, en l'en privant. 
La séparation, pourtant, leur fut imposée. Césaire toussait 
toujours. On lui prescrivit le Midi. Il partit, accompagné de 
sa mère. Elisabeth eût bien voulu les suivre, mais son père 
s'opposa à ce déplacement. Il commençait à s'inquiéter du ré- 
tablissement si lent à venir du jeune homme, se demandant si, 
de l'accident funeste, il n'avait pas gardé quelque germe mor- 
tel. Et, dans le doute, il comptait sur cette absence pour déta- 
cher un peu sa fille de lui . . . Il n'y réussit pas. 

— Je comprends vos raisons, lui répondait-elle, et le sacri- 
fice que j'y fais est de ne pas vous demander d'épouser Césaire 
tout de suite, pour ne pas le quitter et avoir le droit de le soi- 
gner. J'attends donc, j'attendrai tant que vous l'exigerez, mais 
s'il avait le malheur de ne pas se remettre, je vous supplierais 
de nous laisser marier, afin que je puisse porter ostensiblement 
son deuil, qu'éternellement, j'aurais au cœur. 

Et M. et Mme Sergier se taisaient devant cet amour pro- 
fond, qu'ils avaient vu naître, ipuis imprudemment encouragé, 
et contre lequel ils se sentaient, désormais, impuissants. 

Le malheur qu'ils redoutaient pour leur fille lui fut épargné. 

Césaire, dont la forte constitution avait été ébranlée, non 
mortellement atteinte, Césaire se remit. Le printemps le vit 
revenir dans le Nord, où l'attendait sa fiancée fidèle. S'il n'a- 
vait tenu qu'à elle et à ses parents, dont elle eût emporté le 
consentement, le mariage eût eu lieu alors; mais le jeune 
homme, dans sa délicatesse, ne le voulut pas ainsi. Il n'était 



DESILLUSION 367 

point encore assez certain de sa guérison et, s'il s'était cru ap- 
pelé à disparaître, n'eût pas consenti à lier sa vie condamnée à 
celle de cette enfant qui l'adorait, mais devant laquelle l'avenir 
s'ouvrait. L'été se passa donc, qui le mena aux eaux; puis, 
au commencement de l'hiver, il repartit pour le Midi, malgré 
les larmes d'Elisabeth, qui oubliant, dans la confiance de son 
amour, toute dignité, lui avait dit : 

— Oh ! Césaire, donnez-moi le droit de vous accompagner 
et, quel qu'il soit, de partager votre sort en ce monde ! 

Il avait été touché au cœur par tant d'amour, mais il avait 
résisté à la tentation suprême. 

— Non, avait-il répondu, en conscience je ne le dois pas, je 
ne le puis pas; mais, puisque vous le voulez bien, Elisabeth, 
et que vous m'aimez assez pour cela, accordez-moi encore quel- 
ques mois de fidélité et d'attente et j'espère, alors, s'il plaît à 
Dieu, pouvoir, sans scrupule et sans danger, assumer devant 
le ciel et les hommes le devoir d'assurer votre bonheur et de 
protéger votre vie. 

Au printemps suivant, Césaire revenant, cette fois, entière- 
ment rétabli, ils s'étaient épousés ! . . . 

Il y avait cinq ans de cela, cinq ans qu'ils étaient heureux 
d'un bonheur au-dessus des bonheurs de ce monde. La main 
de Dieu, dans ses impénétrables desseins, venait de le briser, et, 
aujourd'hui, la catastrophe à peine accomplie, Alexis pensait 
déjà pour le comte, à le consoler du présent et à lui faire ou- 
blier le passé ; jugeant l'amour qui avait illuminé sa vie sus- 
ceptible de consolations et capable d'oubli. 



CA suivre) 



UN APPEL A DIEU 



La livraison des Etudes des Pères de la Compagnie de Jésus 
du 5 septembre 1901, nous apportait naguère un article, signé 
par le Révérend Père Joseph Burnichon, qui est vraiment ad- 
mirable de fond et de forme. 

De nos jours, nous le savons, on prodigue à tout propos et 
souvent hors de propos, les qualificatifs et les épithètes. C'est 
assez embarrassant pour qui veut gander sa liberté d'allure et 
admirer en conscience un article digne de l'être; il a l'air de 
brûler l'encens et l'on se demande s'il est convaincu. 

Le moyen sans doute d'éviter cette banalité du parti-pris est 
vite indiqué: il ifaut justifier ses louanges, c'est tout simple. 

Nous allons nous y essayer, bien assuré de porter tout 
seul, au cas d'insuccès, le poids de la culpabilité ; car si jamais 
un article de revue a été admirable, c'est-là-dire étonnant et 
beau tout ensemble, c'est celui-là. 

Le Père Burnichon l'intitule: "Les derniers jours d'un 
condamné." On devine qu'il s'agit de ces condamnés pour le 
crime de vœux de religion, que la loi dite à' Association, en 
France, va chasser ou a déjà chassés loin du sol de leur patrie. 

Avec une vivacité saisissante, le distingué Jésuite peint l'état 
d'âime de ces vénérables bannis, au imc«nent de leur départ ; 
avec une vigueur très fîère, il stigmatise les illogismes et les 
brutalités des républicains autocrates de 1901 : avec une di- 
gnité très noble, il proteste contre les lois odieuses; avec un 
bon sens implacable, il écarte les explications boiteuses et les 
prétextes fallacieux ; puis, à la façon des martyrs, il finit par 
s'incliner devant l'iniquité des hommes en appelant à Dieu : 
" Ad tuum. Domine Jesu, tribunal appello ! " 

Nous avons lu cet article, une première fois, par un dimanche 



UN APPEL A DIEU 369 

d'octobre. La nature était triste. Les feuilles s'en allaient au 
\ent, toutes jaunies et froissées. Les arbres dénudés parais- 
saient comme abandonnés. Le ciel lui-même, en gris sombre, 
pleurait doucement, par intervalle. Cette poésie automnale 
était comme le cadre naturel dans lequel nous groupions, par 
la pensée, les bannis fugitifs de là-'bas. 

Nous arrivions aux dernières lignes de rarticle précité quand 
un rayon de soleil traversa soudain la croisée, juste au moment 
où ce cri du chrétien, venu du cœur sous la plume du Jésuite, 
illuminait notre tristesse: "Ad tuum, Domine Jesu, tribunal 
appello! " 

Oui, certes, ils ont droit d'en appeler à Dieu, les chers pros- 
crits de France ! et c'est pour le redire à nos amis de la RevuE 
Canadienne que nous nous hasardons à analyser les belles 
pages signées par le Père Burnichon. Ceux qui soufïrent là- 
bas sont deux fois nos frères, par le sang et par la foi. Sou- 
venons-nous-en et ne leur marchandons ni nos sympathies ni 
nos prières. 



Du 1er juillet au ler octobre deux cent mille religieux et reli- 
gieuses de France, ont dfi prendre parti entre la demande d'au- 
torisation exigée par la loi et Ta dissolution menaçante. Le 
Pape a laissé à chacune des Congrégations visées par l'ultima- 
tum de la loi Waldeck, le soin de voir et de décider lequel des 
deux maux était pour elle le moindre. Beaucoup ont choisi 
l'exil. 

Le Père Burnichon explique que les Jésuites n'ont pas eu à 
choisir. " Certaines victimes étaient marquées d'avance pour 
le sacrifice," entre autres évidemment, les fils de LoyoJa. " La 
Compagnie de Jésus, écrit-il, est en possession de recevoir les 
premiers coups." D'ordinaire en efïet, de tous les condamnés 
à mort par les potentats de la libre-pensée, les Jésuites sont 
pour le moins de la première charrette. On se souvient des lois 
de M. de Bismarck et des décrets de 1880. D'oii l'écrivain des 
Novembre.— 1901. 24 



370 REVUE CANADIENNE 

Etudes conclut qu'il est aussi bien que personne en position de 
parler des derniers jours d'un condamné. 

Quant à nous qui voyons les choses de loin et qui n'avons pas 
à en souffrir personnellement, nous nous consolerons peut-être 
en pensant que les Jésuites savent mourir. . . et ressusciter, 
parce que pour eux plus que pour tout autre sans doute, s'est 
réalisée la prophétie de Tertulliein, le sang de leurs martyrs a 
toujours été une semence féconde. 

Mais, pour les condamnés eux-mêmes, il s'agit de marcher au 
supplice, et si forte que soit la foi, la nature a bien le droit de 
protester. 

Tout d'abord que vont-ils souffrir? 



'Quitter son couvent, sa famille religieuse, ses frères, ses 
œuvres et sa vie pour la terre de l'exil qu'est-ce que c'est bien si 
ce n'est laisser là " tout un ensemble de choses dont on ne fait 
pas l'inventaire, dont le banni lui-même ne saurait pas dire le 
nom et dont pourtant l'absence hie.'^ 

" Supposez, continue le Révérend Père, qu'on vienne un jour 
" vous arracher par la force, de votre demeure, cette demeure 
" fût-elle une chaumière, vous séparer de votre famille, vous 
" disperser, vous et les vôtres, avec défense de vous retrouver 
" sous le même toit ; est-ce que votre cœur ne sera pas brisé et 
" votre existence flétrie ? Est-ce que l'on vous consolera beau- 
" coup en vous montrant ks rues et les boulevards, et en vous 
" disant que vous êtes libres maintenant d'aller où bon vous 
" semble, de loger comme il vous plaira, à l'hôtel ou en garni, 
" à condition que pas un des vôtres n'y sera avec vous? " 

Ah ! sans doute, ceux qui prétendent anéantir les congréga- 
tions en seront pour leurs frais — et ces frais-ilà vont grever le 
budget! — Oui, on peut dissoudre les communautés en abusant 
de la force, mais la congrégation se maintiendra quand même, 
car son existence dépend de la conscience de ses membres et 



UN APPEL A DIEU 371 

la conscience est au-dessus des atteintes de la force brutale. 

Jadis les édits des Néron et des Domitien se sont exécutés, mais 

l'Eglise a vécu. 

Il n'en reste pas moins vrai que la dissolution et la dispersion 

feront souffrir. L'écrivain des Etudes le sait par expérience et 

il en parle avec une émotion comunicative : " Il y a vingt 
' ans, le gouvernement mobilisa la police, l'armée et les serru- 
' riers pour nous jeter à la rue. . . Oui; il y eut alors, pendant 
' des années, pour la plupart des religieux expulsés, de cruelles 

■ souffrances morales, sans parler des autres. Nous sommes 
' hommes après tout et nos âmes ne sont pas fortes à la façon 
' des rochers. Puis, on ne recommence pas sa vie à tout âge, 

■ et quand on essaie de transplanter les arbres qui ne sont plus 
'jeunes, ils languissent et ils meurent. . ." 



Et c'est cette vie-là qu'il leur faut revivre! 

De par quel droit ose-t-on, en ce temps de liberté et d'égalité, 
mettre ainsi les gens à Ja porte? Il n'y en a pas d'autre que 
celui de la force. La voix autorisée de Léon XIII a réprouvé 
hautement "de telles lois, parce qu'elles sont contraires au 
droit naturel et évangélique. . . " (Lettre aux supérieurs géné- 
raux, 22 juin 1901). Le droit évangélique, les Jacobins qui 
gouvernent la France ne s'en préoccupent guères, mais au 
moins on serait en lieu d'attendre qu'ils n'aJbdiquent pas leur 
raison. Même pour eux le droit naturel subsiste. Et pour- 
tant!. . . 

Le Père Burnichon rappelle à propos le mot de Renan, ré- 
pondant à quelqu'un qui demandait à suivre un cours de droit 
naturel au Collège de France : " Il n'y a pas de droit naturel ! " 
Cette parole peut surprendre dans la bouche d'un homme aussi 
avisé que Renan, mais, après tout, quand on nie Dieu, que 
voulez-vous qu'il reste à l'homme si ce n'est sa force brutale . . . 
et ses faiblesses ? 



372 REVUE CANADIENNE 

Le droit naturel, écrit le Père Burnichon, " a été singulière- 
ment négligé dans les discussions de l'une et de l'autre 
chambre," lorsque s'est votée Ja loi d'association. 

Nous en demandons pardon à l'illustre écrivain des Etudes, 
mais nous ne sommes pas prêt à admettre, pour notre part, ces 
reproches indirects à l'adresse des députés et des sénateurs 
catho^liques. 

On comprend sans peine qu'il ait fallu aux champions de la 
bonne cause, et au Palais Bourbon et au Luxembourg, suivre 
avant tout leurs adversaires sur le terrain où ils se plaçaient. 
A cela rien d'étonnant. Mais dire qu'ils ont singulièrement né- 
gligé de traiter la question au point de vue du droit naturel, 
c'est à notre avis — disons-le respectueusement — aller trop 
loin. 

Les députés catholiques et leurs collègues du sénat ont trop 
noblement et trop fièrement défendu ime cause qu'ils savaient 
à peu près perdue d'avance, pour qu'on ne leur rende pas ce té- 
moignage qu'ils ont fait ce qu'ils ont pu, qu'ils n'ont rien négligé 
et qu'ils ont livré le (plus beau combat oratoire ,qui se soit en- 
tendu, sous les voûtes des chambres françaises, depuis les jours 
de Montalembert et de Dupanloup. 

Qu'on relise, par exemple, le discours du 21 janvier, à la 
chambre, de M. le comte Albert de Mun, ou encore les décla- 
rations du 13 juin, au sénat, de M. l'amiral de Cuverville, et 
nous croyons que l'expression du Révérend Père Jésuite pa- 
raîtca au moins un peu forte. 

Dans l'un de ces brillants mouvements d'éloquence dont M a 
le secret, et alors qu'il donnait aux députés de France l'une des 
plus profondes leçons de christianisme qu'ils aient jamais re- 
çues, M. de Mun s'écriait : " Non ! ce n'est pas le décourage- 
" ment et la lassitude, ce n'est pas la déception du cœur ni 
" l'effroi de la vie qui peuplent les couvents, c'est l'irrésistible 
" et l'impérissable attrait du sacrifice et du dévouement (vifs 
" applaudissements) ; c'est le mystérieux besoin que la foi met 
" aux âmes croyantes d'accomplir par ce don de soinmême la 



UN APPEL A DIEU 373 

■■ loi fondamentale du christianisme. Ne cherchez pas ailleurs 
" le secret de la vie religieuse : il est là, à des profondeurs où 
" les lois et les gouvernements ne peuvent atteindre, où s'alimente 
" sa source intarissable et d'où s'élancent sans trêve, vers le 
'■ monde mouvementé d'ambitions, de révoltes et de passions, 
" vers le monde refroidi par l'égoïsme, labouré par la misère et 
" la souffrance, ces hommes et ces femmes qui ont renoncé à 
" lui demander ses joies pour lui donner leurs exemples de 
" pauvreté volontaire, de charité héroïque, d'obéissance réflé- 
" chie, de dévouement sans récompense humaine, quelquefois 
" payés par l'outrage et par le mépris, et qui font ainsi dans le 
" sacrifice de leur liberté, le dernier, le plus magnifique, le plus 
'■ décisif nsage de la liberté cUc-nicmc! " (Appl. prolongés.) 

Et le 13 juin, au sénat, en réponse au rapporteur M. Vallé, 
nous entendons M. l'amiral de Cuverville rappeler avec énergie 
les propres paroles du Pape, à savoir que " partout où a été res- 
" pecté le droit nattirel de tout citoyen de choisir le genre de 
" vie qu'il estime le pJus conforme à ses goûts et à son perfec- 
" tionnement moral, partout aussi les ordres religieux ont surgi 
" comme une production spontanée du sol catholique. . . " Et 
ce n'est pas- avec une force moindre que M. l'amiral proclame 
ensuite " que les vœux ne relèvent que de la conscience et que 
■' la loi ne les connaît pas ", ou encore, en citant une lettre d'un 
père de famille justement indigné, " que traiter ainsi les reli- 
" gieux en criminels c'est les priver de leurs droits légitimes... ! " 

Nous le savons bien, personne ne s'est borné à ne développer 
que la thèse de droit naturel, on y ajoutait des considérants 
venus d'autre source; mais il nous avait paru que de tous ces 
discours catholiques et modérés (factions de Mun-Gayrand 
et Méline-Ribot), que nous avons tous lus aussi bien que ceux 
de leurs adversaires, il jaillissait une note d'ensemble qvù disait 
à M. Waldeck-Rousseau et à ses fidèles : " Vous commettez 
une injustice ! Vous péchez contre le bon sens ! Vous violez 
la nature." N'était-ce pas là un appel au droit naturel ? 



374 REVUE CANADIENNE 

Le Père Burnichon y revient — et en cela nous l'admirons, — 
avec une belle vigueur que n'affaiiblit en rien une fine pointe 
d'ironie. Le Code, dit-il, ne reconnaît pas les vœux? Soit. 
Mais de ce qu'il ne les reconnaît pas, s' ensuit-il qu'il les dé- 
fende? C'est absurde. 

D'ailleurs, continue-t-il, je ne demande pas à la loi de sanc- 
tionner mes vœux. J'ai le droit naturel de formuler dans mon 
for intérieur tel engagement, même perpétuel . . . cela me 
regarde et ne regarde que moi ! La loi n'a rien à y voir sans se 
permettre une " invasion tyrannique et vaine sur le domaine de 
" la conscience." 

C'est là du franc-parler ou nous ne nous y connaissons pas. 
C'est dire carrément à ces Messieurs du Parlement : frappez, 
si vous le voulez, du glaive de votre loi; mais, sachez-le bien, 
ma conscience est plus haute que vos coups. Libre je suis et 
libre je reste dans mon cœur et dans mon âme. Vous vous 
attaquez au droit naturel? Cela ne l'empêche pas de rester 
debout. Votre loi n'en est pas une. 

Encore une fois ce langage est digne et ferme; mais le dis- 
tingué correspondant des Etudeis n'eîit rien perdu à ne pas re- 
procher aux orateurs catholiques de la chambre et du sénat une 
négligence que l'on peut, croyons-nous, persister à ne point voir. 



Si on attente au droit naturel par cette loi d'association, on 
viole aussi, argumente l'écrivain des Etudes, le droit constitu- 
tionnel qui veut l'égalité de tous les citoyens devant la loi. 
C'est très clair en efïet. Pour les uns la loi Waldcck est " libé- 
rale jusqu'à l'abdication," pour les autres elle est " autoritaire 
jusqu'à l'absolutisme." En vertu de son dispositif, vous êtes 
libres d'être des francs-maçons, des socialistes, des anarchistes, 
des sans-patrie... mais pas des rehgieux ou des religieuses! 
Pour cela il vous faut demander l'autorisation au gouverne- 
ment et non pas l'autorisation légale, qui confère la personna- 
lité civile, mais — comme le note très bien le Père Burnichon — 



UN APPEL A DIEU 375 

ce qu'il vous faut, dans toute la force odieuse du terme, c'est la 
permission. 

Pourquoi deux poids et deux mesures? 

Le savant religieux a cherché les raisons des persécuteurs 
de riioines et de nonnes dans leurs rapports et leurs discours. Il 
n'a rien trouvé et pour cause. 

M. Vallé, le rapporteur au sénat, a parlé de vœux non auto- 
risés par le Code ! Déjà, justice est faite de ce procédé qui 
consiste à conclure du fait qu'une chose n'est pas sanctionnée 
par la loi à ce fait tout autre qu'elle est défendue. C'est tout 
bonnement absurde. 

M. le rapporteur a rappelé en outre — lui, un républicain ! — 
que l'autorisation préalable était jadis exigée sous les régimes 
monarchique ! Les voilà bien sous leur vrai jour, quoi qu'ils 
en disent, Jes hommes des principes de 89 ! " Crois ce que je 
dis ! Fais ce que je veux. . . ou meurs ! " Louis XIV n'a jamais 
été aussi autocrate. 

Mais, avait expliqué M. WaldeckHRousseau, et beaucoup ont 
repris l'argument, les associations religieuses ne développent 
pas l'individu comime les autres sociétés humaines ; elles le dimi- 
nuent au contraire, l'annihilent au profit de la congrégation. Et 
voilà pourquoi il faut aux religieux un traitement spécial, un 
règlement particulier ! . . . 

Oh! comme elle est fière et belle la riposte du fils de St- 
Ignace : " Non ; nous ne nous sentons pas le moins du monde 
" absorbés, ni diminués, moins encore anéantis. Il n'est pas 
" un religieux qui ne puisse dire comme ce moraliste: Quand 
■' je me regarde, je me méprise ; mais quand je me compare, 
"je suis tenté de m'enorgueillir. Sans forfanterie aucune, 
" nous pouvons affirmer que nous cultivons notre intelligence 
" et trempons notre volonté, sous la discipline religieuse, autant 
" que nos voisins, dans la possession de ce qu'ils appellent leur 
"indépendance; et à tout prendre, nous nous estimons plus 
" libres que beaucoup de nos concitoyens dont les servitudes 
"sont autrement lourdes que celle de notre règle; et je ne 



376 REVUE CANADIENNE 

" pafle ipjas même ici des fonctionnaires de haut et bas étage 
" pour qui la liberté sous ses iormes les plus précieuses est cer- 
" tainement moindre que dans les couvents les plus austères. 
" Avant de crier au paradoxe, je demande qu'on prenne la peine 
" d'examiner et de réfléchir. Non, une fois encore; notre per- 
" sonnalité n'est point si diminuée, si anéantie qu'on se plaît à 
" le dire; si eJle l'était en effet, apparemment on ne se donne- 
" rait pas tant de mal pour nous exterminer. On ne part pas 
" en guerre contre des cadavres." 

Au reste, si prononcer des vœux c'est une violation des lois, 
comme on l'a proclamé du banc des ministres, pourquoi parler 
d'autorisation? Et l'intelligent Jésuite, bon dialecticien comme 
tous ses frères, laisse ces Messieurs du ministère et des commis- 
sions dansl'impasse d'un dilemme qui n'est pas commode: Ou 
bien, leur dit-il, nos vœux sont contraires au droit et vous 
n'avez ipas à les autoriser; ou bien, ils sont dans l'ordre et 
vous n'avez qu'à nous laisser tranquilles ! C'est simple et con- 
cluant. 



Cette prétendue raison de " l'abdication des droits de l'indi- 
vidu " n'est donc qu'une habileté qu'on présente pour la gale- 
rie et que les auteurs de la loi néfaste ne jugent pas au sérieux, 
c'est évident; mais, ils s'en vont répétant, et d'autres avec 
eux — même des catholiques ! — : " Ces sociétés de religieux 
ce ne sont pas des associations comme les autres. . . ! " 

Pour ça, bien sûr, admet le Père Burnichon, " il y a certaines 
" différences entre un couvent d'Ursulines et une loge de 
"francs-maçons"; mais la question est de savoir si le carac- 
tère propre du religieux lui mérite d'être privé des franchises 
communes . 

Les religieux font des vœux, des promesses à Dieu ! 

En quoi, cela fait-il tort à la société? Si absolue que soit leur 
obéissance, elle ne les mènera jamais qu'à faire bien et mieux. 
Que dites-vous, au contraire, de l'obéissance aveugle et idiote 



UN APPEL A DIEU 377 

du socialiste anarchiste dont le bras frappe souvent à la tête et 
au cœur des nations? Vraiment, le Caserio de Carnot et le 
Czolgoss de McKinley ne vous paraissent-ils ipas autrement 
dangereux que tous les Jésuites du, monde? 

Mais les Jésuites et autres religieux vivent en communauté? 

A qui cela nuit-il ? si c'est leur goût et leur désir, qu'avez- 
vous à y voir? Ne vit-on pas en communauté dans vos lycées 
et dans vos hôtels des bains de mer? 

Oui, mais les moines ne sont pas libres de quitter la commu- 
nauté, on exerce sur eux une contrainte morale, il faut les pro- 
téger contre leurs supérieurs ! 

D'abord, ce n'est pas le cas qu'on leur en impose, le Père 
.Burnichon le nie avec raison. Celui qui possède un tant soit 
peu l'histoire de l'Eglise et des communautés le sait très bien. 
D'ailleurs ce qu'on affirme sans preuve se réfute de même: 
" quod gratis asseritur et gratis negatur! " Enfin, il serait cu- 
rieux de demander aux milliers de religieux et de religieuses 
qui quittent la France, au moment où nous écrivons ces lignes, 
'd'oîi vient la contrainte qu'ils euibissent, si c'est de leurs chers 
règlements ou de la néfaste loi Waldeck! 

Mais toujours, reprend-on, il y a le danger économique, le 
péril de la mainmorte. 

On se le rappelle, l'illustre comte de Mun a fait jadis s'éva- 
nouir bel et bien le fantôme du milliard des Congrégations. 
L'écrivain des Etudes n'ignore pas que ce point est réglé pour 
tout le monde. Inutile d'insister, chez les voteurs de la loi, ra- 
dicaux et autres, aussi bien que chez les opposants, modérés ,et 
catholiques, l'épouvantail des richesses congrégationnistes est 
une simple mise en scène destinée à éblouir les badauds; et 
puis, souligne le Révérend Père, " si la mainmorte est nuisible 
■' la mainmorte religieuse ne l'est pas plus que la mainmorte 
" laïque " ; or, tout le monde sait que celle-ci, en France, se 
compte dans la colonne des mille, tandis que celile-là n'en est 
qu'aux unités. 

Encore un coup, pourquoi donc les religieux doivent-ils être 



378 REVUE CANADIENNE 

traités avec une rigueur spéciale? Et le Jésuite logicien fouille 
les discours. . . ? Enfin, il trouve dans celui de M. Léon "Bour- 
geois à la chambre, une pièce de résistance. Nous la connais- 
sions cette pièce, ayant lu dans le temips le discours de l'ancien 
ministre radical. A la cham'bre même on ne s'était pas gêné 
l>our hausser les épaules. Il y a de quoi ! 

Parmi les innombrables .cahiers de devoirs envoyés à l'Expo- 
sition de 1900, le dit M. Bourgeois a lu sur celui d'un élève des 
Frères de la Doctrine chrétienne des paroles blessantes. . . 
pour les Protestants! Horreur! On s'est voilé la face et on 
a . . . affiché le discours Bourgeois dans toutes les communes 
de France ! 

Et dire que c'est là de l'histoire ! que c'est par quelques faits 
de cette nature qu'on prétend prouver que les religieux sont un 
danger pour la République ! O liberté des républicains radi- 
caux de 1901, que ton soleil est pâle! 



Qu'on ne nous parie plus des excès d'absolutisme du Roi- 
Soleil ou du grand Bonaparte! Au moins ces gens-là étaient 
roi ou empereur et ils étaient logiques; mais, Messieurs Wal- 
deck-Rousseau, Millerand et Vallé ne sont que républicains, 
eux! 

Cela ne les a pas empêchés — tant la nécessité est mère de 
l'invention — de chercher des précédents à leur loi draconienne 
dans V autorisation préalable de jadis. " Du temps des rois, 
" disent-ils, on ouvrait et on fermait les couvents ... à sa dévo- 
" tion, selon son bon plaisir! Donc nous pouvons en faire 
" autant." 

" Mais alors, riposte finement le Père Jésuite, ce n'était pas 
" la peine de changer, et l'on pouvait faire l'économie de ré- 
" volutions qui nous ont coiité horriblement cher." 

La monarchie avait autrefois absorbé toutes les libertés des 
citoyens. C'est un excès dont, au dire de plusieurs, les mo- 



UN APPEL A DIEU 379 

narques sont morts ! Alais au moins les gens s'appelaient en 
ce temps-là des sujets et non pas des citoyens\ Mais au moins 
on avait la décence de dire carrément: l'Etat c'est moi! (Louis 
XIV) ou encore: c'est légal parce que je le veux! (Louis 
XVI). Et puis, devant l'omnipotence du souverain tous de- 
vaient s'incliner. Le favoritisme créait des " mignons " et 
c'était un abus, c'est vrai; mais il ne constituait pais toute une 
catégorie de sujets en une cohorte de bannis et de chassés. 

Sous les Louis XIV et les Napoléon, dit très bien l'écrivain 
des Etudes, " nul n'avait la liberté de ses gestes. Aujourd'hui, 
" tout le monde l'a, nous seuls exceptés. Pourquoi ? On a 
■■ renversé le trône et avec lui tout l'édifice politique que le 
" trône soutenait. Pourciuoi aller ramasser dans ces ruines les 
■' liens qui enchaîneront toute une catégorie de citoyens. . . ? " 

Et le Jésuite justement indigné, jette à la face de ses persé- 
cuteurs la vraie réponse à ce ppurquoi. Ah ! c'est parce que 
vous êtes les plus forts et que vous abusez de votre force ! Vous 
ne faites penser, continue-t-il (équivalemment) avec une ironie 
mordante, à ces revendeuses du sac des Tuileries, de 1848, qui 
se carraient dans les fauteuils des rois en ricanant grossière- 
ment : " A présent, c'est nous qui sont les princesses." 

Mise en bel humeur — malgré la tristesse de l'heure actuelle 
— la fine plume du Révérend Père pénètre avec adresse les des- 
sous de la table où sont assis les princes nouveaux, " ces huit à 
" neuf cents personnages, dit-elle, parmi lesquels un certain 
" nombre ne sont honorables que selon la formule parlemen- 
" taire ", et, savez- vous ce qu'elle nous révèle? C'est que, pa- 
raît-il, il n'y a pas moins de soixante-dix de ces Messieurs qui 
ne touchent pas leur traitement, attendu que leurs créanciers 
ont obtenu en justice une saisie-arrêt ! Qui sait, si on eût voulu 
les acheter, se demande le Père Jésuite, si la majorité de 60 
votes de M. Waldeck-Rousseau se fût maintenue?. . . 

* * * 

Ce n'est pas tout de faire voir l'injustice de la loi Waldeck et 



380 KEVUE CANADIENNE 

la faiblesse de ses considérants. Puisque le Père Burnichon a 
entrepris de nous dire l'état d'âme de ces condainncs nouveau 
genre, à leurs derniers jours, il lui convient d'analyser aussi la 
position que crée la néfaste loi à ceux-là mêmes qui demandent 
l'autorisation ; car, il ne faut pas l'oublier, ceux-là restent aussi 
des condamnés! Quelques-uns verront sûrement échouer leur 
requête dès l'ouverture des procédures et les formalités de la 
demande. C'est entendu,, "il y a des victimes marquées d'a- 
vance pour le sacrifice." Celles-là elles ifont aussi bien de 
prendre tout de suite le chemin de l'exil. Mais les autres ? . . . 

On n'ignore pas que les congrégations autorisées restent 
quand même à la merci d'un décret des ministres. Sitôt qu'elles 
déplairont à l'une ou l'autre des têtes importantes du souverain 
à 700 têtes, on leur biffera l'autorisation d'un trait de plume. 
C'est la lettre de cachet, tout simplement ! 

Qu'on se serve de pouvoirs discrétionnaires pour rappeler à 
l'ordre certaines sociétés dangereuses et même les dissoudre, 
c'est parfois nécessaire au bien de l'Etat ; mais, ces pauvres 
religieux quelle nouvelle conspiration des poudres peuvent-ils 
imaginer? N'importe, ce sont des suspects! Il faut les pros- 
crire ! 

En les supprimant ainsi en bloc, songe-t-on qu'on atteint les 
religieux jusque dans leurs foyers et dans leur intimité? Dans 
une société politique, scientifique ou littéraire, il n'en va pas 
' ainsi; la société supprimée, les sociétaires ont encore leur foyer 
et leur toit. Mais une congrégation est tout ensemble la so- 
ciété, le toit et le foyer, où se meut, s'abrite et s'alimente la vie 
du religieux. Partant, on ne devrait dissoudre une congré- 
gation qu'avec mille précautions ; il faut être aveuglément pré- 
venu pour ne pas le comprendre. Quand même, à celles-ilà qu'ils 
daignent autoriser ces Messieurs du Parlement n'offrent en 
perspective rien de plus rassurant qu'un coup de plume... 
qui peut être mortel. O égalité républicaine, que tu es 
étrange ! 



UN APPEL A DIEU 381 



Donc la lettre de cachet existe bel et bien. Vous êtes moines 
ou nonnes! "Nonpiacet!" AUez-vous-en ! Vous n'avez pas 
de droits ! 

Et le Révérend Père cite le mot cruel de la mégère de Ju- 
vénal : " Qu'on dresse une croix pour cet esclave," dit-elle. — 
'.' Mais, quand il s'agit de la mort d'un homme, on peut at- 
*' tendre qu'il soit coupable de quelque chose ... " — " Imbé- 
" elle, un esclave est-il un homme?. . . Je le veux, je l'ordonne; 
" sit pro ratione voluntas : là où il n'y a pas de raison que ma 
" volonté suffise ! " (Sat. VI.) 

Ce qui est le plus attristant, poursuit l'écrivain des Etudes, 
c'est que l'esiprit public se désintéresse de cette si grave ques- 
tion. Le Révérend Père reconnaît certes que des voix et des 
plumes autorisées n'ont pas ménagé leurs sympathies aux re- 
ligieux proscrits, mais il note avec douleur que beaucoup, par- 
mi ceux qui n'ont pas à souffrir personnellement de l'injustice 
de cette loi, se consolent assez vite. On croit que la loi ne sera 
pas appliquée, qu'il y aura des adoucissements. D'aucuns vont 
jusqu'à justifier leur tranquillité en faisant des reproches aux 
religieux, par exemple : d'avoir bâti trop d'églises, d'avoir fait 
trop d'oeuvres, de n'avoir pas soutenu les journaux catholiques, 
de n'avoir pas repris l'Alsace-Lorraine aux Allemands, même 
d'avoir envoyé Dreyfus à l'ile du Diable et de n'avoir pas assez 
(ou trop?) travaillé à l'élection des députés catholiques et 
enfin (qui le croirait?) de n'avoir pas, par ladrerie, acheté les 
députés à vendre ! Assurément ces reproches et d'autres sem- 
blables, venus de plumes catholiques, sont singulièrement pé- 
nibles! Hélas! l'humanité est toujours faible par un point et 
l'égoïsme est parfois bien osé ! 

Quoique le Père Burnichon se soit un peu complu à ressasser 
ces vilenies et à faire voir ce mauvais côté des choses, nous ne 
nous permettrons pas de l'en blâmer. Il était en droit de lé- 
gitime défense aussi bien contre les faibles de la bonne cause 



382 REVUE CANADIENNE 

que contre les intolérants du parti adverse. Nous souhaitons 
de tout cœur qu'on ouvre davantage les yeux à certains en- 
droits et qu'on réfléchisse mieux à la situation que cette loi 
malheureuse à faite aux catholiq^ues de France ! 

* * * 

Que reste-t-il donc aux religieux bannis de leur patrie? Il 
leur reste à pardonner et à s'en remettre à Dieu ! " C'est toute 
" la vengeance que ces affreux Jésuites tireront des hommes 
" qui leur auront fait tant de mal." 

D'autres crieraient " aux armes " et demanderaient du sang î 
L'écrivain des Etudes est trop bien le fils de St-Ignace pour ne 
pas connaître l'étonnante leçon que le Christ et ses martyrs ont 
enseignée au monde, dix-neuf siècles passés ! 

Nous n'avons pas pu lire sa dernière page sans ressentir une 
vive émotion, et, comme nous le disions au début de notre ar- 
ticle, le rayon de soleil que nous octroyait soudain cette triste 
nature d'automne, au moment où nous finissions la lecture des 
" derniers jours d'un condamné," était une bien faible image 
du rayon de foi chrétienne qui sortait réconfortant de cette 
page dernière et de ce dernier cri du cœur: "J'en appelle, ô 
Jésus, à votre tribunal — ad tuum. Domine Jesu, tribunal ap- 
pello!" 

Avant de finir ainsi, le Père Jésuite avait voulu cependant 
remarquer que la Providence ménage parfois, dès ici-bas, des 
représailles qui sont terribles aux persécuteurs. Voici le sou- 
venir historique qu'il remémore avec un à-propos significatif: 
" Au dix-ihuitième siècle, un homme d'Etat se distingua entre 
" tous par une animosité sauvage contre les Jésuites ; ce fut 
" Pom'bal. La destruction de la société ne suffit pas à l'assou- 
"vir; il lui fallut, par surcroît, la mort de plusieurs centaines 
" de religieux qu'il fit emprisonner et laissa pourrir dans des 
" cachots infects. Soixante ans après, la Compagnie de Jésus, 
" rappelée du tombeau par le pape Pie VII, rentrait au Portu- 



UN APPEL A DIEU 



383 



gai. Deux Jésuites français venaient y fonder un collège. La 
première messe qu'ils célébrèrent sur le territoire portugais, 
■ fut dite dans une chapelle délabrée, devant un cercueil. Ce 
' cercueil portait une simple inscription ; Sébastien Carvalho, 
' marquis de Pombal. Depuis de longues années, les restes du 
' -malheureux avaient, pour ainsi dire, été oubliés là, attendant 
' qu'un Jésuite vînt leur donner la sépulture chrétienne. Le 
' Père Delvaux récita les prières de l'Eglise sur le cadavre du 
' persécuteur et du meurtrier de ses frères. Après la cérémonie, 
' une femme en grand deuil vint se jeter à ses pieds, lui deman- 
der pardon pour sa famille, et lui oiïrir ses jeunes enfants 
pour être les premiers élèves du futur collège. C'était la 
petite-fille de Pombal." 
L'histoire nous ofïre ainsi de ces rapprochements qui de- 
vraient porter à réfléchir même ceux qui bornent leur ambition 
aux choses d'ici-bas. 

Pendant qu'on chasse les religieux, les socialistes et les anar- 
chistes ont le champ libre ! Que les Princes et les Présidents 
se tiennent pour avertis ! Sans religion, point de morale et 
sans morale point d'ordre social ! Prenez garde, ô puissants 
d'un jour, pendant que vous bannissez les moines, les bombes 
se préparent et les poignards s'aiguisent: Carnot, Humbert et 
McKinley seront suivis' par d'autres. La vie est faite d'imprévu ! 
Hier trente-deux princes de sang royal se promenaient dans les 
jardins de Christian IV de Danemark, mais hier aussi Humbert 
était frappé et McKinley tombait. La scène change vite sur 
le théâtre de notre pauvre terre ! Une seule chose est centaine, 
et celle-là les religieux l'enseignent, l'avenir est à Dieu pour le 
temps et pour l'éternité ! 

Et voilà pourquoi nous comprenons que, malgré la voix de 
la nature peut-être et en dépit de sa iuste indignation, le Ré- 
vérend Père Burnichon trouve la force de conclure son émou- 
vant article par un mot de pardon qui rend plus vibrant son 
éloquent appel à Dieu: 

" Quels que puissent-être, écrit-il, les retours de la fortune 



384 



REVUE CANADIENNE 



' politique, il est à croire que les humiliations posthumes de 

■ Pombal lui seront épargnées (à M. Waldeck-Rousseau). De 
' retour en France, les Jésuites — car ils reviendront — n'iront 
' pas jeter l'eau bénite sur le sarcophage de M. Waldeck-Rous- 
' seau, qui, peut-être, reposera au Panthéon . . . Qu'il savoure 
' donc en paix, in senectute bona, la gloire d'avoir à son tour 

■ proscrit les Jésuites ! Et puisse cette gloire lui être légère, 
' quand il lui faudra paraître devant Celui dont le nom sacré 
' nous a mérité sa haine ! 

" C'est le seul recours que sa loi laisse aux victimes contre 
' leurs oppresseurs. C'est là qu'elles leur donnent rendez-vous : 
" Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello." 
On ne saurait mieux penser ni mieux dire. 



£at6é êfic-^. aucfair, ^izc. 



Sherbrooke, 15 octobre 1901. 

Séminaire Saint-Chailles-Borromée. 




LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 



LE CONGRES DE SPRINGFIELD ET SON CËUVRE 



A Rome donc ! à Rome, chaque fois 
que l'on refusera de faire droit à nos 
justes demandes. 

Le Dr Omer Larue, 

de Putnam, Conn. 

Il est difficile de tirer immédiatement 'les conclusions du 
Congrès de Springfield. Un mois à peine nous sépare de la 
date mémorable où il a eu lieu, les mesures qu'il a recomman- 
dées sont encore à l'état de projets, les enseignements qu'il a 
donnés ne sont pas encore universellement répandus dans tous 
nos centres, en un mot, son œuvre n'est encore qu'à l'état d'é- 
bauche où on l'a laissée le 2 octobre au soir. Nous n'y voyons 
encore que le bloc de marbre où les premiers coups de ciseau 
de l'artiste laissent à peine deviner l'idéal rêvé. Pourtant l'idée 
est là, féconde et n'attendant que le concours généreux du 
maître pour s'affirmer joyeusement et s'élancer, triomphante, 
en pleine lumière. Quel fut donc ce congrès, quelle est donc 
cette œuvre sublime née de lui et dont on attend de si beaux 
résultats? 

Le Springfield Republkan, un des journaux les mieux faits et 
les mieux écoutés des Etats-Unis, un des plus fidèles échos de 
la haute opinion américaine, a donné un rapport minutieux des 
premières délibérations du Congrès et le faisait précéder de la 
note suivante : 

" Celui qui aurait pénétré dans l'hôtel de ville, hier, se serait 
cru transporté au cœur même du vieux Québec. La grande 
salle était remplie d'hommes écoutant des discours sur les 
sujets d'importance vitale pour les Franco-Américains, et pro- 
noncés dans cette langue française "à tir rapide" des pro- 
vinces. Ceux qui sont venus dans notre ville prendre part au 
Congrès franco-américain forment un groupe intéressant ; 
ce sont des citoyens sincères, paisibles, délicats et surtout inté- 
ressés à ne pas perdre un mot de tout ce qui se dit. Il y a ici 

NOVEMBRF. — 1901. 25 



386 REVUE CANADIENNE 

plus de 750 (il y en avait 814) délégués venus de toutes les 
parties de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat de New- York, et 
pour tous, la journée d'hier a été d'une activité fiévreuse. 
Comme toute journée française et catholique, celle d'hier a 
commencé par des exercices reJigieux." 

Le même journal complétait son- éloge des nôtres, quelques 
jours plus tard, par les paroles suivantes: 

" Le Congrès franco-américain peut être considéré comme 
l'une des plus admiraliles et des plus intéressantes assemblées 
qui aient jamais eu lieu en notre ville. 

" Comme organisation et comme exécution, ce congrès a 
été complet ; et sa composition fut de nature à mettre en relief, 
au plus haut point, l'importance que gagne, de plus en plus, 
cet élément de l'Est des Etats-Unis et du Canada. Ce fut une 
réunion d'hommes d'un physique distingué, d'une intelligence 
d'élite, et de belles manières sociales, mariant la politesse gra- 
cieuse de la France à l'esprit ilibre d'Amérique. Ils ont repré- 
senté à perfection l'idéal du cosmopolitisme américain. Si 
leurs manières ne sont pas précisément conformes à celiles de 
la Nouvelle-Angleterre, elles conviennent mieux à la Nouvelle- 
Angleterre qu'a tout autre Etat de ce pays." 

Le Springûeld Republican ne fut pas île seul à témoigner de 
son admiration pour l'œuvre du Congrès et le patriotisme de 
ses organisateurs. Une autre feuille américaine que nous 
avons déjà eu te plaisir de présenter aux leoteuiis de la Revue, 
le Reporter de Woonsocket disait en date du 3 octobre : 

" Le Congrès canadien^français de Springfielldfi, Mass., a 
fourni une nouvelle preuve de l'intense activité mentale de cet 
élément qui comprend déjà 600,000 citoyens et habitants de la 
Nouvelle- Angleterre, représentés à ce congrès. La discussion 
qui s'y est faite est instructive à la fois pour la population an- 
glaise et française de la Nouvelle-Angtleterre, mais a surtout 
été inspiratrice pour les Canadiens-Français, auxquels eUe a 
demandé si le français ou l'anglais devait être kur langue. Du 
commencement à la fin la pensée dominante du congrès a re- 
posé sur la nécessité de la religion, du véritable patriotisme 
chez le citoyen et de l'éducation. Beaucoup de chaleur est 
entrée dans le débat, mais de frivolité point. Les questions 
discutées étaient de celles qui s'imposent à l'esprit des meil- 
leurs chrétiens, des meilleurs citoyens, enfin, de l'homme qui a 



LES CANADIENvS AUX ETATS-UNIS 387 

de l'ambition et n'est pas réfractaire au progrès. La discussion 
y était d'une portée beaucoup trop grande pour que nous puis- 
sions l'étudier ici dans ses détails, mais les résolutions qu'on a 
adoptées résument bien les intérêts principaux et la position de 
l'élément canadien-français de la Nouvelle-Angleterre." 

Nous tenions à citer les deux opinions qu'on vient de lire 
parce que, venant de gens désintéressés, reflétant surtout l'o- 
pinion de nos compatriotes américains, elles mettaient en plus 
parfaite lumière le rôk que nous sommes appelés à jouer et 
que nous voulons jouer dans la grande république. Il ne fait 
plus de doute pour personne que Je Congrès de Springfield 
avait surtout pour but de discuter notre situation religieuse et, 
de ce chef, devait venir en conflit avec les opinions reçues dans 
un groupe de la population américaine avec lequel notre foi 
religieuse nous met en contact plus immédiat. Depuis nombre 
d'années nos coreligionnaires irlandais, grâce à une conni- 
vence inexplicable de la hiérarchie, nous faisaient sentir avec 
trop de rigueur une autorité (|ui, dans certains cas, était plutôt 
un joug intolérable. A toutes nos protestations on répondait 
quelquefois, avec un fin sourire, qu'à l'instar des grenouilles de 
la fable, on nous faisait trop d'honneur en nous croquant sans 
pitié. D'autres fois, le plus souvent peut-être, on ne répondait 
pas du tout, mais on encourageait sourdement une campagne 
de presse où nous étions représentés comme une race infé- 
rieure vouée d'avance à l'assimilation, à la " saxonisation," 
dirait notre ami le Dr Larue, comme un tas de sans-patrie, 
frustres, ignares, dépréciant dans une notable proportion l'i- 
déal de la nation où nous étions venus donner l'énergie de 
notre pensée et de nos bras en échange d'un peu d'hospitalité 
et de liberté. Mais, laprès trente années de luttes, de sacrifices 
et de dévouement, nous constatons, à notre grande joie, que le 
temps s'est chargé de désabuser les esprits sur notre compte. 
Le Congrès de Springfield, en résumant (les travaux de ceux 
qui l'ont précédé, a fourni l'occasion à ceux qu'on nous repré- 
sentait, à dessein, comme hostiles à nos aspirations, de nous 
prouver combien notre erreur était grande, de nous montrer 
toute l'amitié que nous avions conq.uise et que nous ne soup- 
çonnions même pas. Le congrès de Springfield n'aurait pas 
obtenu d'autre résultat qu'il aurait déjà eu sa raison d'être, 
qu'il aurait accompli une oeuvre durable. Mais il a fait plus. 

Son programme, vaste, préparé avec soin, nous a montré, 



388 REVUE CANADIENNE 

avec une précision admirable, la route à suivre pour être d'ex- 
cellents citoyens et des catholiques fervents, jaloux de leurs 
prérogatives et zélés dans la conservation de leur foi. Ah ! 
nous voudrions pouvoir donner ici, sans en retrancher une pa- 
role, le texte des discours qui ont été prononcés à cette occa- 
sion, tous des études approfndies, mîiries par le travail et la 
réflexion. Mais l'espace nous manque et nous devons nous 
contenter de citer les résolutions admirables qu'ils ont pro- 
duites et qui les résument parfaitement. Voici ces résolutions, 
qui ont déjà fait le tour des grands journaux de l'Amérique du 
Nord : 

" Nous, les représentants des Franco-Américains de la Nou- 
velle-Angleterre et de l'Etat de New- York, réunis en assem- 
l)lée plénière. à Springfield, Mass., affirmons notre soumission 
filiale à l'Eglise catholique et notre inaltérable loyauté à la 
République américaine. 

" Nos sociétés. — Nous nous déclarons en .faveur de la fédé- 
ration en une seule grande association de toutes nos sociétés de 
secours mutuels recrutant leurs membres parmi les personnes 
d'origine française. 

" En vue de faciliter cette fédération, nous recommandons à 
nos sociétés d'adopter le plus tôt possible des règlements uni- 
formes. 

" Nous engageons nos compatriotes à faire partie de ces so- 
détés de préférence à toutes autres, et de coopérer de la façon 
la plus active à leur recrutement et à leur succès. 

" La naturalisation. — Nous recommandons la fondation de 
clubs de naturalisation dans toutes les circonscriptions électo- 
rales et dans tous les arrondissements où ces clubs n'existent 
pas. 

" Nous croyons que ces clubs méritent le concours de tous 
nos compatriotes, et qu'ils devraient poursuivre leur but au 
moyen de séances, de conférences, et surtout par une propa- 
gande personnelle de tous leurs membres. 

" Nous sommes aussi d'avis que ces clubs devraient veiller à 
ce que tous les citoyens franco-américains qui habitent leurs 
diverses circonscriptions se fassent inscrire chaque année sur 
les listes électorales; et que leurs noms soient inscrits cor- 
rectement. 

" Education. — Nous considérons qu'il y a absolue nécessité 
pour nous de maintenir des écoles paroissiales où île français et 
l'anglais seront enseignés sur un pied d'égalité; 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 389 

" Nous sommes aussi convaincus que l'enseignement de la 
doctrine catholique devrait avoir la première place dans l'édu- 
cation de nos enfants et nous demandons que cet enseignement 
fasse partie intégrante du programme des études de ces écoles; 
Nous reconnaissons les éminents services qui ont été ren- 
dus jusqu'ici par les écoles paroissiales et nous exprimons le 
vœu que l'enseignement qui s'y donne devienne de plus en plus 
efficace, et qu'il prépare les élèves à l'admission aux écoles su- 
périeures, dites High Schools ; 

" Nous recommandons la diffusion de l'enseignement tech- 
nique des arts et métiers, parmi nos compatriotes, et nous les 
engageons à s'adresser aux législatures des divers Etats pour 
obtenir l'établissement d'écoles techniques libres partout où 
ce sera praticable; 

" Nous croyons qu'il y a lieu de fonder dans tous les centres 
des cercles littéraires dans le but d'aider à lia conservation de la 
langue française et d'encourager l'étude des questions sociales 
et économiques. 

"Situation religieuse. — Considérant que nous comptons 
près d'un million des nôtres dans la Nouvelle-Angleterre et 
l'Etat de New-York; 

" Considérant que le meilleur moyen de conserver la foi par- 
mi eux est de leur donner des curés et des missionnaires de 
leur nationalité, qui partagent leurs aspirations et connaissent 
parfaitement leur caractère; 

" Considérant que au moins la moitié des nôtres sont des- 
servis par des prêtres et des missionnaires qui parlent impar- 
faitement leur langue, et ne sont pas au courant de leurs cou- 
tumes, de leurs mœurs et de leurs traditions, ou qui leur sont 
antipathiques; 

" Considérant que, de ce fait, la foi court des dangers réels 
de s'éteindre dans nombre d'âmes; 

" Nous nous prononçons de toutes nos forces en faveur de 
l'établissement de paroisses sous la conduite de prêtres de 
notre nationalité partout où nos compatriotes sont assez nom- 
breux pour maintenir des œuvres paroissiales ; et dans les pa- 
raisses mixtes où les nôtres sont en majorité, nous demandons 
des curés de notre nationalité. 

" Nous réclamons le droit d'être desservis par des prêtres de 
notre nationalité, non purement au point de vue national, mais 
parce que nos intérêts religieux l'exigent impérieusement. 



390 REVUE CANADIENNE 

" Nous manifestons par les présentes notre intention de 
poursuivre ce but dans le plus grand respect des autorités éta- 
blies, mais fermement et sans relâche. 

" Et en vue du succès de notre cause, nous recommandons 
l'élection d'une commission permanente chargée : 

" 1° De faire une enquête approfondie sur tous tes griefs 
qui lui seront soumis; 

" 2° De rédiger un mémoire résumant les griefs des nôtres 
au point de vue de la desserte de nos paroisses, et de recueillir 
toutes les statistiques à cet effet pour les adresser à qui de droit; 

"3° De prendre toutes les mesures nécesaires pour la mise 
à exécution des résolutions de ce congrès ; 

" 4° Cette commission se composera de 1 5 membres, dont 
le président du Congrès, et de 14 délégués choisis à raison de 
deux par Etat représenté au Congrès. Cette commission 
pourra déléguer ses pouvoirs et s'adjoindre de nouveaux 
membres à son gré; elle pourra aussi convoquer un autre 
Congrès, soit régional, soit général, lorsqu'elle le jugera à 
propos." 

Voilà l'œuvre du Congrès dans toute sa piireté, dans tout 
son éclat. Et à la seule lecture des résolutions qui précèdent, 
malgré soi on évoque les scèttes sublimes, les élans patriotiques, 
les prières généreuses et profondes ciui les ont précédées; sous 
l'impulsion irrésistible" du souvenir l'esprit revoit l'ineffable ta- 
bleau contemplé, comme dans un rêve, à l'hôtel de ville de 
Springfield, et l'oreille entend lencore les accents émus, îles 
voix inspirées des orateurs. A l'église, dans l'éblouissement 
des lumières, dans le scintillement pieux des encensoirs et des 
ornements religieux, dans le silence recueilli des voûtes encore 
frémissantes du concert des orgues et des voix, dans l'atmos- 
phère parfumée des nefs, nous entendons encore la parole ins- 
pirée du Révérend M. Caisse répandant dans le cœur des dé- 
légués les conseils du sage patriotisme qui feront de leurs déli- 
bérations une œuvre de paix, de charité et d'espérance. 

" Hommes de principes, dit-il, aimez, conservez, parlez la 
belle langue de nos pères. Ah ! c'est, après la foi, notre héri- 
tage le plus précieux; c'est une chose sacrée. Elle est pour 
nous. Canadiens, le grand moyen de garder intactes nos 
croyances catholiques. Soyez fiers de votre langue, l'une des 
plus belles qui soient parlées sous le soleil. Défendez-la comme 
la prunelle de vos yeux. Au reste n'a-t-dlle pas droit de cité 



l 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 391 

dans l'Eglise des Etats-Unis? Est-ce que nos premiers mis- 
sionnaires ne s'appelaient pas Brébœuf, Davost, Daniel, 
Jogues, Lallemand, tous Français? Et cjuand le grand évêque 
Carroll a établi la hiérarchie épiscopale dans ce pays, les 
prêtres Flaget, Gheverus, Dubois, David, Dubourg, tous 
prêtres français, ont été les premiers évêques catholiques. Et 
dans un autre ordre d'idées, est-ce que la langue française, cette 
langue si généreuse et si riche, n'a pas été avec celle du pays la 
seule ilangue étrangère à saluer l'avénement et à chanter :e 
triomphe de la jeune république? 

" Oh ! non, on ne veut pas, on ne peut vouloir vous ravir la 
langue de vos aïeux. Et puis, comment prier Dieu dans une 
langue étrangère? " Quomodo cantabimus canticum Domini 
in terra aliéna?" disait l'Hébreu en exil. Nous ne sommes 
pas exilés ici, nous sommes chez nous grâce à la constitution 
libérale de ce pay.<\ et grâce à notre travail et à notre esprit 
d'économie; aussi je dirai avec une petite variante: "Quo- 
modo cantabimus canticum Domini in linguà aliéna?" Donc 
parlez dans la famille, en public, quand l'occasion s'en présente, 
la langue maternelle. Mais surtout priez en français." 

Puis tout le monde se rend à la salle des réunions, et là c'est 
un premier triomphe qui les attend. Le maire de Springfield 
souhaite la bienvenue à ces Canadiens-Français qu'on s'étonne 
de voir persécutés. C'est au norn de la population américaine 
qu'il parle, c'est l'âme de la république qu'il interprète. Il dit : 

" Les Américains apprécient les représentants de l'élément 
canadien qui habite parmi nous. Ils n'oublient pas non plus 
les services rendus par vo'tre ancienne mère patrie aux colonies 
qui se battaient pour leur indépendance. Les noms de La- 
fayette et de Rochambeau occupent une place en vue dans 
l'histoii-e américaine, et leurs services, et ceux de leurs .soldats 
à la cause de la Révolution américaine ne seront jamais oubliés. 

" Nous ne saurions oublier q,ue plus de 60,000 Canadiens- 
Français combattirent pour maintenir l'intégrité de la Répu- 
blique durant la guerre de sécession, ni les exploits de Mar- 
quette, Champlain et les autres pionniers français qui ont ou- 
vert à la civilisation la partie septentrionale de ce continent." 

Des applaudissements enthousiastes couvrent sa voix et dans 
la fiévreuse émotion qui envahit tous les coeurs, on croit sentir 
dans l'atmosphère ambiante la magnétique impulsion de l'idée 



392 REVUE CANADIENNE 

des lutteurs disparus, cette idée sublime qui va se réincarner, 
s'affirmer de nouveau et assister, cette fois, au couronnement 
de son œuvre. 

On se met à l'œuvre. MM. Boivin, de Fall River, Mass., 
Cadieux, de Holyoke, Mass., ouvrent la discussion par d'élo- 
quents plaidoyers en faveur de nos sociétés de bienfaisance. 
Et trente cours de Forestiers catholiques sont là qui applau- 
dissent, en dépit des défenses réitérées de leur cour suprèime. 
C'est une défaite pour les organisations mixités qui prenaient 
le meilleur de notre énergie, c'est un succès nouveau pour 
l'idée franco-américaine. 

La discussion se porte ensuite sur le deuxième sujet incrit au 
programme: la naturalisation. Et M, une surprise heureuse 
attend les délégués. C'est le major Edmond Mallet, fonction- 
naire du gouvernement américain à Washington, vétéran de 
la Grande Armée, compagnon des luttes de Ferdinand Gagnon, 
de Houle, Martel, Chagnon, c'est le major Edmond Mallet qui 
vient conseiller aux 600,000 Canadiens-Français de la Nou- 
velle-Angleterre et du New-York, de devenir citoyens améri- 
cains. Il dit: 

" Quand un homme s'impose les devoirs d'un citoyen dans 
sa patrie adoptive, il ressemble au fils qui quitte mère et famille 
pour prendre une femme et pour fonder une souche nouveille. 
Cette femme devient tout pour ilui: il en fait l'objet de sa plus 
tendre sollicitude et lui voue un dévouement à toute épreuve. 
Ceci n'empêche point la mère d'être toujours la mère, ni de 
retenir comme par le passé l'affection d'un bon fils, lors même 
qu'elle l'a vu s'éloigner en compagnie d'une autre femme. C'est 
ainsi que l'amour du sol natal se laissie fort bien associer avec 
l'amour d'une patrie adoptive. 

" Et après tout, n'est-ce pas une simple technicalité qui nous 
dénomme étrangers au pays de Washington et de Roosevelt? 
Nos ancêtres autrefois n'ont-ils pas possédé plus de la moitié 
de ce pays ? Ce sont eux les premiers, qui explorèrent et colo- 
nisèrent le pays, qui élevèrent des croix et des autels à la gloire 
du vrai Dieu et pour la sanctification de leurs âmes, qui don- 
nèrent aux rivières, aux vallées et aux montagnes, et à tout ce 
qui les entourait les noms chéris de personnages ou de lieux 
de leur pays natal. Par conséquent, les traditions <le notre 
passé, les obligations filiales qui nous sont imnosées par notre 
religion et notre légitime fierté pour avoir contribué à la gloire 



J.ES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 393 

et à la grandeur des Etats-Unis, aujoiird'hui notre pays adoptif, 
tout nous oblige à nous montrer de vrais patriotes. Nos soldats, 
sur tous les champs de ba.taille, ont prouvé Ce dévouement que 
nous portons à la République américaine et à ses institutions, 
basées comme elles le sont sur les droits inaliénables de l'homme 
et sur ;a liberté civile et religieuse : dans ces derniers temps 
encore, ils ont montré leur loyauté sur les vaisseaux de guerre 
■de la République. C'est la même loyauté qui anima les fonda- 
teurs de nos collèges et de nos écoles et qui anime tous ceux 
qui entretiennent ces institutiorns, où la langue du grand peuple 
qui rendit ix)ssible l'indépendanoe américaine, la langue polie 
du monde, se perpétue en Américjue à côté de la langue prin- 
cipale du pays; ces sentiments se font jour par notre clergé, 
dont les membres, dès l'origine, portèrent la croix dans des ré- 
gions jusqu'alors inconnues, et qui sont aujourd'hui les pères 
du peuple, apprenant à celui-ci les maximes du Sauveur, l'a- 
mour de Dieu et l'amour du prochain, en même temps qu'ils 
inculquent dans l'esprit populaire les principes de l'ordre et du 
1)ien-être sociail ; c'est-à-dire, l'attachement au foyer, la pré- 
servation de la langue, l'amour de la patrie. 

" Et aujourd'hui, que le pays se trouve plongé dans un deuil 
si grand, qu'une tristesse si profonde vient de s'emparer de tous 
les cœurs, notre dévouement pour la République peut seul ex- 
pliquer la part si sincère et si intime que prennent tous les Ca- 
nado-Américains, sans exception, à la douleur poignante du 
reste de la nation, et le frémissement d'hoirreur, Je sentiment 
unanime d'indignation avec lequel — tous — nous avons ac- 
cueilli le crime abominable qui vient de nous enlever le chef 
honoré de la République. Tout en offrant au ciel des prières 
fréquentes pour notre pays, espérons que notre République 
demeurera toujours le temple choisi de la liberté, qu'au-dessus 
de ses autels planera toujours l'ange bienfaisant des institu- 
tions libres, et que son drapeau sera toujours pour les peuples 
opprimés le symbole protecteur d'un avenir dont la gloire ira 
toujours s'agrandissant à travers des siècles sans fin." 

La question de l'éducation vient ensuite et est discutée sé- 
rieusement par tous les orateurs. Les défauts à corriger dans 
notre système d'écoles paroissiales sont indiqués courageuse- 
ment, l'importance de l'éducation technique pour les nôtres 
est démontrée pour la première fois devant une convention 
franco-américaine, l'éducation dans la famille, par le journal 



394 REVUE CANADIENNE 

est étudiée avec un soin méticuleux par les orateurs. Une des 
résolutions adoptées par le congrès nous a prouvé que tous 
ces discours n'ont pas été faits en vain. La première partie 
des travaux du Congrès était terminée, il ne restait plus qu'une 
question à étudier; notre situation religieuse, une question 
qui formait le but principal du congrès. 

L'honneur d'ouvrir le débat sur cette ([uestion revenait de 
droit au président du congrès, le Dr Omer Larue, cet infati- 
gable ami des nôtres, ce champion sans peur et sans reproche 
de la cause franco-américaine. Et on relira avec un vif pf.aisJr 
les principaux passages du spkndide discours qu'il prononça 
au milieu de l'enthousiasme délirant des délégués. Après avoir 
dénoncé l'œuvre néfaste des assimilateurs à outrance, il ajou- 
tait: 

" L'histoire, les faits et les statistiques sont là pour prouver 
la vérité de ce que j'avance. 

" Nous avons eu de nombreux congrès : lisez l'histoire de 
ces congrès, vous y verrez qu'à chaque fois que nous nous 
sommes réunis nous avons dii entendre une longue liste de 
plaintes. . . Tous ces congrès ont exprimé, par des résolutions 
adoptées à runanimité, qu'il était de notre intérêt national et 
religieux d'être desservis par des prêtres de notre origine et 
que, partout où la chose était possible, nous devions établir 
des congrégations franco-américaines et bâtir des écoles où 
l'on enseignerait à nos enfants la religion de leurs pères, les 
sciences élémentaires et la connaissance du français et de l'an- 
glais. 

" C'était là le vœu et la volonté des nôtres. 

" Pourquoi, après tant d'années, voyons-nous encore l'ex- 
posé des mêmes griefs? Comment se fait-^il que, dans cette 
religion toute d'amour et de justice, l'on entende encore les 
plaintes des opprimés? Ccmiment se fait-ij (|ue, dans certain 
diocèse l'on voit aujourd'hui une congrégation, comijosée de 
3,000 Canadiens et 400 Irlandais, desservie par un prêtre belge 
et un vicaire irlandais, une antre de 2,000 Canadiens et 20 ou 30 
Irlandais desservie par un curé irlandais et un vicaire canadien : 
une paroisse complètement canadienne desservie par un prêtre 
belge et une autre par un curé canadien et un vicaire irlandais? 

■' Rome a cependant reconnu la justice de nos demandes et 
de nos réclamations dans la cause des Canadiens de Fall-River. 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 395 

" Cornent se fait-il que les mêmes demandes et les mêmes 
réclamations faites ailleurs ne rencontrent que dédain et déné- 
gations de la part des autorités diocésaines? 

" Oh ! c'est parce que nous manquons d'organisation pour la 
défense de nos droits. . . Il semble révoltant, à première vue, 
d'être obligé de dépenser son temps et son argent pour obtenir 
de l'autorité compétente le redressement de torts sur lesquels 
cette autorité a déjà prononcé. 

" Mais les prêtres et les évêques ne sont pas l'Eglise catho- 
lique ; ils en forment partie comme nous. Les avocats et les 
juges ne sont pas la justice. . . ils ne sont que des parties dans 
l'exercice de la justice. 

" Mais pour arriver à faire redresser nos griefs, il faut une 
organisation durable, il faut de l'argent. 

" Choisissons un comité permanent, 'dit Ce Dr Larue, auquel 
on laissera le champ libre pour défendre la cause nationale et 
auquel on donnera l'argent nécessaire pour remplir toute sa 
mission et obtenir les résultats désirés. Il est bon de parler, 
imais il est encore mieux d'agir. Le temps de la parole est 
passé, c'est maintenant le moment de l'action. Si le peuple 
franco-américain a réellement à cœur de conserver le français 
à ses descendants, il nous donnera les moyes de réagir contre 
ceux qui se servent du pouvoir religieux et de l'argent que nous 
leur donnons pour nous faire disparaître comme race distincte. 
La justice existe pour nous comme pour les autres peuples ; et 
Rome ne peut faire autrement que de sanctionner ce qu'eiUe a 
déjà décidé dans les causes identiques à la nôtre. A Rome donc ! 
à Rome ! chaque fois que l'on refusera de faire droit à nos justes 
demandes." 

La question était, du coup, traitée sous toutes ses faces et 
après quelques remarques faites par le Dr David, et M. F.-X. 
Belleau, de Lewiston, Me, elle fut référée au Comité des réso- 
lutions. Ainsi on faisait trêve aux récriminations vàngt fois 
répétées des anciens congrès, pour prendre les seuls moyens 
pratiques d'arriver à des résultats définitifs. Après des reven- 
dications infructueuses, perpétuées de congrès en congrès, on 
constatait que la cause franco-américaine ne pouvait être jugée 
que par le tribunal suprême de l'Eglise et on prenait les moyens 
d'en arriver là, portant ainsi un coup direct à ceux qui s'obs- 
tinent à ne pas nous rendre justice. 



396 REVUE CANADIENNE 

Une partie des travaux du congrès qui n'a pas été rendue 
publique, mais qui sera une arme puissante aux mains du co- 
mité permanent, c'est le recueil de -statistiques établissant, avec 
la brutale éloquence des chiffres, notre situation véritable dans 
les cinq diocèses représentés au Congrès de Springfield. Grâces 
à ces statistiques, on a constaté que dans trois de ces cinq dio- 
cèses, Portland, Manchester et Ogdensburg, les catholiques 
franco-américains, étaient en majorité. Il n'est pas besoin de 
dire que dans les rangs du clergé, les prêtres canadiens-fran- 
çais sont en minorité. Depuis longtemps, nous soupçonnions 
un état de choses semblable, mais le moyen de le révéler? Le 
Congrès de Springfield a tout simplement fait l'histoire des 
catholiques francoHaméricains, et cette histoire est belle, grande 
comme la race dont elle retrace la marche ascendante, malgré 
l'envie, malgré le fanatisme, malgré tout. Quelle vigueur d'ex- 
pansion, quelle foi tenace et vigoureuse, quelle noblesse fran- 
çaise ! Dans le seul diocèse de Providence, dont les statis- 
tiques ont été fournies par M. Charles-C. Gauvin, de ila Tribune, 
de Woonsocket, la population canadienne-française catholique 
s'est doublée en dix ans. Partout, l'augmentation de la popu- 
lation franco-'américaine s'est faite dans des proportions 
énormes pour ne pas dire qu'elle s'est faite dans les mêmes pro- 
portions que dans le diocèse de Mgr Harkins. 

Ce détail, ignoré des nôtres jusqu'aujourd'hui, explique sans 
doute le fait que la hiérarchie irlandaise a combattu de toutes 
ses forces, et souvent par des moyens aussi peu charitables que 
difficilement avouables, -l'influence grandissante de l'élément 
franco-américain dans l'Eglise catholic|ue des Etats-Unis. C'est, 
à vrai dire, de leur part, une lutte désespérée pour la conserva- 
tion d'un pouvoir juridique que la force des circonstances, im- 
périeusement secondée par le temps, leur enlève graduellement. 
On n'a jamais connu à Rome île nombre des Canadiens catho- 
liques faisant partie des diocèses américains. Si on l'avait 
connu, le congrès de Springfield n'aurait jamais été convoqué 
parce que les droits dont il s'est fait le revendicateur auraient 
été respectés et seraient respectés depuis longtemps. 

Il est notoire que irélément irlandais ne doit son augmenta- 
tion qu'à l'immigration qui se fait d'Irlande. Or, iil est évident 
que cette immigration a vu ses beaux jours. Les Irlandais ne 
viennent plus, comme autrefois, en Amérique. Quant à ceux 
qui y sont déjà, ils sont à peu près stattonnaires au point de 



LES CANADIENS AUX ETATS-UNIS 397 

vue de la population. Les familles y sont moins nombreuses, 
les mariages moins fréquents. Et, il n'y a pas encore deux ans 
qu'un des curés irlandais de Woonsocket protestait énergique- 
ment contre le fait qu'il n'y avait eu que quatorze mariages 
dans sa paroisse pendant toute une année. Le même état de 
choses a pu être constaté dans nombre d'autres paroisses ir- 
lando-américaines. Les évêques irlandais constatant la crois- 
sance prodigieuse et constante des nôtres, voient surtout l'état 
stagnant de -leurs conationaux. Et comme ils savent que le 
pouvoir " n'a pas l'habitude de rester aux mains des minorités, 
ils voient dans nos populations franco-'américaines un flot irré- 
sistible que l'assimilation, ou plutôt la " saxonisation " peut 
seule endiguer. Voilà la source véritable de toutes nos mi- 
sères. Futile, en elle-même, elle est formidable entre les mains 
de ceux qui peuvent opposer une barrière quasi infranchissable 
à toutes nos revendications. 

Mais ces barrières, nous allons les franchir, maintenant que 
le Congrès de Springfield nous en fournit les moyens. Et rien 
ne s'oppose à ce qu'un jour nous voyions des évêques cana- 
diens-français dans les diocèses où les Canadiens-Français sont 
en majorité. Il va de soi qu'avant d'en arriver là notre clergé 
national aura lui-même grandi dans les proportions voulues. 
Ce ne sera pas encore l'âge d'or, mais ce ne sera pas, au moins, 
l'âge de fer que nous traversons actuellement. Si le pouvoir 
change un jour de mains, la faute en sera à ceux qui auront 
refusé de grandir, à ceux qui auront ignoré le précepte divin, 
énoncé à l'origine du monde, qui a présidé au développement 
des races et qui est, en somme, la loi du véritable progrès, dans 
la société, comme dans la nature. L'avenir est aux races vi- 
goureuses et nous remercions le ciel de ce que le Franco-Amé- 
ricain appartient à une de ces races-là. 

Certains de nos assimilateurs les plus zélés nous raii>pellent 
une vieille daime qui fut partiellement frappée de cécité à l'âge 
de 80 ans et avait l'habitude de dire : " Dans mon temps, il faisait 
beaucoup plus clair qu'aujourd'hui." Conservateurs obstinés 
de coutume créées par des circonstances que le temps à mo- 
difiées, ils refusent de voir l'immense remuement des foules 
placées sous leur direction et veulent faire de demain ce qu'ils 
aimaient il y a cinquante ans. Pour d'autres c'est l'amour 
du pouvoir rapetissé jusqu'à l'égoïste " politique du plat de 
fraises " dont parle Leconte de Lisle et rappelée fort à propos 



398 REVUE CANADIENNE 

par M. Henri de Régnier à l'ocoasion de la guigne britannique. 
C'est l'histoire de l'Anglais qui s'assied à une taible de restau- 
rant et verse dans son assiette toutes les fraises que Je garçon 
vient d'apporter. Les autres convives lui font remarquer q,u'eux 
aussi aiment les fraises. " Oh ! pas tant que moi ! " riposte l'An- 
glais imperturbable. Le pouvoir, même hiérarchique, est ce 
plat de fraises dont une part revient de droit à chaque élément, 
dans l'Eglise qui est cosmopolite, et surtout quand ce partage 
judicieux favorise davantage les progrès de la foi et le salut 
des âmes. Que certains assimilateurs aiment ,1e pouvoir " plus 
que d'autres ", ce n'est pas une raison pour qu'ils s'en servent 
à maltraiter ceux qui ne l'ont pas et généralement ne le de- 
mandent pas. Une meilleure interprétation de la justice au- 
rait fermé la route à bien des abus, aurait épargné bien des 
mécontentements. Il n'en a pas été ainsi et, aux Etats-Unis, 
ce sont Jes Franco-Américains qui en ont le p'jus souffert. 

Le congrès de Springfield a pris les moyens de rétablir les 
faits. Souhaitons que son œuvre soit durable et fructueuse. 
Cette œuvre, disons-^le avec joie, elle se continue déjà. Dans 
toutes nos sociétés franco-américaines de la Nouvelle-Angle- 
terre et du New- York, on s'efforce d'appliquer les enseigne- 
ments du congrès. L'élan est donné et nous nous croyons 
bien près de recueillir les fruits de trente années de luttes, de • 
sacrifices et de dévouement. Le comité permanent qui sera 
choisi dans quelques jours aura immédiatement à sa disposition 
toutes les armes nécessaires pour entreprendre sans délai les 
combats pacifiques qui constituent toute sa mission et le 
rendent déjà cher aux milliers de compatriotes qui en ont fait 
leur " preux chevalier ". Le Congrès de Springfield a fait une 
œuvre vraiment nationale et, à ce titre, méritera pour ses orga- 
nisateurs, corne pour ceux qui exécuteront ses décrets, l'éter- 
nelle reconnaissanoe de tous les cœurs sincèrement épris de 
l'âme française en Amérique. Entièrement dévoué aux Cana- 
diens-Français et à l'Eglise, il peut réellement se donner la de- 
vise de Marie Leczinska, reine de France : " Tout pour eux, 
tout pour Elle." 

Woonsocket, R.-L, 26 octobre 190 1. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 



Une date fatidique. — Le 3 octobre et les congrégations en France. — Diversité 
d'attitude. — Les avantages de l'uniformité. — La différence des cas. — La 
parole du Pape. — Un article des Etudes Religieuses. — La déclaration des 
Jésuites. — La crise du Conseil de la Légion d'honneur. — Les finances fran- 
çaises. — Enorme déficit. — Une page de M. Leroy- Beaulieu. — Grève en 

perspective Que peut-on espérer des prochaines élections ? — Les partis 

d'opposition en France. — La guerre d'Afrique. — Après deux ans. — Un 
exposé de M. Brodrick. — Un discours de M. Asquith. — La visite du duc 
d'York au Canada. 

Avec le 3 octobre, a expiré l'extrême délai accordé aux con- 
grégations religieuses, en France, par la loi scélérate du sieur 
Waldeck, pour produire leur demande d'autorisation. L'ac- 
tion des différents instituts a été diviers«. Les uns ont estimé 
qu'il valait mieux ne pas courir l'aventure d'une instance de- 
vant le parlement français, dominé par le Grand-Orient, et 
qu'ils ne pouvaient se prêter aux exigences d'une loi contraire 
au droit canon. Ils se sont donc dispersés d'eux-mêmes et 
ont pris le chemin de l'exil. Les autres ont cru devoir essayer 
de sauver leurs œuvres en se pliant aux circonstances, quelque 
dures que soient les conditions imposées, et quelqne mi- 
nimes que soient les chances de salut. Ainsi donc, la majes- 
tueuse uniformité d'attitude que tant de catholiques avaient 
rêvée, au moment ovi maître Waldeck promulguait sa législa- 
tion persécutrice, cette uniformité solennelle let redoutable qui 
aurait porté au ministère jacobin un si terrible coup, elle n'a 
pas été réalisée. Pourtant, c'eût été un grand et émouvant 
spectacle si, le 3 octobre, d'un bout de la France à l'autre, les 
sept cent cinquante-trois congrégations non autorisées, repré- 
sentant quatre mille deux cent quatre-vingt-douze établisse- 
ments, se fussent levées en face des oppresseurs et leur eussent 
crié : " Votre loi est injuste et tyrannique ; elle est contraire 
aux principes les mieux établis de notre droit pu'blic et de notre 
droit civil ; elle est la négation de la liberté et de l'égalité dont 
vos pères avaient inscrit les noms en tête de leur constitution ; 



400 REVUE CANADIENNE 

nous refusons de nous courber devant ses dispositions iniques; 
appliquez-la si vous l'osez; poursuivez-nous, expulsez-nous, 
volez nos biens; nous sommes citoyens français et nous en 
appelons à la justice de la France! " Cette attitude unanime 
et énergique eût mis sur les bras de Wakleck-Rousseau et de 
ses séides une terrible besogne. Reculer, ils ne l'auraient pu, 
sans doute. Mais alors, il leur eût fallu se mettre à l'œuvre, à 
l'Est et à l'Ouest, au Nord et au Midi ; lancer leurs argousins 
contre les couvents et les monastères ; fermer les hôpitaux, 
faire maison nette dans les hospices, vider les asiles, détruire 
des centaines de foyers de charité et d'assistance gratuite, tarir 
les sources vives où s'alimentait la prospérité de noinbreuses 
régions. Il leur eût fallu, par leurs expulsions, par leurs spolia- 
tions, par leurs exécutions odieuses, semer le trouble, l'inquié- 
tude, la gêne, dans presque tous les départements, et provoquer 
des ressentiments dangereux parmi les populations qui ont soif 
de paix et d'ordre. Ah ! cette résistance passive et générale 
eût été belle ; elle eût peut-être jeté bas le gouvernement de 
malheulr qui déshonore la France. Au lieu de cela, on voit 
hélas ! des congrégations qui courbent la tête, et d'autres qui 
s'en vont le front haut; des congrégations qui cèdent, à côté 
d'autres qui résistent. Ce n'est pas de la division, si l'on veut, 
mais c'est de la disparité, et du manque de cohésion. Au lieu 
d'un bloc imposant et solide, le gouvernement a en face de lui 
une multitude de fragments épars, sur lesquels il peut agir sé- 
parément et à loisir. 

Nous n'écrivons pas ceci pour blâmer les congrégations qui 
ont demandé l'autorisation. Nous ne nous en reconnaissons 
pas le droit. Hélas, l'unité d'action était peut-être irréali- 
sable. Le devoir du moment ne pouvait peut-être pas se pré- 
senter à chaque institut sous la même forme. Et il est pos- 
sible que le pire côté de la dure condition où se sont trouvées 
placées les associations religieuses, ait été la complexité et 
les différences de leurs situations. Quelques-unes d'entre elles 
ont dû hésiter et délibérer longtemps dans l'angoisse, avant la 
décision finale. Que faire? quelle voie prendre? Le devoir 
est parfois plus difficile à discerner qu'à accomplir. Plusieurs 
congrégations se sont sans doute déterminées à subir l'iniquité, 
les humiliations, les périls et les hasards de la loi, pour empê- 
cher la ruine totale et irrémédiable d'œuvres fondées au prix 
des plus généreux sacrifices. Elles seront peut-être déçues 



I 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 401 

dans leur fragile espoir, elles ont pu se tromper en principe, 
mais il serait difficile de ne pas respecter leurs motifs. Maudits 
soient les hommes néfastes qui ont placé les congrégations re- 
ligieuses dans cette torturante incertitude! 

Le numéro du 20 septembre de la revue des Révérends 
Pères Jésuites, les Etudes Religieuses, contient un article où l'on 
entrevoit quelque chose de ces doutes et de ces combats in- 
times. "Jamais, depuis 1793," écrit le Père Brucker, "les 
religieux et religieuses de France n'ont eu à subir une épreuve 
pareille à celle qu'ils traversent aujourd'hui. Et, peut-être, en 
aucun temps n'auront-ils soufifert à un égal degré la torture de 
l'âme, plus cruelle que les supplices matériels, causée par les 
obscurités et les doutes angoissants où il leur faut chercher et 
choisir la voie à suivre. Combien implorent encore une parole 
d'une autorité et d'une lumière assez décisive pour couper 
court à leurs hésitations? Et pourtant, cette parole n'a-t-elle 
pas déjà été dite ? Le Pape n'a-t-il point parlé par six fois et 
n'a-t-il pas manifesté assez dlairement aux congrégations, ses 
ordres, ses désirs, sies conseils? " C'est précisément ce dernier 
point qui a préoccupé beaucoup d'esprits éminents parmi les 
catholiques. Le Pape a parlé, mais il n'a pas ordonné l'unité 
d'action aux associations religieuses. Il les a laissées libres de 
demander l'autorisation ou de ne pas se soumettre à cette ser- 
vitude. Il est certain que les congrégations n'ont point reçu 
du Saint-Siège une consigne nette, péremptoire, absolue, tra- 
çant à toutes une seule et même ligne de conduite. Un tel 
mot d'ordre eût simplifié la situation et fortifié la causé des 
ordres religieux, à un certain point de vue. Mais le Pape n'a 
pas voulu le pronooer parce qu'il s'est rendu compte, sans 
doute, de certaines difficultés d'ordre pratique, qu'il peut con- 
naître mieux que personne. Il voit de plus haut et de plus loin 
que nous; il a des clartés auxquelles nous ne pouvons pré- 
tendre; et lorsque son action n'est pas celle que nous croirions 
la meilleure, nous devons nous incliner devant la sagesse et la 
vision supérieures de oelui qui représente ici-bas Notre-Sei- 
gneur-Jésus-Christ, le Verbe de Dieu. 

Cepen'dant, l'auteur de l'article que nous venons de citer 
semble croire que le Pape a indiqué assez clairement de quel 
côté il incline. Et il cite une remarquable brochure, parue en 
septembre, sous ce titre : La parole du Pape, — Les Congréga- 
tions Religieuses en France : Soumission ou résistance. Voici un 

Novembre.— 1901. 26 



402 REVUE CANADIENNE 

passage de cet opuscule, écrit par un éminent religieux : " Le 
Pape, qui est le clief de l'Egtiise, condamne et Hétrit la loi; 
il la marque comme contraire au droit naturel, au droit évan- 
gélique, au droit ecclésiastique. Il n'ordonne, ni ne conseille de 
s'y soumettre; il n'invite pas à le faire. Néanmoins, à ceux 
qui, à leurs risqjues et périls, croiront pouvoir quand même sol- 
liciter l'autorisation, le Souverain Pontife par un acte de tolé- 
rance, condescend à permettre une démarche de soumission 
envers une législation qu'il réprouve ; cette mesure de condes- 
cendance lui est inspirée par la crainte de conséquences très 
graves: l'extinction de la vie religieuse en France. Mais, en 
même temps, il limite cette concession extrême par deux ré- 
serves, par deux restrictions dont il fait, de la seconde surtout, — 
" que l'on promette à l'ordinaire du lieu seulement la soumission 
qui est conforme au caractère de chaque institut," — la condi- 
tion sine qtiâ non de la 'licéité de la démarche de soumission. 
Or de ces deux restrictions, de la seconde surtout, le gouverne- 
ment ne veut pas; il prétend n'en tenir aucun compte; il exige 
du Supérieur d'ordre, comme formalité préliminaire indispen- 
sable, une signature qui en est la négation. Il nous semble que 
la conclusion s'impose." 

Après avoir cité ces lignes, le R. P. Brucker ajoute : " Il 
nous semble, à nous aussi, que quiconque aura pu lire le dé- 
veloppement de ces idées avec le seul désir de reconnaître et 
d'embrasser la vérité, conclura sans hésiter qu'aucune congré- 
gation jouissant à quelque degré de V exemption, et voulant 
suivre simplement la direction du Pape, ne peut demander 
l'autorisation." Toutefois, à l'encontre de cette conclusion se 
dresse l'objection suivante : " Mais alors c'est la ruine des 
congrégations, la ruine de leurs œuvres, et, d'un trait de plume, 
l'abolition de tous les services rendus par les ordres religieux." 
L'auteur de la brochure répond ainsi à cette objection : " A 
l'heure actuelle, l'œuvre qui s'impose et prime toutes les autres, 
le service le plus précieux que l'on puisse rendre à la société 
chrétienne, c'est de sauver la dignité et la liberté de l'Eglise 
de France. . . Lorsque n'existeront plus en France ces boule- 
vards de Taultorité immédiate du Pape qui s'appellent les ordres 
religieux, la France, à qui l'Etat choisit ses évoques, sera miire 
pour l'Eghse nationale et pour le schisme." D'ailleurs, en de- 
mandant l'autorisation, les congrégations sont-elles sûres de 
sauver leurs œuvres ? L'auteur ne le pense pas. Il fait " re- 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 403 

marquer aux congrégations combien elles sont peu assurées, 
en se soumettant, de conserver ces œuvres dont l'intérêt ies 
préoccupe ; combien plutôt elles ont de raison de craindre que 
la conséquence de leur soumission soit une ruine pire à tous les 
points de vue, parce qu'elle sera déshonorante et irrémédiable." 
Quoi qu'il en soit, la date fatale du 3 octobre est passée, et 
voici un aperçu de la situation. Sur les sept cent cinquante- 
trois congrégations non autorisées, — six cent six de femmes, 
et cent quarante-sept d'hommes, — il y en avait six cent sept 
qui avaient demandé l'autorisation, le 4 octobre, d'après les 
journaux officieux. Ces six cent sept congrégations se dé- 
composaient en soixante-quatre congrégations d'hommes et 
cinq cent quarante-trois congrégations de femmes. Quatre- 
vingt-trois congrégations d'hommes et soixante-trois de 
femmes ont refusé de se soumettre è la loi. En étudiant ce!s 
chiffres on constate qu'une majorité des congrégations 
d'hommes n'a pas voulu se courber devant la législation du 
sieur Waldeck, tandis que la grande majorité des congréga- 
tions de femmes s'est résignée à subir le joug. On conçoit fa- 
cilement que les religieuses soient en général moins armées, 
aient moins d'aptitudes pour la lutte, soient imoins capables 
d'affronter la dispersion et l'exil que les religieux. En somme, 
le plus grand nombre des congrégations non autorisées se sont 
conformées à la loi en demandant l'autorisation. Combien 
vont l'obtenir? Combien vont sortir vivantes de la gueule des 
bêtes fauves parlementaires pour qui la haine du Christ est de- 
venu une seconde nature? 

Nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver une profonde 
tristesse en voyant l'œuvre du tyranneau Waldeck s'imposer 
ainsi triomphalement, et presque sans coup férir, aux congré- 
gations religieuses de France. Nous nous demandons avec 
angoisse si la lutte quand même, la ruine et l'expatriation en 
masse n'auraient pas mieux valu que cette capitulation péril- 
leuse, que cette entrée navrante dans une voie d'asservissement 
et de douleur, qui, pour la plupart des instituts, nous le crai- 
gnons, ne sera qu'une lente agonie. 

Les principales congrégations d'hommes qui ont refusé de 
demander l'autorisation sont les Bénédictins, les Jésuites, les 
Carmes, les Capucins, les Chartreux, — à l'exception de ceux 
de la Grande-Chartreuse, — les Assomptionnistes,les Pères du 
Sacré-Cœur d'Issoudun, les Frères de St-VincentHde-Paul, 



404 REVUE CANADIENNE 

etc. Parmi celles qui ont formulé leur demande, nous remar- 
quons les Dominicains, les Oblats, les Pères de l'Oratoire, les 
Marianites. les Rédemptoristes, les Eudistes, les Prémoaitrés, 
les Maristes, les Clercs de St-Viateur, les Trappistes, les 
Lazaristes, les Carmes déchaussés, les Pères du Saint-Sacre- 
ment, les Chanoines de l'Immaculée-Conception, les Frères de 
la Doctrine chrétienne. 

A la tête des congrégations qui n'ont pas voulu passer sous 
les fourches caudines de MM. Waldeck et Millerand, les Jé- 
suites et lies Bénédictins se sont signalés par la netteté de leurs 
protestations et la fermeté de leur attitude. Quelques jours 
avant l'expiration du délai légal, les quatre Provinciaux de la 
Compagnie de Jésus, en France, ont publié une déclaration 
dans laqxielle ils ont exposé les motifs de leur résistance à la 
loi scélérate. Nous tenons à mettre sous les yeux des lecteurs 
de la Revuk Canadienne de larges extraits de ce noble énoncé 
de principes. 

" Le délai accordé par la loi du ler juillet 1901 aux congré- 
gations religieuses pour demander l'autorisation, touche à son 
terme, écrivent les vénérables signataires. 

" Après avoir mûrement réfléchi, les sotissignés, provinciaux 
de la Compagnie de Jésus en France, avec les religieux qu'ils 
représentent et dont ils vont se séparer, déclarent avoir résolu 
de s'abstenir de toute demande d'autorisation^ 

" Dautres congrégations, adoptant la même résolution, ont 
déjà protesté, en prenant le chemin de l'exil, contre la situation 
que leur préparait la loi sur les associations. Et de toute part 
elles ont reçu les témoignages les plus éclatants et les plus mé- 
rités de respect et de sympathie. 

" Pour nous, qui avons lieu de craindre, après les fréquentes 
attaques dont nous avons été l'objet devant le Parlement, que 
nos intentions ne soient dénatvirées et calomniées, nous croy- 
ons devoir faire connaître au public les graves motifs de notre 
abstention 

" La loi actuelle n'est' qu'un nouveau pas en avant dans la 
guerre qui se poursuit contre l'Eglise. C'est l'EgliSe qui est 
attaquée dans les congrégations, et c'est elle que les congré- 
gations défen'dent en repoussant une autorisation qui a pour 
but de les asservir et de préparer l'asservissement de l'Eglise 
elle-même. Une telle autorisation, nous ne pouvons pas la de- 
mander. 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 405 

■■ En faisant cette déclaration, loin de nous la pensée de con- 
damner ceux de nos frères dans la vie religieuse qui croient 
devoir prendre un autre parti. Nous savons combien la déli- 
bération est pleine d'angoisses. Forcés de choisir entre deux 
maux, tous deux très graves, entre les ruines de toutes sortes 
qui vont suivre l'abstention et, d'autre part, l'atteinte profonde 
portée par la loi aux prérogatives de l'Eglise non moins qu'aux 
libertés individuelles, l'hésitation s'explique, et le So'Uverain 
Pontife lui-même, sous certaines réserves, a laissé aux congré- 
gations la faculté de se déterminer. Plusieurs d'entre elles 
croient pouvoir trouver une formule de conciliation qui satis- 
fasse le gouvernement sans sacrifier les droits du Saint-Siège. 
Pour nous, entre le gouvernement, qui persiste à mettre 
comme condition préalable à l'autorisation l'abandon par les 
congrégations de l'exemption canonique, et le Saint-Siège qui 
déclare " ne pas permettre qu'on méconnaisse ou amoindrisse 
l'exercice direct et immédiat de son autorité suprême sur les 
ordres ou instituts religieux " (Lettre du card. Gotti aux 
éveques de France, lo juillet), nous avouons, avec tous les re- 
ligieux qui ont pris le chemin de l'exil ou se sont dispersés, ne 
pas trouver de formule de conciliation. 

" Persuadés en outre que demander l'autorisation serait 
livrer aux adversaires de l'Eglise des œuvres cent fois approu- 
vées par elle, sacrifier nos droits individuels, notre indépen- 
dance et notre dignité; 

" Que ce serait porter une atteinte profonde à notre vie reli- 
gieuse elle-même et dans ce qu'elle a de plus intime; 

" Que mis, enfin, en position de rendre à la France un si- 
gnalé service, en résistant, autant que nous le pouvons, à une 
persécution religieuse qui la tue, ce serait refuser de nous sa- 
crifier pour elle, il ne nous reste plus, croyons-nous, qu'à 
prendre le parti que nous dicte notre devoir de Français, de ca- 
tholiques et de religieux. Et nous aimons à le croire, per- 
sonne parmi ceux que n'aveuglent point l'esprit de parti et les 
passions sectaires, ne verra dans notre conduite un acte d'insu- 
bordination ou de révolte ; mais uniquement l'accomplissement 
de ce que nous considérons comme notre devoir. 

" C'est une douloureuse résolution que nous sommes con- 
traints de prendre. Toutes les œuvres auxquelles nous avons 
voué notre vie sont menacées de destruction. A une heure où 
l'avenir nous apparaît bien sombre, c'est notre plus grand re- 



40(i REVUE CANADIENNE 

gret de ne plus pouvoir travailler au bien de la France, et de 
voir même compromises, dans les missions, des œuvres qui 
n'étaient pas sans honneur et sans utilité pour elle. Cependant, 
nous le déclarons, nous n'avons aucune amertume dans l'âme 
contre ceux qui nous condamnent. Nous n'oublions pas que 
nous sommes les disciples de celui qui a dit : " l'riez pour ceux 
qui vous persécutent." Daigne la main miséricordieuse de 
Dieu arrêter la France sur la pente fataile où on l'entraîne, c'est 
notre prière la p'.us ardente ! " 

Cette lettre est signée par les RR. PP. de Scarraille, provin- 
cial de Toulouse, Labrosse, provincial de Paris, Paultier, pro- 
vincial de Champagne, et Bouillon, provincial de Lyon. Pvu,-se 
leur prière être entendue, et la France préservée de maux cpii 
l'attendent, si ses gouvernants continuent à la faire marcher 
dans la voie d'iniquité et de persécution où ils l'ont engagée ! 

m * * 

Les maîtres actuels de la République ne font pas seulement 
la guerre aux 'moines. Ils la font aussi à <les institutions que 
leur caractère national devrait mettre à l'abri de leurs cou]ds. 
Ainsi, dernièrement, le ministère a provoqué une crise doulou- 
reuse dans le Conseil de l'ordre de la Légion d'honneur. Il a 
révoqué, sans aucune explication, le général Davout. duc 
d'Auerstaedt, oommp gr^-nd-ciiancelie, et nommé à sa place 
le général Florentin, ancien gouverneur de Paris. Cette des- 
titution brutale a provoqué une vive émotion. Le général Da- 
vout est un vaillant soldat, porteur d'un nom glorieux dans les 
annales militaires de la France, et jouissant d'une réputation 
sans tache. Pour quel motif a-t-il été ainsi frappé? On pré- 
tend que c'est parce qu'il a résisté à certaines exigences du 
gouvernement au sujet de radiations politiques, que celui-ci 
aurait voulu obtenir. Ainsi après la condamnation de M, Paul 
Déroulède, par la Haute-Cour, le cabinet a demandé qu'il fût 
rayé des cadres de la Légion <rhonneur. A l'unanimité, le con- 
seil de l'ordre a refusé, pour la raison que la sentence ne décré- 
tait j>as la radiation. Dans le cas de M. de Lur-Sauices, qui 
était analogue, le grand-chancelier n'a même pas voulu sou- 
mettre la question au conseil, c|ui s'était déjà prononcé une fois. 
On dit aussi que M. Monis, garde des sceaux, s'est vengé . 
du général Davout, parce qu'il s'était opposé à ce que le 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 407 

jeune Monis reçût l'autorisation de porter la cravate de com- 
mandeur d'un ordre étranger. On affirme que le grand-chance- 
lier a été révoqué sans même être prévenu et qu'il en a été in- 
formé par l'Officiel. Cet acfe inqualifiable a eu pour premier 
résultat la démission de trois membres mi'.itaires du conseil de 
l'ordre, les généraux La Veuve et Lebelin de Dionne, et le vice- 
amiral Lefèvre, qui ont voulu se solidariser avec le général Da- 
vout et protester contre sa disgrâce. On prévoit de plus la dé- 
mission du général Hartung. 

Au sujet du refus de radier le nom de Paul Déroulède des 
registres de l'ordre, les journaux de Paris publient cet extrait 
d'une lettre de M. Sully-Pru'homm,e, membre civil du conseil : 
" En ce qui me concerne, bien que je désapprouve le projet 
plébiscitaire de Déroulède et que je réprouve sa tentative d'em- 
ployer la force pour le mettre à exécution, au risque de diviser 
l'armée, rien au monde ne me ferait contribuer à prononcer sa 
dégradation. L'honneur, selon moi, consiste tout entier dans la 
belle qualité du mobile qui dirige les actes. Or, j'ai toujours vu 
dominer dans la conduite de Déroulède l'anxieux et continuel 
souci de notre grandeur nationale par la réparation de nos dé- 
sastres. Tous les mouvements, tous les vœux suprêmes de son 
cœur sont éminemment français. Cela me suffit, et je ne suis 
pas le seul- qui s'en contente." Sans doute, ces paroles géné- 
reuses de M. Sully-Prud'homme auront fait hausser les épaules 
à M. Waldeck et à ses acolytes. Ce sont là propos de poète ! 
Pour trouver grâce à leurs yeux, il ne sert de rien d'être fran- 
çais et patriote, il faut être franc-maçon et sectaire. 

Voilà donc le conseil de l'ordre de la Légion d'honneur en 
pleine désorganisation par suite de l'arbitraire ministériel. 



On dirait vraiment que ces hommes funestes doivent ruiner 
tout ce qu'ils touchent. La situation financière de la France, 
sous leur administration, est désastreuse. L'année fiscale 1901 
va se clore sur un déficit énorme. Pour les neuf premiers mois, 
l'écart entre les prévisions et les recettes actuelles est de 90 
millions: il est de 139 millions entre les recettes de l'exercice 
courant et celles de l'année dernière. Pour le seul mois de 
septembre, le déficit est de 20 millions. Les douanes accusent 
une moins-value de 2 millions, les sucres une moins-value de 
4 millions, les contributions indirectes vme moins-value de 14 



408 REVUE CANADIENNE 

millions. Le progrès du socialisme, depuis que M. Waldeck- 
Rousseau lui a ouvert les portes du pouvoir, sont pour beau- 
coup dans cette dépression financière. Les intérêts sont alar- 
més, l'industrie se sent menacée, le commerce est craintif, les 
capitaux émigrent à l'étranger, et îles recettes générales baissent 
fatalement. Devant cette situation déplorable, un journal peu 
suspect d'hostilité envers le régime, pousse un cri d'allarme : 

■' Il n'est pas possible, déclare le Temps, d'envisager sans de 
sérieuses inquiétudes une pareille situation. Aucun fait parti- 
culier, aucune dépense extraordinaire ue la justifie. Nous n'a- 
vons sur les bras aucune expédition coloniale, nous ne faisons 
pas d'armements anormaux. C'est le déficit à l'état pur, le dé- 
ficit dans toute sa hideur et avec toutes ses menaoes. Puisqu'il 
n'est pas dû à des causes exceptionnelles, on ne peut se flatter 
de le voir disparaître avec les causes cjui l'auraient amené. 

" L'Angleterre, certes, est, elle aussi, dans une situation fi- 
nancière embarrassée, mais elle sait que ces embarras sont dé- 
terminés par la guerre du Transvaal et qu'ils finiront en même 
temps. Mais nous, c'est en pleine paix que nous nous ruinons. 
Et nous sommes obligés de nous demander avec angoisse ce 
qu'il adviendrait si, nous ruinant déjà en pleine paix, nous 
avions un jour ou l'autre à pourvoir par surcroît aux frais d'une 
guerre. La dette publique française est colossale: l'augmen- 
ter encore paraît une pure folie, propre à nous conduire droit 
à la faillite. Et pourtant, les dépenses publiques ne peuvent 
être couvertes que par l'impôt ou par l'emprunt et, puisque les 
impôts sont en moins-value, c'est par des emprunts plus ou 
moins déguisés qu'il faudra combler le déficit. 

" Dans les cas de ce genre, le peuple simpliste a son explica- 
tion toute trouvée: C'e.st, dit-ilî, la faute au gouvernement." 
On peut discuter cette explication, qui man(iue évidemment de 
nuances, mais il est d'abord prudent d'en tenir grand compte, 
en un pays où le suffrage universel est maître absolu et où un 
courant de mécontentement général peut détruire la Répu- 
blique. Rappelons-nous que c'est le déficit qui a été la cause 
efficiente et immédiate de la perte de la monarchie sous Louis 
XVI." 

Précisément au sujet de cette question financière en France, 
nous relisions ces jo'urs-ci !a conclusion du grand ouvrage de 
M. Paul Leroy-Beaulieu sur la Science des finances. Cette con- 
clusion était écrite en 1877. L'éminent économiste y passait en 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 409 

revue toutes les raisons d'espérer en une situation florissante, 
dans un avenir rapproché, pour le Trésor français, toutes les 
causes qui allaient contribuer à dégrever le budget. Il signa- 
lait l'expiration graduelle d'une masse d'annuités diverses qui 
devait réaliser bientôt une économie annuelle de 150 ou 160 
millions. Il mentionnait aussi la suppression des garanties 
d'intérêts envers les compagnies de chemins de fer, le rembour- 
sement partiel des avances, le retour à l'Etat de 40,000 kilo- 
mètres de voies ferrées, la diminution du service de la dette 
par une série de conversions judicieusement pratiquées. " Si 
la conduite économique de la France était intelligente, pré- 
voyante et éq,uitable," écrivait-il, " dans un petit nombre d'an- 
nées nous aurions reconquis une position singulièrement so- 
hde, et effacé tous les vestiges de nos désasitres ... Si l'on 
trouve lointaines toutes ces brillantes perspectives, dont 
quelques-unes, cependant, sont relativement prochaines, du 
moins l'on a comme ressources nouvelles qui se présentent 
d'elles-imêmes presque chaque année les plus-values des impôts. 
Si une administration sévèrement économe voulait consacrer 
ces plus-values, non pour la totalité, mais pour la moitié seule- 
ment, à des réductions de taxes, en dix ans, avec les ressources 
complémentaires provenant des concessions et de l'expiration 
de certaines annuités, on aurait supprimé à peu près tous les 
impôts établis depuis la guerre. Combien l'allégement de 
tant d'entraves ne servirait-il pas le génie industriel et la 
puissance productive de la France ! " 

Six ans après avoir écrit ces lignes, M. Leroy-Beaulieu pu- 
bliait une nouvelle édition de son ouvrage. Et voici la note 
qu'il ajoutait, en 1883, à la fin du chapitre dont nous venons de 
citer un pasage : 

" Nous n'avons eu rien à changer à cette conclusion de la 
première édition de notre ouvrage écrite en 1877; tout ce qui 
s'est passé dans les six dernières années n'a fait que confirmer 
nos opinions concernant les ressources et les dangers des fi- 
nances françaises. Les retards nouveaux apportés à la conver- 
sion du 5 p. 100, malgré les exemples de l'Angleterre, de l'A- 
mérique, de plusieurs autres pays et d'un grand nombre de 
villes, nous ont prouvé une fois de plus que le gouvernement 
français, en quelques mains qu'il soit, continue à professer le 
plus souverain mépris pour les droits du contribuable. Le gi- 
gantesque et impraticable plan Freycinet, l'accès de folie qui 



410 REVUE CANADIENNE 

s'est emparé des cerveaux des membres du' Parlement et ciui 
leur fait sans cesse augmemter le nombre des places, élever les 
traitements, multiplier les subventions, développer le dévorant 
socialisme d'Etat, tout ce dévergondage inoui et ce pillage sans 
frein dont le budget de la France et le budget des communes 
sont la proie, ont complètement changé les riantes perspectives 
financières que la France avait devant elle en 1877." 

Voilà ce que M. Leroy-Beauilieu écrivait en 1883. Au bout 
de quatre ans il donnait au public une quatrième édition de son 
magistral traité ; et l'on y trouvait cette nouvelle note : 

" Les quatre années qui se sont 'écoulées depuis 1883, ont 
malheureusement encore accentué le gaspillage des pouvoirs 
publics. La démocratie française est en proie à un véritable 
vertige. Les souffrances de la crise agricole et commerciale 
semblent impuisantes à l'instruire. Aussi a-t-on complètement 
compromis la situation de nos finances si brillantes en 1877. 
Néanmoins, il reste encore des ressources cpii nous ramène- 
raient de meilleurs jours, si l'on voulait être désormais pré- 
voyant." 

Enfin, dans l'édition de 1892. nous lisons cette simple ligne: 
" Le développement du socialisme d'Etat depuis 1888 accroît 
les appréhensions qui précèdent." Ces tristes prévisions de l'é- 
minent écrivain n'ont été que trop justifiées par les événe- 
ments. Et en 1901, comme nous 'l'avons vu plus haut, les fi- 
nances de la France sont dans un état lamentable. La fameuse 
sentence du baron Louis est toujours vraie: " Faites-moi de 
bonne politique et je vous ferai de bonnes finances." Depuis 
plusieurs années on a fait en France de la détestable politique ; 
voilà pourquoi on se trouve aujourd'hui en face d'une désas- 
treuse situation budgétaire. 

Comme addition à tous les maux de l'heure présente, voici 
qu'on annonce maintenant une grève générale des mineurs 
français pour le premier novembre. On a procédé dans les 
centres houillers à un référendum qui a abouti à un vote écra- 
sant en faveur de la grève. A quels conflits formidables, à (|uels 
désastres peut conduire cette détermination ! 



Est-il possible d'espérer que le triste spectacle que nous offre 
en ce moment la France va changer pour le mieux ? Oui, cela 
serait possible si tous les citoyens honnêtes, si tous les bons 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 411 

Français le voulaient sérieusement et énergiquement, et surtout 
s'ils comprenaient la nécessité de s'entendre. Nous croyons 
qu'il y a en France actuellement une majorité hostile au régime 
Waldeck-AIillerand. Mais cette majorité est éparse. Elle 
manque de lien. Dans un récent numéro de l'Univers, M. 
Pierre Venillot passe en revue les trois principaux éléments qui 
composent l'opposition : l'élément natioinaliste, l'élément pro- 
gressiste, et l'élément constitutionnel-catholique. L'élément 
nationaliste est né du sentiment patriotique froissé par les au- 
daces du parti dreyfusard, et par l'abominable campagne contre 
l'armée. Il a eu des succès, il s'est emparé du conseil de ville 
de Paris, mais les violences et les impairs de M. Déroulède lui 
ont fait du mal. Seuls, les nationahstes ne saunaient prétendre 
à emporter les élections de 1902. " Les événements se sont 
chargés, à temps encore, écrit M. Veuillot, de les éclairer sur la 
situation. Ils doivent comprendre maintenant qu'ils ont un in- 
térêt vital à se séparer des plébiscitaires, césariens et antirépu- 
blicains. Ils se rendent compte, nous n'en doutons pas, qu'il 
leur faut contracter d'autres alliances où ils traiteront, non 
point en puissance prépondérante, mais sur le pied d'égalité 
avec les éléments qui peuvent, comme eux, concourir à sauver 
le pays. M. Jules Lemaitre, qui a toujours été la vraie tête 
raisonnable et perspicace du nationalisme, voit très bien la né- 
cessité d'une rupture politique entre lui et M. Déroulède. Il 
voit très bien qu'il lui faut, par contre, s'établir en collaboration 
intime et complète avec MM. Pion et Méline. Son patriotisme, 
plus fort que d'honorables sympathies et que la crainte des mé- 
chants commentaires, nous garantit ses prochaines résolu- 
tions." 

Quant au parti progressiste, qui a détenu le pouvoir deux 
ans avec M. Méline, il doit se rendre compte qu'il ne le repren- 
dra pas sans contracter des alliances. Il est encore considérable 
par son nombre et la valeur de ses chefs. Mais la défection de 
M. Waldeck-Rousseau lui a enlevé un groupe d'adhérents, et 
l'influence ministérielle peut encore décimer ses rangs dans la 
mêlée électorale. " Cent cinquante au Palais-Bourbon, dit M. 
Pierre Veuillot, ils n'y reviendront point augmentés, ils 
courent plutôt le risque d'y revenir réduits, s'ils font bande à 
part. Ils ne l'ignorent pas. On les trouvera tout disposés à 
l'alliance, pourvu qu'elle se noue, loyalement et nettement, sur 
la base du respect des institutions. C'est leur droit, c'est même 



412 REVUE CANADIENNE 

leur devoir de formuler cette exigence. Ils se perdraient en 
ne la posant point comme principe intangible. Et s'ils se per- 
daient, on peut dire ([ue. pour longtemps au moins, nous 
serions perdus." 

Enfin, pour ce qui est du groupe constitutionnel-catholique, 
•dirigé par M. Pion, il forme un appoint fort appréciable. 
Toutes les nuances de la droite, quelques que soient leurs pré- 
férences moinarchiques. doivent coinpreiidre, à l'heure actuelle, 
combien il est urgent de s'y rallier. Ce groupe, ainsi fortifié et 
grossi, peut tendre loyalement la main avix deux autres po>ur 
livrer bataille au nom de la liberté, de l'ordre social et du pa- 
triotisme. 

Si une entente n'a pas lieu entre ces trois éléments, s'ils ne 
vont pas aux élections avec ensemble, tout est perdu. La 
chambre future sera plus mauvaise que la chambre actuelle ; 
les socialistes y domineront irrésistiblement, et alors malheur 
à la propriété, malheur à la liberté individueMe ou collective, 
malheur à la société, malheur à la France ! 



Le 1 1 octobre courant était le deuxième anniversaire du 
commencement des hostilités dans le Sud-Africain. Déjà deux 
ans ! Et la guerre n'est pas terminée. Les commandos boërs 
tiennent de tous côtés 'la campagne ; ils attaquent les convois, 
ils menacent constamment les communications de l'armée an- 
glaise, ils vont et viennent avec une, rapidité merveilleuse, et 
l'on se demande quand leur étonnante résistance va cesser. 
Dans la colonie du Caijî le mécontentement et la désaffection 
de la population hollandaise vont toujours croissants. Le gou- 
vernement a dû proclamer l'état de siège à Cape-Town. Quelle 
que soit l'issue de la lutte, le petit peuple boër se sera vraiment 
immortalisé par l'héroïsme idont il ifait preuve clans la défense 
de .son autonomie. 

Evidemment, il y a deux ans, on ne s'attendait guère dans 
les sphères officielles anglaises à une guerre aussi longue, 
aussi coûteuse, aussi meurtrière et aussi épuisante. En réponse 
à une lettre de M. Howard Vincent, M. Brodrick, le secrétaire 
de la guerre, donnait l'autre jour les informations suivantes. 
Le gouvernement anglais a actuellement en Afrique 200,000 
hommes et 450 canons. Il pourvoit à l'approvisionnement de 
314,000 personnes, à la nourriture de 248,000 chevaux et mu- 



A TRAVERS LES FAITS ET LES ŒUVRES 4i:5 

lets. II tient en campagne 69 colonnes mobiles, et il débarque 
mensuellemient dans les ports sud-africains, 10,000 chevaux. En 
Angileterre on exerce continuellement 100,000 hommes, afin 
de pouvoir maintenir l'armée d'Afrique à l'efïectif requis. Ce 
sont là incontestablement de prodigieux efforts. Bien peu de 
puissances européennes pourraient ainsi maintenir une im- 
mense armée à l'autre bout du monde. Mais le côté fâcheux 
de tout ce déploiement d'énergie, de ténacité et de ressources, 
c'est qu'il n'a pas encore donné, après deux ans, de résultats 
définitifs. On conçoit que cette prolongation de la guerre et 
les échecs dont le télégraphe transmet trop souvent la nouvelle, 
finissent par énerver l'opinion, et donnent des armes aux cri- 
tiques anti-ministériels. Parlant dernièrement à la réunion an- 
nuelle de l'Association libérale à Ladybank, l'un des chefs de 
l'opposition, M. Asquith, a fait entendre des paroles sévères : 

" Il y a un ans, s'est-il écrié, les ministres affirmaient que les 
opérations militaires étaient terminées. Où en est-on ? Deux 
cent mille hommes en armes, du côté des Anglais, le Cap en- 
vahi et fournissant des rebelles, le Natal menacé d'une formi- 
dable invasion. Qu'a fait le gouvernement pour faire face à la 
situation ? 

" Les documents où sont exposés ses actes resteront comme 
des chefs-d'œuvre dans l'histoire de l'optimisme insouciant et 
mal informé. Il y a eu défaut absolu de coopération entre les 
personnes solidairement responsables de la conduite des opéra- 
tions. Il n'est rien que la postérité ne condamnera plus vive- 
ment que les manœuvres électorales de l'automne 1900 où l'on 
déclarait la guerre terminée. Depuis, le gouvernement a en- 
voyé dans le Sud de l'Afrique des soldats non exercés, dont un 
grand nombre ont dû être rapatriés. Le bannissement des 
officiers boërs est en contradiction formelle avec l'assurance 
donnée par le gouvernement à la Chambre des communes que 
la déclaration de lord Kitchener ne serait mise à exécution 
qu'après -avoir été sanctionnée législativement." . 

Comment tout cela va-t-il se terminer? L' Angileterre va-t- 
elle venir à bout de la tâche herculéenne qu'elle a entreprise, ou 
mieux (|ue M. Chamberlain lui a fait entreprendre? C'est en- 
core possible. Mais nous croyons qiue, quoi qu'il advienne, le 
secrétaire d'Etat pour les colonies trouvera dans cette question 
■sud-africaine sa pierre d'achoppement, et qu'un énergique 
mouvement de réaction contre ses pratiques et sa politique va 



414 



REVUE CANADIENNE 



se manifester dans un avenir peut-être pilus rapproché qu'on ne 
le croit. 

* * * 

Le duc d'York a terminé sa visite au Canada, après avoir été 
jusqu'à Victoria, et touché les flots du Pacifique. Partout il a 
été reçu avec les honneurs dus au fils du souverain. Et, avant 
de quitter le sol canadien, il a témoigné dans une lettre pu- 
blique, sa profonde satisfaction, et l'enthousiaste impression 
qu'il emporte de son contact avec notre pays. 

Ce voyage n'a pas été sans causer quelques froissements. 
Auprès d'un bon nombre de nos compatriotes, le spectre de 
rimpérialisme a paru jeter une ombre sur la visite ])rincière. 
Dans d'autres circonstances, l'enthousiasme eût sans doute été 
plus grand. Cependant, si nous sommes pour vivre encore 
durant une période indéterminée sous le sceptre royal d'Angle- 
terre, — comme nous le pensons, — ill nous semble que ce 
voyage du prince héritier devra avoir de bons résultats. Quand 
l'on a vu soi-même les lieux et les hommes, on doit saisir mieux 
les questions et mieux comprendre les problèmes nationaux et 
politiques. 



'S^c» ^f-iapai; 



Québec, 25 octobre 1901. 




£-1 ^. l-filVIir- , 



A TRAVERS LES LIVRES ET LES REVUES 



L'Eglise de France et l'Etat an dix-nenvième siècle (1802-1900). Conférences 
faites aux Facultés catholiques d'Angers, par L. Boiirgain. 2 vol. in-12, 360 
pages. jNncienne maison Charles Douniol, P. Téqui, libraire-éditeur, 29, 
rue de Tournon, Paris. Prix : $1.50. 

Pour faire connaître la valeur et l'actualité de cet ouvrage, il suffira de citer 
quelques mots de pa préface et d'indiquer les sujets qu'il traite. 

" Ces conférences sur V Eglise de France et l'Etat au dix-neuvième siècle, dit 
l'auteur, font suite aux conférences sur l'Eglise d'Angers pendant la Révolution. 
Aussi, malgré l'étendue et la variété de la matière, y suit-on la même 
méthode: la synthèse, et rien que la syntlièse. Puissent-elles, quelque impar- 
faites qu'elles soient, trouver auprès des lecteurs l'accueil qu'elles ont déjà 
trouvé auprès des auditeurs des facultés catholiques et des dix mille abonnés 
de l'Ami du Clergé !.. .." 

La Réalité des Apparitions angéliqnes, par le R. P. D. Bernard- Marie Maré- 
chaux, Bénédictin de la Congrégation Olivétaine. Un volume in-12 de 
ix-140 pages. Ancienne maison CI). Douniol, P. Téqui, libraire-éditeur, 29, 
rue de Tournon, Paris. Prix : 25 cts. 

L'Angélique dans la vie des Saints, ou Epiphanies des bienheureux esprits, 
voilà tout le sujet de cette étude. L'histoire à la main, fort du témoignage si 
autorisé des Bollandistes, l'auteur nous montre, tant dans l'Ancien que dans le 
Nouveau Testament, des visions intellectuelles, des manifestations angéliques 
dûment constatées et entrant parfaitement dans le plan divin. Puisque le 
démon, malgré sa révolte, ne conserve un rôle que trop réel ici-bas, pourquoi 
les anges, les archanges, les principautés, les vertus, les puissances, les domi- 
nations, les trônes, les chérubins, les séraphins ne viendraient-ils, messagers 
de la divine Providence, se montrer aux hommes, les assister, les consoler, 
les instruire, les orienter sur le chemin du ciel ? 

* * * 

Mes Amis et mes Livres, par Marie Jenna. Un volume in-16 illustré de 18 pho- 
togravures. Ancienne librairie Douniol, 29, rue de Tournon, Paris, Tequi, 
éditeur. Prix : 75 cts. 

C'est tout une galerie d'écrivains distingués, la plupart du xix' siècle, que le 
pinceau magique de Marie Jenna a entrepris de buriner pour la postérité. Ses 
personnages sont vivants. A contempler leurs traits si sobrement, mais si 
vigoureusement esquissés, le lecteur a l'illusion de croire qu'il entend encore 
le P. Lacordaire et Mgr Dupanloup ; il ranime sa foi chancelante dans les 
inoubliables études de M. Aug. Nicolas ; il combat avec le terrible Louis 
Veuillot pour l'Église, et admire la verve etinoelante du fougueux polémiste ; 
il savoure les poésies bretonnes et les cantilènes des félibres de Provence ; il 
applaudit aux Chants du Soldat de Déroulède et aux accents de F. Schubert, 
etc. Poésie, histoire, éloquence, critique littéraire, philosophie; Marie Jenna 
ne dédaigne rien. 



41G REVUE CANADIENNE 

Mannel Théorique et Pratique d'Horticulture, par un rolicrieux de 2ti ans de pra- 
tique et d'etiseisinenieiit, ;î" raille. (Jii volmno in-l:i de 700 pages. Ancienne 
maison Ch. Douniol, 29, rne de Tournon, Paris. Prix : $1.00. 

Je suis tout heureux de présenter à ceux (Je nos lecteurs qui s'occupent 
d'iiorticulture et de jardinage, soit, par profession, soit par ag'-ément, un 
excellent livre, digne de toute leur attention. 

Ils y trouveront une foule de (dioses intéressantes: des notions exactes, bien 
données sur la botanique, la géologie, les amendements rt les engrais, la cul- 
ture du jardin potager, un cours élémentaire d'arboriculture fruitière, un 
extrait de travaux à faire chaque mois de l'année et des renseignements utiles 
pour la conservation des fruits, un traité complet sur la taille des diflërents 
arbri's fruitiers. Cette nouvelle édition d'un ouvrage d'une réelle valeur a été 
augmentée d'un traité complet sur les plantes floréales de plein air. Nous 
recommandons, nous conseillons à nos amis d'acheter, d'étudier ce manuel de 
notre " Jardinier." Ce modeste anonyme a, pendant vingt-six ans, enseigné et 
pratiqué l'hoiticulture, d en raisonne en liomme du métier, sans aucune appa- 
rence de prétention. Son livre, d'aspect attrayant, est parfiiiement clair, 
complet, bien compris et contient tout ce qu'il faut. TJji petit atlas de planches 
gravées donne, en une quarantaine de dessins, tout ce qui peut compléter le 
texte : éléments de botanique, greffe et taille des arbres. 



Voici deux beaux volumes sortis des presses de la librairie Aubanel frères, 
d'Avignon, imprimeurs de N. S. P. le Pape. 

Les Sacrements expliqués d'après la doctrine et les enseignements de l'Eglise 
catholique, par le K. P. Arthur Devine, passionniste, ouvrage traduit de 
l'anglais avec l'autorisation de l'auteur par l'abbé C. Maillet. 1 vol. grand 
in-10, LI1-6Ô8 pages. Prix : $1.50. 

Méditations sur l'Evangile, par le cardinal Wiseman, traduit de l'anglais par 
l'ubbé J. Caudron. 1 vol. grand \n-ï<S de 280 pages. Prix : 75 cts. 

Cette traduction de l'ouvrage du K. P. Devine mérite le même succès qu'a 
eu en Angleterre l'original des SacremenU expliqués. Mettre à la portée du 
public français, dans un style clair et facile, les fruits d'un travail d'autant 
plus digne d'attention que le sujet en est plus important, il notre époque 
surtout, où le don divin de la grâce et ses sources sont méconnus d'un si 
grand nombre ; unir, dans cette matière, A la pureté et à la solidité de la doc- 
trine, les conseils pratiques que suggère une longue expérience des âmes, c'est 
rendre un véritable service aux prêtres et aux fidèles. 

C'est donc avec empressement que l'ouvrage du savant et pieux Passion- 
niste anglais doit être recommandé à tous. 

M. l'abbé J. Caudron, qui a déjà traduit les Méditations sur la Passion d\i 
cardinal Wiseman, nous donne aujourd'hui ses Méditations sur l'Eoangile. 
L'Evangile est la source intarissable où les chrétiens trouvent l'aliment 
substantiel de la piété; où lésâmes qui doutent ou qui chancellent rencontrent 
les attraits les plus puissants vers la foi et la vertu. L'Evangile prêché, étudié, 
médité, c'est la condition indispensable du progrès réel et du salut des âmes. 

Les pensées toujours solides, originales et neuves souvent que l'éminent car- 
dinal a su tirer de l'Evangile, aideront de nombreux lecteurs à en mieux péné- 
trer le sens profond et à en retirer des fruits abondants. 

N. B. — Tous les livres mentionnés ci-dessus sont en vente à la librairie 
C. 0. Beaichemin & Fii.s, 256 et 258, rne St-Paul, Montréal. 



a. £. 




NOS COUSINS D'OUTRE-MER 




N peut compter les années où la mention de notre 
existence était toute une révélation pour les habi- 
tants du vieux pays de nos ancêtres, quoique le 
Canada ait été autrefois la plus étendue et la plus 
importante des colonies françaises. Encore aujourd'hui, 
de combien d'appréciations fantaisistes, de récits imagi- 
naires, ne se rendent pas coupables, à notre grand étonnement, 
nos cousins de France, lorsqu'ils veulent bien parler de nous. 
Et ce n'est pas seulement des journalistes, des écrivains de re- 
nom, qui pèchent ainsi par défaut de renseignements, mais des 
savants même, de qui on devrait attendre mieux, puisqu'ils sont 
supposés avoir étudié les faits et ne point se tromper. On dirait 
vraiment qu'ils ressemblent tous, ou presque tous, sous ce rap- 
port, à ce maître d'hôtel dont parle M. Tardivel dans sa confé- 
rence sur la " langue française au Canada ", lue cette année 
même de\ant l'L'nion catho^que de Montréal. C'était à l'oc- 
casion d'un de ses voyages en France. Ce brave homme, à 
l'hôtel de qui M. Tardivel était descendu, savait que celui-ci 
venait du Canada. " Au cours du repas, dit notre comipatriote 
(il y avait là beaucoup de commis voyageurs), je ne sais trop 
comment, je réussis à placer quelques mots. Je fis voir aussi 
c|ue j'avais compris certains calembours assez compliqués." Le 
patron me regarda d'un air intrigué, et, après le dîner, il m'a- 
DÉCEMBUE. — 1901. 27 



-H^^ REVUE CANADIENNE 

borda résolument i-'— " Permettez, Monsieur! je vois que 
" vous venez du Canada, et cependant vous parlez français 
" comme nous. Je n'y comprends rien. Je croyais qu'au Ca: 
" nada, on parlait \V américain." 

Tous les Français qui, jusqu'ici, à part quelques rares excep- 
tions, se sont avisés de parler de cho.ses du Canada, l'ont fait en 
des termes tels que, plus d'une fois, nous nous sommes dit : 
" En vérité, ils n'y comprennent rien." Pour un grand nombre, 
le Canada, c'est encore les " quelques arpents de neige " de 
Voltaire. Le fait est cpie la masse du peuple français est très 
peu au courant de ce c|ui se dit ou se produit au delà des fron- 
tières de son pays, et M. Emile Massard, il y a quelques mois, 
revenant d'Autriche où il avait été témoin d'événements du 
]>!us haut intérêt pour ses compatriotes, mais que ceux-ci igno- 
raient complètement, pouvait écrire avec raison : " On ne sait 
pas en France ce qui se passe à l'étranger." 

Je relevais naguère dans le Monde Illustré de Montréal, une 
de ces méprises dont un grand savant pourtant, M. de Quatre- 
fages, s'était rendu coupable, oh ! bien involontairement, je 
m'empresse de le recon^naître. On peut lire, en effet, l'éton- 
nante affirmation suivante dans son Histoire générale des races 
humaines, Paris, 1889, p. 47: "Les lecteurs savent que, dans 
l'Amérique Septentrionale, les métis de Français et de Peaux- 
Rouges forment la très grande majorité des habitants de la 
province de Québec, au Canada."... Ces mêmes métis de- 
viennent des tribus nomades dans le Nouveau Larousse illustré. 
en cours de publication, tribus nomades, dit-il, que Mgr Forbin- 
Janson évangélisa ai'cc succès lors de son séjour au milieu de 
nou.s.. en 1840. 

Jusqu'à M. Onésime Reclus, le symi)athic|ue et distingué 
géographe français, qui voit notre avenir national compromis 
pour avoir envoyé des volontaires centre les Boërs. Et que dire 
de ce bon monsieur Herbette que nous ne pouvons, malgré 
tout, nous empêcher d'aimer, en dépit de ses doléances sur 
notre compte. Pourtant, il était pas.sé ici au milieu de nous ; il 



1 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 419 

nous avait vus; mais ce n'est pas dans un voyage fait à tire- 
d'aile, ce n'est pas même après un séjour ide quelques semaines 
'dans un pays que l'on peut se flatter de connaître ie peuple qui 
l'habite, le juger sainement, surtout quand ce peuple présente 
des différences marquantes avec les habitants du vieux monde. 

Depuis notre séparation d'avec la mère patrie, nous avons 
évolué. Français et Franco-Canadiens, chacun dans sa sphère 
particulière, et aujourd'hui si nous sommes restés Fran- 
çais de sentiments, d'aspirations pour tout ce qui est noble et 
généreux, expansifs, prompts à l'enthousiasme, des différences 
radicales nous distinguent de nos cousins d'outre-mer. Sans 
doute, notre communauté d'origine se recomnaît encore facile- 
ment. " Nos âmes se touchent ,par le haut ", a-t-on dit avec 
infiniment de raison ; mais c'est surtout dans la pratique de ia 
vie que s'accusent les traits caractéristiques maintenant propres 
aux deux races. Essayer de mettre en parallèle ces deux 
branches ethnographiques d'une même souche pour ce qui est 
du domaine de la science et des arts, serait plus que oiseux. 
M. Renan a bien dit que " la France est de tous les pays celui 
de tous où la haute spéculation a été la plus stérile " ; mais il 
est probable qu'il écrivait ces lignes sous l'empire d'une pensée 
subjective, — car cet aligneur de belles périodes s'y entendait 
à merveille dans la haute et stérile spéculation. Il n'en est pas 
moins vrai, et proclamons-Je bien vite et bien haut, que c'est 
encore en France que la science, la science sérieuse, compte les 
plus nombreux et fervents adeptes: les savants français, par la 
gloire qui en revient à leur patrie, atténuent le triste renom que 
lui ont valu ses gouvernants depuis ces vingt dernières années. 

Pendant un siècle et au delà, la situation de gêne et d'isole- 
ment où nous nous sommes trouvés, ne nous a guère permis 
de cueillir des fruits de l'arbre de science. L'acquisition 
d'autres biens, dont l'immédiate et impérieuse nécessité s'im- 
posait, demandait toute notre énergie. Il a fallu d'abord for- 
mer des hommes capables de se faire écouter en haut lieu et de 
prendre ia défense de nos droits menacés: nos prêtres, par les 



420 REVUE CANADIENNE 

collèges qu'ils fondèrent à même leurs deniers, se sont mis à la 
tâche et ont si bien réussi que les hommes d'Etat les pkis dis- 
tingués, les meilleurs orateurs politiques qu'a fournis la colo- 
nie, sont sortis de nos rangs. Puis, il fallait assurer lie progrès 
de la colonisation ; c'était pour nous une question de vie ou 
de mort au point de vue national. S'emparer du sol est encore 
la grande affaire du jour, celle qui prime toutes les autres, 
celle qui doit être l'oibjet de notre constante sollicitude. Grâce 
à Dieu, notre situation sociale s'est beaucoup améliorée en ces 
derniers temps, et, à cette heure, nos hommes instruits, j'allais 
dire nos savants, figurent avantageusement aux réunions des 
grands congrès internationaux. Sans doute, nos universités 
sont inférieures, quant au choix des professeurs et à l'outillage 
scientifique, aux universités européennes et même à certaines 
universités anglaises du pays; mais lorsqu'elles auront été 
dotées aussi richement que ces dernières, elle n'auront rien à 
leur envier. En attendant, c'est encore dans notre province que 
le mouvement intellectuel est le plus intense et le plus général. 
Nos concitoyens d'origine anglo-saxonne nous cèdent le pas 
dans la production des oeuvres de l'esprit : littérature, histoire, 
sculpture, peinture, musique, etc. Un progrès sensible a surtout 
été accompli durant la dernière décade ; notre système d'éduca- 
tion va toujours se perfectionnant, et il est à e.spérer que, pour 
parler comme la légende, 

" Un temps viendra qui n'est venu " 



Mais ne préjugeons point de l'avenir: il sera, suivant l'intelli- 
gence et les aspirations de la génération prochaine, enviable et 
glorieux ou d'un uniforme et désolant terre à terre. Le pré- 
sent doit être pour nous un motif d'encouragement, si l'on con- 
sidère le milieu oii nous avons été placés, la nécessité où nous 
étions d'assurer tout d'abord notre avenir national, et enfin la 
quasi impossibilité de mener de front l'étude, la méditation, et 
la conquête du pain quotidien. 

Si ces circonsatnces ne nous ont pas permis d'acquérir une 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 421 

culture intellectuelle aussi forte, aussi étendue que celle qui dis- 
tingue la nation la plus littéraire du monde, il est toutefois 
d'autres points de comparaison que nous ne craignons pas de 
revendiquer comme étant tout à notre avantage. Qu'il me 
suffise de citer deux de ces traits distinctifs : Je développement 
de l'individualisme et la jouissance de la liberté, deux biens 
précieux entre tous. 

Plus d'une cause a contribué à ce résultat. 

Remarquons d'abord qu'un grand nombre des premiers co- 
lons du pays venaient d'une ancienne province <\e France qui 
n'avait jamais connu le servage. Les Normands, dont les ex- 
])loits étonnèrent le monde pendant tout le moyen âge, n'ont 
jamais pu se plier à cette nécessité politique de l'époque. Puis, 
les immenses horizons de la Nouvelle-France, les longues 
courses à travers nos forêts \'ierges, les luttes journalières que, 
pendant plus d'un siècle, il nous fallut soutenir contre de per- 
])étue's ennemis, furent autant de facteurs qui concoururent à 
la formation du caractère aventureux et indépendant de nos 
ancêtres. Lors(|ue le sort des armes changea les destinées de 
notre cher pays, la rupture des liens qui nous rattachaient à 
notre ancienne mère patrie fut suivie de longs jours de deuil et 
d'amers regrets ; mais elle eut ceci de bon qu'elle brisa du coup 
les entraves d'une administration excessive qui paralysait l'es- 
sor du commerce et l'exercice de l'iiiitiative individuelle. Cette 
dernière vertu nous devenait d'autant plus uti'e que nous étions 
livrés à nos propres forces, obligés de ne compter que sur nous- 
mêmes dans la lutte que nous dûmes engager contre ceux de 
nos nouveaux maîtres qui voulaient notre anéantissement. 
Cette lutte fut longue, vive, constante ; le maintien de notre 
homogénéité comme ]>eu])le, la jouissance jjleine et entière de 
tontes les libertés désirab'.es: liberté individuelle, liberté poli- 
tique, liberté religieuse, liberté d'enseignement, liberté de la 
presse, liberté d'association, liberté du foyer, furent la récom- 
pense de nos efîforts. 

Jouit-on de 'a liberté dans notre ancienne mère patrie? On 



422 REVUE CANADIENNE 

serait tout d'aibord porté à le croire, puisqu'il n'y a guère de 
pays au monde où, depuis un siècle, ce thème ait fourni matière 
à plus de discours ou d'écrits. Pourtant, si l'on prête l'oreille 
aux récriminations qui s'élèvent de toutes parts, aux revendica- 
tions de tous les partis politiques qui s'y disputent le pouvoir, 
il est évident que la mise en pratique pure et simple de ce droit 
naturel à l'homme reste encore à l'état de problème, qu'elle 
semble même comporter un caractère incompatible au tempé- 
rament de la race. Que d'essais infructueux tentés depuis un 
siècle ! 

Lacordaire disait déjà, de son temps: 

" La France est un pays qui n'a pas compris une seule fois 
en trois cents ans ce que c'est que la liberté, pays où quekiues- 
uns ont peur de la messe, tous de l'inégalité des rangs, et où 
ces deux idées forment la somme totale de la philosophie cou- 
rante (1)." 

Qu'aurait-il pensé s'il eut vécu à notre époc|ue, s'il eût vu 
l'usage qu'ont fait de la liberté, du moins si l'on s'en tient à l'i- 
dée que semble se faire de ce mot le reste du monde, les célèbres 
hommes d'Etat qu'a produits la troisième RépuMique? L'his- 
toire contemporaine n'ofïre pas d'exemples d'un peuple aussi 
administré que le peup'e français. Le rouage bureaucratique 
d'il y a cinquante ans même était relativement anodin si on le 
compare à la centralisation absorbante et despoticiue de ces 
dernières années, qui supprime les volontés et l'initiative indi- 
vidue le, et qui devient la plus formaliste, !a plus compliq.uée, 
la plus intolérable et la plus coûteuse des machines adminis- 
tratives. Le pouvoir central entend contrôler tous les actes de 
la vie publique, jusqu'aux plus infimes. La vie locale, si vivace 



(1) Le P. Laronlaire fait ici allusionrà IVpnqiie où l'Ktat ooinmonça à absor- 
ber les attributions des autoritt'S locales, c'est-à-dire aux rp^ncs de fjonis 
XIII et de Louis XIV, centralisation de pouvoirs continuée et ng'^nivôo sou.s 
tous les règnes subséquents pour aboutir aux excès de la troisième Républi- 
que. Antérieurement, la commune et la province géraient elle.s-mêmes leurs 
propres affaires. 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 423 

autrefois, est aujourd'hui presque éteinte. " L'Etat, par ses 
règlements, touelie à tout, s'occupe de tout et nous périssons 
étouffés, énervés, garrottés par une réglementation tatillonne et 
minutieuse qui traite les Français en mineurs, perpétuellement 
soumis à la tutelle anonyme de quelques chefs de bureaux des 
préfectures ou des ministères, de quelques contrôleurs fiscaux 
et d'un certain nombre d'agents de la force publique. Les 
Français, qui sont présumés connaître la loi, ignorent, heureu- 
sement pour leur tranquillité, la plupart des règlements cjui les 
guettent de leur naissance à leur mort, à la campagne, en che- 
min de fer, sur les routes et jiisque dans l'intérieur de leur mai- 
son. S'ils en étaient instruits, ils éprouveraient l'impression de 
Buffon étudiant le mécanisme du corps humain et n'osant plus 
ramasser sa jjlume dans la crainte de détraquer quelqu'un des 
rouages multiples et délicats qu'il venait de décrire. Ils ne 
sortiraient plus, i!s ne parleraient plus, ils n'agiraient plus. Ils 
attendraient, inertes et résignés, l'heure fatale de leur compa- 
rution en simple ]X>lice ou en police correctionneHe. La na- 
ture, la bonne et miséricordieuse nature a heureusement mis le 
remède à côté du mal, et, en limitant les forces humaines, a li- 
mité par cela même les eflfets des réglementations démesurées. 
Mais il en résulte, comme le déclarait ingénument un. des 
agents chargés de veiller à ce que ces règlements soient exacte- 
ment observés, cpie les dépositaires du pou\'oir poursuivent qui 
ils veulent, quand ils le veulent, comme ils le veulent. C'est 
ainsi que la peur des inconvénients de la liberté amène tous les 
désagréments de l'arbitraire et de la tvrannie administrative 



il) Millot, Que finil-U. Juirn pour lu peuple f Esquisse d'un l'ro/jrumiiie. d'K- 
Itiilts socidlKs, Paris, 1901, papre 396. 

A l'appui '\e, son asserlidii, l"aiitenr cite les denv faits suivants; c'est à faii-e 
rêver : Un Parisien de notre connaissance, ilit-il, avait loaé sur le honl «le la 
mer une maisonnette cliarniaiite et merveilleusement situi'e, mais où l'eau 
potalile était contenue dans une citerne qu'il voyait avec désespoir s'épuiser 
rapidement. Il trouva très simple de descendre le sentier de la falaise et de 
rapporter cliaque jour quelquef- seaux d'onde amère qui, si elle ne servait pas 
pour la table, pouvait servir ailleurs. Au bout d'un mois, il apprit avec ter- 



424 REVUE CANADIENNE 

" De quelque côté que l'on prête l'oreille, on n'entend que 
des appels à la contrainte morale, quand ce ne sont pas des ap- 
pels à la violence " (Léon Eefebvre, le Devoir social, pp. 1-3.) 

" Le préfet est, dans sa circonscription, l'inquisiteur en chef 
de la loi républicaine jusque dans la vie privée et dans le for 
intime, le directeur responsable des actes et des sentiments or- 
thodoxes ou hérétiques qui peuvent être impu'tés aux fonction- 
naires de l'innombrable armée par laquelle l'Etat central entre- 
prend aujourd'hui la conquête totale de la vie humaine (*)." 
(Taine, le Régime moderne, liv. IV, cli. 11, § VII, loe édit., 
p. 429.) 

" Révolutions sur révolutions ont été faites au noiui de la li- 
l^erté ; c'est pour la conquérir que des malheureux ont rougi 
de leur sang les pavés de Paris, et, par une amère ironie, ce 
peuple, proclamé souverain, n'a pu obtenir des maîtres de ha- 
sard qu'il s'est donnés, la libre gestion de ses intérêts domes- 
tiques, comme il la possédait autrefois. . . 



ronr qu'il était sons le coup d'une poursuite pour avoir dérobé de l'eau de mer, 
délit prévu par un rôjrlement spécial et justifié par la peur administrative de 
lui voir fabriquer du sel en concnrrenoe avec la régie. 

Peu de temps auparavant, le médecin avait ordonné ù une malade de la plage 
des bains d'eau salée en baignoire; il avait fallu toute une série de ilémarches 
et d'autorisat'ons administratives, et pendant le lemps nécofsr.ire pour les 
avoir, la malade avait fait comme Mabomel et était allée à la mer, puisque les 
règlements ne fiermeltaienl pas à la mer de venir chez elle- 

Ajontons-en un troisième: tCu ]8!)S, un professeur de rhétorique du lycée 
Louis le-Grand, M. Marc le Goupils, quitta l'Université pour faire un essai de 
colonisation à la Nouvelle-Calédonie. Il a raconté, dans le Figaro du 20 sep- 
embre 1S1I8. les diflicultcs que lui a faites, non l'ailiidnistration univeisitaire, 
mais l'administration coloniale. Elles sont invraisemblables. 

(1") " Le receveur des postes d'une ville de la Vendée qui, comme c'est l'ha- 
bitude de ce pays, observait ses devoirs religieux, se vit mander par le sous- 
préfet et en reçut l'admonition suivante : " L'on me rend compte que vous êtes 
un assistant régulier à l'église, le dimanche; même, plus que cela, que vous 
êtes porteur d'un livre, et un homme qui suit l'office avec un livre ne doit pas 
être surpris d'être classé comme clérical. De plus, il y a vos files : l'aînée, qui 
est élevée diins un couvent, chante à la chapelle, et sa sicur fait la quête à 
l'église dans la iiaroisse. 'J'ous ces faits figurent à votre dossier ; il est juste 
que vons en soyez averti, afin que vous ne soyez pas surpris de< conséquences 
qui s'y attachent." (Cité par le CorreupoiidorU, L'5 décembre 1898, page lllK.) 

C'est inimaginable. Il est évident que ce mot de liberté, en France, a une 
signiticatinn tout à fait originale et locale. 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 425 

" En réalité, le gouverné français, proclamé souverain, est 
de tous les citoyens de l'Europe, le moins libre de gérer ses 
affaires, le plus asservi par ses maîtres, et celui qui leur paie le 
plus fort tribut." (U. Guérin, l'Evolution sociale, Paris, 1891, 
p. 149.) 

Pour uous, même en y mettant la meilleure volonté du 
monde, un pareil gouvernement serait simplement impossible. 
Monsieur Maurice de la Fargue avait 1:)ien raison d'écrire dans 
sa " Lettre de France " à la Patrie, de Montréal, du 9 août der- 
nier: 

" Les Français ont décidément beaucoup à apprendre pour 
la ■■ pratique de la liberté " et certains d'entre eux ne feraient 
])as mal d'a'.Ier demander des leçons de l'autre côté de l'Atlan- 
tique, au Canada, par exemple {')." 

Je remarque qu'on se paie facilement de mots en France. 
Les termes de liberté, de démocratie, d'égalité, de solidarité 
humaine, de réformes progressives, qui reviennent si fréquem- 
ment dans les harangues politiques et les discours officiels, ont 
le don de griser et ceux qui les prononcent et ceux qui les 
entendent, comme si ces expressions finissaient par prendre 
dans leur esprit une forme concrète. " L'abus d'une dizaine de 
mots (eeux que je viens d'énumérer et quelques autres) qu'on 
ne définit pas, ])longe nos esprits dans un état honteu.x d'inertie. 
Les orateurs de nos 500,000 cabarets et les journalistes qui les 
endoctrinent, exploitent, à J'aide de ces mots, les vagues aspi- 
rations des classes ignorantes, dégradées ou souffrantes (-)." 



fl) I/iinnée dernière, dans une excursion de pêche à l'un de nos clubs, sur le 
parcours du chemin de fer du Lac-Saint-Jean, je fis la rencontre, dans un 
iianican en plein milieu des Laurenti<les, d'un jeune Français de la classe 
ouvrière établi déjà depuis plusieurs années dans notre proviiu;e. Dans le cours 
de la conversation, je lui demandai ce qu'il pensait du pays, ses " impressions," 
dirait un reporter. — "Mais c'est un charmant pays, dit-il; il est vraiment 
plai-ant d'y vivre, on y f.iit ce qu'on veut, chacun est maître chez soi." Ce 
témoifrua^e naïf, spontané, tout empreint de sincérité, peint bien l'état de cho- 
ses existant. Seulement, comme je l'ai appris un peu plus tard, notre jeune 
homme, heureux de jouir de la liberté, en avait même abusé. L'expérience 
qui s'en est suivie le rendra sans doute plus sage. 

(2) LcPlay, Réforme mciale. Préface de la 4e édition. 



426 REVUE CANADIENNE 

Vraie ou fausse, une formule con'tente notre esprit, dit un phi- 
losophe des temps présents. " Nous croyons être en démo- 
cratie, ajoute-^t-il, nous sommes livrés à l'oliparchie des pires... 
Nous n'avons pas le gouvernement du peuple par lui^nême, 
nous avons le gouvernement des moins nombreux ])ar les plus 
nombreux, qui sont eux-mêmes gouvernés par un petit nombre 
d'intrigants (')." 

Au Canada, on ne discourt guère èur la liberté, mais on en 
jouit; on ne parle pas de démocratie: on y est, en ce sens que 
c'est vraiment l'élément populaire c|ui gouverne. " Sans aucune 
revendication envieuse d'égalité, l'habitant de la ])rovince de 
Québec (le cultivateur, le propriétaire du sol, à qui il faudrait 
bien se garder d'appliquer l'épithète de paysan) n'admet pas 
plus que tout autre Américain les distinetions de classes ; un 
habitant, eomme on l'appelle, en vaut im autre (-)." 

Comment cela est-il venu ? Quand avons-nous ainsi accam- 
l)li cette évolution ? Ma loi ! il me semble que je pourrais ici ré- 
pondre comme le faisaient les haibitants de cette partie de la 
terre au dieu dont parle le poète allemand Rûckrt c|ui. tous les 
50 mille ans. visitant leur endroit et y trouvant tantôt une fo- 
rêt, tantôt une ville, tantôt une mer, après s'être enquis auprès 
des personnes qui vivaient au moment de sa visite, de l'origine 
de cette forêt, de cette vi'l!e ou de cette mer, recevait invariable- 
ment la réponse suivante : " Il en a toujours été ainsi ". Puis- 
je ajouter, en complétant leur réponse: "Et il en sera tou- 
jours ainsi." 



(1) A. Fouillée, la France au point de vite moral, page 407. 

(2) Th. Bentzon, Nnurelle- France cl Nouvelle- Anylelnrc, I'Hii.«, 18i)il. 

Th. Bentzon est le psendonyine d'une Française aussi ainial)le qu« di.'-tiii- 
cuée, collaboratrice assidue de la Rerw de» Deux Mondes, qui visitait notre 
province il y a quelques années. Le volume Nourellc-Friincr ri \'mipetle-Aii- 
ijtelerre résume ses notes et impressions de voyajre, et si l'on considÎTe le peu 
de temps qu'elle a i)a8sé au pays et abstraction faite de quelques létrôros jue.v- 
actitudes inévitables, on est tout étonné de constater l'étendue et la justes.se 
de SCS appréciations. C'est un des auteurs étran<;ers qui nous ont le mieux 
vus, qui ont le mieux parlé de nous et dont nous nous plairons toujours à rap- 
peler le Bouvenir, 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 427_ 

Cela ne veut pas dire totitefois qu'une bienfaisante nature ait 
réparti également ses dons sur chacun de nous. Ici, comme 
partout aiMeurs, i'I y a des esprits bien doués, d'autres qui le 
sont moins, des gens qui réussissent et des malchanceux, des 
riches et des pauvres, et, c'est bien le cas de le dire : " il en 
sera toujours ainsi " tant que la boule sur laquelle nous nous 
mouvons continuera d'exister. 

Pour préciser, voici exactement ce qui en est: 

" Notre état social repose sur les l^ases les plus démocra- 
tiques et les plus égalitaires. Les quelques familles qui auraient 
pu prétendre, selon les idées de notre temps, à une crtaine pré- 
jwndérance, se sont appauvries. Tous ceux qui aujourd'hui se 
trouvent à la tête de notre société, sont fils ou petits-fils de 
cultivateurs, de négociants ou d'ouvriers. Il n'est aucune fa- 
nn'lle au Canada dont quelques membres ne se soient occupés, 
liendant les dernières générations, de travaux manuels; aussi, 
le travail est-il justement honoré dans notre pays. Espérons 
qu'il ne cessera jamais de l'être (*)." 

La société, en France, n'est plus hiérarchisée politiquement, 
il est vrai, mais elle l'est toujours socialement. Jamais peut- 
être l'antagonisme des classes n'a été plus aigu: il n'est pas 
de pays au monde où les décorations et les titres soient recher- 
chés avec autant d'empressement. L'égalité absolue est inscrite 
en tête de la constitution. Dans le cours ordinaire de la vie, 
])ersonne ne veut ressembler à celui qu'il croit au-dessous de 
lui, et on ambitionne d'égaler celui (|ui est placé au-dessus. 
" Nos tendances sont tellement aristocratiques, dit un contem- 
porain, (|ue, presque tous, nous n'avons (|u'une idée: sortir 
du commun par l'influence de l'argent, l'étalage du luxe, les 
distinctions artificielles, les titres honorifiques." 

C'est-à-dire que, moins le désordonné, l'excès, la nature se 
charge toujf)urs de démontrer (|ue l'utopie égalitaire, telle que 



(I) Ednioml de Nevers, l'Aremr dupeupli' caïKidkn-francnù, 1896. 



428 REVUE CANADIENNE 

l'entendent les socialistes et les collectivistes, est la plus dé- 
cevante des chimères. Exception faite, fort minime d'ailleurs, 
de l'arbitraire des circonstances, la différence des conditions 
est la conséquence logique et inéluctable des aptitudes, des 
qualités naturelles ou acquises et du degré de bonne ou mau- 
vaise volonté d'un chacun. Aucune organisation humaine ne 
fera jamais disparaître l'inégalité sociale; il n'y a c|ue la cha- 
rité évangélicate qui puisse maintenir cette égalité entre les 
hommes, en inclinant le puissant \ers le faible, le riche vers le 
pauvre. Elle était pratiquée à l'état parfait dans les premiers 
tenips du Christianisme ; eiKe le serait encore si nous a\ ions 
le même esprit chrétien et, d'autre part, si nous voulions tout 
simplement nous en tenir aux choses possibles, sans perdre 
notre temps à courir après des ombres ou à nous arrêter aux 
rêveries de nos réformateurs modernes. 

Si, du général, nous descendons au particulier et considé- 
rons, par exemple, l'état social de la classe ouvrière des deux 
pays, c'est alors surtout que nous apercevons des dissemblances 
marquantes. Nos ouvriers sont religieux, moraux, respectueux 
de la loi. En France " les travailleurs de l'usine appartiennent 
presque entièrement au socialisme révolutionnaire, qui a pour 
caractère un anti-oléricalisime violent " (StainviF.e). 

Haine de Dieu, de la religion et de ses ministres ! Toujours 
la même et incurable infirmité mentale, qui fait envisager l'a- 
venir avec tant de tristesse! 

" Pas n'est besoin de refaire le tableau cent fois retracé de 
l'incrédulité, de l'inconduite et de la débauche de l'ouvrier des 
villes. Un concubinage immonde ne remplace que trop 
souvent le mariage ; les liens de la famille sont relâchés ou 
brisés; l'alcoolisme, ce fléau du 19e siècle, achève d'abrutir les 
âmes et de ruiner les corps. Que reste-t-il de la tempérance, de 
la fidélité, du respect, de la prévoyance, du renoncement, de la 
probité du monde ouvrier? Interrogez les prêtres, les ])atrons. 
les ouvriers chrétiens et honnêtes, les juges d'instruction, et 
vous n'obtiendrez pour réponse qu'une longue et douloureuse 
plainte." (Antoink, Cours, p. 160.) 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 429 

L'irréligion rend tous ces prolétaires misérables, et ils de- 
viennent les dupes des meneurs politiques, des journaux socia- 
listes et ralicaux, enfin de tous les visionnaires et déinagogues 
qui les exploitent. L'expérience parviendra-t-elle jamais à les 
désabuser, à les débarrasser de leurs àveug'ks préjugés, qui les 
empêchent de discerner leurs véritables intérêts et de recon- 
naître leurs vrais amis? 

Ajoutez à tous ces maux celui de l'impôt, qui non seulement 
renchérit considérablement les objets de première nécessite, 
mais dont l'accroissement continu accable aujourd'hui l'ouvrier 
français et l'oblige souvent à se contenter d'une nourriture in- 
suffisante. Je ne parle point du préjudice que les cliarges fis- 
cales, si aveuglément aggravées par la Répulblique, causent à 
l'industrie française, qu'elles placent dans une situation d'in- 
fériorité marquée vis-à-vis des industries étrangères, moins 
écrasées par leurs gouvernements. " Notre production res- 
semble à celle d'un fabricant trop chargé de frais; elle végète 
et va s'étiolant à l'ombre de la concurrence étrangère. Comme 
à l'époque de la décadence romaine, le fisc domine tout, prend 
tout, et menace de tout dévorer." 

Combien est préférable la condition de nos ouvriers, " que 
leur envient les travaileurs de tous les pays du monde." Sans 
doute, même chez nous, tout n'est pas parfait et n'arrive à sou- 
hait. Nous avons Jjien aussi nos malentendus, nos grèves, nos 
conflits ; mais les théories révolutionnaires, socialistes, collec- 
tivistes, sont étrangères à nos gens, incompréhensibles même; 
leurs efiforts tendent à obtenir des réformes dans le domaine 
(les choses réalisables : relèvement des salaires, diminution des 
heures de travail, adoption de toute mesure, de tout règlement 
ayant pour but l'amélioration morale et matérielle de leur con- 
dition. 

Enfin, l'ouvrier canadien éprouve moins de déceptions dans 
la vie, accoutumé qu'il est à compter plus sur lui-même que 
sur l'Etat pour l'avancement de .ses affaires. 

De l'autre côté de l'Atlantique, ce n'est pas .seulement parmi 



430 REVUE CANADIENNE 

le monde ouvrier que le malaise se fait sentir, mais il embrasse 
la nation tout entière. " Le ma!aise est partout et le dégoût 
partout. Tous souffrent du haut en l^as de l'échelle sociale. . . 
On dirait que notre société épuisée est en proie à l'une de ces 
maladies terribles qui minent lentement, sourdement l'orga- 
nisme, et conduisent fatalement au tomibeau (^)." Avec l'oli- 
garchie qui s'est emparée du pouvoir depuis une vingtaine 
d'années, la France a cessé de jouer un rôle préiwndérant en 
Europe. " Quels faits, quels hommes donneraient du reste 
aujourd'hui du prestige au régime? Tous nos rêves de gloire 
se sont, hélas! envolés; le pouvoir ne se présente plus avec un 
cortège de brillants orateurs, de généraux glorieux, <riionnnes 
d'Etat illustres; il ne dicte pas ses volontés à l'Euroi^e, i'I n'in- 
voque pas à son actif le ferme maintien de la paix sociale, il n'é- 
tale pas sous nos yeux le spectacle de la richesse publique dé- 
veloppée, de nos ressources sévèrement ménaigées (^)." 

Il semble, en effet, <|ue la patrie des anciens héros " sans 
l^enr et sans reprodie " ait pendu le sens national, son type psy- 
chologique, et ne soit plus capable de retrouver sa vraie direc- 
tion. 

On ne veut iplus du règne de Dieu sur les âmes; mais comme 
il faut toujours subir le règne de quelqu'un ou .de quelque 
chose, et qu'on n'éprouve pAis le sentiment de fierté des Francs 
d'autrefois, on souffre vrfontiers 'aujf)ur(rhui le règne des para- 
sites exotiques et des francs-mac^ons. Ceci n'est pas une méta- 
phore, encore moins une de ces phrases vides de sens, mais vi- 
sant à produire son effet. Taisez plutôt : c'était au lendemain 
des élections de 1893: 

"Nos candidats l'ont emporté presque partout... Nou^ 
sommes profondément heureux de leur réussite. l)ien certains 
ciue, au Palais-Bourbon connnc ailleurs, ils s'inspirent toujours 



(1) Etienne Mansiiy, la Misère en France il la fin du 19t sihcle, l'aris, 1S89. 

(2) VThMnÇjnéT\n,l'Ernlul%oniiociale, Paris, 1889. 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 431 

de la solidarité maçonnique, et qu'ils poursuivent infatàgable- 
ment l'application de nos principes." {Bulletin du Grand-Orient, 
1893, p. 561.) 

Ils n'ont pas manqué de s'inspirer de la solidarité maçon- 
nique depuis qu'ils sont au pouvoir. Et aux principes de la 
secte sont sacrifiées la traniquillité sociale, la paix religieuse du 
pays, la liberté : liberté individuelle, liberté d'association, li- 
berté d'enseignement, liberté pour les fonctionnaires de mettre 
leurs enfants ailleurs qu'aux écoiles de l'Etat (}). Périssent 
l'honneur national, l'influence de la France à l'étranger, si ces 
êtres de raison viennent en conflit avec les axiomes qui ré- 
gissent les loges. 

Mais ce n'est ni plus ni moins que l'avenir du pays qui est 
directement en cause. L'Etat paie aujourd'hui deux fois plus 
qu'il ne faisait il y a deux tiers de siècle pour les services admi- 
nistratifs. La dette a également plus que doublé depuis trente 
ans, et chaque année se creuse le goufïre du déficit budgétaire, 
quoiqu'on ait fait rendre à l'impôt tout ce qu'il pouvait donner 
(-); et comme cela arrive chez un peuple dont la population 
n'augmente iplus, qui a à sa tête une anarchie parlementaire tou- 
jours prête à tout sacrifier à ;de mesquines préoccupations élec- 
torales et qui, voulant tout faire, épuise le pays par des dépenses 
qui croissent en des proportions jusqu'ici inconnues, à quelle 



(1) " Dans di.x ans d'ici, la maçonnerie aura emporté le morceau, et per- 
sonne ne bonsrera en France liors de nous." [Bulletin du Grand-Orient. 1890. ) 
AÏai.s c'est gentil cela ! Autres temps, autres mœurs ; l'Etat maintenant,,' c'est 
la maçonnerie ! Et penser qu'il y a de par le monde, même en France, des gens 
à préjugés qui se refusent d'admirer ce nouvel ordre de clioses I 

(2) lA'cart entre les prévisions et les recettes pour 1900 et celles de l'année 
courante est de KÎO millions. 

En l?4f), le nombre des fonctionnaires était de 200,000, et le coût des 
services administratifs n'atteignait point 20(1 millions; en 1899, le chiffre des 
traitements s'élcve à (iOO millions, et celui des employés à 400,000. Les charges 
imposées au budget pour le service des pensions ont augmenté dans la propor- 
tion suivante sous le régime de la République : 

1809 ()7,7ôO,000 francs. 

1896 199,345,000 — 

déduction faite du pro<luit des retenues o|)érée8 sur les traitements. 



I 



432 REVUE CANADIENNE 

autre perspective peut-on s'attendre, si la nation, à la fin, per- 
dant patience, n'y porte remède, ([ue celle de la ruine financière 
et matérielle: la banqueroute finale (')? S'il est parfois question 
de réformes, dit M. Léon Poinsard dans le livre si pondéré 
auquel nous avons fait plus d'un emprunt, " les forces parasites 
nourries de la substance même de la nation se coalisent pour 
les emiîêcher; les citoyens, déroutés, impuissants, découragés, 
n'osent point entrer en lutte contre ces résistances sourdes, 
partout présentes, organisées, puissantes. Ils iclierchent hors 
d'eux-mêmes un secours spontané, providentiel, dont ils at- 
tendent le sakit. Mais ce secours ne viendra jamais, car les 
peuples sont comme chacun des individus (|ui les composent: 
leur sort est entre leurs propres mains, non ailleurs. . . Nous 
sommes encore un peuple qui compte par sa grandeur, son in- 
telligence, son savoir, son activité productrice, ses réserves de 
forces vives. Mais notre situation intérieure est de nature à 
compromettre singulièrement l'avenir. L'énormité de notre 
dette, l'exagération de nos dépendes, les abus de la fiscaHté qui 
nous oppresse, l'état de trouble de notre vie politique, et sur- 
tout l'inertie des initiatives particulières, toiit cela nous affaiblit 
considérablement en présence des progrès constants des races 
riva'es." 

Je trouve encore sévère, malgré tout, le jugement du grand 
économiste français, M. Eeroy-Beaulieu, sur les gouvernants 
actuels de la I-'rance : 

" Les politiciens contemporains, dit-il, à tous degrés, depuis 
les conseillers municiiiaux des villes ju.scpi'aux ministres, repré- 
sentent, pris en masse, et la part faite de (|uel(iues exceptions, 
une des classes les plus viles et les plus bornées de sycophantes 
et de courtisans <:;u'ait jamais connues l'humanité. Leur seul 



(1) La detle publique est, avec l'ensemble de la fortune des Français, ilans le 
rapport do 1 à 6. En 1898, le service de la detle a prCîlevé :18 p. JOO des res- 
gourcos budgétaires, qui moulaient à 3,3(12 millions. Les quatre cinquièmes 
de cette immense somme sont absorbés par le» intérêts de la detle, les dépenses 
militaires et les frais de recouvrement des impôts. ( Leroy-Beanlieu, TraHè de» 
FiniinrcH, (!e é<lition.) 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 433 

but est de flatter bassement et de développer tous les préjugés 
populaires, qu'ils partagent d'ailleurs vaguement pour la plu- 
part, n'ayant jamais consacré un instant de leur vie à la ré- 
flexion et à l'observation." (P. Leroy-Beaulieu, Traité d'E- 
conomie politique, t. IV, p. 6i8.) 

Je préfère l'appréciation suivante; elle peint plus exacte- 
ment k caractère des hommes au pouvoir et la situation mo- 
mentanée : 

" Toute leur science du gouvernement consiste à servir les 
intérêts et à suivre les directions de quelques grands spécula- 
teurs sans heurter l'opinion publique. Ils amusent leurs élec- 
teurs avec des promesses ou les occupent par de bonnes haines, 
comme la haine religieuse ; et cependant conduisent la barque 
nationale au mieux des afïaires auxquelles i'is participent. Cette 
exploitation cynique, mais très habilement menée, de tous au 
profit de quelques-uns, rend plus aigu le conflit social. Elle 
ruine le pays, et sa ruine est d'autant plus irrémédiable que ses 
exploiteurs officiels ont sa confiance, sont ses élus et désignent 
à ses vengeances les patriotes sincères qui essaient de l'aver- 
tirC)." 

Tout autre est la condition sociale et politique de notre pays. 
Pour nous, Canadiens-Français, nous pouvons envisager l'a- 
venir avec plus de confiance que jamais. Depuis un quart de 
siècle surtout, nous avons marché à grands pas dans la voie 
du progrès. Notre commerce et nos industries se développent 
rapidement. Nous augmentons en nombre, nous préparant à 
remplir dans l'Amérique du Nord la mission que la Providence 
semble nous avoir as.signée. Il est assez difficile de dire ce ([ue 
sera cet avenir; mais ce que nous pouvons dès maintenant tenir 
pour assuré, c'est que cet avenir sera ce que nous voudrons; il 
dépend entièrement et uniquement de nos propres efïorts. Des 
générations qui nous ont précédés n'ont pas failli à leur devoir; 
elles nous ont légué un héritage de foi et de patriotisme que 



(1) Millot, Que faut-il fuire pour lepevplef—^Rge lb7. 

DliCEMBKE. — 1901. 28 



434 REVUE CANADIENNE 

nous n'avons qu'à conserver si nous voulons prospérer. On l'a 
déjà dit, mais on ne saurait jamais trop le répéter: un peuple 
incrédule et indifférent, c'est un peuple sans force, sans énergie, 
sans expansion. C'est une vérité d'expérience. Inspirons-nous 
des sentiments de fierté, de désintéressement et de générosité 
de nos pères; an moins, ne détrui'sons point par de vaines ri- 
valités politiques leur œuvre patriotique. Si la vie de l'individu, 
pour être fructueuse, est un conubat, les peuples n'en sont pas 
moins tenus à exercer une continuelle vigilance pour ne point 
déchoir, et cette vigilance est encore plus nécessaire aux 
époques de calme et de sécurité coanme celle dont nous jouis- 
sons. Travaillions. " La superficialité n'est plus de mise de 
nos jours ", disait tout récemment monsieur le maire de Mont- 
réal. La vie doit être prise au sérieux. Donnons tout notre 
savoir et notre énergie à ce que nous entreprenons, et 
nous réussirons à l'instar de nos voisins, ((ui pensent moins à 
s'amuser qu'à travailler, et dont la volonté constante est de se 
créer une existence indépendante. Quoique l'acquisitiom des 
richesses ne soit point le but de notre raison d'être ici-bas, rien 
cependant ne nous empêche d'augmenter notre capital, de de- 
venir millionnaire même si les circonstances s'y prêtent, pre- 
nant garde toutefois de ne pas nous laisser dominer par la fièvre 
du lucre, qui engendre le pilat égoïsme, lequel, à son tour, est 
la source des sentiments bas et des viles actions. Gardons un 
idéal élevé de la vie humaine. Sachons faire un usage intelli- 
gent des biens de ce monde. Donnons un généreux concours 
au.x oeuvres destinées à favoriser nos intérêts nationaux. Sa- 
chons distinguer le mérite et encourager ceux d'entre nous 
dont les talents peuvent honorer la patrie. Nous croyons as- 
surer le bien-être à nos descendants en leur lai.ssant une grande 
fortune: .souvent nous ne leur léguons (|ue rinii>ré\()yance et 
le malheur. Dotons richement nos écoles d'art et de métiers: 
mettons nos universités sur un pied d'égalité avec les institu- 
tions anglaises du même genre ; fondons des bibliothèques pu- 
bliques libres; il faudrait cpie cliac|ue ville, grande ou petite, eût 



I 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 435 

la sienne. Mais encourageons, avant tout, la cause de la coloni- 
sation, la cause nationale par excellence. Puisque le rapatrie- 
ment de nos compatriotes émigrés aux Etats-Unis est un rêve 
difficile à réaliser, dit^pn, cherchons au moins à garder ici au 
pays tous ceux de notrCv sang. D'ailleurs, notre enthousiasme 
pour la République américaine doit être réfléchi ; Dieu sait 
combien de temps durera cette prospérité matérielle, qui 
éblouit tant d'esprits. " Nous ne devons pas toujours nous 
reposer dans cette sécurité imaginaire que nous pourrons tout 
vendre et n'acheter que peu ou rien ", disait le populaire et si 
regretté président, M. MacKinley, la veille même du jour où 
la main d'un criminel devait l'atteinidre. Le Canada, notre pro- 
vince (le Québec, offre bien plus de garanties d'une véritable et 
solide grandeur future; cette grandeur — le présent n'est déjà 
pas à dédaigner — repose sur une base, base essentid-'le, qui 
manque aux Etats-Unis: la culture du sol. Quoi qu'on fasse 
ou (|u'on dise, " le lal)ourage et Je pastourage seront toujours 
les vrayes mines et .trésors <lu Pérou ". 

" La colonisation de notre pays par les enfants du sol, disait 
dernièrement notre vénéré archevêque de Québec, voilà le 
gage de notre avenir comme peuple ; c'est en elle que reposent 
les espérances de notre nationalité canadienne-française ; c'est 
vers cete oeuvre patriotique entre toutes qu'il faut diriger nos 
efforts. Enij/oyons à son .succès tout le zèle dont nous 
sommes cajjables: conservons-lui généreusement lies trésors 
d'un patriotisme éclairé, dévoué et vraiment chrétien (*)." 

Faisons aussi notre profit du conseil que l'honorable premier 
ministre d'Ontario donnait, ces jours derniers, aux jeunes gens 
(|ui l'écoutaient : " Nous nous devons d'abord à notre province, 
en .second lieu au Canada, et enfin au grand empire dont nous 
formons partie." 

Nous avons déjà plusieurs sociétés de coloni.^ation qui fa- 



[1) R'i onse à l'adresse de la Société Saint-Jean-Baptiste, le 2-4 juin 1001. 



430 REVUE CANADIENNE 

cilitent aux courageux colons les moyens de défricher des terres 
nouvelles, qui leur procurent les bienfaits de l'éducation reli- 
gieuse et de l'instruction ; multiplions ces sociétés. Un bon 
mouvement dans ce sens, au point où nous en sommes de notre 
vie nationale, aura un effet immédiat, irrésistible et décisif. 
Nous avons à nous garder contre toute surprise éventuelle. 
Nous vou'ons bien vivre en paix et en bonne intelligence avec 
les diverses races qui composent cette vaste région de l'Amé- 
rique du Nord : mais on nous jalouse, et d'aucuns ne laissent 
point pas.ser l'occasion de nous témoigner leur mécontente- 
ment. Et pourtant, c'est bien nous, Canadiens-Français, qui 
avons conservé le Canada à l'Angleterre. Où et que seraient 
aujourd'hui, sans les premiers possesseurs du sol, ceux qui, 
ignorant ou feignant d'ignorer l'histoire, ne peuvent rien de 
mieux pour l'avancement et le bonheur de ce pays, que de pro- 
voquer la défiance et la discorde parmi ses habitants (i). A 
tout événement, comme le dit avec un si grand sens patriotique 
M. L.-O. David, l'avenir est à la race qui aura le plus grand 
nombre d'acres de terre. Dans le domaine politique, elle aura 
l'influence, elle commandera. Ses hommes d'Etat seront les 
plus considérés, ses droits seront protégés; sa voix et sa vo- 
lonté seront respectées." 



(1) J'ai déjà dit qu'il n'y a rien de parfait en ce bas monde, tnêiiie on Ca- 
nada. En effet, notre pays, si heureux sous tant de rapport», traîne un lourd 
boulet, qui ne sera peut-être pas un grand obstacle au développement <le son 
progrès matériel, mais qui le retardera dans sa inarelio vers l'aimable, éclairée 
et véritable civilisation. Les hommes que ce boulet symbolise, à part qnel- 
ques r ires exceptions, appartiennent, par l'étroitesse de leurs idées, par l'esprit 
d'absolutisme qui les anime, à un Age depuis longtemps disparu. Apres avoir 
causé le malheur de l'Irlande, ils menacent de devenir un fléau jxjiir le Domi- 
nion; en tous temps, depuis leur existence, ils ont été une cause d'ennuis [«lur 
l'empire. Qu'ils viennent directement d'Ulster ou d'ailleurs, un trait commun 
les distingue — tenant toujours compte de l'e.xception — quant à ce qui fait l'objet 
de leurs préjugés et de leur haine; s'ils le pouvaient, ils feraient, dès domain, 
de notre province le champ de leurs actes d'intolérance. Cette année même, 
le 9 juin 1001, 8,000 oran'gistes de Belfast, armés de bâtons et de pierres, ont 
donné une nouvelle preuve de leur amour de la justice et de la liberti's.en 
attaquant brutalement la procession du Très Saint Sacrement, conduite par les 
catholiques de cette ville, procession, chacun le sait, d'un caractère |^urcnient 
personnel et religieux. Enfin, ce sont, je le répète, des hommes d'un 
autre &''e. 



NOS COUSINS D'OUTRE-MER 



487 



Si Josepli, premier ministre d'Egypte, eût casé ses frères 
dans les Inireaux publics avec de Ijons appointements au lieu 
de leur donner coimme pasteurs la terre de Gessen, on peut se 
demander si les Hébreux auraient conservé leur homogénéité 
de race? La sagesse et la prévoyance politique, on le voit, ne 
sont pas de nos jours. 

Le vrai patriotisme se compose tout entier de dévouement 
et d'abnégation. Le seul vrai patriote, dit Silvio Pellico, est 
l'homme vertueux, l'iiomme qui comprend et qui aime tous ses 
devoirs, et se fait une étude de les rem]>lir. Se faire le détrac- 
teur de la religion et des bonnes mœurs, ajoute-t-il, et aimer 
dignement sa patrie, sont choses incompatibles (*). 



il) Le.s citoyens [leu estimables parmi nous, les Canadiens-Fran(;ai.s, ou- 
blieux (les traditions et "qui osent renier publiquement la religion de leurs 
pères," forment l'exception et ne possèdent aucune autorité. Aussi la littéra- 
ture antipalriotiqiie, méprisable et corruptrice qui circule dans le pays, peut- 
elle généralement être attribuée à des " plumes étrangères." 



^fpft. SaaMon. 



Québec, novembre 1901. 




L'APPENDICITE 



I 

L'appendicite est à l'ordre du jour. Il y a dix ans, personne 
n'en parlait ; maintenant le nom de la redoutable maladie est 
sur toutes les lèvres; les enfants eux-.mêmes essayent, en baU 
butiant, d'en prononcer les syllabes!. . . — Chaïque famille paye 
son tribut de souffrances ou d'in(|uiétudes. L'opération de i'ap- 
dendice est imminente pour f(uekju"un de nos proches: finie 
pour l'un, elle se présente pour l'autre. Périodiquement d'ail- 
leurs, nous arrive la foudroyante nouvelle d'une infection su- 
bite, énigme où médecin et chirurgien ont vainement épuisé les 
ressources de la science et de l'art. — C'est la jeunesse, mais 
de préférence encore l'enfance, en pleine exubérance de vie, 
sous les apparences d'une santé robuste, que le terrible mal at- 
taque, comme s'il jetait un défi à ceux qui sem'blent le mieux 
faits pour braver la mort. 

Qu'est-ce que l'appendicite? ID'où vient cette efïrayante nou- 
veauté morbide brusquement installée en maîtresse au milieu 
de l'humanité déjà si soufïrante? S'agit-il d'une ma'adie incon- 
nue ou simplement d'une forme ancienne récemment définie par 
l'incessant progrès des connaissances médicals? L'a])pendice 
tant incriminé a-t-il une utilité physiologique, ou bien n'est-il 
qu'une bizarrerie de la nature destinée à disparaître? — Est-ce 
le médecin ou le chirurgien qu'il faut appeler lorsq,u'on souffre 
du mal d'app-endiee? L'hygiène peut-elle quelque chose ])our 
prévenir réclo.sion du mal?. . . 

Ce sont bien là, n'est-ce pas, les questions que chacun se 
pose, celles que vous agitez vainement et avec quelque angoisse 
dans vos conversations journalières. — Je vais tenter de leur 
donner une réponse. 



L'APPENDICITE 439 

II 

L'appendicite est rinflaiimiation de rappendicite. On connaît 
cette règle de nomenclature médicale ; le nom de la maladie in- 
flammatoire d'un organe s'obtient en ajoutant au nom de cehti-ei 
la terminaison iTE. — Il s'agit ici de l'appendice ilco-cœcal ou ver- 
miculaire. Nous allons d'abord faire connaître cet organe, cher- 
cher sa place exacte, examiner ses rapports avec les organes 
voisins, et déterminer sa nature physiologique. 

A la suite de l'estomac, se trouve cette longue et sinueuse 
portion du tube digestif que l'on connaît en anatomie sous le 
nom d'intestin grêle. Ses nombreuses circonvolutions se déve- 
loppent sur une longueur de sept à huit mètres. Issu du pylore 
(porte de sortie de l'estomac), l'intestin grêle décrit en descen- 
dant une série de sinuosités transversales qui l'amènent en Ijas 
du ventre dans la fosse iliaque droite où il aboutit au gros intes- 
tin . Ce paquet intestinal répond donc à la région ombilicale et 
au bas-ventre ; il déborde aussi sur les côtés dans les flancs et 
dans les deux fosses iliaques situées à hauteiu' des hanches. Lue 
fine membrane très riche en vaisseaux, en ganglions lymphati- 
(pies et en nerfs et fixée en arrière à la colonne vertébrale, joue 
à l'égard de l'intestin grêle le même rôle que l'échanpe pour le 
bras malade ; c'est le péritoine avec son repli suspenseur, le mé- 
sentère. <|ui soutient l'intestin. 

Ce dernier débouche donc au bas du ventre et à droite dans 
le gros intestin. Le branelicment se fait à angle droit, l'intestin 
grêle étant à peu ])rès horizontal, tandis (|U'e le gros intestin, 
])our sortir de la fosse i.iaque, s'élève verticalement dans le flanc 
droit. Cette disposition, déjà ])eu favorable à la circulation des 
matières, est encore aggravée j^ar la présence du cœcuin, cul- 
dc-sac p'acé à l'extrémité inférieure du gros intestin, bas-fond 
dans lequel ces matières accumulées par la poussée de l'intestin 
grêle, ont la plus grande difficulté à retrouver leur route, c'est- 
à-dire k trajet vertical qui doit les conduire à l'extrémité du 
tube digestif. 



440 REVUE CANADIENNE 

Remarquons maintenant que c'est préciséiment dans ce carre- 
four dangereux, au fonid même du cul-lde-sac cœcal, que s'im- 
plante le trop fameux appendice iléo-cœcail. Gros comme une 
plume d'oie, long de om,io, ce tube fermé comiime un doigt de 
gant semble placé tout exprès — par une bizarrerie de la na- 
ture — pour subir l'obstruction imminente et l'inflammation 
consécutive. 

Il est donc clair que cette inflammation s'est maintes fois pro- 
duite chez nos ancêtre et qu'elle ne constitue pas une morbidité 
nouvelle. Toutefois, on peut se demander quel est celui des 
deux organes qu'il faut incriminer. Est-ce le cœcum ou l'a])- 
penidice? Le péril vient-il de l'inflammation de celui-ci ou de 
celui-là, de Vappcndicitc ou de la typhlitc? 

Bien des personnes se rappellent avoir plus ou moins soufïert 
de douleurs dans la partie droite du bas-ventre. Elles avaient 
un malaise général, des maux de tête, de la fièvre et de la cour- 
bature. Le médecin leur a dit alors cju'elles soufïraient d'une 
typhlite et, si le mal s'aggravait, qu'elles étaient atteintes de 
péritonite. 

Aujourd'hui, le même mal, avec les mêmes symptômes et la 
même évolution, porte le nom d'appendicite. 

L'idée de faire peser toute la responsabilité sur l'appendice 
n'est pas nouvelle. Au début du siècle dernier, JadeloT, Mé- 
TiviER, puis Grisolle et Forget avaient professé la théorie du 
m.al d'appendice. Beaucoup de médecins pourtant se mirent 
à incriminer le cœcum, et leur opinion finit i)ar prévaloir. On 
admit que l'inflamimation cœcale, souvent inofïensive, pouvait 
finir par prendre un caractère grave, engendrant tantôt une per- 
foration du péritoine voisin (péritonite), tantôt un abcès de la 
fosse iliaque. 

Mais voici que, depuis quelques années, à !a suite de Regi- 
nald Fitz et de l'école américaine, on revient à l'ancienne théo- 
rie. Les chirurgiens, en intervenant au cours de l'afïection, ont 
en efïet trouvé un cœcum normal et un appendice enflammé. 
Les anatomistes, à leur tour, ont prétendu <|u'il est matérielle- 



L'APPENDICITE 441 

ment impossible que l'inflammation du cœcum se communique 
directement au tissu de la fosse iliaque. Bref, on a abandonné 
le cœcum pour s'occuper de nouveau de l'appendice. . . Faut-il 
maintenant s'attemlre à quelque nouvelle variation de l'opinion 
médicale? C'est probable; mais cette discussion manque un 
peu d'intérêt. Cœcum ou appendice, appendice ou cœcum? 
avouez qu'il importe peu de le savoir; d'ailleurs, étroitement 
unis par l'anatomie, les deux organes sont forcément solidaires 
dans le mal. La lésion de l'un entraîne évidemment la lésion de 
l'autre. Si cependant il existe un ordre et une hiérarchie, il est 
vraisemblable que le mal commence par le cœcum, siège de 'la 
stagnation, pour se poursuivre par l'appendice, siège de l'obs- 
truction, et s'étendre au péritoine, théâtre de l'inflammation 
consécutive. 

En somme, le débat entre la typhlite et l'appendicite ne pa- 
raît pas absolmnent tranché. Il ne le sera pas. en tout cas, par 
cet argument un peu trop intéres.sé, à savoir que, le cœcum n'é- 
tant pa^ opérable, il est heureux que l'appendice soit accessible 
à.l'opérateur!. . . 

m 

Quel est le rô'e de l'appendice cœcal ? Il serait peut-être 
utile de le savoir avant de se prononcer sur l'imiportance de sa 
lésion et sur l'opportunité de son opération. 

Il y a longtemps que B.\uhin a appelé l'attention des anato- 
mistes sur la conformation exacte de la région iléo-cœcale. C'est 
lui qui a décrit cette soupape placée entre les deux intesthis et 
dont le jeu s'oppose au reflux des matières, la valvule de Bau- 
hin encore api)elée, en un style imagé, barrière des apothicaires. 

A leur tour, les zoologistes ont étudié cette région chez les 
divers animaux. Ils ont cherché et découvert le cœcum et l'ap- 
])endice chez la plupart des animaux à sang chaud. En général, 
au lieu de deux parties distinctes, l'une courte et large, l'autre 
étroite et allongée, l'appendice des animaux présente un organe 



442 REVUE CANADIENNE 

d'une seule venue, en forme de cylindre analogue à l'intestin et 
simplement appelé cœcum. Chez les oiseaux, l'organe est dou- 
ble; chaque moitié est aussi grande que l'intestin tout entier. 
Parmi les mammifères, à part une seule espèce, le Dasypc, l'or- 
gane est unique et impair. Les singes anthropoïdes (chini])an- 
7.é, gorille, etc.). ont cœcum et appendice comme l'homme. 
Chez les herbivores, le cœcum est énorme et les aliments y sé- 
journent pour achever leur transformation. Les chauves-souris, 
les insectivores, les fauves et la plupart des carnassiers sont dé- 
])oui"vus de cœcum. Enfin, chez les rongeurs, l'organe est 
énorme et plus volumineux (jue l'estomac. 

Les anatomistes ont été frappés de la structure glandulaire 
du tissu de l'aippendice. Cet organe n'est donc pas fait pour re- 
cevoir les aliments ni pour en absorber les produits solubles. Au 
contraire, il verse dans le gros intestin un li(|uide cjui contribue 
évidemment pour une part à la chimie digestive. 

L'appendice n'est donc pas l'organe inutile dont le chirurgien 
rêve de débarrasser l'humanité, et nous pouvons encore éloi- 
gner pour longtemps ce cauchemar de voir nos chers bébés sou- 
mis au bistouri pour cause de résection de leur minuscule ap|)cn- 
diee ! . . . 

Au surplus, n'est-elle pas ridicule et presque insup])ortable 
cette prétention de corriger un oubli de la nature.' — En cpioi 
d'ailleurs la nature mérite-t-el!e un reproche? — On ]>rétend 
bien, il est vrai, que l'appendice est un organe herbivore et l'on 
s'étonne de le rencontrer dans l'anatoimie de l'homme omnivore. 
Mais on oublie que. de fait, l'homme n'est pas plus omnivore 
(;ue Carnivore ou herbivore. Sa dentition, sa structure diges- 
tive, sont c.vactement celles du frugigranivore. Or, jamais, enten- 
dez bien, jamais on n'a vu le singe manger la chair animale. . . 
et pourtant, il est, conime le carnassier, dépourxu d'appendice. 
— Quant aux anthropoïdes cpii. eux aussi, s'abstiennent com- 
p'.ètement de chair, ils sont pourvus du même ap])areil cœea! 
(|ue l'homme. Oui donc s'est encore trompé ici, la nature, l'ani- 
mal ou l'homme?. . . 



L'APPENDICITE 443 

N'est-il pas plus raisonnable de penser que la présence ou 
l'absence d'aippendice ne permet aucune conclusion relative- 
ment au type alimentaire d'un animal ? Nous tiendrons donc 
pour puérile fantaisie cette théorie transformiste très classique 
c|ui veut que l'appenidice soit un reste d'organisation vég'éta- 
rienne primitive et qui enseigne que ce dernier vestige ancestral 
a été illogiquement et imprudemiment conservé par la nature 
à l'homme moderne heureusement devenu Carnivore grâce aux 
progrès de la civilisation ! . . . 

Nous refuserons, en un mot, au chirurgien, le droit de corri- 
ger une erreur anatomique, en nous gardant de faire opérer, 
sans raison majeure, un organe physiologique évidemment 
utile. 

IV 

La région iléo-cœcale — appendice ou cœcum — peut deve- 
nir le siège d'une inflanmiation dont les conséquences sont tou- 
jours incpiiétantes. dont l'issue est souvent fata'le. La question 
de savoir d'où provient cette inflammation a donné naissance, 
elle aussi, à de nombreuses polémiques; elle a surtout mis en 
valeur l'extraordinaire fécondité d'imagination du monde et 
des médecins. Que n'a-t-on pas dit à ce sujet!. . . Les journaux, 
les bavardages mondains, les on-dit impersonnels et mystérieux 
ne nous ont-ils pas trop longtemps obsédés de leur fantaisie ! 

On a incrimuié les huîtres; non pas, remarquez-le bien, en 
raison de l'action échauffante qu'elles possèdent en commun 
a\ec les autres mollusques, avec les crustacés et les poissons, 
mais à cause de leur coqui'.le dont les éclats parfois avalés avec 
l'animal vivant ont pu faire corps étranger et détermhier l'obs- 
truction appendiculaire. . . Qui ne se rappelle aussi le succès 
c|u'a eu l'hypothèse assez drôle de l'appendicite ]iar la tôle 
émaillée de nos casseroles? On sait que, soumise à de l)ru.st|ues 
variations de température, la tôle émaillée se fendiLle à cause 
de l'inégale dilatation du métal et de sa couverte. Les silicates 



444, REVUE CANADIENNE 

qui forment ces débris ne sont attacjualjles par aucun agent chi- 
mique ou digestif; on a donc supposé qu'ils devaient fatalctncnl 
s'arrêter dans le cœcum, forcer l'orifice apipeixdiculaire et déter- 
miner rinflammation. Justement les deux vogues — celle <lc 
l'appendicite et celle de la tôle émaillée — se sont dévelo]>pées 
simultanément; celle-ci a donc engendré celle-là!. . . Le grand 
public et l'opinion médicale, trouvant à cet argument la force 
d'une démonstration mathématique, lui ont longtemps donné 
une entière adhésion ... 

Quant aux noyaux de cerises et de pruneaux, pépins de rai- 
sin, haricots et lentilles, ce sont eux que l'opinion poipulaire a 
le plus vivement attaqués. 

Il y a quelques années, un de mes bons élèves mourait d'ap- 
jjendicite (on disait encore à cette épocpie péritonite). Peu 
après, soii frère vint me trouver à l'issue d'un cours sur les ré- 
gimes alimentaires et me dit: " 11 existe donc encore des per- 
sonnes qui gardent la déqjilorable habitwle de manger des hari- 
cots? Et vous-même, Monsieur, d'a^orès votre enseignement 
d'hygiène, ne laissez-vous ])as chacun libre de consommer ce 
mets qui, cent fois, en un seul repas, nous expose à la mort ! . . . " 
Intrigué de cette boutade, j'appris alors qu'en oi:)érant son frère, 
le chirurgien avait trouvé un haricot dans l'ai>pen.<Hce ! Vous 
a\'Ouerai-je que j'ai vainement essayé de défendre rinoffensi\c 
légumineuse? Tout entier à son idée, il me quitta sur ces mots: 
" C'est folie de manger des haricots; jamais je n'en absorberai ; 
d'ailleurs, dans ma famille, nous avons tous pris la môme déci- 
sion ..." 

Beaucoup de mes lecteurs sans doute sont victimes de la mê- 
me erreur et peut-être — quelques-uns du moins — du même 
serment. Je paraîtrai domc bien téméraire de résister au flot de 
l'opinion. M'est-il permis cependant de faire observer tpie hari- 
cots et légumineuses qui se consomment depuis si longtemps 
n'ont, en tout cas, jamais causé le nombre extraordinaire de dé- 
cès d'appendicite qu'enregistrent nos statistiques modernes. 
D'ailleurs, personne n'osera, je suppose, soutenir cette thèse 



L'APPENDICITE 445 

({ue la consommation des haricots a subi de nos jours une mar- 
clie accélérée qui explique le développement effrayant de l'ap- 
pendicite. On en rirait, n'est-ce pas ? 

N'incriminez pas non plus trop vite le noyau de cerise. 

Vous savez que chez le paysan on ne se donne pas souvent la 
peine, en mangeant le fruit à l'arbre, d'en séparer la chair sa- 
\oureuse. Eh bien ! c'est précisément à la campagne, où les in- 
testins sont fréquemment surchargés de noyaux, que l'appendi- 
cite est rare, et tout le monde sait que la maladie exerce tout 
particulièrement ses ravages parmi les populations urbaines. 

Alais, de toutes les hypothèses qui circirlent dans le monde 
médical au sujet de l'appendicite, voici bien la plus inattendue. 
Admettons pour un moment l'arrêt dans le cœcum du fameux 
haricot, du noyau de cerise, du débris d'émail. Il n'y a encore 
rien de fait, car il faut que le corps étranger entre dans l'appen- 
dice lui-même. Mais, il suffit, paraît-il, d'un cifort, d'une forte 
pression, d'un jeu violent, d'un exercice de gymnastique d'une 
marclie prolongée, d'une séance de danse, etc. . . et voilà l'éûlat 
d'émail, le noyau de cerise, le haricot dans l'appendice. Ee mal 
est accompli ! . . . Certes, c'est bien imaginé. Mais vous êtes 
avertis, Messieurs les sportifs qui cultivez le cycle et la course, 
vous aussi, disciples de Sandow et de ses méthodes d'extension 
à la mode, mondains amateurs de danse, gymnasiarques et 
acrobates, athlètes, chasseurs, soldats alpinistes. Entendez 
bien ! vous êtes tous des candidats à l'appendicite. Et vous. 
Athéniens des jeux olympiques, merveilleux modèles des Phi- 
dias et des Praxitèle, vous étiez donc voués aussi au terrible 
mal ! Quant à toi, Hippocratc, père de la médecine, tu n'as pas 
su prévenir tes fils, tes disciples et, par eux, l'humanité tout en- 
tière, des dangers auxquels elle s'expose. M fallait lui apprendre 
([u'elle se trompe lorsque, confiante dans les bienfaits de l'ex- 
ercice, elle croit y trouver, avec l'épanouissement harmonieux 
(les formes, le précieux talisman de la force et de la santé!. . . 

Le bon sens proteste évidemment contre les théories qui con- 
tiennent de si ridicules conclusions. Que l'on ne se trompe pas 



44() REVUE CANADIENNE 

cependant sur la portée de ma critique. Je ne rejette pas sys- 
tématiquement l'influence possible de la pression. Mais je re- 
fuse et attaque avec énergie une affimiation propre à égarer 
l'esprit public en lui donnant ma/ladroitement une antipathie 
injustifiée envers l'exercice. 

11 convient, pour en finir avec cette question du corps étran- 
ger et de l'obstruction, de noter que, dans bien <les cas, le corps 
étranger rencontré dans l'appendice n'est (|u'/(;;i' si)iiplc concré- 
tion de matière fécale durcie dans le cœcum et entrée, sous luie 
influence quelconque, dans le cul-densac appendiculaire. Plus 
sage que beaucouip d'autres, le professeur Dieulafoy enseigne 
(|u'il s'agit souvent de véritables calculs produits sur place et 
grossis de jour en jour par couches successives, commie ceux 
des reins et du foie. Des concrétions analogues se rencontrent 
d'ailleurs dans les diverses parties de l'intestin où elles ne sont 
pas dépourvues de danger. 

V 

Je n'aurais pas entièrement examiné cette question des cau- 
.ses, si j'oubliais de mentionner la part très grande (|ue l'on a 
donnée à l'inévitable microbe. 

Je ne veux pas trop médire de la microbiologie. J'ai pour- 
tant le droit de faire remarquer qu'elle est parfois encombrante. 
X'avez-vous pas remarqué que le microbe est devenu la cliosc 
de tout le mon<le, comme s'il était en quelque sorte tombé da)is 
le domaine public? Cela prouve-t-il qu'on le connaisse? Certes 
non, car s'il s'agit de dire ce qu'il est, d'où il vient, où il va, per- 
sonne ne le sait au juste, du moins parmi les gens du monde 
cjui en parlent tant. — Le microbe plaît même davantage par ce 
mystère. L'imagination est plus à l'aise, 'plus libre de lui attri- 
buer les mille choses inex/pHquées de la maladie et même de la 
vie normale. Grâce à lui, on peut même se donner des airs de 
savant sur ce qu'on ignore. Est-il bien utile, dira-t-on, d'étu- 
dier les structures anatomiques, les propriétés chimiques, les 



L'APPENDICITE 447 

fonctionnements .physiologiques du corps humain ? N'est-il pas 
suffisant de regarder cet organisme comme un vase inerte où 
agissent, vivent et se disputent . . . des microbes ! . . . Vous êtes 
malade? Rien de plus simple à comprendre: vous avez attrapé 
le microbe de la maladie. — Vous vous portez bien ? Tant mieux ; 
c'est que vous n'avez pas de méchants microbes; et si vous digé- 
rez bien, c'est que vous êtes suffisamment pourvu d'un bienfai- 
sant microbe qui vous apporte la précieuse contribution de son 
pouvoir digestif!. . . 

Bientôt, je le crois, cette hantise en arrivera à faire croire que 
chaque fonction normale, comme chaque trouble de l'organis- 
me, a pour facteur essentiel un microbe spécifique. 

Ce n'est pas tout. On parle beaucoup aussi du terrain favo- 
rable où s'e.valfc la virulence des microbes. Il faut bien, en effet, 
être prêt à répondre à ces indiscrets qui demandent pourquoi 
les microbes réputés les plus dangereux peuvent haibituellement 
régner dans un organisme sans lui faire de mal. C'est le terrain 
qui n'est pas favorable à la virulence, car il faut un certain de- 
gré de morbidité dans ce terrain pour donner au microbe sa 
iiialfaisance. Cette théorie bizarre a suggéré au professeur Bé- 
champ la réflexion suivante: "On nous enseigne que c'est le 
microbe qui rend malade; mais, pour éviter l'objection évi- 
dente du même microbe inoffensif, on nous enseigne aussi que 
c'est seulement en terrain morbide que le microbe devient lui-même 
uiorbifcrc; de .'forte qu'il faut être malade pour que le microbe 7'ous 
fa.'ise malade! " Conclusion paradoxale et pour le moins équi 
vcK|ue, où la raison se perd en efiforts stériles, et qui conduit à 
se demander s'il fallait créer la microbiologie pour comprendre 
les vraies causes morbides. 

Je n'insiste pas. de peur de blesser les croyances de mes lec- 
teurs. Car. par un ])ri\ilège unique dans les sciences, la micro- 
biologie est une .sorte de religion dont on parle, non pas posé- 
ment et sagement, mais avec exaltation, en disant : ' j'y crois, 
credo. — Croyez donc à l'omnipotence pathologic|ue et même 
physiologique du microbe. Croyez que ce débris informe et po- 



448 REVUE CANADIENNE 

lymorphe, dont certaines variétés se confondent avec les élé- 
ments de vie, est un parasite. Croyez qu'il suffit pour être guéri 
de détruire un microbe, comme on fait pour les vrais parasites 
ailés ou sauteurs qui exaspèrent parfois notre chatouilleux épi- 
démie. Croyez tout cela, et réjouissez-vous maintenant d'ap- 
prendre que l'on a découvert des microbes de l'appendicite ! . . . 
Mais, apprenez aussi que, selon la théorie de la cavité close de 
Dieulafoy, ces microbes, habituellement inofïensifs, ne devien- 
nent malfaisants que par l'exaspération oîi les met l'emprison- 
nement dans l'appendice. — RoGER et JosuÉ, en enfermant des 
microbes dans des cavités appendiculaires ligaturées, ont réali- 
sé de véritables infections. Il est vrai que, pour interpréter ce 
fait, il suffirait, d'après la théorie de M. Tai^amon, d'imaginer 
que le mal vient tout simplement de la ligature, ou en général, 
du bouchon étranger qui, trouWant la circu'.atioii et la vie de 
cette région, désorganise et mortifie le tissu de l'appendice. 
Cette explication serait sans doute plus vraisemblable que la 
vengeance quelque peu dramatique du microbe furieux. 

Malgré tout, la médecine n'a pas hésité à dénoncer les micro- 
bes comme facteurs essentiels de l'infection appendiculaire. En 
tête, elle cite le fameux coli-bacille dont aucun intestin n'est ex- 
empt; puis le streptocoque, le staphylocoque et le pneumocoque. 

En tout cas, par ces causes ou par d'autres, lor.sque l'infec- 
tion se développe, il y a de la fièvre avec très haute température 
du corps, petitesse et fréquence du pouls, sécheresse de la lan- 
gue, vomissements alimentaires et bilieux, abattement, faciès 
grippé, etc., etc. . . Si le coma se développe, c'est que le pus 
baigne l'organe, devient fétide, et s'étend avec tendance à la 
gangrène: alors l'issue fatale est proche. Mais, au début, avant 
l'entrée en scène de ces synT^ttômes lugubres, le premier signal 
du mal s'est manifesté par une douleur exactement limitée au 
flanc droit. Puis la doulur apparaît dans la fosse iliaque droite 
à l'endroit précis de l'appendice. Elle s'irradie ensuite vers les 
régions voisines et la jambe elle-imême parfois s'engourdit. Fort 
heureusement, dans un grand nombre de cas, les choses en res- 



L'APPENDICITE 44i) 

tent là; les symptômes s'amendent et le malade se trouve rapi- 
dement guéri, comme à la suite d'une grippe légère. . . Mais la 
récidive est fréquente et nombreux sont les malades qu'une ap- 
pendicite chronique d'abord légère finit par emporter. 

VI 

Comment faut-il traiter l'appendicite? Doit-on ou ne doit-on 
pas l'opérer? C'est l'importante question qui partage les mé- 
decins et les chirurgiens, l'embarrassante et angoissante énigme 
qui chaque jour se pose devant la conscience du malade. 

Naturellement le chirurgien, appelé pour les cas graves et le 
plus désespérés, a tendance à croire que l'affection, toujours dan- 
gereuse, exige toujours son ministère. 

Consulté maintes fois pour de légères atteintes, le médecin 
regarde, au contraire, volontiers la .maladie comme bénigne et 
presque spontanément guérissaib'.e. — Les statistiques ne per- 
mettent guère mieux de trancher le différend. Le même ma- 
lade. ]>lusieurs fois touché d'une appendicite de plus en plus 
grave qui finit par l'emporter, est compté une fois dans les dé- 
cès, et cinq ou six fois, par exemple, dans les guérisons. Il y a 
donc pour le moins équiv'oque. 

D'autre part, d'après une statistique du Dr ChauvEL relative 
à l'armée et portant sur i8i cas d'appendicite, la mortalité s'est 
élevée à t,2 pour loo chez les malades opérés, à 30 pour 100 
chez les non-opérés. Ce n'est pas encore ce résultat qui termi- 
nera la discussion. 

Naturellement les éclectiques ont cherché à concilier les deux 
partis. Cela dépend, disent-ils, de la marche du mal et de la na- 
ture du pronostic. Suivant qu'on déterminera la présence ou 
l'absence de la suppuration, que cette suppuration sera circons- 
crite et transformée en abcès, ou que l'inflammation s'étendra 
brusciuement, la formule du traitement changera du tout au 
tout. 

En effet, si la suppuration n'a pas lieu, la guérison spontanée 

DÉCEMBRE. — 1901. 29 



450 REVUE CANADIENNE 

sera presque certaine. — Si la suppuration circonscrite fait ab- 
cès, la guérison spontanée ne sera iplus assurée, car l'abcès peut 
s'ouvrir dans le péritoine; toutefois, elle aura des chances de 
se faire par ouverture de la collection purulente à la peau ou à 
l'intestin, ou encore par résorption ou enkystement. — Si la 
maladie doit se généraliser, mais (lentement, c'est le cas où l'o- 
pération faite à temps peut sauver le malade. Mais l'interven- 
tion chirurgicale elle-même deviendrait illusoire si la générali- 
sation avait lieu d'emblée. 

Tout cela est clair et, en principe, je n'y fais aucune objec- 
tion. Mais, je vous le demande, quel usage pratique pourra-t- 
on faire en clinique de cette classification des cas? Coniment 
sur ce tableau schématique osera-t-on affirmer, pour chaque 
malade particulier, si le chirurgien doit prendre la place du mé- 
decin ? Il faudrait, pour cela, connaître a priori la nature et la 
gravité de la crise débutante, et c'est précisément ce qu'on ne 
sait pas faire. 

Conclura-t-on donc, commie cela se fait maintenant pour les 
maux de gorge, que, dans la crainte du plus grand mal, il faut 
dès le dé1)ut traiter toute appendicite comme si elle devait con- 
duire à la forme grave où le chirurgien peut intervenir utile- 
ment ? 

Mais ce serait trop souvent s'exiposer sans raison à une opé- 
ration douloureuse et toujours plus ou moins dangereuse. Nous 
ne devons pas oublier que l'orgianisme n'est pas créé pour le fer 
de l'opérateur et que chacun de nous a le droit pour le moins, 
avant de se livrer au bistouri, de savoir ([u'il était impossible 
ou déraisonnable de s'y soustraire ! 

Le médecin d'ailleurs prétend posséder des moyens de sou- 
lager le mal. Il recommande le repos, la diète absolue, l'emploi 
des vessies de glace sur la fosse iliaque. — A mon avis, il y a 
mieu.x encore. L'étude approfondie du mécanisme des réfrigé- 
rations me i>ermet de recommander dès le début de la crise, au 
lieu de vessies de glace, les compresses froides vinaigrées pla- 
cées sur le ventre tout entier et renouvelées de demi-heure en 



L'APPENDICITE 451 

demi-heure; chaque jour, en outre, dans les crises violentes, le 
malade doit recevoir pendant une heure, matin et soir, une che- 
mise mouillée froide, avec enveloppement dans une couverture 
de laine. On obtiendra ainsi un effet révulsif et éliminateur 
bien supérieur à celui qui résulte de l'emploi local de la glace. 

Au total, l'impossibilité de reconnaître au début la gravité 
d'une crise, l'incertitude du bien fondé de l'opération, la réelde 
efficacité d'un traitement médical énergique, tout cela tend à 
faire rejeter l'opportunité de cette intervention chirurgicale 
systématique qu'on cherche à nous imposer. 

Reste à savoir si, la crise passée, et pour éviter le retour d'ac- 
cès plus graves, il y a lieu, pendant cette ,phase de repos, de re- 
courir au chirurgien pour opérer l'appendice. On vous le con- 
seillera sûrement. Que dis-je? On vous l'a déjà conseillé et 
vous allez peut-être céder à des sollicitations pressantes. Eh 
bien! lisez attentivement le dernier chapitre; il vous décidera, 
j'en suis sûr, à donner une réponse négative. 

VII 

Nous avons entendu l'enseignement de l'anatomie et de la 
physiologie. ' A la médecine et à la chirurgie nous avons de- 
mandé leurs lumières. Elles n'ont guère réussi à éclairer le 
mystère dont s'enveloppe l'appendicite ni à écarter les incer- 
titudes de son traitement. 

Ne nous décourageons pas cependant, car l'hygiène n'a pas 
encore été consultée. C'est à elle que doit en cette matière, 
comme en beaucoup d'autres, rester le dernier mot. Vous allez 
voir d'ailleurs comme son enseignement clair est bien fait pour 
consoler ceux qu'pouvante à juste titre la imarche accélérée du 
fléau. 

Mais, entendons-nous bien. L'hygiène, la véritable hygiène, 
n'est pas, comme on le croit habituellement, l'art de désinfec- 
ter, stériliser, aseptiser, antiseptiser. Ce,tte manière u'.tra-sim- 
pliste de comprendre l'hygiène la ramènerait à tm pur massacre 



452 REVUE CANADIENNE 

de microbes, et vous soupçonnez, je suppose, que, pour se bien 
porter, il y a autre chose que cela à faire. 

L'hygiène conduit les actes de la vie, et règle les mœurs de 
façon à équilibrer le mieux possible les fonctions de l'organis- 
me, à épanouir les puissances vitales, à conserver ainsi ou à re- 
trouver l'incomparable trésor de la santé. C'est dans un heu- 
reux contact avec le milieu extérieur, dans un usage convenable 
de matière et d'énergie cosmique, c'est, en un mot, dans un 
harmonieux échange, ou, comme nous disons en physiologie, 
dans un mctahoUsmc bien équilibré, que se trouve le secret de 
toute hygiène rationnelle et féconde ("). Cette harmonieuse 
nutrition est presque impossible avec les routines et les pas- 
sions de l'humanité. L'estomac et l'intestin, victimes des ty- 
rannies de la mode, ou des préjugés mondains, reçoivent les 
matières les moins appropriées à leur nature et à leur activité. 
Les menus modernes ne prodiguent-ils ])as crustacés, mollus- 
ques, poissons, volailles, viandes rouges et gibiers, vins géné- 
reux, cafés et liqueurs, comme s'ils s'ingéniaient à choisir les 
matières échauffantes qui engendrent le plus sûrement l'inHani- 
mation gastro-intestinale. La constipation opiniâtre se révèle, 
élargissant ]3rogressivement le cœcum. Sous cette pres.sion, 
l'orifice appendiculaire devient béant, prêt à recevoir le corps 
étranger ou le fragment desséché de matière fécale qui avec 
l'inflammation achèvera l'cruvre de désorganisation de la ré- 
gion délicate. 

Ces conséquences presque fatales d'une alimentation échauf- 
fante et surexcitante ont été magistralement exposées par le 
Dr Lucas Championnièrë. dans une communication faite à 
l'.Aca'démie de Médecine de Paris, le 19 février dernier. Ecou- 
tez le savant chirurgien chef de l'hôpital Saint-Louis: 



il) Accessoirement peut-être vous pourrez faire rentrer dans ce |)roj;r:iinni(' 
les clii'ses qui concernent le trop redout*"' et trop thiiatnatique niic|nl)e. iSi 
toutefois les règles de l'hygiène pliy.«iologi<iuc siénérale sont bien ol).servées', 
le reste viendra si bien par surcroît qu'on ne pensera iionr ainsi dir/i plus au 
microbe ni à l'antisepsie. 



L'APPENDICITE , 453 

" Lors des infections intestinales et surtout sous_ l'influence 
lies enconihrenicnts intestinaux, la propagation de l'infection peut 
se faire à rappendice et là elle devient l'origine de tous les mé- 
faits aigus dont on vous a signalé l'extrême vio^lence. . ." 

■■ Il est certain que, dans les villes dans lesquelles nous oh- 
bcrvons cette extraordinaire multiplication de rapi)endicite, 
l'alimentation s'est prodigieusement transformée. — La nour- 
riture animale est devenue le fond de l'a-imentation. Le mai- 
gre et le jeûne ont disparu à peu près de nos coutumes. La 
consommation de la viande prend des proportions extraordi- 
naires. . . — Il est bien remar<|uabi!e que la fréquence de l'ap- 
pendicite est plus grande encore dans les pays où l'alimenta- 
tion par la viande est plus répandue encore que chez nous, en 
Angleterre, en Amérique. Dans les grandes vil'.es des Etats- 
Unis, l'appendicite est si répandue qu'un des observateurs les 
])lus éminents, Keen, de Philadelphie, estime que le tiers de la 
lK)])ulation en est atteint ..." 

'■ J'ai vu un I)on nom1>re d'appendicites chez de jeunes su- 
jets qui avaient été élevés avec de la nourriture animale à une 
époque à laquelle l'a.imentation doit être encore exclusivement 
lactée. . ." 

Allant plus loin que son illustre confrère, le Dr Albert Robix 
blâme non seulement l'usage de la chair animale, mais l'excès 
de l'alimentation azotée par les œufs ou les légumineuses (ha- 
ricots, lentilles). . . " Parmi les causes prédisposantes, dit-il, il 
en est une cpii figure à l'origine d'un nombre considérable d'ap- 
])endicites, c'est la dyspepsie hypersthénique ou hyperchlorhy- 
drie. dans laquelle les malades consomment généralement une 
grande quantité d'alinuiits a::otcs. et qui s'accompagne, dans la 
plupart des cas, de la stase des matières fécales aiuinnales. siège 
de fermentations à produits irritants." 

La presse elle-même s'est émue de ces déclarations. Un ré- 
dacteur du Journal est allé interviewer le Dr Lucas Ohampion- 
nière qui, dans la forme plus vivante de la causerie, a encore 
accentué son opinion. — Sans o.ser .se déclarer nettement pour 



454 



REVUE CANADIENNE 



le végétarisme, l'iillustre praticien se prononce contre l'usage 
habituel de la chair. Il insiste beaucoup sur ce fait que, depuis 
quarante ans, l'alimentation carnée s'est répandue à un degré 
extraordinaire, et que cet excès n'a plus aucun correctif dans 
les pratiques religieuses qui ne sont plus suivies. Et il conclut 
par cette importante réflexion : " Ualimcntatiim canicc ne crée 
pas les sources de puissance et de vigueur qu'on lui attribue, et voici 
que nous la prenons sur le fait d'une infection intestinale qui nous 
■menace gravement par l'appendicite! . . ." 

Tout commentaire affaiblirait la portée de cette parole auto- 
risée et presque officielle. Seule, elle a placé la question de 
l'appendicite sur son vrai terrain. 

Mais à vous tous qui souffrez gravement de l'intestin et c|ui 
redoutez les coups de la terrible maladie, je dis encore en ter- 
minant : 

Vous avez la solution du problème (|ui vous incpiiétait. Il ne 
tient donc qu'à vous maintenant d'échapper à l'appendicite. 
Prenez la résolution d'abandonner l'usage habituel de la chair 
et des matières animales, et surtout, quand cette résolution se- 
ra prise, TENEZ-LA fermement!. . . 



5J. Scfcurc. 




H ?• L3f^ 




DESILLUSION 



Avec trente deux gravures, par M. Mas. 



(Suite) 



IV 



Quelque temps se passa, laissant Alexis absolument sous le 
charme du rêve qui le hantait. Il menait en apparence sa vie 
ordinaire, se rendant exactement à son bureau et y accomplis- 
sant méthodiquement sa monotone besogne; et, en dehors du 
ministère il appartenait à ses habitudes régulières et quoti- 
diennes, mais une seule pensée occupait les facultés de son es- 
prit, à tel point qu'il marchait, agissait comme un automate, 
un somnambule dont l'intelligence est absente. Riche! il pou- 
vait être riche ! fabuleusement riche, plus que ses espoirs, quel 
que insensés qu'ils aient été, le lui avaient jamais promis!. . . 
A quoi tenait la réalisation de celui-là, qui .surpassait tous les 
autres? A la fi'déhté d'un homme envers un souvenir. Or, y 
a-t-il un homme fidèle? Alexis se frottait les mains de joie en 
constatant l'imperfection de son sexe sous ce rapport, et qu'il 
n'y a pas d'homme de trente-cinq ans, isolé dans la vie, sans 
enfants, sans famille proche, avec une nature passionnée com- 
me celle du comte de Cramans, qui, surtout, ayant pris l'accou- 
tumance de l'amour et du charme d'une épouse, puisse résister 
à certaines séductions féminines. 



456 REViUE.:.eANADlENNE 

Mais ces séductions,«que»que]quefois le hasard ne vienne pas 
les placer sur la route du comte, il s'agissait de les y faire sur- 
gir, et c'était à Alexis jgu 'appartenait ce soin. Déjà, mille fois 
peut-être, il avait évoq,Âé riftiage de toutes ks jeunes filles, de 
toutes les jeunes veuves qu'il connaissait, cherchant, parmi 
elles, celle qui aurait réuni assez de grâce, d'esprit et de beauté 
pour subjuguer M. de Cramans au point de lui faire oublier, 
sinon renier, le passé, et de le conduire à l'autel, mais il n'en 
trouvait pas. 

Celle-ci eût bien eu les attraits nécessaires pour remuer un 
cœur d'homme, mais l'intelligence n'habitait point sa jolie tête. 
Celle-là, qui avait beaucoup d'esprit, n'avait pas de beauté. 
Cette autre, enfin, qui avait autant d'esprit que de beauté, n'a- 
vait point de cœur, point de sensibilité, point de tendresse, et 
cela perçait assez clairement le luasque souriant, pour que 
(Ale.xis le devinait) son cousin, nature afTectueuse au premier 
chef sous son ap])arente froideur, en fiit repoussé à jamais. Car, 
pour choisir la séductrice au pouvoir de laquelle il devait suc- 
comber, Alexis ne devait point, il s'en rendait compte, consul- 
ter ses préférences et ses goûts personnels, mais ceux du 
comte, ce qui était d'autant plus difficile qu'il ne les connaissait 
qu'imparfaitement. Comment devait être celle qui pourrait le 
charmer? Blonde, brune, grande, petite, mince, replète? Ces 
questions se posaient pour le physique; et au moral la fallait-il 
douce ou résolue, joyeuse ou mélancolique, tendre ou passion- 
née, hardie ou timide, réservée ou expansive?. . . Quelle per- 
plexité ! 

Pour pénétrer les tendances intimes de M. de Cramans, 
Alexis n'avait qu'une notion sûre : le souvenir de sa femme, de 
cette Elisabeth (|ui. du premier couj) d'œil, naguère, l'avait 
conquis, et qu'il avait adorée. Or, Elisabeth était une grande 
femme blonde, très fraîche, très blanche, très svelte, infiniment 
afîectueuse, bonne, simple, avec une nature joyeuse, sincère, 
ouverte c.ui laissait lire au fond de son âme de cristal. 

Fallait-il que la fenmie qui devait la remplacer lui fût sem- 



DESILLUSION 457 

blable, ou la loi des contrastes était-elle plus puissante que l'en- 
chantement des souvenirs, et la fallait-il tout autre? 

Alexis se le demandait sans cesse. Lui, peu curieux des 
femmes en général, tout entier qu'il était à ses ambitions se- 
crètes et démesurées, était désormais intéressé par toutes. Il 
les recherchait, s'approchait d'elles, tentait de pénétrer dans 
leur intimité. Il cultivait surtout les jeunes fiWes, les très jeunes 
veuves, ce qui, dans ses relations, faisait dire : 

— M. d'Erizel cherche à se marier. 

Et l'on s'étonnait qu'il fût occupé tantôt de celle-ci, tantôt 
de celle-là. sans prendre autrement garde, — lui qu'on savait 
ambitieux, — à la fortune, ni à la position sociale. C'est que, 
])our le mariage qu'il avait en vue, ces questions étaient secon- 
daires. 11 se demandait 'même souvent si une jeune fille sans 
dot. ou d'une situation de famille modeste, n'eût pas été plus 
apte au rôle cju'il désirait lui faire jouer, sans l'en prévenir. Car 
celles-là, lorsqu'elles désirent se marier, sont, pour plaire aux 
hommes, p'.us ingénieuses et plus adroites. Une jeune per- 
sonne. qui n'aurait qu'à choisir ne se mettrait peut-être pas en 
peine de consoler ce \euf inconsolable, à moins d'un coup de 
foudre, assez improbable à première vue. 

Non que le comte ne fût très capable d'insj^rer une passion 
soudaine, mais son deuil le privait d'une partie de ses moyens 
et. en jjremier lieu, du désir de plaire, qui est le plus puissant 
parce qu'il met en jeu tous les autres. N'ayant donc guère à 
compter sur !a chance d'un amour subit, c[ue M. de Cramans 
inspirerait sans le chercher, ni le vouloir, il valait mieux une 
jeune fille désirant se marier. Mais, d'un autre côté, Césaire 
était si fin, si perspicace ! S'il sentait qu'on tentait de le con- 
quérir, c'était une raison pour (|u'il se dérol)ât aussitôt. Po'ur 
remporter cette difficile victoire, il eût fallu presque l'impossi- 
ble : une femme assez bien douée ])our le charmer et qui, une 
fois son attention attirée sur lui. ressentirait à son endroit assez 
de sympathie, sinon tout de suite assez d'amour, pour jouer, 
avec une entière bonne foi, le jeu qui devait l'amener à sa merci. 



458 REVUE CANADIENNE 

Et dominé par ces 'préoccupations, Alexis passait en revue 
le bataillon, toujours nombreux, des filles sans dot et à marier, 
sans y trouver la perle rare qu'il désirait, mais en éveillant, de 
ci, de là, par ses assiduités purement enquêteuses, des espoirs 
d'un soir, des rêves d'avenir d'une heure, que, le lendemain, il 
décevait chez l'une pour les inspirer chez l'autre. 

Pour cette recherche, Alexis, après quelques semaines -de re- 
traite, était retourné dans le monde. Il avait fallu ce motif 
pour l'y décider. Il se complaisait dans la pensée que, portant 
le deuil d'une proche parente, il remplissait un devoir d'héri- 
tier. Cette constatation matérielle donnait un corps à ses espé- 
rances, et les lui faisait, en quelque sorte, toucher du doigt dans 
une certitude qui le ravissait. Aussi, inconsciemment, les jjre- 
mières fois où il reparut dans les salons dont il était le familier, 
affecta-t-il des airs mélancoliques tout à fait de circonstance, 
c(ui firent se demander autour de lui si quelque secrète afïec- 
tion d'enfance ne l'unissait ])as à la cousine c[u"il semblait tant 
regretter. 

Cette conjecture, (jui courut de bouche en oreille, vint à 
celles d'Anaïs Thirvenet. Oui. c'était cela, sans doute, il avait 
aimé Mme la comtesse de Cramans, et cela lui tenait le cœur 
fermé, mais maintenant qu'elle n'était plus? Son apparente 
tristesse émouvait la i)itié tendre de la jeune fille, dont le plus 
cher désir eût été de l'en consoler. Mais il ne semblait point la 
voir. Il ne la négligeait pas, pourtant, il s'en savait aimé, et 
pas un homme n'est indifférent au sentiment qu'il inspire, mê- 
me lorsqu'il ne le partage nullement. Il entretenait son enfan- 
tine passion par quelques lieux communs, (pielques tours de 
valse, quelques compliments, sans se rendre nettement compte 
de l'odieux de sa conduite. 

Un moment même, il l'avait observée de ])lus près, et cette 
attention, soutenue un ou deux soirs, avait rempli la jeune fille 
d'espérance et d'amour. C'était une ingénue, dans la force du 
terme, et la jeunesse tendait agréable sa fraîcheur de brune au 
teint de blonde. Aurait -elle plu au comte? La certitiide de la 



DESILLUSION 459 

négative éloigna bientôt d'elle Alexis, la laissant pl